Janvier 6, 2021
Par Incendo
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« Toute vie est processus de dĂ©molition (
) la marque d’une intelligence de premier plan serait qu’elle soit capable de se fixer sur deux idĂ©es contradictoires sans pour autant perdre la capacitĂ© de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et cependant ĂȘtre dĂ©cidĂ© Ă  les changer  Â»

F. Scott Fitzgerald, La fĂȘlure

Gabriel, tu vas nous faire part des tĂ©moignages que tu as recueillis auprĂšs de jeunes en banlieue, mais peux-tu auparavant te prĂ©senter briĂšvement ?

J’ai travaillĂ© en Seine-st-Denis depuis plus de six ans avant de faire complĂštement autre chose, d’abord dans une association privĂ©e qui s’occupait d’aide aux mineurs en difficultĂ©s (errance, rupture familiale, mineurs isolĂ©s) puis dans un secteur public qui s’occupe de mineurs dĂ©jĂ  placĂ©s, de jeunes « en contrat jeune majeur  Â» ou en suivis divers par les services sociaux.
Tous ces tĂ©moignages sont rĂ©els, redondants et trĂšs familiers pour bon nombre d’acteurs du social. Ils sont peu divulguĂ©s car il y a la notion de secret professionnel mais aussi par habitude, on ne parle pas de ces choses-lĂ  Ă  l’extĂ©rieur ou trĂšs peu, au mĂȘme titre qu’une femme battue n’ira pas Ă©voquer ses difficultĂ©s, c’est un mĂ©lange de pudeur et de «  devoir de rĂ©serve  Â». Je prĂ©cise que j’ai un certain nombre de collĂšgues qui dĂ©missionnent ou qui sont dans un absentĂ©isme chronique ; d’autres d’un profil plus opportuniste, n’ayant aucun sens du service public, profitant de leur statut de titulaire fraĂźchement acquis peuvent ne travailler que 3 mois dans l’annĂ©e sans ĂȘtre inquiĂ©tĂ©s ni financiĂšrement, ni par leur hiĂ©rarchie, ils enchaĂźnent sans rĂ©serve les arrĂȘts maladie de convenance. Enfin, il y a tous ceux qui sont sous antidĂ©presseurs afin de continuer Ă  faire le job, c’est-Ă -dire pas suffisamment voire pas grand-chose : soustraire l’enfant Ă  la cellule familiale ou au milieu ambiant, le dĂ©placer ou le mettre en foyer, ce qui parfois est bien pire notamment pour les jeunes filles et les adolescents homosexuels, car ils sont des cibles faciles.
Il y a aussi un certain nombre d’adolescents qui font semblant d’ĂȘtre ce qu’ils ne sont pas, pour ne pas subir les foudres des petits caĂŻds et se voir maltraitĂ©s Ă  leur tour. On retrouve ici le systĂšme mafieux dans toute sa clartĂ©, si tu n’es pas avec nous tu es contre nous.

Les jeunes évoqués ici ont entre 12 et 17 ans, certains sont majeurs et tous viennent du 93.

Est-ce que tu peux nous donner quelques exemples ?

Je commencerai par des tĂ©moignages non Ă©crits dont je me souviens, mais qui sont restĂ©s pour moi assez rĂ©vĂ©lateurs de la dĂ©tresse et de la brutalitĂ© de l’environnement pour ces jeunes.
Tous les jours, tous les soirs, qu’il pleuve ou qu’il vente, dans des coins de collĂšges ou lycĂ©es (oui oui, collĂšges aussi), des arriĂšres-cours d’immeubles, des apparts ou des voitures en fond de parking, des jeunes filles se font dĂ©foncer la gueule, la dignitĂ© ou le fondement dans une totale indiffĂ©rence, non si pardon, par-ci par-lĂ  des «  Ouh oh, la, la ! Quelle horreur ! Ça fait jeune, pauvre gamine
 merci, au revoir  Â».
Au cas oĂč certains ne s’en rendraient pas encore compte, zone de non droit ne veut rien dire, parce qu’il y a bien un droit : celui du plus fort. Un droit, une loi et mĂȘme des usages.

Alors voilĂ . Entendus, recueillis Ă  l’hosto ou dans divers services sociaux, souvent redondants, donnant lieu Ă  des plaintes ou non selon le souhait des adolescentes, ici des tĂ©moignages dont l’anonymat reste bien sĂ»r un essentiel.

Ils se rĂ©pĂštent et trĂšs souvent se ressemblent :

  • «  On sortait du collĂšge il m’a dit raccompagne-moi juste chez moi et il a portĂ© mon sac avec mes affaires dedans. Quand on Ă©tait devant sa porte il a ouvert et a jetĂ© mon sac au fond du couloir, j’ai dit pourquoi tu fais ça et j’ai couru chercher mon sac, aprĂšs il a fermĂ© la porte et il a insistĂ© deux heures, j’avais peur que sa mĂšre revienne alors on l’a fait, aprĂšs j’ai dĂ» partir vite, c’était ma premiĂšre fois. J’ai oubliĂ© mon sac mais il a criĂ© quand j’ai sonnĂ©. Je suis rentrĂ©e et c’est lĂ  que mon cousin m’a tapĂ© parce que tout le monde avait fini le repas on m’attendait, j’ai rien osĂ© dire  Â»
  • «  L’éducatrice m’a dit que c’était pas normal d’embrasser d’abord le sexe de son copain alors qu’on s’est jamais embrassĂ© sur la bouche avant, mais j’ai des copines qui le font aussi j’ai pas rĂ©flĂ©chi du coup, ça se fait. Mais je sais que si il te demande de le faire Ă  ses copains, lĂ  c’est pas normal. AprĂšs j’ai des copines qui le font pour faire plaisir Ă  leur copain. AprĂšs c’est difficile, une fois que ça commence les garçons te lĂąchent plus  Â»
  • «  On va ensemble aux toilettes, c’est mieux sinon des garçons te demandent des fellations  Â»
  • «  Il faut taper une autre fille n’importe laquelle sinon tu montres pas ta force on te prend pour une faible, et aprĂšs les garçons rigolent de toi et des fois ils t’emmĂšnent derriĂšre et te touchent et tout.Une fois j’ai mĂȘme frappĂ© une copine Ă  moi mais tout le monde fait ça, si t’es faible tu te fais trop taper aprĂšs  Â»
  • «  J’ai fait confiance Ă  la fille elle m’a amenĂ© chez son copain mais aprĂšs elle est partie et des garçons sont venus j’ai dĂ» coucher avec tout le monde, j’ai peur que ça recommence et surtout que ça se sache, mon pĂšre va me tuer  Â»
  • «  J’ai pas voulu sortir avec un garçon, il a mis mon nom sur « balance ta keh« sur snap. MĂȘme si t’as rien fais, une fois que tu es dessus t’es comme une pute et si tu te fais violer c’est de ta faute. Moi je suis encore vierge et je me fais insulter, je vais plus en cours, j’aimerais changer de lycĂ©e. Il y avait un garçon que j’aimais bien, il me traite de salope, ça c’est dur pour moi  Â»
  • «  Il m’a dit ou tu me suces et je dirais rien, ou tu me suces pas et alors je dirais Ă  tout le monde que tu l’as fait, donc je l’ai fait, il l’a quand mĂȘme dit. J’aimerais partir, j’en peux plus des insultes, j’ai arrĂȘtĂ© d’aller en cours  Â»
  • «  Il m’a fait comme mon premier mec, pour pas qu’il y ai de marque : il met la main en bas sous mes cĂŽtes, enfonce et remonte et ça fait trĂšs mal, alors je dis oui, maintenant je rĂ©flĂ©chis plus je me laisse faire. MĂȘme si c’est mon copain des fois j’ai pas envie mais j’ai pas le choix  Â»
  • «  Ma mĂšre a pas voulu que je dise ce que mon oncle a fait, aprĂšs j’ai Ă©tĂ© placĂ©e et j’ai Ă©tĂ© violĂ©e plusieurs fois Ă  cĂŽtĂ© du foyer mais aprĂšs ça s’est arrĂȘtĂ© ils Ă©taient gentils. On m’a dit dans la famille tu vaux rien, en attendant j’ai 6000 euros et des fois plus depuis que je fais ça, dans la chambre Ă  l’hĂŽtel, Ă  cĂŽtĂ© un garçon surveille toujours si ça se passe bien, j’ai confiance il Ă©tait dans mon lycĂ©e. Je vois des fois trois personnes par jours mais Ă  16 ans j’arrĂȘte je retourne chez ma grande sƓur elle a de la place pour moi  Â»
  • «  AprĂšs une dispute avec mon pĂšre je suis allĂ©e marcher dehors et je voulais pas rentrer, un homme a dit vient dormir chez moi tu peux pas rester dehors, j’ai du lui faire vous savez quoi dans l’escalier, aprĂšs il a insistĂ© j’avais peur j’ai couchĂ© deux fois avec lui il devenait mĂ©chant et Ă  5 heures il m’a ramenĂ© vers le tram, en rentrant mon frĂšre m’a tapĂ© et donc j’ai un Ɠil enflĂ© maintenant  Â»
  • «  J’ai pris le train pour aller voir ma sƓur Ă  son foyer, j’ai marchĂ© en attendant que ça ouvre et un homme m’a proposĂ© d’attendre chez lui, il avait l’air gentil, on a mangĂ© et puis aprĂšs je me souviens d’une voiture avec des formes dedans, j’étais assise derriĂšre et je me suis rĂ©veillĂ©e avec ma culotte en bas, j’étais dans un parking, on Ă©tait dĂ©jĂ  le samedi et j’ai retrouvĂ© ma sƓur. Elle m’a dit de faire attention la prochaine fois  Â»

Et du cĂŽtĂ© des garçons ?

  • «  J’étais avec un copain il m’a dit viens on va Ă  l’appart de mon cousin sa mĂšre est pas lĂ . Il y avait une fille lĂ -bas qui Ă©tait pas bien, elle dormait Ă  moitiĂ© et mon copain a couchĂ© avec, aprĂšs il m’a dit vas-y alors j’ai fais semblant. Je dors plus bien je pense souvent Ă  la fille, elle est encore dans le quartier et se fait insulter, moi aussi je l’insulte je fais comme tout le monde  Â»
  • «  On m’a demandĂ© de tenir les bras d’une fille qui dormait, elle ne bougeait pas j’ai pas compris, je suis parti je me sentais mal, je savais pas quoi faire, aprĂšs les 2 jeunes sont allĂ©s en prison et un copain m’a dit que un des deux se fait violer tous les soirs lĂ -bas, c’est sa copine qui l’a dit  Â»
  • «  J’étais avec des copains et des gars sont venus en scooter, on m’a volĂ© ma banane j’étais choquĂ©, mon copain a pris une droite ils l’ont tapĂ© j’ai couru mais dans la petite rue ils m’ont donnĂ© des coups de pieds partout. J’ai dis Ă  ma mĂšre que je suis tombĂ© avec le scooter de quelqu’un, comme je saignais. Je fais plus de sport parce qu’on doit passer devant un autre lycĂ©e et c’est dangereux. Je fume tous les jours comme ça j’oublie, j’ai peur dĂšs que je sors, je tourne la tĂȘte sans arrĂȘt j’ai l’impression de devenir fou.  Â»
  • «  Toutes mes copines sont plus fortes que moi, je me suis tellement fait taper parce que je me maquillais et que j’étais un garçon maintenant je me protĂšge, si mes copines Ă©taient pas lĂ  je ne sortirais plus du tout  Â»

On pourrait bien sĂ»r continuer longtemps, et il y a bien sĂ»r plus violent. Les viols, tournantes, pressions constantes, fellations Ă  la sauvette, tabassages de jeunes, se font en toute impunitĂ© chaque jour, et chaque jour un pĂ©nis rentre dans une bouche ou un corps qui ne veut pas, et certains jeunes terrorisĂ©s a rĂ©pĂ©tition, font semblant d’en ĂȘtre ou ne disent rien pour Ă©viter le pire. Il y a la loi du plus fort, et le silence des agnelles. Pourquoi se gĂȘner ? Personne ne dira rien. Territoires perdus de la morale et du consentement. La libertĂ© n’est et ne sera jamais une dĂ©bauche perpĂ©tuelle.

Cela doit avoir des conséquences dans la vie publique


Beaucoup de stress quant Ă  l’habillement. Le choix parait simple : s’habiller de maniĂšre Ă  ne pas ĂȘtre attractive ou repĂ©rable (se masculiniser ou ĂȘtre constamment en position de «  jeune maman  Â» qui s’occupe des courses et des jeunes frĂšres et sƓurs, mettre un voile et une tenue informe en montrant une piĂ©tĂ© ostensible, etc) ou s’habiller comme on veut et plonger dans la spirale infernale de critiques, micro agressions ou viols qui peuvent mener la jeune Ă  se prostituer, petit Ă  petit ou de maniĂšre brutale, c’est-Ă -dire du jour au lendemain. Une chose est sĂ»re c’est qu’une fois que l’environnement (voisins, certains jeunes du quartier) ont dĂ©cidĂ© d’identifier et de qualifier la jeune de «  pute  Â», c’est terminĂ©, il n’y a aucun moyen d’en sortir, et quand je dis aucun c’est bien rĂ©el. Il n’y a rien de plus dur que de se racheter ce que j’appellerai une virginitĂ© sociale, mĂȘme si on est encore vierge d’ailleurs. Il y a une fabrique du coupable trĂšs efficace et imparable, qui permet d’avoir sous la main des jeunes filles Ă  abuser et brutaliser. De ce que j’ai pu constater, une seule chose marche vraiment : avoir un enfant et ĂȘtre prise en charge par des maisons maternelles, partir de chez soi et quand on en revient avoir la poussette chargĂ©e de course et une vie maternisĂ©e avec une sorte de statut qui protĂšge. En somme, passer de la putain Ă  la maman. MĂȘme si on n’a jamais voulu ĂȘtre ni une putain ni une maman. La maternitĂ© sauve de l’enfer. Il y a donc la fuite, l’exploitation ou devenir mĂšre.

Les vĂȘtements, mĂȘme s’ils sont Ă©tudiĂ©s pour ne pas attirer l’Ɠil, posent des problĂšmes aux jeunes filles que j’ai pu rencontrer, notamment dans les quartiers les plus enclavĂ©s de seine-st-Denis notamment Aulnay, Tremblay et Clichy sous-bois et certains coins de Drancy.

Les jeunes filles prennent garde Ă  ne pas «  montrer leurs fesses  Â», c’est ce que me disait l’une d’entre elles. C’est-Ă -dire qu’avoir un pantalon c’est ĂȘtre nue sauf, si on ne voit pas l’arriĂšre. Quant Ă  l’avant si je puis dire, bon nombre de jeunes filles mettent des couches de papiers dans leur culotte avant de se rendre Ă  l’école ou tout simplement dehors, car elles sont gĂȘnĂ©es qu’on leur fixe l’entrejambe. Je cite de mĂ©moire : « si on voit lĂ , c’est pas bon tu te fais emmerder  Â». Rien ne doit prĂȘter le flanc aux commentaires, pas de bosses, pas de couleurs, pour ainsi dire pas de peau apparente. Un cube large, couvert, surtout pas attractif – la Kabaa
 Ha, ha, ha, je plaisante


Comment ces filles le vivent-elles ?

Les adolescentes assez jeunes sont extrĂȘmement naĂŻves malgrĂ© le taux de violence qu’elles peuvent montrer (parler Wesh, Ă©changes de coups avec leurs copines pour se donner un genre, voix trĂšs fortes ,etc.) et certaines se voient proposer de pratiquer des fellations sur un garçon, puis sur d’autres et c’est le cycle infernal. Il arrive qu’elles soient payĂ©es par un kebbab ou 20 euros quand ça se passe avec des hommes plus ĂągĂ©s. Elles sont soit naĂŻves et ne se rendent pas compte des consĂ©quences, soit le font par bravade en pensant ĂȘtre des «  femmes libres  Â» car dans leur tĂȘte tout peut se mĂ©langer, pour lutter contre une pudibonderie ambiante et les nombreux codes, elles pensent s’affranchir en passant Ă  l’acte. Le nombre de jeunes filles qui ont commencĂ© leur vie sexuelle et amoureuse par des fellations est Ă©difiant, et ce avant mĂȘme tout Ă©change de baisers. Certains de mes collĂšgues utilisent le mot « michetonner Â» ce qui est rĂ©voltant, il s’agit de qualifier des jeunes filles «  dĂ©brouillardes  Â» (Ă  entendre : qui n’ont pas de souteneurs) et s’arrangent pour avoir des rentrĂ©es d’argent afin de s’acheter des choses, mais ne semblent pas prises vĂ©ritablement dans des rĂ©seaux. Elles se rapprochent du modĂšle de ZaĂŻa ou des figures qu’on trouve dans les tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ©s. L’arnaque consiste Ă  leur faire croire qu’elles sont libres et affranchies alors qu’elles ne sont qu’une marchandise comme un autre. Le site principal il y a quelques annĂ©es, c’était Vivastreet mais les rĂ©seaux sociaux donnent trĂšs facilement toutes sortes de visibilitĂ© discrĂšte si je puis dire.

Il me semble que la paix sociale sexuelle est achetĂ©e au prix du silence mĂȘme partiel sur toutes ces violences. Comme me le disait un jeune adolescent : aucun problĂšme si on veut trouver une fille, il y a toujours quelqu’un qui connaĂźt quelqu’un qui sait oĂč trouver une fille «  facile  Â», Ă  entendre comme ne pouvant dĂ©jĂ  plus se dĂ©fendre. Il m’a Ă©tĂ© donnĂ© de prendre en charge des jeunes filles tellement abĂźmĂ©es qu’il fallait faire en sorte de ne pas respirer trop fort ou s’approcher trop prĂšs sous peine de crĂ©er de vĂ©ritable Ă©tat de panique avec rigidification corporelle et malaises vagaux.

Ces filles ont toutes le mĂȘme profil ?

On peut dire qu’il y a trois catĂ©gories dans ce milieu de la prostitution et des agressions : les jeunes filles sans dĂ©fense, abĂźmĂ©es et utilisĂ©es sans relĂąche, violentĂ©es et droguĂ©es, puis les jeunes filles qui acceptent de se prostituer sans subir de violences physiques, genre coups et enfermement et enfin des jeunes filles au caractĂšre fort qui dĂ©cident avec qui et quand elles vont se prostituer. Leur Ăąge varie entre 13 et 18 ans, mais une d’entre elles me disait que 15 ans, c’était dĂ©jĂ  un peu vieux.

À part les proxĂ©nĂštes de quartiers, il y a des rĂ©seaux de mĂšres maquerelles africaines, qui reçoivent en hĂ©bergement des jeunes filles tout juste arrivĂ©e du Mali ou du Congo et qui sont soit prise en charge par les services sociaux, soit sans statut dĂ©fini donc en toute illĂ©galitĂ©. Elles vont parfois voir Ă  Paris ce qui s’appelle des «  tontons  Â» et peuvent toucher 200 euros par relations sexuelles. Il m’est arrivĂ© de rencontrer des femmes mĂ»res qui hĂ©bergeaient jusqu’à 6 jeunes filles peu habituĂ©es Ă  leur nouvel environnement, ne connaissant personne et donc trĂšs mallĂ©ables. Lorsque l’une d’entre elles fuguait et venait au centre d’accueil, il y avait Ă  l’évidence un manque Ă  gagner pour la «  tante  Â» qui ne voulait pas d’histoire et demandait Ă  rĂ©cupĂ©rer la jeune, ou alors Ă  l’opposĂ© ne voulait plus rien en savoir. Certaines de ces jeunes filles ont Ă©tĂ© placĂ©es suite Ă  des informations prĂ©occupantes transmises au parquet puis leur trace se perd une fois prises en charge par le dĂ©partement. Il n’y a rien de bien concret Ă  leur proposer Ă  part un placement, mais vu l’état de certains foyers, il n’est pas rare qu’elles soient abusĂ©es mĂȘme lĂ -bas.

Concernant d’autres situations de violence, certaines jeunes filles arrivaient dans un Ă©tat lamentable, privĂ©es de nourriture, enfermĂ©es chez elle, battues et ayant littĂ©ralement fui le domicile. La famille refusait de leur laisser la moindre libertĂ©, le milieu intrafamilial Ă©tait cloacal, l’extĂ©rieur Ă©tant considĂ©rĂ© comme un danger et les parents ne voulant absolument pas que leur enfant se sociabilise, par peur d’un rapt ou de violences. Quand la jeune fille rĂ©siste, il m’est souvent arrivĂ© d’entendre le rĂ©cit d’un conseil de famille, la jeune fille Ă©tant attachĂ©e sur une chaise pendant qu’autour ça discute et palabre pour trouver une solution, puis battue par un frĂšre ou un oncle et enfin punie. Selon les milieux et l’éducation (je n’utilise pas le mot culture qui n’a rien Ă  voir avec ces barbaries) elles Ă©taient soient frappĂ©es puis enfermĂ©es dans une piĂšce quelques semaines, soit on leur rasait la tĂȘte ou encore des cĂ©rĂ©monies assez obscures Ă©taient pratiquĂ©es sur elles, avec insertion de piment dans le vagin ou dans les yeux. On m’a dit : «  une amie Ă  moi, sa mĂšre elle lui a mis du piment partout et mĂȘme sur son sexe parce qu’elle sortait tard et elle lui a rasĂ© les cheveux, lĂ  elle est enfermĂ©e chez elle je la vois plus au lycĂ©e.  Â»â€Š

Leurs familles ne sont pas des soutiens ?

Lorsque certaines jeunes filles arrivaient au centre, j’avais l’impression d’un survivant qui s’accroche Ă  un canot de sauvetage de toutes ses forces, ou comme si elles arrivaient aux portes d’une ambassade pour trouver de l’aide, certaines Ă©taient en short et mal vĂȘtues, les plus dĂ©brouillardes arrivaient avec leur carte Vitale et leur piĂšce d’identitĂ© dans un aller sans retour. Malheureusement parfois elles ont dĂ» retourner dans leur famille, les preuves Ă©tant trop minces ou la pression trop forte. Parfois la famille venait les rĂ©clamer Ă  20 personnes
 Ce sont des situations dramatiques et la loi ne permet pas de protĂ©ger lĂ©galement tout le monde et, hĂ©las, il y a la notion d’autoritĂ© parentale. Mais il y a tout de mĂȘme souvent des moyens d’aider ces adolescentes ; on arrive parfois Ă  trouver une personne digne de confiance pour prendre la jeune en charge, ou alors l’aider Ă  se protĂ©ger par des conduites de ruses ou prendre son mal en patience en attendant sa majoritĂ©.

Ces jeunes filles ont des corps qui ne leur appartiennent pas, comme si elles Ă©taient des voitures conduites par d’autres, rien n’est possible Ă  part obĂ©ir et se conformer. Il y a un grand soutien dans le tissu amical, elles s’entraident, se ressourcent, les amitiĂ©s sont extrĂȘmement fortes, certaines cachent leur portable en dĂ©coupant la toile de leur matelas pour avoir un minimum de vie sociale. C’est le systĂšme de la dĂ©brouille.

Ce qui est terrible, c’est la pression sociale, le regard du pĂšre, du frĂšre, du voisin, l’anxiĂ©tĂ© massive de la mĂšre qui est censĂ©e ĂȘtre responsable de l’éducation et prend absolument tous les reproches de l’entourage. Le pĂšre est absent ou n’intervient que pour menacer et taper, appelĂ© Ă  l’aide par la mĂšre qui vit seule. Une fois que la honte est installĂ©e, que l’adolescente est stigmatisĂ©e en tant que mauvaise fille, qu’elle ose fuir ou en parler, elle est soit rejetĂ©e sur le mode – «  tu n’es plus notre fille  Â» – soit renvoyĂ©e au pays ou maintenue sous un joug quotidien dans une surveillance extrĂȘme et quotidienne et elles plient en attendant leur majoritĂ©. Celles qui s’en sortent le mieux laissent tout derriĂšre elles, une main devant une main derriĂšre comme on dit.

Quel est le contexte social et culturel de tous ces jeunes ?

Les adolescents en difficultĂ©s que j’ai pu rencontrer ont quasiment toutes 2 points communs : elles ont Ă©tĂ© peu ou prou abusĂ©es dans leur enfance et/ou dans leur environnement social (un proche, un oncle, un frĂšre, demi-frĂšre ou cousin et parfois leur propre pĂšre, ou des attouchements Ă  l’école ou dans leur quartier) et le pĂšre est absent de leur discours, soit parce qu’elles ne le connaissent pas, soit parce qu’il a fondĂ© une autre famille ailleurs, soit parce qu’il intervient si peu qu’elles ne le mentionnent pas. Cette absence est presque un invariant, j’ai dĂ» voir moins de 10 pĂšres en tout, est-ce de la pudeur ou un rĂ©el renoncement Ă  prendre en charge son adolescent devenu problĂ©matique ?

Beaucoup de parents et donc de mĂšres, travaillaient de façon Ă©reintante en cumulant plusieurs petits emplois mais un bon quart n’était pas actif du tout et sans aucune autonomie financiĂšre. Le milieu allait donc de trĂšs pauvre jusqu’au bas de la classe moyenne.

Et en termes de cultures d’origine ?

Pour ce qui est des origines gĂ©ographiques, j’ai pu rencontrer des familles principalement originaires du Mali, SĂ©nĂ©gal et du Congo mais aussi des Comores et d’Inde, et aussi du Maghreb principalement Maroc et AlgĂ©rie, trĂšs peu de Tunisie. Il y eu quelques familles originaires des pays de l’est, MacĂ©doine et Moldavie et aussi quelques familles de gitans sĂ©dentarisĂ©s originaire de Roumanie. Bien sĂ»r aussi des familles d’origine française trĂšs prolĂ©tarisĂ©s, pour la plupart. Je n’ai vu que trĂšs rarement des familles ou jeunes originaires d’Éthiopie ou des pays asiatiques, sinon il peut y avoir des personnes de toutes origines. Il y a aussi des adolescents arrivĂ©s en France aprĂšs une errance auprĂšs de leur mĂšre et frĂšres et sƓurs, dans un parcours migratoire extrĂȘmement pĂ©rilleux oĂč il y a eu des violences faites sur les mĂšres parfois mĂȘme jusque dans le bateau et sous les yeux des enfants, il y a des choses qui sont Ă  peine descriptibles, j’en reviens Ă  cette inhumanitĂ© qui signe vraiment la monstruositĂ© de la loi du plus fort.

Il y a des jeunes qui sont nĂ©s en France, et d’autres qui sont lĂ  depuis deux ans ou moins. C’est surtout la premiĂšre annĂ©e je trouve qu’il y a des problĂšmes de fugues ou de maltraitances qui sont rapportĂ©s.

SOURCE : Lieux communs




Source: Incendo.noblogs.org