Nous nous adres­sons à vous, au public, mais aus­si à celles et ceux qui, par leur posi­tion dans les ins­ti­tu­tions, dans le monde de la culture, de l’art, de la science ou de l’éducation ont quelque pou­voir de déci­sion, quelque capa­ci­té à réagir, et à exer­cer une pres­sion sur les pou­voirs publics. Car pen­dant la pan­dé­mie virale ils se déchargent de leurs mis­sions de soli­da­ri­té sur un monde asso­cia­tif ou sur des col­lec­tifs citoyens à bout de souffle.

Des per­sonnes vivent en enfer dans notre pays. Har­ce­lées par la police, malades par manque de soins, som­brant dans la dépres­sion et se sui­ci­dant par­fois, elles sont chas­sées et bal­lot­tées quo­ti­dien­ne­ment entre Paris et sa ban­lieue. Indé­si­rables par­tout, elles errent, fai­sant des kilo­mètres sans trou­ver refuge. Sans savon pour appli­quer les « gestes bar­rières » entre elles, ni avec le reste de la popu­la­tion. Sans points d’eau ni sani­taires. Il suf­fi­rait pour­tant d’un effort minime des pou­voirs publics pour sau­ver des vies humaines, un effort minus­cule par rap­port aux dizaines de mil­liards d’euros déblo­qués, durant le confi­ne­ment, pour sou­te­nir l’activité de groupes indus­triels pour­tant puis­sants.

On atten­drait au moins que l’État ne menace pas la vie de gens qui ont tout per­du. Pour­tant, les salaires de nom­breux fonc­tion­naires de police sont dépen­sés pour har­ce­ler des enfants et ado­les­cents à la rue, for­cés de se regrou­per dans des lieux où ils sont au contact des dea­lers de crack. Des enfants non pas ras­su­rés, mais ter­ri­fiés lorsqu’ils ren­contrent les forces de l’ordre. On ne peut qu’être gla­cés de voir la force publique uti­li­sée pour détruire les tentes et les rares pos­ses­sions de per­sonnes dému­nies, ou pour ver­ba­li­ser les gens qui leur viennent en aide.

Le monde asso­cia­tif et des col­lec­tifs infor­mels tentent de sou­la­ger l’enfer que vivent les mil­liers de sans-abri en île de France, pri­vés de droits, de soins, d’eau, de nour­ri­ture, d’informations. 42000 per­sonnes sont prises en charge chaque soir dans les hôtels sociaux d’Île-de-France d’après les chiffres de la mai­rie de Paris. Et les chiffres manquent pour ceux qui sont à la rue, mais on estime à 40 le nombre de nour­ris­sons qui dorment dehors sous la seule pro­tec­tion de leur mère. Quant aux Centres d’Hébergement d’Urgence, ils ont reçu la consigne de main­te­nir la trêve hiver­nale pour res­pec­ter le confi­ne­ment, mais aucun bud­get ne leur a été attri­bué pour répondre aux besoins des familles qui y sont entas­sées.

Évi­dem­ment, il y a des morts, mais ils ne sont pas même comp­tés. La bana­li­té du mal s’est ins­til­lée aujourd’hui dans notre quo­ti­dien. Ce sont des soli­da­ri­tés qua­si-clan­des­tines qui sauvent.

Et nous qui écri­vons, qui sommes-nous ? Nous sommes sur le ter­rain ou en contact avec le monde des asso­cia­tions, des col­lec­tifs citoyens ou des squats. Dans le contexte du confi­ne­ment, nous sommes admi­ra­tifs de l’énergie, du cou­rage et de l’intelligence qui sont mobi­li­sés par ces per­sonnes pour aider des jeunes migrants iso­lés, des familles, des sans domi­ciles fixes, des réfu­giés, des jeunes mères à la rue avec leur bébé.

D’après les témoi­gnages et obser­va­tions recueillis, on constate une évo­lu­tion du méca­nisme d’aide aux plus dému­nis à Paris et en Île de France. Des asso­cia­tions et des ONG sub­ven­tion­nées par l’État ou les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales assurent depuis long­temps les fonc­tions de soli­da­ri­té que les pou­voirs publics leur délèguent. Mais de nou­veaux besoins ont émer­gé avec la pan­dé­mie, et ces asso­cia­tions pres­ta­taires se tournent alors vers des col­lec­tifs infor­mels et des asso­cia­tions non sub­ven­tion­nées. Ces col­lec­tifs soli­daires sou­vent très ancrés loca­le­ment prennent le relai des asso­cia­tions et des ONG pour des dis­tri­bu­tions ali­men­taires des­ti­nées à des adultes et des nou­veaux nés, et pour main­te­nir un accès aux soins et un sui­vi admi­nis­tra­tif des popu­la­tions les plus fra­gi­li­sées. Signa­lons que l’AP-HP fait éga­le­ment appel à ces asso­cia­tions et col­lec­tifs tant il manque lui-même de tout. Et il y trouve non seule­ment de l’énergie, mais aus­si des com­pé­tences : cer­taines des per­sonnes inter­ro­gées tra­vaillent dans le sec­teur hos­pi­ta­lier ou dans les ser­vices sociaux. Enfin, on trouve aus­si des auto­nomes qui assurent la sur­vie de sans-abris, de Rroms, de migrants, etc.

Ce sec­teur fonc­tionne sur la base du béné­vo­lat, et les per­sonnes déclarent une grosse charge de tra­vail qui met en péril leur vie pro­fes­sion­nelle et par­fois per­son­nelle. Les per­sonnes que nous avons inter­ro­gées assurent par exemple la dis­tri­bu­tion d’un mil­lier de repas chaque semaine dans les quar­tiers du nord pari­sien (col­lec­tif Soli­da­ri­té migrants Wil­son), ou encore elles dis­tri­buent plus de 160 petits bagages par mois avec tout le néces­saire pour l’arrivée du bébé des mamans en grande pré­ca­ri­té, dans Paris et sa ban­lieue (asso­cia­tion Un petit bagage d’amour, qui constate une aug­men­ta­tion impor­tante des demandes depuis le début de la crise sani­taire), ou encore elles four­nissent des repas pour 300 familles livrées une à deux fois par quin­zaine (col­lec­tif Solid 19 de Patin, qui regroupe des habi­tants et asso­cia­tions locales). Elles s’organisent éga­le­ment pour trou­ver chaque jour des héber­ge­ments d’urgence et de la nour­ri­ture à des dizaines de per­sonnes sans abri que le Samu social ne prend pas en charge (col­lec­tif Les midis du Mie), et elles doivent en plus gérer les inquié­tudes des héber­geurs en période de confi­ne­ment, favo­ri­ser l’accès à l’information et au droit pour les héber­gés, sans oublier de recher­cher des finan­ce­ments pri­vés.

Ce sec­teur asso­cia­tif ou citoyen, confron­té à la pan­dé­mie et au har­cè­le­ment poli­cier, est lui-aus­si à bout et dépend d’une logis­tique et de réseaux qui sont four­nis par des squats, des col­lec­tifs sur les­quelles tous comptent aujourd’hui mais qui doivent eux-mêmes lut­ter pour se main­te­nir.

L’un de ces squats est le ter­rain d’enquête de l’un d’entre nous depuis deux ans (le Labo­ra­toire Éco­lo­gique Zéro déchet de Pan­tin). Sans le bâti­ment désaf­fec­té qu’il a ouvert, et qui sans cela serait res­té vide et gar­dien­né à grand frais par les pou­voirs publics, les asso­cia­tions et col­lec­tifs auraient encore plus de mal à tra­vailler. Par exemple, une asso­cia­tion est héber­gée par l’église St Sul­pice qui a fer­mé à cause du confi­ne­ment. C’est grâce au squat de Pan­tin qu’elle a pu main­te­nir son acti­vi­té et que d’autres ont pu béné­fi­cier d’un lieu de col­lecte, de dis­tri­bu­tion et de sto­ckage.

Ce pro­ces­sus accom­pagne la des­truc­tion soi­gneu­se­ment orga­ni­sée des ser­vices publics par l’État et les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. On compte aujourd’hui sur la décence ordi­naire, la digni­té, le cou­rage d’agir et les com­pé­tences de per­sonnes ou de col­lec­tifs sou­vent pré­ca­ri­sés eux-mêmes. Mais tout cela entre dans une forme de clan­des­ti­ni­té, dans l’invisibilité ins­ti­tu­tion­nelle et média­tique. L’usage du numé­rique par les ins­ti­tu­tions, d’après cer­tains de nos inter­lo­cu­teurs, ajoute encore aux pro­blèmes et à l’invisibilité des popu­la­tions n’ayant pas accès à inter­net.

La vie de réfu­giés, d’enfants, de familles subis­sant l’enfer, dis­pa­rait des radars de l’action publique. Elle échappe par­fois au sec­teur asso­cia­tif qui se tourne alors vers des col­lec­tifs et per­sonnes aidantes qui assument les valeurs de la démo­cra­tie et des prin­cipes huma­nistes, mais qui sont har­ce­lés et mal­trai­tés. Nous ne pou­vons sup­por­ter qu’il en soit ain­si. Nous vou­lons que la situa­tion appa­raisse en pleine lumière telle qu’elle est, c’est-à-dire comme une menace directe pour la digni­té et les droits humains, et pour la démo­cra­tie.

Signa­taires


Article publié le 31 Mai 2020 sur Indiscipline.fr