Août 9, 2021
Par Lundi matin
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Depuis le 12 mars 2011, la catastrophe de Fukushima ne cesse d’ĂȘtre invisibilisĂ©e, d’ĂȘtre soumise Ă  la loi du silence. Akadi Filine (pseudonyme collectif empruntant le nom d’un liquidateur de Tchernobyl) documente et analyse dix annĂ©es de gestion sociale et la politique de l’oubli appliquĂ©es par l’État japonais. Faire disparaĂźtre la rĂ©alitĂ© sociale est une affaire de dĂ©coupage du temps : catastropher, liquider, Ă©vacuer, rĂ©habiliter, banaliser, dĂ©manteler, repeupler, Ă©tudier, cĂ©lĂ©brer. « La vĂ©ritable catastrophe nuclĂ©aire, ce n’est pas que tout s’arrĂȘte mais que tout continue. Â» [1].



Catastropher.
L’accumulation permanente d’informations contradictoires qui constitue le discours des autoritĂ©, occupe l’espace de la parole sur la catastrophe : « Moins la situation est maĂźtrisable, plus on s’en remet aux spĂ©cialistes de la maĂźtrise de la situation. Qu’ils soient responsables de cette catastrophe n’y change rien, qu’ils nous mentent non plus. Ils le savent bien, c’est la peur qui nous jette dans leurs bras.  Â» La « transparence Â» du traitement mĂ©diatique de Fukushima contraste avec le silence qui entoura Tchernobyl. Il s’agit avant tout de traiter l’accident comme le simple Ă©pisode d’une catastrophe naturelle, les consĂ©quences du sĂ©isme de magnitude 9 et du tsunami rendant dĂ©risoire l’effondrement du toit d’un rĂ©acteur. Les habitants et les autoritĂ©s locales ne reçoivent aucune information sur la situation ni consignes claires. Pourtant, l’AFP, certainement bien informĂ©e, dĂ©mĂ©nage ses bureaux de Tokyo Ă  Osaka, et Areva Ă©vacue ses cadres.
Le gouvernement japonais a augmentĂ©, le 15 avril, le seuil acceptable d’exposition aux radiations Ă  20 millisieverts par an pour les enfants (dose dĂ©passant celle qui autorise les travailleurs industriels Ă  obtenir des indemnitĂ©s en cas de leucĂ©mie).

Liquider.
« Une catastrophe nuclĂ©aire ne se liquide pas. De Tchernobyl Ă  Fukushima, c’est contre cette vĂ©ritĂ© que s’organisent les diffĂ©rentes institutions en charge des populations et des territoires contaminĂ©s.  Â»
DerriĂšre les « 50 de Fukushima Â», prĂ©sentĂ©s comme des hĂ©ros sacrifiĂ©s pour la patrie et le monde, l’utilisation de travailleurs du « sous-prolĂ©tariat adaptĂ© Ă  l’industrie nuclĂ©aire Â», les Burakumins, fut massive. OpportunĂ©ment, la dose annuelle autorisĂ©e pour eux est passĂ©e le 15 mars de 20 Ă  250 millisieverts.
Au bout de deux mois, l’opĂ©rateur Tepco a fini par annoncer officiellement que les cƓurs des rĂ©acteurs numĂ©ro 1, numĂ©ro 2 et numĂ©ro 3 de la centrale ont complĂštement fondu dans les heures qui ont suivi le sĂ©isme. Des coriums se sont donc formĂ©s et rĂ©pandus dans les bĂątiments, aprĂšs avoir percĂ© les cuves, dĂšs le dĂ©but de la catastrophe. Les mesures prises pour « refroidir les rĂ©acteurs Â» tentent en vĂ©ritĂ© tout au plus de ralentir les rĂ©actions en chaĂźne non maĂźtrisables des coriums, pendant leur lente descente dans les profondeurs. Les centaines de tonnes d’eau injectĂ©es rĂ©vĂšlent surtout que les rĂ©acteurs sont devenus des « passoires gĂ©antes Â», et finissent, contaminĂ©es, en grande partie dans l’ocĂ©an. « La seule stratĂ©gie possible pour les ingĂ©nieurs chargĂ©s du retour Ă  la normale est bien de diluer la catastrophe Â» : diluer la radioactivitĂ©, diluer ses dĂ©gĂąts sur l’ensemble des populations, diluer le nombre de morts. De la mĂȘme façon, les autoritĂ©s soviĂ©tiques, Ă  Tchernobyl, avaient rĂ©parti l’exposition sur le plus grand nombre possible d’intervenants : 800 000 liquidateurs officiels ! Les dĂ©risoires opĂ©rations de dĂ©contamination ne sont que des leurres. Et pourtant le 16 dĂ©cembre 2011, l’accident est officiellement terminĂ©. HĂąter la phase de liquidation permet d’effacer plus vite la mĂ©moire de la catastrophe.
Des témoignages de travailleur évoquent des clauses de confidentialité totale, six au sept nouveaux de sous-traitance qui permettent de dégager la responsabilité de Tepco, des astuces pour moins exposer le dosimÚtre et augmenter son temps de travail, des collusions avec des organisations yakuzas.

Évacuer.
DĂšs le 12 mars 2011, le gouvernement japonais annonce des zones d’évacuation de 3 kilomĂštres, puis de 10 et de 20, informations aussitĂŽt reprises comme si elles Ă©taient effectives. Sur place, les premiĂšres personnes sont prises en charge seulement trois jours plus tard, les autres sont invitĂ©es Ă  se calfeutrer chez elles. C’est seulement le 21 avril que le pĂ©rimĂštre est interdit, obligeant les habitants Ă  partir par leurs propres moyens.
DĂšs le dĂ©but de l’accident, des « taux de contamination colossaux Â» sont relevĂ©s bien au-delĂ  de 30 kilomĂštres. L’eau du robinet Ă  Tokyo est contaminĂ©e dĂšs le 22 mars. Pourtant, le 6 avril, les Ă©coles situĂ©es Ă  plus de 30 kilomĂštres vont rĂ©ouvrir. Le « taux de radiation acceptable Â» passe de 1 Ă  20 millisieverts par an, adoptĂ© comme norme internationale par la Commission internationale de protection radiologue (CIPR). Il ne s’agit donc pas d’un « simple bricolage dans un Ă©tat agissant sous le coup de la panique ; c’est une norme que l’industrie nuclĂ©aire mondial s’est construite pour continuer Ă  exister. Â» « Les cancers radio-induits – qui seront peut-ĂȘtre reconnus dans des annĂ©es et au terme d’efforts acharnĂ©s des familles – couteront toujours moins cher, politiquement et financiĂšrement, qu’une Ă©vacuation gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Â»
En mai, une carte officielle est publiĂ©e, rĂ©vĂ©lant l’existence de zones contaminĂ©es jusqu’à 100 kilomĂštres autour de la centrale. Selon les sources gouvernementales, seules 80 Ă  100 000 personnes ont Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©es avant le 21 avril et seront indemnisĂ©es. « Dans les moments critiques, un État n’a que faire de ses sujets. Il les gĂšre, les fait vivre, les tue, mais ce qui lui importe, c’est sa propre survie.  Â»
Le concept de radiophobie, Ă©tabli par les scientifiques soviĂ©tiques en 1987 dans un rapport dictĂ© par l’AIEA, est de nouveau utilisĂ© pour semer la confusion et dĂ©tourner l’attention : Ă©tat chronique d’angoisse et de stress, observĂ© chez les populations mĂȘlĂ©es Ă  l’accident, responsable de douleurs, d’insomnies, de troubles du comportement, de difficultĂ©s scolaire. « Ă‰culĂ©, le mythe de la radiophobie est dĂ©sormais abandonnĂ© par ses anciens chantres et a Ă©tĂ© troquĂ© contre le concept de “stress informationnel“. L’anxiĂ©tĂ© due au manque d’informations est donc responsable des leucĂ©mies, cancers du colon, du poumon, de la vessie, du rein, de la thyroĂŻde, du sein, des maladies du cƓur et des vaisseaux, des altĂ©rations du systĂšme immunitaire, de l’arrĂȘt du dĂ©veloppement mental chez les enfants exposĂ©s in utero, de cataractes, de mutation, de malformations congĂ©nitales, de malformations du systĂšme nerveux. Pour soigner ses fĂącheuses maladies psychosomatiques il suffit alors de “rĂ©tablir la confiance des populations vis-Ă -vis de leur environnement contaminĂ©â€œ. Â»

RĂ©habiliter.
Fin dĂ©cembre 2011, Tepco et le gouvernement annoncent que la situation est sous contrĂŽle, que la phase d’urgence est terminĂ©e : la catastrophe liquidĂ©e, l’économie doit redĂ©marrer. Il faut tout d’abord « dĂ©contaminer Â» en coupant les arbres, en enlevant une partie de la terre pour faire chuter le niveau de contamination. En vĂ©ritĂ© il ne s’agit que d’un dĂ©placement, d’une dilution sur le territoire, les particules radioactives ne pouvant disparaĂźtre. Â« La rĂ©habilitation est donc simplement celle du capitalisme, celle du monde tel qu’il Ă©tait avant la catastrophe et tel qu’il n’allait pas.  Â»
Des scientifiques et les responsables de la prĂ©fecture de Fukushima seront en BiĂ©lorussie en novembre 2011, pour recueillir un « savoir social prĂ©cieux  Â» : Â« la gestion sociale en terrain contaminĂ©  Â». « Comment convaincre les gens de vivre dans un environnement qui les tue ?  Â», leur faire accepter « le fait accompli du dĂ©sastre  Â».

Banaliser.
Au lieu de se dĂ©nuclĂ©ariser, le monde de « l’aprĂšs Fukushima Â» consolide « l’édifice nuclĂ©aire  Â» : les expĂ©riences des catastrophes permettraient « d’amĂ©liorer le niveau de sĂ»retĂ© Â». Three Mile Island en 1979, Tchernobyl sept ans plus tard : les catastrophes arrivent plus souvent que prĂ©vu ( tous les cent mille ans selon l’approche probabiliste du programme nuclĂ©aire français Ă  sa naissance).

DĂ©manteler.
L’industrie nuclĂ©aire qui ne vend plus autant de centrales qu’elle voudrait, a trouvĂ© de nouveaux marchĂ©s dans son « dĂ©mantĂšlement Â», ou plus exactement « le spectacle de la dĂ©construction Â». Il a fallu attendre deux mois aprĂšs la catastrophe pour que soit reconnu officiellement que les coeurs des rĂ©acteurs avaient fondus dĂšs les premiĂšres heures. La masse des coriums pourrait s’élever Ă  1 200 tonnes, et aucune solution pour repĂȘcher cette masse de dĂ©chet en fusion n’existe. Depuis 2011, les rejets de tonnes d’eau radioactive dans la mer n’ont jamais cessĂ©, malgrĂ© les communications incessantes sur leur stockage.

Repeupler.
Les diffĂ©rentes stratĂ©gies mises en place pour limiter les Ă©vacuations, sont analysĂ©es, par exemple le « difficile dilemme Â» largement repris par les mĂ©dias, entre faire vivre en zone contaminĂ©e ou faire vivre le traumatisme de l’évacuation et du refuge prĂ©caire.
Puis, aprÚs 2014, des aides sont versées aux exilés qui acceptent de regagner leur communes, afin de les aider à rénover leur habitat ou à monter des entreprises. En 2018, les allocation et les relogements gratuits sont supprimés pour ceux qui refusent de rentrer.

Étudier.
L’universitĂ© mĂ©dicale de Fukushima est chargĂ©e exclusivement de l’enquĂȘte sanitaire, dans une stratĂ©gie de « rĂ©duction de la connaissance  Â» : territoire limitĂ©, liquidateurs pas pris en compte, cancer de la thyroĂŻde seule pathologie recherchĂ©e, contamination interne liĂ©e Ă  l’alimentation exclue, pas d’étude sur la faune, la flore, les ocĂ©ans, pas d’examen individuel mais des Ă©valuations, des « reconstitutions de dose Â» calculĂ©es Ă  partir des informations recueillies. Alors que le nombre de cancers thyroĂŻdiens observĂ©s chez les enfants est dix fois supĂ©rieur au taux habituels, le « dĂ©pistage massif Â» est accusĂ© d’ĂȘtre seul responsable.

Célébrer.
La sĂ©lection, en 2013, de la ville de Tokyo pour accueillir les Jeux olympiques de 2020, permet de donner une Ă©chĂ©ance au terme de la « rĂ©habilitation Â», de faire croire aux japonais et au monde entier que les consĂ©quences de l’accident sont terminĂ©es. Â« Tokyo-2020 sera non seulement la vitrine d’un Japon rĂ©silient mais aussi celle d’une industrie nuclĂ©aire rĂ©siliente.  Â» « Les jeux de “Tokyo 2020/2021“ sont l’occasion d’admettre qu’un État peut organiser des Jeux olympiques au cƓur de la catastrophe nuclĂ©aire. AprĂšs les jeux de la croix gammĂ©e en 1936, ceux du goulag en 1980, place aux Jeux de l’atome en 2021 ! Â»

Chaque chapitre est suivi de documents qui l’illustrent. Ouvrage exceptionnel qui met en lumiĂšre tout les stratĂ©gies mise en oeuvre pour rendre le dĂ©sastre acceptable et sa continuation inĂ©vitable.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier




Source: Lundi.am