Sur l’absence et le silence des mecs dans les luttes féministes.

Dans les milieux politisés, je sens qu’il y a quelque chose qui cloche. Y’a comme l’envie de bien faire, l’envie de se poser des questions, mais parfois de ne pas vraiment y répondre, de rester évasif-ve, de ne pas confronter les idées et finalement ne jamais trouver de solution ou de terrain d’entente. J’ai l’impression qu’on est pas mal à penser que la lutte dans la rue c’est important, de faire des actions, de manifester, d’être présent-es et visibles, mais en fait à chaque fois les mêmes questions se posent, comme l’emploi d’insultes oppressives au sein des manifs ou comment gérer la « division sexuée du travail de manifestant-e » (pourquoi les meufs se retrouvent derrière quand les mecs sont déjà loin devant) ? Alors on tente parfois, (souvent) vainement de créer des moments de discussion, y’a en tout cas l’intention de changer les choses et pour certain-es le besoin urgent de changer les comportements. Je prendrai que le cas du sexisme, mais c’est une question à laquelle on peut réfléchir pour tout-es les oppressions. Si l’oppresseur n’est pas prêt à écouter, à se remettre en question et à changer ses comportements, comment pourrions-nous lutter efficacement contre le patriarcat ? Beaucoup d’entre nous se fatiguent à se battre, souvent individuellement, car faut pas se leurrer, le sexisme, on le vit dans des relations interpersonnelles, on le subit à travers des interactions bien précises à divers moments de la journée et on se retrouve seule à se dépatouiller avec tout ça. Néanmoins, à travers différentes discussions entre meufs, on finit par se rendre compte que nos situations ne sont pas individuelles, elles sont collectives. Car l’individu en face de nous n’est pas intrinsèquement un relou (ou plus), y’a un système derrière qui induit et valide ce comportement. Pour le dire vite, j’ai l’impression que j’aurais beau lire toutes les théories féministes à la mode ou dépassée, mais toujours d’actualité, j’ai beau comprendre le fonctionnement des structures, des systèmes, d’un tout dont on donnera le nom qu’on voudra bien lui donner… j’ai même parfois beau lire les brochures et zines féministes, m’abreuver de témoignages, d’expériences, de savoirs, y’a finalement que pendant de longues discussions que j’arrive à me dire « on vit en fait les mêmes choses, on devrait essayer de faire un truc ensemble pour au moins arranger ça (voire détruire) ».

Y’a un outil super pour ça : la non-mixité. Ça nous laisse libre de parler de pleins de sujets, de parler de l’intime sans (trop de) barrières [1], de parler de nos vies, ce qu’on vit personnellement, de ce qu’on pourrait faire pour lutter contre ça, pour être parfois juste plus fortes, s’imposer dans l’espace, dans le débat, créer de la solidarité… c’est super la non-mixité, mais que se passe-t-il de l’autre côté de la barrière ? L’absence et le silence. J’ai l’impression qu’on aura beau faire tous les efforts qu’on veut/peut, qu’on aura beau essayer d’occuper l’espace, de se l’approprier, c’est un peu le truc de « non mais aussi, tu n’as qu’à parler plus fort », ouais je veux bien, mais si, même dans ce cas, y’a toujours personne pour écouter sérieusement ce que je dis, à quoi ça sert ? Une sorte d’autosatisfaction d’avoir réussi à parler, tenir une argumentation sans qu’on me coupe la parole. Super… Oui ça me fait du bien, ça me permet tout simplement de me reconstruire après m’être rendue compte de tout le sexisme ambiant, de tout ce que le patriarcat avait bousillé parce que c’est sans cesse te prendre une onde de choc dans la tronche, quand y’en a plus, y’en a encore. Et voilà… c’est bien le « sans cesse » qui est problématique, j’aurais beau faire tous les efforts, me protéger, m’occuper de moi-même, rendre le monde un peu plus sympa pour mes copines, en dehors, y’aura toujours des comportements oppressifs, ces comportements renforcés par la solidarité masculine. Parce qu’apprendre la liste des insultes oppressives ça ne suffit pas, se mettre en retrait ce n’est pas assez… on vous demande pas d’avoir une démarche passive, de mal interpréter le « laisser parler les concerné-es » qui ne veut pas dire laisser les meufs se débrouiller toute seule avec tout ce merdier. Non ça veut pas dire ça, ça veut dire aussi avoir une démarche active, savoir vraiment écouter, développer son empathie, accepter d’exprimer ses émotions, de venir discuter des sujets intimes, des situations personnelles et surtout de briser la solidarité entre mecs. C’est pas parce que c’est ton pote que tu peux pas lui dire que là c’est de la merde ce qu’il est en train de dire ou faire.


Plusieurs événements ont été organisés ces dernières semaines, accessibles à tou-te-s, en mixité, au chaud, et toujours le même constat : où êtes-vous ? Vous voir dans la rue avec nous n’est pas le souci, je trouve ça carrément chouette, mais je trouve ça facile de la part de mecs blancs hétéro valides, l’espace public vous appartient déjà, il est acquis, un truc plus difficile c’est de rester à l’intérieur, de parler de sujets qui nous touchent directement nous les meufs, qui nous attristent et parfois nous brisent, et en fait ça vous concerne aussi, mais où êtes-vous ? Par exemple les violences entre proches, ça ne peut pas être plus clair, les personnes qui sont venues, c’est pour parler de nous, de nos vécus et de vous, il s’agit pas d’inconnu-es qu’on croise dans la rue.

En fait j’ai l’impression que parfois on met la lutte dans la rue au-dessus de tout, comme si c’était la meilleure façon de combattre le(s) système(s), mais pour que ce soit efficace, ne faut-il pas d’abord qu’on se comprenne et qu’on puisse se faire confiance ? En tant que meuf, je veux bien sortir de la sphère privée dans laquelle on m’a assignée, je veux bien sortir dans la rue, revendiquer et crier, mais quand est-ce que les mecs investissent la sphère privée qu’on équilibre un peu le tout ? Discuter ensemble c’est aussi lutter, mettre en commun les situations merdiques, y réfléchir, s’en inquiéter, c’est la lutte aussi, c’en est même il me semble une grande partie.

Les structures ne sont pas extérieures à nous, c’est un faux truc de dire « c’est la faute des structures » parce qu’il y a quand même certain-es qu’en profitent et d’autres qui en chient, les structures s’imprègnent en nous et nous participons à les perpétuer si nous n’acceptons pas de remettre profondément en question ce qui nous a construit-es.

NB : quand je parle de discuter, ça veut dire dialoguer, écouter l’autre, parler de soi, pas faire un monologue sur les théories politiques, parce qu’en fait, on sait très bien analyser ce qu’on vit puisqu’on le vit tous les jours (scoop !), et parler d’intime ne veut pas dire oublier les structures puisque, autre scoop, tout cela est entremêlé !

Pour aller plus loin : « la critique de la critique du virilisme », Suck my glock ! n°1, https://smg.ouvaton.org/dl/smg1.pdf

Illustrations : Frances Cannon

_


[1] faut pas oublier qu’on a beau subir le sexisme, d’une y’a d’autres enjeux à travers celui-ci, la transphobie, la lesbophobie… de deux on est traversé-es par d’autres systèmes d’oppressions comme le racisme, le classisme

Par Brest media Libre,

Source: http://brest.mediaslibres.org/spip.php?article689