Le développement de la pandémie s’est accompagné dès son origine d’une montée en puissance du racisme anti-asiatique, avec son lot d’agressions. Il s’est également accompagné d’un discours raciste et chargé de mépris de classe faisant des populations non blanches et des classes populaires des vecteurs d’épidémie par leur prétendue « indiscipline ». Également par une pratique policière marquée par des tabassages racistes comme aux Ulis (Essonne), sous couvert de faire « respecter le confinement ».

La pandémie est aussi l’occasion d’un discours antisémite de masse. Celui-ci est diffusé à travers les réseaux sociaux, faisant de la contamination l’œuvre d’un « complot juif/sioniste ». Ce thème n’est pas nouveau : dès le Moyen Âge, la minorité juive a été rendue responsable des épidémies, accusée d’avoir « empoisonné les puits », à l’occasion des épisodes de peste (et notamment la grande peste de 1347-1351), elle devient la cible de persécutions violentes dans toute l’Europe occidentale, mais aussi de lèpre (1319). La transmission de la peste se fait par les puces et celle de la lèpre par contact rapproché et prolongé (on peut serrer la main, embrasser ou encore boire dans le verre d’un lépreux, contrairement au coronavirus), mais le mythe des « Juifs empoisonneurs de puits » est tenace et revient de manière récurrente lors des grands épisodes épidémiques.

L’épidémie actuelle de Covid-19 est une nouvelle occasion pour les antisémites de remettre au goût du jour le thème des juifs « empoisonneurs de puits », en diffusant différentes théories complotistes prétendant que les Juifs s’affaireraient à la propagation du virus – voire que nous l’aurions fabriqué ! – et en mettant en avant la responsabilité d’acteurs sanitaires et publics – tous Juifs ou liés à des Juifs – dans la crise sanitaire actuelle.

Ces théories ne s’embarrassent ni de logique ni de cohérence : les Juifs sont d’abord accusés de vouloir « exterminer les goyims », tantôt considérés, lorsqu’ils et elles sont touchées (ainsi par exemple alors que la communauté juive de Strasbourg est largement touchée par le coronavirus, avec plus de 50 % de contaminés, onze des treize rabbins malades dont un dans un état grave, un décès montrant que la pandémie n’épargne personne) d’être un vecteur de la maladie.

À cette théorie s’ajoute un discours sur les prétendus passe-droits – imaginaires – que les Juifs auraient pendant le confinement, tels que le prétendu droit pour les juifs religieux de circuler sans attestation et de se rendre à la synagogue – qui resterait ouverte contrairement à tous les autres lieux de culte. Cette fake news antisémite repose sur le fantasme du « philosémitisme d’État », cette idée que l’État aime les juifs et leur procure des avantages. Pour prétendues preuves, des documents présentés comme officiels (circulaire policière et articles de lois bidons) relayées par des personnalités de droite ou d’extrême droite comme Zineb El Rhazoui.

Dans l’une de ces théories, le virus aurait été « fabriqué » par un médecin du nom de Lévy à l’Institut Pasteur, avec pour prétendue « preuve » un brevet déposé qui ne « prouve » qu’une chose : que des virologues travaillent… sur des virus. Depuis les origines de l’humanité, bien avant l’apparition des laboratoires travaillant sur les virus, de nouveaux virus se diffusent périodiquement chez les êtres humains, en général à partir de sources animales. La présence dans une métropole de onze millions d’habitants d’un laboratoire P4 n’est pas suffisante pour accréditer la théorie de la prétendue fabrication humaine du virus.

Une autre de ces théories fait d’Yves Lévy, le patron de l’INSERM et mari d’Agnès Buzyn, le cœur d’un « complot pharmaceutique » qui viserait à écarter l’usage de l’hydroxychloroquine – peu chère à produire et disponible depuis des dizaines d’années comme médicament contre le paludisme et les lupus – pour lui substituer des traitements plus onéreux afin d’accroître le profit des laboratoires.

Mais la ficelle du « complot » pharmaceutique ne résiste pas à l’analyse matérialiste : l’épidémie actuelle provoque une crise économique majeure, et l’effondrement d’une large part de l’activité économique mondiale. La bourgeoisie est à l’offensive pour envoyer la classe ouvrière au front du travail, au prix de leur santé, pour continuer à faire tourner les usines et les services, afin de maintenir son taux de profits. La perte de capital liée à la pandémie et son impact sur la production (et dont le processus de reproduction du capital et de création de la plus-value) se chiffre en centaines de milliards d’euros à l’échelle mondiale. La bourgeoisie a beaucoup plus à perdre dans son ensemble au maintien de la pandémie qu’à son arrêt, même si dans tous les cas elle entend faire payer la crise qu’elle a générée aux travailleuses et travailleurs.

Dans un monde où le gouvernement est l’expression des intérêts de classe de la bourgeoisie, ce n’est donc pas une fraction restreinte de la bourgeoisie comme les détenteurs du capital des grands groupes pharmaceutiques qui peut imposer au gouvernement des décisions contraires à l’intérêt de la grande majorité de la classe bourgeoise. Cette fraction vise évidemment à défendre ses intérêts, mais son poids en terme de capital est largement minoritaire au sein de la grande bourgeoisie.

Ces décisions sont limpides et se reflètent dans la loi « d’état d’urgence sanitaire » : continuer à faire tourner l’économie (y compris les secteurs inutiles ou non essentiels) à tout prix, compenser les pertes du patronat avec l’argent public (et donc un gigantesque transfert de valeur du capital au travail), ne surtout pas contraindre en quoi que ce soit patronat et actionnaires, car même si cette loi comporte quelques concessions liées au rapport de force construit par la vague de droits d’alerte et de retraits dans les boîtes, elle est avant tout un outil de défense des intérêts du MEDEF. Le gouvernement actuel (et ses prédécesseurs, mais aussi les fascistes qui entendent se poser candidats à sa succession à la faveur de la crise) est au service de la bourgeoisie. Il mène une politique qui porte une lourde responsabilité dans la crise actuelle : casse du Service public – notamment hospitalier –, de la Sécu, refus de s’attaquer aux intérêts de la bourgeoisie. Il n’y a pas besoin de s’inventer des complots pour pointer cette responsabilité : l’analyse matérialiste, fondée sur le réel des rapports sociaux de production, de l’organisation capitaliste de la société, suffit. Les gouvernants sont responsables parce qu’ils sont gouvernants au service des intérêts de classe de la bourgeoisie dans son ensemble, et non parce qu’ils appartiennent à la minorité juive ou auraient dans leur famille des Juifs et des Juives.

Pour les antisémites, l’important est avant tout de pointer une prétendue « responsabilité juive » dans la situation. En réalité, la seule chose qui importe aux antisémites, ce n’est pas les faits ni de trouver une réponse sanitaire à la crise, c’est bien de désigner leur bouc émissaire obsessionnel.

Quels sont les effets du complotisme antisémite pour le mouvement social ? Pour les courants politiques qui en sont à l’origine, cela permet d’éviter absolument de poser les questions essentielles : celle de la responsabilité de l’organisation capitaliste de la société dans la pandémie actuelle. Car depuis la casse de la Sécurité sociale, en passant par un mode de production fondé sur la recherche du profit et non la satisfaction des besoins sociaux, une logique de rentabilité qui sacrifie la santé de la population pour le profit, fondée sur la propriété privée des moyens de production et la transformation en marchandise, c’est bel et bien le système capitaliste qui a une responsabilité centrale dans la catastrophe sanitaire en cours. Les gouvernements successifs qui s’en sont fait les défenseurs (dont le gouvernement actuel) ont mis en œuvre cette politique capitaliste, et cela n’a rien à voir avec la minorité juive, mais tout avec le rôle des gouvernements au sein du système capitaliste.

Et comme d’habitude, l’acharnement raciste sur la minorité juive a pour objectif de dévier la colère populaire dans un sens pogromiste, à l’opposé des solutions révolutionnaires qui s’imposent :

– réorientation, expropriation et réquisition des usines sous contrôle ouvrier afin de produire du matériel de santé nécessaire à la lutte contre la pandémie (masque, respirateurs, bouteilles à oxygène…) ;

– expropriation et réquisition des structures de santé privée :

– embauche massive de soignants infirmiers, infirmières, docteurs, docteures, etc.

– contrôle et baisse des prix des biens de première nécessité ;

– interdiction des licenciements ;

– création massive de lits en réanimation (y compris par la réquisition des cliniques et structures de soin privées).

Comme toutes les crises, la pandémie actuelle est révélatrice des tendances lourdes qui traversent les sociétés et notamment du conflit permanent entre deux tendances sociales : l’entraide ou le chacun pour soi, le repli individuel ou le choix du collectif, la solidarité ou et le « tous contre tous ».

Du côté de l’entraide, de multiples actes de solidarité ont eu et continuent d’avoir lieu, dans des conditions extrêmement difficiles. Le mouvement ouvrier mène la lutte pour la protection de la santé des travailleurs et travailleuses en exigeant l’arrêt de toutes les activités non essentielles, et en portant des revendications basées la socialisation des moyens de production et le contrôle ouvrier pour répondre à la crise.

Du côté du « chacun pour soi », un patronat et des actionnaires pour qui le profit et les dividendes passent avant la santé des travailleuses et des travailleurs, en particulier de la classe ouvrière, envoyée « au front » sans protection aucune, pour faire tourner des chantiers, des usines, des services qui pour beaucoup ne revêtent aucun caractère essentiel. Mais aussi les tendances racistes et antisémites qui dans une lecture faussée du monde s’en prennent aux minorités plutôt qu’à l’organisation capitaliste de la société.

La bourgeoisie, qui a liquidé l’hôpital public et le système de soin, attaqué sans relâche la Sécurité sociale, démantelé l’appareil industriel qui aurait pu permettre de produire en masse masques et matériel médical, est prête à sacrifier notre santé plutôt qu’à voir ses profits fondre dans la période. Les racistes et les antisémites font son jeu, et permettent, qu’ils en soient conscients ou non, de la protéger.

La classe ouvrière, l’ensemble des travailleuses et des travailleurs, les minorités qui sont la cible de ces discours, ont tout intérêt de mener le combat politique contre une telle mystification raciste, tout comme ils et elles ont tout intérêt à mener la bataille de classe face au patronat pendant et après cette crise sanitaire.


Article publié le 01 Avr 2020 sur Mondialisme.org