Novembre 28, 2022
Par À Contretemps
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■ Nous avons reçu, il y a peu, de Behrouz Safdari, talentueux traducteur du français au persan et ami de notre site, un projet d’ « Appel collectif Ă  la solidaritĂ© avec les insurgĂ©es et les insurgĂ©s d’Iran Â». LibellĂ© ainsi, il est aujourd’hui mis en ligne sur son propre site :

« Si partout dans le monde des insurrections s’allument, s’éteignent et se ravivent sous les prĂ©textes les plus divers, c’est qu’elles rĂ©pondent moins Ă  la hantise du panier vide des mĂ©nages qu’à un mobile plus puissant, qui est la volontĂ© de millions d’ĂȘtres de vivre selon la libertĂ© de leurs dĂ©sirs. Or ce sont ces dĂ©sirs, dont les enfants hĂ©ritent en naissant, qu’un systĂšme Ă©conomique et social fondĂ© sur le profit a entrepris de rĂ©primer en dĂ©sertifiant la terre qui les nourrit.

 Â» DĂ©jĂ  les zapatistes du Mexique, les Gilets jaunes de France, la rĂ©sistance du Rojava avaient montrĂ© que l’obstination d’ĂȘtre lĂ  dans la tranquille obstination de la vie toujours renaissante dispensait de verser dans l’idĂ©ologie de la victoire et de la dĂ©faite qui a si longtemps placĂ© les rĂ©volutions sous l’enseigne de la mort.

 Â» Ce qui se passe en Iran illustre une situation qui empĂȘche tout retour en arriĂšre. Le mouvement n’a que faire de pĂ©titions, il se passe de ces manifestations cathartiques oĂč l’on rentre Ă  la maison une fois le devoir accompli, il a besoin de la prise de conscience d’individus anonymes confrontĂ©s au choix de vivre ou de disparaĂźtre. Ce sont ces individus autonomes qui feront basculer vers la vie un monde qui n’a eu d’existence que mortifĂšre. Il suffit que leur pensĂ©e rayonne.

 Â» Elle brisera les tentatives de rĂ©cupĂ©ration que la gabegie Ă©tatique et mondialiste met en Ɠuvre en ignorant un phĂ©nomĂšne d’une radicale nouveautĂ© : la lutte a changĂ© de base. Â»

Par la suite, nous est venu ce texte de l’ami Behrouz que nous publions ici avec grand plaisir. PrĂ©cisons qu’il ne prĂ©tend pas rĂ©pondre Ă  l’urgence d’information ponctuelle (et de bonne source) que nous ressentons concernant ce mouvement Ă  bien des Ă©gards inĂ©dit et qui semble depuis deux gros mois saper, dans ses prĂ©tentions les plus totalitaires, l’infĂąme pouvoir thĂ©ocratique iranien. DĂ©chaĂźnĂ©e partout en Iran – et particuliĂšrement au Kurdistan iranien –, la terrible rĂ©pression [1] qui s’abat sur lui, en nous plongeant du mĂȘme coup dans un Ă©tat d’authentique sidĂ©ration, se rĂ©vĂšle, Ă  ce jour, incapable d’en venir Ă  bout. Reste Ă  le soutenir par tous les moyens qui sont Ă  notre portĂ©e.

Ce texte, nous dit Behrouz Safdari, est le fruit « d’une longue et amĂšre expĂ©rience face Ă  l’imposture multiforme rĂ©gnant en France au sujet de l’Iran Â». Elle se sent Ă  chaque ligne, cette colĂšre rentrĂ©e, mais transcendĂ©e par la passion critique.

Chaque fois que coagule, Ă  un bout du monde, la belle colĂšre d’un peuple en rĂ©sistance Ă  l’abjection, le vieux rĂȘve Ă©mancipateur se ranime. Aujourd’hui, nos regards sont tournĂ©s vers l’Iran. Dans l’espĂ©rance et la crainte.

À contretemps


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« Si tout systĂšme totalitaire est dictatorial, toute dictature n’est pas totalitaire, Ă©crit Éric Faye [2]. Le totalitarisme aspire Ă  une domination totale de l’homme, selon l’expression d’Hannah Arendt, et une fois celui-ci soumis, vise Ă  le changer en profondeur. Il repose sur une Weltanschauung [3], dont seuls les membres du sĂ©rail sont habilitĂ©s Ă  faire l’exĂ©gĂšse, et c’est dans cette explication du monde que prennent source les orientations du rĂ©gime. C’est en fonction d’elle que le systĂšme totalitaire pĂ©trit l’homme. Le IIIe Reich s’est fondĂ© sur le nazisme, le stalinisme sur le marxisme et la rĂ©volution iranienne sur l’islamisme : Ă  la fin du XXe siĂšcle, le totalitarisme s’est dotĂ© d’une annexe, l’intĂ©grisme religieux, rĂ©surgence de phĂ©nomĂšnes fort rĂ©pandus sous l’AntiquitĂ©, puis le Moyen Âge et Ă  l’Âge classique (inquisition, Guerre de trente ans). Â»

Si l’emprise des mystifications des totalitarismes rouge et brun fut, historiquement, bien que d’abord minoritairement, assez tĂŽt dĂ©noncĂ©e et brisĂ©e par la conscience humainement radicale et sensible, force est de constater que le totalitarisme islamiste continue Ă  hanter et dĂ©sarmer les consciences.

L’Iran aura Ă©tĂ© durant ces derniĂšres dĂ©cennies Ă  la fois le laboratoire de la monstrueuse Ă©pouvante du thĂ©o-fascisme et la merveille de son dĂ©passement par une rĂ©volution de la vie quotidienne. Le fait d’avoir Ă©tĂ© ignorĂ© jusqu’à nos jours constitue son tragique.

Les protagonistes du faux et spectaculaire dĂ©bat entre « islamogauchisme Â» et « islamophobie Â» ne font que reproduire la mystification liĂ©e au conflit entre « l’axe du Mal Â» et « le grand Satan Â».

Dans un texte Ă©crit en septembre 2022, titrĂ© « DĂ©passer la religion qui, jusqu’à l’écƓurement final, fut le cƓur d’un monde sans cƓur Â», et dĂ©dicacĂ© « aux femmes iraniennes qui brĂ»lent leur voile Â», Raoul Vaneigem cite en exergue ces vers de Charles d’Avray :

Tu veux bùtir des cités idéales
dĂ©truis d’abord les monstruositĂ©s
gouvernements casernes cathédrales
qui sont pour nous autant d’absurditĂ©s.

J’aimerais Ă  mon tour citer un passage de ce texte en guise d’introduction Ă  mon analyse :

« Cet archaĂŻsme prĂȘte une fausse modernitĂ© Ă  un mouvement Ă©vangĂ©liste qui a toujours servi de couverture spirituelle Ă  l’impĂ©rialisme des gouvernements d’AmĂ©rique du Nord – qui ne se souvient des couvertures porteuses de germes de la variole que les missionnaires offraient aux Indiens pour les dĂ©cimer ?

 Â» L’Iran et les États-Unis forment ainsi un couple conflictuel, uni malgrĂ© eux par un mĂȘme puritanisme, un mĂȘme culte de l’obĂ©dience, de l’hypocrisie, de la prĂ©dation au nom d’un Dieu impitoyablement bon.

 Â» Chiite ou sunnite, l’islam tient sa survie de la prĂ©dominance d’une Ă©conomie de type agraire qui conçoit les gisements pĂ©troliers comme les produits du sol et la spĂ©culation boursiĂšre comme l’effet de leur jaillissement. La grande diffĂ©rence avec les États-Unis est que les femmes iraniennes brĂ»lent leur voile, marque de leur aliĂ©nation, alors que bon nombre d’AmĂ©ricaines en sont encore au “bĂ©nĂ©dicitĂ©â€ et au service paroissial du dimanche. Si puissante que se veuille la politique suprĂ©matiste et machiste des États-Unis, elle n’est pas de nature Ă  rĂ©sister aux coups des femmes insurgĂ©es Ă©rigeant la volontĂ© de vivre en guĂ©rilla. Â»


Je suis traducteur de textes français en persan. Depuis plus de quatre dĂ©cennies, je traduis et introduis vers le plateau d’Iran et pour les persanophones des Ɠuvres et des auteurs « inĂ©dits Â» en persan. Le souffle de vie que m’a apportĂ© la lecture de ces textes marquĂ©s par un dĂ©sir d’émancipation exprime la rĂ©sonnance vitale de cette magie que Giordano Bruno formula en termes de lieur, liable et lien (vinculum, en latin) et Fourier par attractions passionnĂ©es.

Or ce dĂ©sir de partage se heurte toujours aux murs de censure dressĂ©s par le rĂ©gime thĂ©o-fasciste iranien et son ministĂšre de la Guidance islamique. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© d’apprendre l’art d’attendre en inventant mille et une astuces pour diffuser ces textes Ă  l’intention de lecteurs las de l’oppression et toujours en quĂȘte de libertĂ©s. br/>


En septembre 2022, le meurtre de la jeune femme Mahsa (Jina) Amini par la police des mƓurs thĂ©ocratique, qui a lieu trois jours aprĂšs son arrestation Ă  TĂ©hĂ©ran pour le « dĂ©lit Â» d’avoir « mal portĂ© Â» son voile, met le feu aux poudres des colĂšres accumulĂ©es par les « filles de TĂąhereh Â», mais aussi par une sociĂ©tĂ© saignĂ©e Ă  blanc aprĂšs quarante-trois ans de tyrannie islamiste.

Dans sa version chiite, l’État islamiste iranien est la matrice des variantes sunnite, talibane et Daesh, ou de celle des islamistes d’AlgĂ©rie qui ont assassinĂ© en 1994, Ă  Meftah, la jeune Katia Bengana parce qu’elle ne portait pas de hijab.

Pour la premiĂšre fois dans l’histoire mortifĂšre de la « RĂ©publique Islamique Â», des femmes et des hommes insurgĂ©s cĂŽte Ă  cĂŽte bravent le monstrueux dispositif rĂ©pressif du rĂ©gime en reprenant le fameux slogan des femmes du Rojava : « Femme, vie, libertĂ© Â». L’insurrection s’étend spontanĂ©ment Ă  l’ensemble du territoire, dĂ©passant toutes les particularitĂ©s ethniques, rĂ©gionales, gĂ©nĂ©rationnelles ou de sexe. Les femmes enlĂšvent leur voile et les jettent au feu tout en dansant et en chantant leur hymne Ă  la vie et Ă  la libertĂ©.

Ce n’est pas la premiĂšre fois que l’infĂąme rĂ©gime thĂ©ocratico-affairiste iranien est confrontĂ© Ă  un mouvement de rĂ©volte contestataire. En crise de stabilitĂ© permanente depuis qu’il existe, il ne doit son maintien qu’à la terreur rĂ©pressive qu’il est capable d’exercer.

Cela dit, Ă  partir du Mouvement Vert de 2009, le cycle des soulĂšvements s’est accĂ©lĂ©rĂ© et radicalisĂ©. La succession des rĂ©voltes sociales Ă©crasĂ©es de plus en plus fĂ©rocement – notamment en 2017 et 2019 – va de pair avec une radicalisation des consciences s’exprimant par des revendications de plus en plus nettement subversives tendant Ă  en finir avec le rĂ©gime thĂ©ocratique.

C’est en tenant compte de cet hĂ©ritage des luttes, qui commencent en mĂȘme temps que l’instauration du rĂ©gime islamiste en 1979, que l’on doit comprendre l’ampleur et le sens de l’insurrection en cours. Loin d’ĂȘtre un phĂ©nomĂšne surgissant ex nihilo, elle est l’aboutissement de quarante-trois ans de rĂ©sistances sociales et de dissidences sensibles et quotidiennes. Il s’exprime d’abord – et radicalement –, dans la levĂ©e en masse des femmes contre l’islamisation de l’univers sensible et sensoriel de la sociĂ©tĂ©. Par l’instauration, en 1979, de la thĂ©ocratie islamiste en Iran, une dictature aux habits et aux impĂ©ratifs sociopolitiques modernes (rĂ©gime monarchique) a Ă©tĂ© remplacĂ©e par une dictature idĂ©ologique, un rĂ©gime de terreur rĂ©pressive Ă  visĂ©e totalitaire qui dĂ©finit ses « ennemis Â» selon une grille idĂ©ologique dont le but est de fabriquer « un nouvel homme Â» islamique.


Pour mieux situer ce qui suivra, j’ai choisi deux brefs extraits de mes traductions. L’un, de Raoul Vaneigem : « Il n’y a rien de plus redoutable pour les libertĂ©s authentiques que les libertĂ©s fictives, si ce n’est leur rĂ©vocation et la rĂ©action de mort qu’elle propage. Â» Le second, de Marcel Moreau : « Un jour, les Occidentaux se poseront-ils enfin cette question Ă  la fois simple et terriblement impĂ©rieuse : comment traiter avec les rĂ©gimes oĂč le rabaissement de la femme est institutionnalisĂ© ? Â»

Notre rĂ©signation Ă  l’inadmissible est infinie. Alors, nous continuerons de recevoir, avec les honneurs dus Ă  leur rang, les misogynes au pouvoir et, au besoin, d’offrir Ă  leur concupiscence hypocrite le temps d’un divertissement, une mille et uniĂšme nuit en compagnie de l’élite de notre vĂ©nal sĂ©rail. Et nous continuerons de faire comme si l’apartheid monstrueux dont je parle n’en Ă©tait pas un. Je crois que nous avons mĂȘme brisĂ© jusqu’au beau ressort qui pourrait nous pousser Ă  aider comme il le faudrait celles qui, en assumant tous les risques, osent se rebeller contre leurs maĂźtres et la situation qu’ils leur imposent. Ce serait trop demander Ă  notre rĂ©alisme, pourtant en veine de verbiage Ă©galitaire. Ce serait sans doute aussi trop demander Ă  certaines fĂ©ministes, parmi les plus promptes Ă  brandir le drapeau de leur sexe, Ă  la moindre occasion. Comme beaucoup de faux « rĂ©volutionnaires Â», elles ont l’émotion opportuniste – et l’indiffĂ©rence sĂ©lective.

Que voulez-vous, c’est plus fort que moi : chaque fois que, curieux je me penche sur les comportements d’une sociĂ©tĂ©, je commence par subordonner mes rĂ©actions Ă  la place que cette sociĂ©tĂ© fait Ă  la femme. Je crois bien que la condition qu’on lui fait fonde, au cours des Ăąges, le premier des racismes.


Tout mon travail de traduction est essentiellement menĂ© dans le sens du français vers le persan. FascinĂ© par les astres d’orientation que j’ai trouvĂ©s dans la constellation poĂ©tico-libertaire de l’émancipation en langue française, je dĂ©sire partager mes repĂšres avec les persanophones et contribuer ainsi Ă  rĂ©parer les dĂ©gĂąts, Ă  combler les lacunes dues Ă  la longue histoire de despotisme et d’obscurantisme que connaĂźt mon pays natal.

Quand il m’arrive de traduire du persan en français, ce n’est pas pour proposer une nouvelle traduction d’un quatrain de KhayyĂąm ou tout autre texte de la littĂ©rature classique persane. Il s’agit plutĂŽt de « traduire le texte de la rĂ©alitĂ© Â» (Nietzsche), la rĂ©alitĂ© vĂ©cue en Iran. Et cette rĂ©alitĂ© est souvent si mal reprĂ©sentĂ©e et traduite en France qu’elle apparaĂźt, a fortiori depuis l’irruption de la rĂ©volution sociale sous le signe de « Femme, vie, libertĂ© Â» en septembre dernier, comme un OVNI dans le ciel hexagonal.

Aperçu gĂ©nĂ©alogique de cet OVNI : depuis la constitution d’un État chiite extrĂ©miste duodĂ©cimain par la dynastie safavide au tournant de XVIe siĂšcle, certaines autoritĂ©s clĂ©ricales Ă©laborent un projet doctrinal de prise de pouvoir exclusif. Au dĂ©but du XIXe, un certain Mullah Ahmad Naraqi formule la doctrine du « Gouvernement du Juriste Â» – juriste islamiste, s’entend. Cette doctrine est reprise et consolidĂ©e par Khomeini qui va en faire la base de la « RĂ©publique islamique Â» instaurĂ©e aprĂšs la chute de la monarchie des Pahlavis en 1979.

L’alliĂ© et rival historique des monarques en Iran, le puissant appareil du clergĂ© chiite, a jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant dans la rĂ©pression sanglante du dernier mouvement rĂ©formateur et millĂ©nariste en Perse, le mouvement des BĂąbi au XIXe siĂšcle, dont faisait partie la poĂ©tesse TĂąhereh Qurratu l’Ayn, qui fut assassinĂ©e par Ă©touffement Ă  l’appel d’une fatwa chiite. Dans la dĂ©dicace de son livre, Le Mouvement du libre-esprit, rĂ©Ă©ditĂ© en 2005, Vaneigem lui rend hommage : « Ă€ celles et Ă  ceux qui, en s’efforçant d’instaurer une sociĂ©tĂ© humaine oĂč le bonheur de chacun soit solidaire du bonheur de tous, ont luttĂ© et persistent Ă  se battre pour dĂ©barrasser la Terre de la peste religieuse. À la mĂ©moire de la poĂ©tesse persane TĂąhereh, dite Qurratu l’Ayn, qui en 1848, ĂŽta publiquement son voile, dĂ©clara qu’elle ne le porterait plus jamais et appela les femmes de son pays et du monde entier Ă  se libĂ©rer de la tyrannie masculine. Â»

Le soulĂšvement populaire contre le rĂ©gime monarchique en 1977-79 poussa les puissances occidentales Ă  envisager un changement Ă  la tĂȘte de l’État destinĂ© Ă  stopper le potentiel socialement subversif et gĂ©opolitiquement dĂ©stabilisateur du mouvement. Lors de la ConfĂ©rence de Guadeloupe tenue en janvier 1978, États-Unis, Royaume-Uni, France et Allemagne de l’Ouest discutĂšrent de la crise politique en Iran, de la situation au Cambodge, de la violence en Afrique du Sud, de l’influence croissante de l’Union soviĂ©tique dans le golfe Persique, du coup d’État en Afghanistan et de la situation en Turquie. Mais l’une des principales questions abordĂ©es fut la crise politique en Iran qui avait conduit Ă  un soulĂšvement contre la dynastie des Pahlavis. Les quatre dirigeants conclurent qu’il n’y avait aucun moyen de sauver la position de Mohammad Reza Pahlavi comme Shah d’Iran et que, s’il restait Ă  la tĂȘte du pays, cela pourrait aggraver la guerre civile et entraĂźner une intervention de l’Union soviĂ©tique. Il fut dĂ©cidĂ© pendant ladite confĂ©rence de choisir l’option Khomeini – dĂ©jĂ  connu et reconnu comme ferme opposant au communisme et aux forces de gauche – et de proposer la mĂ©diation du commandement de l’armĂ©e amĂ©ricaine entre forces militaires royales et clergĂ© chiite pour rassurer ce dernier sur la neutralitĂ© de l’armĂ©e royale dans un processus de transition.

Contrairement Ă  la propagande et dĂ©sinformation qui durent depuis quarante-quatre ans, loin d’ĂȘtre la seule perspective portĂ©e « naturellement Â» par « une sociĂ©tĂ© traditionnelle et religieuse Â» Ă  l’issue de l’insurrection de 1979 en Iran, le projet thĂ©ocratique de Khomeini fut surtout Ă©laborĂ© et construit par un projet gĂ©opolitique.

À l’opposĂ© de ce que prĂ©tend la mĂȘme propagande, il existait en Iran, mĂȘme avant son arrivĂ©e au pouvoir, et quoique minoritairement, une perception critique du projet de Khomeini de Gouvernement islamique. Ainsi, certes peu implantĂ©, un courant de gauche non stalinien – et donc critique de la vision de « l’unitĂ© nationale anti-impĂ©rialiste Â» – avait averti sur les pĂ©rils sociaux qu’entraĂźnerait le projet khomeiniste, prĂ©venu de ses liens idĂ©ologiques avec les FrĂšres musulmans et rappelĂ© les prises de position extrĂȘmement misogynes de Khomeini et les risques qu’encourraient, sous son pouvoir, les avancĂ©es en matiĂšre de droits des femmes conquises sous la monarchie de Pahlavi.


AprĂšs ces rappels, il convient de s’arrĂȘter sur les Ă©lĂ©ments ayant contribuĂ© Ă  construire cet OVNI persique made in France en examinant leurs dimensions intellectuelles, militantes, affairistes, lobbyistes. Lors d’une discussion avec l’historien burkinabĂ© Joseph Ki-Zerbo et l’économiste François-Xavier Verschave, je leur disais que la « mĂ©thode Françafrique Â» avait inventĂ© des modes d’emploi mondialisĂ©s, dont l’Iran Ă©tait une illustration souvent mĂ©connue. En voici un aperçu dans divers champs d’application : Raison, État, Affaires, MĂ©dias, UniversitĂ©, IntellectualitĂ©, IdĂ©ologie, autant de dĂ©clinaisons qui dominent, depuis un demi-siĂšcle, en France, par leur emprise falsificatrice, les reprĂ©sentations de la rĂ©alitĂ© iranienne :

a) Pendant que certains iraniens essayaient d’avertir du projet de Khomeini, des intellectuels français – comme Sartre et Foucault – se rendaient Ă  Neauphle-le-ChĂąteau pour soutenir le Guide SuprĂȘme de la future thĂ©ocratie. En effet Sartre et Simone de Beauvoir Ă©taient dĂ©jĂ  profondĂ©ment sĂ©duits par un intellectuel chiite iranien, Ali Shariati – dont les idĂ©es contribuĂšrent Ă  l’élaboration de la thĂ©ocratie en Iran –, au point que Sartre avait dĂ©clarĂ© : « Je n’ai pas de religion, mais si je devais en choisir une, ce serait celle de Shariati. Â» L’approche foucaldienne consistant Ă  mythifier la rĂ©volution « spirituelle Â» iranienne n’a cessĂ©, quant Ă  elle et jusqu’à aujourd’hui, de sĂ©vir dans l’intelligentsia extrĂȘme gauchiste postmoderne en France et ailleurs [4].

b) « En 1974, la France a signĂ© avec l’Iran du Shah, un vaste contrat de coopĂ©ration nuclĂ©aire qui comprend la vente de centrales et d’équipements nuclĂ©aires, et un contrat d’enrichissement d’uranium. L’Iran a prĂȘtĂ© un milliard de dollars Ă  la France et est entrĂ© Ă  hauteur de 25 % dans le capital d’Eurodif, l’usine d’enrichissement d’uranium de Tricastin. Il doit recevoir en retour 10 % de l’uranium enrichi. Khomeini, une fois au pouvoir, rompt l’accord sur le volet de la vente des centrales nuclĂ©aires, mais pas sur le contrat Eurodif et rĂ©clame l’uranium. Paris refuse aux Iraniens le droit d’exercer leur statut d’actionnaires d’Eurodif et refuse de rembourser le prĂȘt effectuĂ© par le gouvernement du Shah. Il faut attendre 1991 pour qu’un accord dĂ©finitif sur le contentieux Eurodif soit trouvĂ©. La France verse plus de 1,6 milliard de dollars Ă  l’Iran qui ne rĂ©clamera pas l’uranium produit. Mais en 1991, l’ancien premier ministre iranien Chapour Bakhtiar, rĂ©fugiĂ© en France, est assassinĂ© par trois hommes. L’un d’eux avouera Ă  son procĂšs avoir Ă©tĂ© envoyĂ© par le gouvernement iranien. Â» Mais le maintien des affaires commerciales avec le rĂ©gime thĂ©o-fasciste iranien demeure toujours au-dessus de tout souci moral. Car, selon l’idĂ©ologie du MEDEF, « si on limitait nos relations commerciales avec les rĂ©gimes dĂ©mocratiques dans le monde, on se ruinerait Â» [5].

Les affaires Ă©tant les affaires, et de la mĂȘme façon que la sociĂ©tĂ© française Lafarge avait reconnu avoir fourni Daesh en Syrie, on a appris rĂ©cemment que l’entreprise Cheddite France vendait ses grenades lacrymogĂšnes, balles en caoutchouc et munitions de LBD Ă  la version chiite de Daesh en Iran [6]. .

c) Un ancien directeur de la DST en France au courant, Ă  ce titre, des agissements terroristes des vastes rĂ©seaux de la RĂ©publique islamique d’Iran Ă  l’encontre de ses opposants politiques en exil, Ă©crivait dĂ©jĂ  en 2009 : « La machine de propagande de l’Iran mĂšne des opĂ©rations de dĂ©sinformation complexes qui pourraient paraĂźtre accidentelles ou spontanĂ©es pour un esprit sans mĂ©fiance. [
] Entre ingĂ©niositĂ© et mauvaise foi, le partage ne se fait pas si facilement pour des hommes politiques qui peuvent vouloir sincĂšrement rapprocher l’Iran et la France et gomment les Ă©normes diffĂ©rences, divergences ou encore antagonismes entre ces deux pays. Aussi le sĂ©nateur Aymeri de Montesquiou, qui prĂ©side le groupe sĂ©natorial France-Iran, se dĂ©pense beaucoup pour valoriser les positions officielles iraniennes. Il dĂ©clare le 9 janvier 2009 : “L’Iran et l’islamisme sont deux choses diffĂ©rentes. Le meilleur alliĂ© contre l’islamisme c’est l’Iran”, et encore : “Les journalistes alimentent cette thĂšse fausse selon laquelle peut-ĂȘtre, dans les annĂ©es 80, l’Iran a jouĂ© un rĂŽle dans le terrorisme”. Â»

Puis en donnant d’autres noms de personnalitĂ©s politiques françaises engagĂ©es dans les affaires commerciales avec l’Iran, il Ă©crit : « La composition du groupe d’amitiĂ©s France-Iran est d’ailleurs fort intĂ©ressante puisqu’y figurent l’ancien ministre des Affaires Ă©trangĂšres, HervĂ© de Charrette, et le meilleur spĂ©cialiste socialiste de la dĂ©fense, Jean-Michel Boucheron, ancien prĂ©sident du groupe. Parmi les amis fidĂšles de l’Iran s’inscrivent encore Roland Dumas, Dominique de Villepin, Robert Baer, la sĂ©natrice Nathalie Goulet. Â» [7]

Le rĂ©gime thĂ©ocratique s’investit largement dans des campagnes de dĂ©sinformation et dans des stratĂ©gies de diabolisation contre la rĂ©sistance iranienne et a mis en place un appareil Ă©laborĂ© pour les mettre en Ɠuvre. Le Vevak [la version thĂ©ocratique du Savak] dirige l’ensemble, assistĂ© de l’ICCO (l’Organisation islamique pour la culture et la communication), des ministĂšres des Affaires Ă©trangĂšres et de l’Orientation islamique et du corps des Gardiens de la rĂ©volution (pasdaran). Ces relais, dont l’efficacitĂ© dĂ©passe celle de l’ancien directeur de la DST, se recrutent parmi les « chercheurs Â» aurĂ©olĂ©s d’une compĂ©tence autodĂ©cernĂ©e – Bernard Hourcade, Azadeh Kian-Tibault et Fariba Adelkhah – et qui vĂ©hiculent l’idĂ©e d’un vrai dĂ©bat au sein de l’appareil religieux. Â» [8]

Dans cette catĂ©gorie, il faut ajouter par exemple le nom d’un personnage mafieux, Ehsan Naraghi, dont les textes et les interventions ont fait de lui un expert vedette d’iranologie dans les milieux culturels et mĂ©diatiques en France pendant de longues annĂ©es et jusqu’à aujourd’hui. « Son parcours est Ă©difiant : membre de Toudeh [parti communiste prosoviĂ©tique devenu alliĂ© indĂ©crottable du rĂ©gime islamiste] dans les premiĂšres annĂ©es du rĂšgne du Shah, il offre ses services Ă  la Savak. Il est Ă©videmment arrĂȘtĂ© dĂšs la rĂ©volution et emprisonnĂ© avec la belle promesse d’une rapide exĂ©cution. Il choisit de changer Ă  nouveau, sinon de mĂ©tier – il en serait incapable –, du moins d’orientation. Pour mieux convaincre de sa bonne volontĂ©, il n’hĂ©site pas Ă  participer Ă  la torture psychologique de ses anciens camarades en dispensant des cours obligatoires Ă  destination des prisonniers qui rĂ©sistent le mieux Ă  la torture physique et se fait une spĂ©cialitĂ© de la chasse aux opposants qu’il connaĂźt particuliĂšrement bien. [
] Il agit de mĂȘme Ă  l’encontre des autres adversaires du rĂ©gime, comme Salman Rushdie, au sujet duquel il dĂ©clare dans le journal Kayhan du 5 mai 1984 : ‘’Comme je l’ai dĂ©jĂ  affirmĂ© dans mes autres Ă©crits, j’ai Ă©tĂ© ravi d’entendre qu’une telle fatwa a Ă©tĂ© dĂ©livrĂ©e, car j’ai vu dans le livre de Salman Rushdie une insolence et un manque de respect vis-Ă -vis des musulmans
 J’ai toujours Ă©tĂ© conscient de l’arrogance des Occidentaux et surtout de leur orgueil intellectuel”. Â»

Au sujet de la torture, il la tient pour justifiable « Ă  cent pour cent Â» en dĂ©clarant : « On ne peut pas dire d’emblĂ©e que la torture est une mauvaise chose Â» (entretien Ă  la chaĂźne de tĂ©lĂ©vision Voice of America, le 12 novembre 1999). Quand « le pasdar aux mille coups de grĂące Â», allusion Ă  son rĂŽle dans les exĂ©cutions, accĂšde Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique, il le salue en ces termes : « M. Ahmadinejad est issu du peuple. Il est capable de conjuguer le traditionalisme nationaliste et islamique avec le modernisme
 Â».

De 1986 Ă  1999, Naraghi est nommĂ© conseiller Ă  l’Unesco par le rĂ©gime islamiste. Il profite de son poste pour intervenir et faciliter les contrats de vente d’armes par les pays europĂ©ens Ă  l’Iran. Or il est en mĂȘme temps reconnu comme un Ă©minent sociologue iranien sur la scĂšne acadĂ©mique et mĂ©diatique en France et se voit parfois interviewĂ© Ă  cĂŽtĂ© de sociologues comme
 Bourdieu !

Le rĂ©seau des iranologues en France au service des ayatollahs, dont Bernard Hourcade est le chef de fil visible, a rĂ©ussi son coup de maĂźtre en prĂ©sentant l’arrestation en Iran de l’un de ses membres comme un coup portĂ© contre une figure dissidente ! Or cette « Ă©minente chercheuse Â» franco-iranienne, Fariba Adelkhah, vedette omniprĂ©sente dans les mĂ©dias français depuis ces trente derniĂšres annĂ©es, et dont le portait a dĂ©corĂ© la façade de l’HĂŽtel de Ville parisien en signe de soutien de la France aux droits de l’Homme et de la LibertĂ©, n’a jamais cachĂ© ni son soutien au rĂ©gime islamiste ni ses liens avec le clan d’Ahmadinejad. Il suffit d’écouter ses propos lors d’une intervention mĂ©diatique avant son dernier voyage en Iran oĂč elle est prise dans les jeux de rivalitĂ© (parfois fĂ©roces) entre divers services de renseignements [9].

d) Pendant les annĂ©es 1980, dĂ©jĂ , les manifestations des exilĂ©s iraniens en France contre les vagues d’exĂ©cutions en Iran Ă©taient violement attaquĂ©es par les militants du PCF (et de la CGT), qui, tout comme leur parti frĂšre en Iran, soutenaient le rĂ©gime islamiste et considĂ©raient ses opposants politiques comme des « ennemis Ă  la solde de l’impĂ©rialisme amĂ©ricain Â».


Le stalinisme ne sĂ©vissant plus au mĂȘme titre que par le passĂ©, c’est la mentalitĂ© postmoderne qui imprĂšgne dĂ©sormais les courants gauchistes – y compris, peut-ĂȘtre surtout, dans leur version extrĂȘme –, les rendant aveugles et insensibles Ă  la « dĂ©cence ordinaire Â» et Ă  l’intelligence sensible des humains en lutte dans leur vie concrĂšte.

Ainsi, le site « Lundi Matin Â» vient de publier quelques textes en rapport avec l’actuelle situation en Iran, avec cette note introductive : « Pour comprendre l’importance et les enjeux du soulĂšvement actuel en Iran, il est nĂ©cessaire de se pencher sur ce qu’a Ă©tĂ© la “rĂ©volution iranienne” de 1979 et la contre-rĂ©volution qui l’a suivie. Or l’histoire de cette rĂ©volution est trĂšs mal connue en Occident, nous pourrions mĂȘme dire qu’elle a Ă©tĂ© sciemment incomprise tant elle Ă©chappait aux canons de la gauche de l’époque. Quelques-uns se sont nĂ©anmoins attelĂ©s Ă  ne pas se satisfaire du prĂȘt-Ă -penser qui vit dans l’insurrection un accĂšs de violence barbare contre le progrĂšs et une rĂ©gression dans un totalitarisme arriĂ©rĂ©. Nous pensons Ă©videmment Ă  Michel Foucault, mais aussi et surtout aux travaux de “La bibliothĂšque des Ă©meutes”, collectif de thĂ©oriciens anonymes qui prirent la rĂ©volution iranienne comme point de dĂ©part de leurs recherches. Les auteurs ayant disparu et leurs ouvrages Ă©tant dĂ©sormais introuvables, nous reproduisons ici un long extrait du magistral “Du 9 janvier 1978 au 4 novembre 1979”, d’Adreba Solneman. Si le ton et le vocable peuvent parfois paraĂźtre agaçants, le contre-rĂ©cit proposĂ© est documentĂ© et brillant. Â» En note de bas de page, il nous est « vivement conseillĂ© Â» d’approfondir notre connaissance de l’approche foucaldienne, en lisant un ouvrage publiĂ© en 2015 consacrĂ© au sujet.

Il nous est dĂ©jĂ  arrivĂ© de lire – et mĂȘme de traduire – certains textes publiĂ©s sur le site « Lundi Matin Â». Mais lĂ , il semble que, ne sachant pas trop quoi dire sur ce qui se passe en ce moment en Iran, les Ă©diteurs nous renvoient Ă  des textes qui ont bien mal vieillis : le pire de Foucault et des TĂ©lĂ©ologies modernes, ce courant ex-nĂ©o-post-situationniste assaisonnĂ© Ă  la sauce du « chiisme rĂ©volutionnaire Â».

Pourquoi dĂ©cĂšle-t-on un tel niveau de confusion chez tant de militants de la gauche radicale ? C’est sans doute cette confusion qui les empĂȘche de se faire une idĂ©e assez claire de la thĂ©ocratie islamiste, de son pouvoir fasciste, de ses horreurs, mais aussi qui les rendent incapables de se solidariser clairement, activement, avec des femmes et des hommes qui se confrontent Ă  ce rĂ©gime en inventant des formes de lutte et de vie en commun inĂ©dites et inspirĂ©es, comme disait Orwell, de la plus Ă©vidente common decency.

Behrouz SAFDARI

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Source: Acontretemps.org