Mai 15, 2016
Par Brest Media Libre
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Oublier la police pour la contourner, l’éviter, la dépasser, s’en défaire plus que la défaire. Quelques réflexions pas forcement très originales sur le rapport que nous impose le maintien de l’ordre.

Lu sur IAATA

« Pas question de parler dans ce texte de l’utilité ou non de l’affrontement avec les flics. Il nous est imposé comme une nécessité chaque fois que nous voulons attaquer ou même seulement nous défendre. Et, tous les jours la police est menaçante, dans ses moindres gestes, dans ses moindres silences. Détestable police !

Non pas de problème là-dessus, mais on peut parler des moyens et des formes. Ce qui me pose problème, c’est l’attraction pour les cordons de police déployés devant nous lors des manifestations. Une espèce de fascination morbide pour cette merde est, à mon avis, une entrave à l’imagination et à l’exercice d’une puissance réelle des manifestant.e.s. Une très bonne contribution sur cette question a déjà été faite dans le texte réflexion sur la “violence en manifestation”. Je sais pas si j’apporte ici des éléments nouveaux mais j’ai envie d’insister dans cette voie.

Parfois, et sans rapport avec une menace que nous pourrions constituer, on nous déploie plus d’un flic par personne. Mais parfois nous avons un peu d’ascendant, parfois s’ouvrent des possibles et dans ces possibles celui du face-à-face se déplaçant au rythme des charges n’est pas forcément le meilleur, et peut être même une solution de facilité. Nous sommes pris.e.s comme des mouches face à une vitre, tapant sans cesse sur le même obstacle. Il me semble que nous gagnerions à chercher à nous évader du rapport que nous impose la police dans la rue quand elle est en mode “maintien de l’ordre” comme ils disent. Quand nous sommes nombreux.ses dans les rues, peut-être que nous aurions intérêt à minimiser les épisodes de violences directes face à ces bêtes surarmées, abruties comme des manches de pioches. D’autant que le coût judiciaire et physique est à chaque fois très élevé.

Il y a quelque chose de vicieux à ce rapport à la police qui semble comme formaté, compulsif. Et même si on a plein de bonnes raisons de s’en prendre à la police, parfois les rapports expérimentés dans ces affrontements ne sont pas les plus intéressants, la tendance viriliste étant particulièrement détestable. Ces expériences façonnent nos façons d’être, nos militances, elles favorisent des postures et des fonctionnements, la répression fonctionne aussi comme un formatage de nos façons d’être et de ça aussi il faut nous échapper.

En plus, il me semble que nous n’avons rien à gagner à vaincre les hommes en armes, il y en aura d’autres pour venir ensuite en cas de défaite. Armée, milices parfois, peuvent remplacer très vite les policiers débordés, l’histoire est pleine de ce genre de cas. Le parti de l’ordre a de la ressource, la guerre est son terrain, et la mise en scène du désordre sa première justification. Il faut un peu plus qu’une “victoire militaire” pour défaire ce monde.

Occuper ou saboter l’ordre, celui-là précisément défendu par la police. Viser des lieux de pouvoir, construire de la complicité contre l’ordre en évitant, autant que possible, l’affrontement direct. Politiser le conflit, investir les centres villes, bloquer les échanges, bloquer la coupe de l’UEFA, occuper les chambres de commerce et d’industrie, bloquer les gares. Désigner des cibles et par là, dans cette action directe, entrer en contact, en confrontation parfois, mais en complicité aussi, avec d’autres personnes qui ne participeraient pas directement aux manifestations ou aux mobilisations. Déborder la police pour viser son ordre.

Une stratégie de désencerclement, en somme, une tentative de ne pas rester enfermé.e.s entre deux cordons de police. À la fois pour prendre de la confiance [1] et aussi pour faire jonction, prendre contact, avoir un dialogue en acte sur l’exploitation et les oppressions. Les manifestations servent aussi à ça, à rendre incontournable des problèmes, à faire en sorte que les personnes se positionnent. Il me semble que, coincé dans l’affrontement avec la police, le discours s’aplatit, s’amenuise. Tout ce qu’on entend aujourd’hui sur la violence policière illustre bien cette pauvreté de la critique, nous ne gagnerons pas grand chose à ce que le débat sur la férocité des forces de l’ordre soit tranché dans le “débat public”. C’est un détournement du vrai problème qui est celui de l’ordre social [2], maintenu avec douceur ou violence, c’est son maintien qui pose problème.

Bien sûr désigner des cibles et réaliser ensemble des actions concrètes à partir des manifestations implique plus de décisions collectives et de confiance que les affrontements avec la police. Cela implique de trouver les moyens de faire des propositions dans l’action, de s’accorder sur des pratiques (dans la diversité). Bien sûr que cela passe aussi par une confrontation avec les flics et leurs relais, qui ne vont pas apprécier qu’on cherche à leur fausser compagnie, c’est pour cela qu’il ne s’agit pas d’éviter l’affrontement mais de l’utiliser. C’est sans doute plus facile à dire qu’à faire mais si l’écrire peut contribuer à faire évoluer nos pratiques ce sera tant mieux. »

Notes

[1] Comme le dit déjà le texte précédemment cité du blog féministe lacets rouges et vernis noir ” je parle de prise de confiance et de force collective, autrement dit en quelque sorte d’augmenter une « conscience de classe » (ou peut-être « confiance de classe »). Par exemple pour les actions anticapitalistes, réaliser qu’on peut reprendre du pouvoir dans sa boîte face à son patron, pour les actions féministes réaliser qu’on peut riposter face aux machos, etc.”

[2] Je veux désigner par là : le capitalisme, comme le patriarcat et tout ce qui permet l’exploitation, la division raciste et le maintien d’un monde de guerre et de misère… Alors “ordre social” me parait un raccourci commode qu’économie ou capitalisme ne suffit pas à désigner, pas plus que patronat ou gouvernement.

Lu sur IAATA




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