Septembre 4, 2022
Par Le Monde Libertaire
287 visites

Basile Morin. Pavage Michel Onfray (philosophe), ambigramme [note] de perception figure-fond, tons bleus. L’espace nĂ©gatif est utilisĂ© pour les deux lectures.

Le philosophe Michel Onfray a dĂ©clarĂ© sur C-News le 4 septembre 2022 qu’il allait conduire une liste aux prochaines Ă©lections europĂ©ennes et que son Ă©quipe songeait dĂ©jĂ  Ă  une candidature aux Ă©lections prĂ©sidentielles de 2027. Le pilier de son programme : le souverainisme ; sa dĂ©clinaison : sortir de Maastricht.

Au moment oĂč la Macronie s’agite pour esquisser un successeur au grand patron qui ne pourra pas se reprĂ©senter (des noms circulent : Édouard Philippe, Bruno Lemaire, GĂ©rald Darmanin
), le moins que l’on puisse dire, c’est que tous ces gens-lĂ  voient loin, y compris Michel Onfray. Celui-ci n’a d’ailleurs pas tort de son point de vue compte tenu du contexte politique.

En effet, sauf booster, MĂ©lenchon ne se reprĂ©sentera pas, et ses dauphins ne font pas trop le poids. Les Ă©cologistes sont dans les choux Ă  l’échelon national. S’ils peuvent triompher localement, leur bilan municipal sera nĂ©anmoins contrastĂ© puisque les quelques mesures socio-environnementales seront annulĂ©es par les politiques de gentrification des centres-villes qui passent par le tout-vĂ©lo et les Ă©co-quartiers haut de gamme. Quant Ă  la rhĂ©torique d’une Sandrine Rousseau, elle ne dĂ©passera guĂšre le rang des croisĂ©s, bien que pouvant compter sur les jeunes d’Extinction-RĂ©bellion, organisation financĂ©e par des milliardaires amĂ©ricains (Trevor Neilson, Aileen Getty, Rory Kennedy).

Sauf booster, Marine Le Pen ne se reprĂ©sentera pas non plus. Mais son dauphin familial prĂ©visible, Jordan Bardella, l’écolo-postfasciste partisan des circuits courts localistes et de l’électro-nuclĂ©aire, sera mordillĂ© par un ou une zemmouriste.

Le PS continuera Ă  s’effriter, et le parti des RĂ©publicains Ă  se demander quelle est la bonne stratĂ©gie.

Indiscutablement, il y a un espace politique qui s’ouvre, favorable aux souverainistes de tout bord voulant, au moins dans le discours, transcender le clivage gauche-droite comme je l’écrivais et l’annonçais dans un article du Monde libertaire paru il y a huit ans (« Le PiĂšge du souverainisme », ML hors-sĂ©rie 54, 2012).

Il s’agit pour eux de mĂȘler des thĂ©matiques apparemment anti-capitalistes, de relancer la notion de peuple susceptible de transcender les classes sociales, et de brandir des aspirations Ă  la justice sociale. Cette mixture n’est rien moins que ce qui a fait le lit du fascisme dans les annĂ©es 1920 qui correspond Ă  l’émergence politique des classes moyennes, avec nĂ©anmoins un certain nombre de diffĂ©rences : pas le mĂȘme poids des syndicats, arrivĂ©e de la question Ă©cologique, Ă©chec des rĂ©gimes marxistes, dĂ©colonisation, question nuclĂ©aire, d’autres thĂšmes encore qui ne seront pas abordĂ©s. Mais aussi quelques similitudes inquiĂ©tantes comme nous le verrons plus loin.

Onfray, qui s’est intĂ©ressĂ© Ă  Bakounine mais qui n’est jamais allĂ© jusqu’à Malatesta ou Rocker, et encore moins la Makhnovtchina ou la RĂ©volution espagnole, est un grand lecteur de Proudhon. Il reprend finalement le flambeau de certains intellectuels des annĂ©es 1910 qui, en France, avaient constituĂ© le Cercle Proudhon (1911-1914).
Ce club est lancĂ© par Georges Valois, un ancien syndicaliste anarchiste qui fondera le premier parti fasciste en France en 1925, mais qui, opposĂ© au nazisme et au pĂ©tainisme, mourra dans le camp de concentration de Bergen-Belsen. Il regroupe des intellectuels comme le sorĂ©lien Edouard Berth ou comme Marius Riquier qui a fondĂ© avec l’anarchiste Emile Janvion et Georges Darien le bimensuel anti-franc-maçon et anti-sĂ©mite Terre Libre. Il a pour objectif de combiner le syndicalisme rĂ©volutionnaire et le nationalisme, selon une optique idĂ©ologique anti-rĂ©publicaine et anti-dĂ©mocrate plus ou moins proche du royalisme de l’Action française.

Il ne s’agit pas ici ni de refaire l’histoire du Cercle Proudhon pour laquelle nous renvoyons Ă  plusieurs auteurs (Manfredonia, Navet, Netter, Sternhell
), ni de dresser contre lui une autre interprĂ©tation supposĂ©e plus vraie du personnage Proudhon et de sa pensĂ©e, mais d’exhiber quelques thĂšmes qui en orientent la lecture et qui sont susceptibles d’éclairer la dĂ©marche d’Onfray.

Sans tomber dans l’anachronisme, rappelons le contexte de l’apparition du Cercle Proudhon en 1911 : le prolĂ©tariat se sent flouĂ© au sortir de l’alliance dreyfusarde entre libĂ©raux et rĂ©publicains qui a bĂ©nĂ©ficiĂ© du soutien de nombreux anarchistes, dupĂ© par l’arrivĂ©e au pouvoir de quelques socialistes (Millerand), et heurtĂ© par la casse des grĂšves effectuĂ©e par un ancien socialiste (Clemenceau) que le dreyfusisme a remis en selle. Il est inquiet de la menace d’une guerre mondiale renforcĂ©e par l’atermoiement de la social-dĂ©mocratie dont le double caractĂšre confondu — marxiste et allemande — valorise a contrario la pensĂ©e d’un autre socialisme. Selon le Cercle, ce socialisme « Ă  la française » serait celui de Proudhon, une sorte de gĂ©nie français, plĂ©bĂ©ien, paysan, viril, martial, porteur de valeurs familiales sinon traditionnelles

Comme la pensĂ©e de Proudhon est particuliĂšrement complexe, qu’elle manie la contradiction Ă  hauts risques et qu’elle-mĂȘme Ă©volue, il fut aisĂ© pour le Cercle d’alors d’en tirer des fragments tronquĂ©s et de la surinterprĂ©ter, comme cela le reste de nos jours encore.

Sur le mĂȘme registre, le girondin Onfray utilise la critique proudhonienne de la centralisation, mais en oubliant son fĂ©dĂ©ralisme anti-Ă©tatique. Le rejet des Ă©lites et du grand capital se fait en faveur d’un nĂ©o-corporatisme franco-français, Ă  la fois anti-allemand (avatar de « maastrichtien ») et anti-amĂ©ricain (avatar d’« anti-nĂ©o-libĂ©ralisme »).
Onfray transmute la rĂ©fĂ©rence proudhonienne au peuple ou aux classes ouvriĂšres en une mystique nationaliste dĂ©passant la lutte des classes. Ce nationalisme est dĂ©barrassĂ©, au moins au dĂ©part, des excĂšs xĂ©nophobes ou racistes portĂ©s par l’extrĂȘme droite mariniste et zemmourienne qui ne peuvent pas amener au pouvoir malgrĂ© les apparences et l’agitation de l’épouvantail.

Onfray tente sa chance pour remplacer le « en mĂȘme temps » macronien par un souverainisme tout azimut oĂč chacun aurait l’illusion de retrouver des « capacitĂ©s ». Sur les sujets environnementaux, il lui sera facile de dĂ©gommer les idĂ©ologues ou les bobios parisianistes.

Il a bien senti dans le mouvement des Gilets jaunes toutes les tendances contradictoires qui peuvent alimenter son projet. Il constate la dĂ©crĂ©pitude du syndicalisme incapable de sortir des enjeux politiciens et de comprendre l’évolution de la sociĂ©tĂ© française comme l’a rĂ©vĂ©lĂ© son mĂ©pris initial vis-Ă -vis des GJ. Fort de ses origines sous-prolĂ©taires, il sait jouer de la bonne corde. Il a aussi vu les drapeaux français brandis dans les diffĂ©rentes manifestations (GJ, anti-pass
) dont il pense extraire l’histoire rĂ©volutionnaire pour en faire une banniĂšre anti-Ă©litiste.

Face Ă  ce « nĂ©o-souverainisme », appelons-le comme cela en vertu de sa prĂ©tention Ă  dĂ©passer les clivages habituels, la tĂąche des anarchistes sera aussi rude que face Ă  l’hĂ©gĂ©monie intellectuelle sinon politique de l’écolocratie.

Ne pas se laisser piĂ©ger par la vocabulaire est une premiĂšre exigence. Le principe de « souverainetĂ© », aussi naĂŻf et gĂ©nĂ©reux apparaisse-t-il, suppose un « souverain » qui ne peut ĂȘtre ni la fiction de la nation, ni celle du peuple, ni celle du prolĂ©tariat, mais qui doit ĂȘtre la rĂ©alitĂ© concrĂšte, non idĂ©ologique, des travailleurs-habitants qui vivent dans une commune et qui fĂ©dĂšrent leurs activitĂ©s d’une commune Ă  l’autre.

L’idĂ©e sĂ©duisante d’une « souverainetĂ© alimentaire », par exemple, pourrait tout Ă  fait bĂ©nĂ©ficier Ă  une agro-industrie française qui renoncerait mĂȘme Ă  son culte de l’exportation, au moins en partie. Elle ferait passer Ă  l ‘arriĂšre-plan le principe, et l’exigence, que chacune et chacun mange Ă  sa faim, pleinement et sainement.

Le souverainisme chez Onfray cache de moins en moins un nationalisme. Un nationalisme-nationaliste franco-français, si l’on peut dire, qui respecte le nationalisme de Poutine, de Trump ou de Mohammed VI puisque chacun d’eux « dĂ©fend son pays » (cf. son entretien Ă  C-News), mais qui entend, lui, ĂȘtre vertueux, correct et sain.

Le nationalisme — qu’il soit guerrier ou pacifiste (est-ce possible ?) — est donc le point d’attaque : commençons par rĂ©clamer le retrait des forces militaires françaises de tous les pays et la diminution du budget militaire français (revendication pour laquelle il faudra aussi ferrailler Ă  propos de la guerre impĂ©rialiste en Ukraine).

Le principe d’autonomie, opposable au souverainisme d’Onfray ou d’autres, ne suffit pas en ce qu’il postule que chacun et chacun pourrait ĂȘtre vraiment autonome Ă©conomiquement, ce qui est un vƓu pieu Ă  moins de tomber dans le primitivisme ou de renouer avec le monastĂšre auto-suffisant, avec ou sans Dieu.

Le fĂ©dĂ©ralisme libertaire organisant le communalisme semble ĂȘtre la rĂ©ponse appropriĂ©e : sur le plan thĂ©orique dĂ©jĂ . Quant au plan pratique, il ne peut passer que par un abandon de l’idĂ©ologie surplombante, donc de la dĂ©marche sectaire, et par un renoncement Ă  toutes les fausses pistes. Pas simple.

Philippe (Makhno 42, 5 septembre 2022).




Source: Monde-libertaire.fr