Mars 4, 2022
Par ACTA
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Dans cette brève intervention, le philosophe et militant communiste grec Panagiotis Sotiris revient sur les causes profondes de la guerre en Ukraine. Ce faisant, il éclaire l’enchaînement qui mène de la chute de l’URSS à l’agression militaire russe entamée le 25 février dernier en passant par l’expansionnisme atlantique et la non-mise en œuvre des accords de Minsk. Si certains points nous paraissent appeler de plus amples développements, ce texte a le précieux mérite de contribuer à la saisie d’une situation dont nous ne mesurons sans doute pas encore toutes les conséquences.

La guerre en Ukraine n’a pas commencé le 25 février. Elle résulte en réalité d’une série de dynamiques.

  • La chute de l’Union soviétique n’a pas ouvert la voie à un ordre international plus collaboratif. Les États-Unis y ont vu l’occasion de s’établir comme seule superpuissance, d’une manière de plus en plus agressive. Du bombardement de la Yougoslavie à la « guerre contre le terrorisme » et à l’« exportation » militaire de la « démocratie et de l’économie de marché », puis à ce qui a été décrit comme « la nouvelle guerre froide ». L’expansion de l’OTAN vers l’Est a constitué d’emblée une stratégie impérialiste agressive, qui a coïncidé avec les politiques néolibérales, le néo-conservatisme, le nationalisme et la corruption des nouveaux membres de l’OTAN. En tant que telle, la politique des États-Unis / de l’OTAN a été une politique agressive, avec une logique de confrontation au sein de l’antagonisme inter-impérialiste avec la Russie et la Chine. En tant que telle, la politique des États-Unis et de l’OTAN, avec la complicité de l’Union européenne néo-atlantiste, a été un facteur contribuant à la guerre.
  • Le démantèlement des anciennes fédérations socialistes (ou capitalistes d’État) a entraîné de nombreux conflits inédits. En effet, les anciennes « républiques socialistes » n’étaient pas exactement des « États-nations » et leur transformation en États souverains ouvrait potentiellement la voie à des conflits prolongés entre nationalismes contrastés. Cela s’est manifesté à la fois dans la guerre civile sanglante en Yougoslavie et dans l’ancienne Union soviétique. Les bourgeoisies émergentes et leurs élites politiques ont opté pour une rhétorique nationaliste et le néolibéralisme (voire dans certains cas le conservatisme autoritaire), contribuant ainsi à l’intensification de ces conflits.
  • Pour ce qui est de la Russie, le groupe dirigeant autour de Poutine et la combinaison d’oligarques et d’entreprises d’État qu’il représente ont tenté depuis les années 2000 d’éviter l’implosion de l’État en s’engageant dans une combinaison de nationalisme et de conservatisme avec des éléments autoritaires. Ils ont également tenté de contrer l’agression des États-Unis et de l’OTAN par le biais d’une logique de « zones d’influence » à ne pas franchir et d’un investissement dans le renforcement de leurs capacités militaires. Les limites de cette « zone d’influence » ont toujours été défendues de manière agressive, parfois même par le recours à la force brutale, comme dans le cas de la Tchétchénie, mais aussi par une approche de « fondé de pouvoir », comme lors du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
  • Dans le cas de l’Ukraine, nous assistons à la fois aux conséquences de l’antagonisme inter-impérialiste – avec notamment la tentative de faire de ce pays un membre de l’OTAN et de l’UE afin d’augmenter la pression militaire sur la Russie – mais aussi à un long conflit interne avec des éléments de guerre civile. Le conflit dans le Donbass est un conflit réel, fondé sur des perceptions différentes de l’identité et de l’orientation nationales. En outre, les événements de 2014 illustrent également la combinaison de confrontations politiques internes et de l’implication des États-Unis, qui ont vu une opportunité d’orienter l’Ukraine dans une direction pro-occidentale. L’implication et le soutien ouvert des États-Unis ont été, d’une certaine manière, un catalyseur. Il est également important de noter que les forces néolibérales et pro-occidentales en Ukraine se sont ouvertement alignées sur l’extrême droite et les groupes paramilitaires néonazis et ont alimenté la dynamique de la guerre civile dans le Donbass. Cela signifie qu’il existe un véritable problème interne à l’Ukraine qui doit être résolu de manière pacifique et démocratique.
  • D’autre part, la rhétorique nationaliste de Poutine et la logique selon laquelle l’ensemble de l’Ukraine fait partie d’un « espace russe » plus large présentent tous les problèmes d’une vision nationaliste qui sous-estime la dynamique de la formation réelle des nations et le fait qu’une très grande partie de la société ukrainienne ne partage pas cette vision. Même si, bien sûr, une grande partie de la population, en particulier dans le Donbass, se sent réellement menacée par le tournant nationaliste de la politique de Kiev.
  • La tragédie du peuple ukrainien ne se limite pas à être la victime de la guerre menée par les militaires russes. Il a également été victime des calculs et de l’antagonisme impérialistes et de gouvernements opportunistes, nationalistes et néolibéraux qui ont évité toute tentative de résolution pacifique du conflit interne et toute adoption d’une position internationale favorable à la paix mondiale.
  • Il y avait un moyen d’éviter la guerre. Il aurait fallu combiner la mise en œuvre des accords de Minsk, à savoir l’autonomie du Donbass au sein d’une Ukraine souveraine, et sa non-adhésion à l’OTAN. Cela aurait permis de gérer le conflit interne et aurait contribué à une désescalade des tensions internationales. Cette possibilité a été compromise à la fois par les États-Unis et l’UE, qui ont refusé d’offrir la garantie que l’expansion de l’OTAN serait stoppée, et par le gouvernement ukrainien, qui n’a jamais pleinement accepté les accords de Minsk.
  • Il est plus qu’évident que les États-Unis, le Royaume-Uni et certains pays de l’UE ont en fait essayé de s’assurer qu’il n’y aurait pas d’échappatoire diplomatique, en calculant qu’une agression russe contre l’Ukraine offrirait le prétexte à la riposte à laquelle nous assistons et qui est une démarche agressive dans le contexte plus large de l’antagonisme inter-impérialiste.
  • Cela ne justifie en aucun cas l’opération militaire russe. Il s’agit d’une action agressive, brutale et coercitive qui ne contribue pas à une résolution pacifique du conflit, qui ne fait qu’infliger des souffrances au peuple ukrainien et qui s’accompagne d’un renforcement de l’autoritarisme en Russie. La logique de l’intervention militaire ne peut jamais conduire à un résultat progressiste ou, en général, positif. Les solutions démocratiques ne peuvent être imposées par ce type d’agression militaire. En ce sens, l’opération militaire russe doit cesser dès maintenant et les forces russes doivent se retirer de l’Ukraine.
  • L’UE a fait le choix très dangereux et agressif d’une implication accrue dans le conflit, en optant pour une version très agressive de l’atlantisme, qui comprend la militarisation de la politique étrangère (avec notamment la décision de l’Allemagne d’investir dans ses capacités militaires) et l’implication active dans le conflit par l’envoi d’armes et l’engagement avec les États-Unis dans une série de sanctions qui équivalent à une déclaration de guerre économique.
  • Dans les pays de l’UE, on assiste à un changement idéologique très dangereux, avec l’utilisation d’une rhétorique de guerre froide, qui cible également les mouvements sociaux et la gauche comme autant d’ennemis du « monde libre ». C’est un signe de ce qui est en jeu.
  • Nous avons besoin de toute urgence d’un mouvement anti-guerre et anti-impérialiste. Pour cela, il faut combiner l’exigence d’un arrêt immédiat de l’opération militaire russe et le retrait des militaires russes d’Ukraine, avec l’exigence d’une solution démocratique du conflit interne à l’Ukraine par la mise en œuvre intégrale des accords de Minsk et l’exigence de la fin de l’expansion de l’OTAN. Évidemment, nous devons exiger que les pays européens ne s’impliquent pas dans le conflit, cessent immédiatement d’envoyer des armes et accueillent les réfugiés (mais cela devrait s’appliquer à tous les réfugiés).
  • La focalisation unilatérale sur l’agression militaire russe (et la perspective nationaliste) risque de sous-estimer l’agressivité de l’impérialisme dirigé par les États-Unis et la façon dont « l’Occident » est redéfini dans un bloc d’États très agressif et belliqueux qui combine l’agression extérieure avec le néolibéralisme autoritaire, redéfinition qui vise avant tout les mouvements sociaux et la gauche. La solidarité et l’internationalisme signifient lutter contre la guerre et contre les causes de la guerre.



Source: Acta.zone