Janvier 5, 2022
Par ZEKA
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Les épidémies ne sont pas des phénomènes naturels. Il faut plutôt les considérer comme des phénomènes socio-historiques d’apparition relativement récente.

Les premières épidémies humaines sont apparues dans le contexte de la révolution néolithique. La diffusion de l’agriculture et de l’élevage a profondément transformé notre relation avec l’environnement. La destruction et la transformation des habitats pour étendre les terres arables et la domestication des animaux pour les utiliser comme nourriture ou comme bêtes de somme est ce qui a permis aux vaches de transmettre la rougeole et la tuberculose, aux porcs la coqueluche et aux canards la grippe.

Les premières sociétés urbaines, le développement du commerce, l’esclavage et les guerres entre empires ont créé les conditions pour que les premières maladies infectieuses deviennent des épidémies. Les transformations de nos rapports avec la nature, associées à l’évolution de nos modes de vie, ont créé les conditions propices à la propagation des infections, y compris la possibilité de zoonoses, c’est-à-dire la transmission de maladies des animaux aux humains.

Nous associons le Moyen Âge à la peste bubonique. La peste noire, la grande épidémie qui a frappé l’Eurasie au milieu du XIVe siècle, demeure la pandémie la plus dévastatrice de l’histoire humaine, tuant entre 30 et 60 % de la population européenne. Introduit par les marins, elle pénétra en Europe à partir de l’Asie via des routes commerciales qui prenaient naissance dans des ports tels que Messine. Les conditions sociales et démographiques des villes et villages médiévaux ont fait le reste. En l’absence d’une explication convaincante des causes du Fléau, l’ignorance de l’époque a servi à propager une autre des pandémies récurrentes de l’histoire humaine : le besoin de trouver un bouc émissaire pour ses propres maux ; à cette occasion, ce sont les Juifs qui furent accusés d’avoir empoisonné les puits qui alimentaient les populations en eau, reprenant ainsi les pogroms déjà commencés avec la première croisade au XIe siècle.

L’expansion coloniale des empires européens a provoqué des vagues pandémiques de nouvelles maladies qui ont balayé le globe. La variole, avec l’aide précieuse des encomiendas 1, a anéanti une partie de la population indigène du Nouveau Monde. Au Congo, un lentivirus porté par des macaques s’est répandu aussi vite que les colons belges se sont précipités pour piller les ressources naturelles de ce vaste territoire considéré comme la propriété privée de Léopold II. Le lentivirus du macaque allait poursuivre sa propre évolution historique vers le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) associé au sida. Au Bengale, l’Empire britannique a entrepris de transformer en rizières les vastes Sundarbans 2, la plus grande mangrove du monde située dans le delta où se rejoignent le Gange, le Brahmapoutre et la Meghna. La prolifération des maladies infectieuses a entravé les plans de l’administration coloniale. L’histoire à ce stade serait aussi longue que les atrocités commises à l’époque coloniale.

Avec la révolution industrielle, le choléra, la silicose et la tuberculose ont provoqué les grandes pandémies de l’époque. Ces maladies sont étroitement liées aux conditions de vie de la population, et la prolifération des bidonvilles où la classe ouvrière s’entassait dans des conditions sordides et insalubres a créé un terrain propice à leur développement.

COVID-19 : la pandémie de l’ère capitaliste mondiale

Chaque épidémie est l’enfant de son âge. « COVID-19 », la première grande pandémie mondiale stricto sensu, a été rendue possible par la combinaison de deux faits étroitement liés : (1) la pression que nous, les humains, exerçons sur les écosystèmes dans leur ensemble et (2) la mondialisation. Bien que cette pandémie ait généralement été considérée exclusivement sous l’angle de la santé, elle a pour toile de fond les crises écologiques et sociales provoquées par le capitalisme mondial.

La pression exercée par l’homme sur les écosystèmes érode la biodiversité et les équilibres protecteurs qu’ils assurent contre les agents pathogènes. La communauté scientifique ne se lasse pas de souligner les risques posés par la perte de biodiversité dans la propagation des maladies infectieuses. Les virus sont naturellement isolés de nous grâce aux écosystèmes.

Ce sont de véritables zones tampons contre la virulence des agents pathogènes. Maintenant que l’on reparle du virus du Nil, les experts soulignent que les régions où il y a une plus grande diversité d’oiseaux présentent des taux d’infection plus faibles, car les moustiques – qui servent de vecteurs à l’infection – ont moins de chances de trouver un hôte approprié.

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Une couverture végétale saine, qui abrite une grande variété d’espèces animales, protège les humains de la transmission des maladies transmises par les moustiques, car ces derniers sont dilués dans l’environnement. Un lien a été établi entre l’apparition d’épidémies et la déforestation. Les études sur Ebola montrent que ce virus, dont l’origine a été attribuée à plusieurs espèces de chauves-souris, apparaît dans les régions d’Afrique centrale et occidentale les plus touchées par la déforestation. Le défrichement des forêts signifie que les espèces de chauves-souris qui les habitaient se perchent désormais dans les arbres des habitats occupés par l’homme, ce qui augmente la probabilité d’interaction et de transmission.

Cependant, les zones tampons écologiques s’érodent à un rythme sans précédent. L’intervention humaine sur la Terre simplifie la nature. L’appropriation par l’homme de la biomasse terrestre et la destruction de l’intégrité des écosystèmes qui en résulte sont sans précédent dans l’histoire. À titre d’exemple, sur la biomasse totale des vertébrés terrestres, la majorité est constituée d’animaux d’élevage (59 %) ou d’humains (36 %), et seulement 5 % environ sont constitués d’animaux sauvages (autres mammifères, oiseaux, reptiles et amphibiens). 3 La destruction et la simplification de la nature nous rendent plus vulnérables aux organismes pathogènes qui, dans leurs écosystèmes naturels, maintenaient un équilibre désormais rompu au contact du nôtre.

Le deuxième facteur impliqué dans les pandémies contemporaines est la mondialisation qui, en plus de favoriser la destruction de la nature en augmentant l’exploitation des ressources naturelles et en étendant le modèle d’élevage industriel à haute intensité, facilite la propagation des foyers infectieux grâce au développement vertigineux des systèmes de transport qui déplacent d’énormes quantités de personnes et de marchandises autour de la planète.

La mondialisation a transformé le monde en un village global où tous les « coins » de la planète sont accessibles en peu de temps. Ainsi, les conséquences des comportements des sapiens contemporains sont à la base de cette pandémie. L’altération des habitats et la perte de biodiversité dans les écosystèmes provoquées par le capitalisme mondial font tomber les barrières qui pouvaient freiner la propagation des agents pathogènes, tandis que, dans le même temps, les modes de vie mondialisés créent des passerelles toujours plus efficaces pour leur propagation.

De l’optimisme technologique aux pandémies récurrentes

L’hygiénisme et la découverte de vaccins et d’antibiotiques ont considérablement réduit l’ampleur et les effets des épidémies tout au long du XXe siècle. Les succès obtenus grâce à ces technologies thérapeutiques ont été si importants que leur utilisation généralisée a permis aux maladies infectieuses de ne plus être l’une des principales causes de mortalité dans le monde. Il y a seulement un quart de siècle, les décès dus aux maladies infectieuses représentaient encore 33 % des décès ; aujourd’hui, ils ne représentent plus que 19 % de l’ensemble des décès. 4 La rapidité avec lesquelles les traitements contre le COVID ont été développés et produits ont surpris et étonné presque tout le monde.

Cependant, bien que les principales causes de décès soient aujourd’hui les maladies cardiovasculaires et les cancers (maladies associées dans une large mesure aux habitudes et aux modes de vie urbains), l’optimisme technologique ne doit pas nous faire oublier qu’il est impossible de prétendre éliminer tous les virus à l’origine des infections, notamment parce qu’ils font partie de la toile de la vie, avec ses interactions et ses équilibres naturels. Leur disparition complète équivaudrait à la disparition de la vie elle-même, entendue comme le tissu dans lequel se déroule l’existence concrète de tout individu. Les maladies ne sont donc jamais des événements isolés du système social et écologique dont elles font partie, tout comme la santé n’est jamais isolée de ses déterminants économiques et socio-environnementaux.

Les avancées thérapeutiques peuvent nous plonger dans un illusionnisme technologique qui nous empêche de nous occuper des causes (modes de vie) en nous concentrant sur les effets (maladies). L’immense superficie de la nature détruite par l’action humaine et le rythme de cette destruction augmentent le risque de maladies infectieuses. Les zoonoses et les maladies à coronavirus seront plus fréquentes si nous ne préservons pas les écosystèmes naturels. Une étude de l’université Brown a estimé qu’entre les années 1980 et la première décennie du nouveau siècle, le nombre d’épidémies de maladies infectieuses a été multiplié par trois. 5 La pandémie de COVID-19 aux États-Unis a constitué une menace majeure pour l’environnement.

La « pandémie de COVID-19 » semble confirmer un phénomène que la communauté scientifique observe avec inquiétude depuis un certain temps : depuis la seconde moitié du XXe siècle, coïncidant avec la grande accélération de l’activité économique et son impact correspondant sur la nature, de nombreux microbes pathogènes sont apparus dans des régions où ils n’avaient jamais été remarqués auparavant. C’est le cas du VIH, d’Ebola en Afrique de l’Ouest et de Zika en Amérique, sans oublier le SRAS, apparu en 2002 en Asie du Sud-Est, et les plus récentes grippes porcine (H1N1) et aviaire (H5N1). Un grand nombre de ces virus (environ 60 %) sont d’origine animale, certains provenant d’animaux domestiques ou de bétail, mais la majorité – plus des deux tiers – d’animaux sauvages. 6 Quels que soient les investissements réalisés en pharmacologie, nous ne pouvons pas nous attendre à une rémission des pandémies dans un avenir immédiat tant que nous ne modifierons pas substantiellement le mode de vie prédominant associé au capitalisme mondial.

Au-delà de la crise sanitaire

Il est urgent de lire cette épidémie au-delà de la crise sanitaire qu’elle a provoquée et d’en tirer des leçons. La pandémie a révélé des aspects cruciaux de notre mode de vie et de notre comportement. L’une des premières choses qu’elle a montrées est l’inégalité flagrante qui existe à tous les niveaux de la société. On a souvent répété, et c’est vrai, que parce qu’elle était mondiale, elle représentait une menace pour tout le monde, mais on l’a souvent omis, notamment parce qu’il est vrai que tout le monde n’était pas également vulnérable à cette menace.

Le confinement a été très révélateur à cet égard. L’un des exemples les plus clairs d’inégalité au cours de ces mois dystopiques était la division du travail : l’existence d’un énorme fossé entre ceux qui conservaient leur emploi et pouvaient travailler à domicile sans être exposés au virus ni courir de risques, et ceux qui perdaient leur emploi ou étaient contraints par la nature de leurs fonctions de sortir et de s’exposer à une potentielle contamination. Une autre manifestation éloquente de l’inégalité a été l’ »apartheid vaccinal » auquel ont été soumis les populations et les peuples les plus pauvres du monde. Cette ségrégation a montré que, bien que nous vivions dans un monde global, il s’agit néanmoins d’un monde fragmenté par les intérêts économiques et géopolitiques du pouvoir. Le critère de répartition appliqué dans les plans de vaccination des sociétés riches (d’abord les personnes âgées et en bonne santé, puis le reste de la population en fonction de son âge) n’a pas été utilisé dans les relations internationales, où tout a été laissé entre les mains des grandes entreprises pharmaceutiques, des règles du marché et de la « philanthropie » intéressée de certains États qui cherchent réellement à obtenir une plus grande influence mondiale.

Si notre santé est soutenue par des écosystèmes bien préservés, notre société est soutenue par les personnes les moins reconnues et les moins payées : travailleurs sociaux et de la santé, travailleurs saisonniers, équipes de nettoyage, livreurs, stockeurs, transporteurs, employés de maison ou caissières de supermarché, assistants d’éducation, etc. Précisément les personnes qui sont condamnées par le système à la précarité et aux salaires les plus bas. Pendant que nous découvrons l’importance de tous ces métiers autrefois déclarés essentiels, les médias se font l’écho de la nouvelle selon laquelle les dirigeants des banques touchent des salaires et des primes équivalents à la somme du salaire moyen de milliers de travailleurs que ces mêmes banques ont annoncé vouloir licencier, prouvant ainsi que le salaire n’est pas fixé par l’utilité du travail effectué mais par le prestige social accordé par l’exercice du pouvoir.

Tout cela nous invite à repenser la façon dont nous attachons de la « valeur » et à quoi nous en attachons. Et donner de la valeur à quelque chose n’est pas forcément synonyme de lui donner un prix, à moins de glisser vers la stupidité. Peut-être est-ce là la cause ultime de ce que nous vivons : l’incapacité de la civilisation capitaliste à valoriser correctement ce qui est socialement le plus nécessaire.


D’après Santiago Álvarez Cantalapiedra
Traduit de l’espagnol par Zeka.




Source: Zeka.noblogs.org