Août 17, 2022
Par Demain Le Grand Soir
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Il y a 10 ans, deux historiens français, Elisabeth Roudinesco et Guillaume Mazeau, consacraient deux Ă©tudes critiques aussi dures que documentĂ©es au travail de Michel Onfray Ă  partir notamment de ses publications sur la rĂ©volution française et sur Sigmund Freud1. En contraste avec l’image vĂ©hiculĂ©e par les mĂ©dias d’un philosophe de gauche, travailleur acharnĂ© d’une histoire critique de la philosophie permettant une nouvelle Ă©mancipation populaire par la dĂ©fense de la libertĂ©, ils dĂ©montraient un usage superficiel et abondant d’auteurs, d’interprĂ©tations et d’imaginaires provenant directement de l’extrĂȘme droite, avec des penchants rĂ©actionnaires et parfois mĂȘme antisĂ©mites. Dans cette sĂ©quence marquĂ©e par la parution de la revue Front Populaire et la recomposition politique qu’elle semble prĂ©parer, le Grand Continent a souhaitĂ© les inviter dans une longue conversation Ă  proposer un aggiornamento de leurs lectures du cas Onfray.

Il y a 10 ans vous commenciez une querelle intellectuelle avec Onfray. Qu’aviez-vous vu chez lui qui vous appelait Ă  intervenir publiquement ?

Elisabeth Roudinesco : J’avais bien sĂ»r dĂ©jĂ  croisĂ© Michel Onfray Ă  plusieurs reprises. Onfray Ă©tait chez Grasset avec comme Ă©diteur Jean-Paul Enthoven, ami intime de Bernard-Henri LĂ©vy qui d’ailleurs l’avait soutenu Ă  ses dĂ©buts. En 2010, il bĂ©nĂ©ficiait du soutien inconditionnel de Franz-Olivier Giesbert, directeur de publication du Point. Franz-Olivier Giesbert voyait en Onfray un nouveau Derrida et pensait qu’il Ă©tait le plus grand philosophe français du dĂ©but du XXIĂšme siĂšcle. Onfray Ă©tait trĂšs implantĂ© dans les mĂ©dias de gauche et les journalistes croyaient avoir affaire Ă  un magnifique libertaire d’une Ă©rudition phĂ©nomĂ©nale. Evidemment aucun d’entre eux, pas plus d’ailleurs que l’éditeur, n’était capable de regarder de prĂšs sa mĂ©thode de travail. Il y avait une fascination pour ce personnage boulimique de tout et qui Ă©tait trĂšs convainquant dans l’art d’énoncer des fantasmes qu’il prenait pour des vĂ©ritĂ©s. Quand son livre paraĂźt, Le CrĂ©puscule d’une idole, je m’attendais Ă  une sorte de fourre-tout d’extrĂȘme gauche dans le genre : Wilhelm Reich, c’est mieux que Freud. Vieux poncif.

Quelle a Ă©tĂ© votre premiĂšre impression de lecture ?

C’était caricatural ! J’étais sidĂ©rĂ©e parce que je ne m’attendais pas Ă  ce qu’il y ait deux ou trois erreurs grossiĂšres par page. À telle enseigne que je me suis demandĂ© s’il y avait des correcteurs chez Grasset. Nous avons tous publiĂ© des livres, nous pouvons faire des erreurs, mais nous relisons et avons des correcteurs qui peuvent vĂ©rifier les textes. Afin d’éviter par exemple Ă  l’auteur d’affirmer que Freud avait engrossĂ© sa belle-soeur en 1923 alors qu’elle avait 58 ans. Ou que ses soeurs avaient Ă©tĂ© dĂ©portĂ©es Ă  Auschwitz et avaient rencontrĂ© Rudolf Höss. Comment pouvait-on laisser passer une telle erreur sur la dĂ©portation et l’extermination des soeurs de Freud ?

C’était un livre bĂąclĂ© ?

C’était un livre fou. Et cela se voyait immĂ©diatement. Aucun travail critique sur les sources, aucune rĂ©flexion sur les biographies prĂ©cĂ©dentes qu’il prĂ©tendait « dĂ©boulonner Â», aucune connaissance de la correspondance de Freud, Onfray s’autoproclamait grand connaisseur de Freud parce qu’il avait avalĂ© Ă  toute allure les vingt volumes de de son oeuvre publiĂ©es aux PUF dans la traduction la plus discutable. Il se pensait le plus grand lecteur de Freud, auteur commentĂ© dans le monde entier. En un mot, il Ă©tait d’une ignorance crasse car auto-rĂ©fĂ©rencĂ©. En bon autodidacte, il pensait qu’il suffisait de lire les Ɠuvres de Freud pour devenir son meilleur biographe et transformer la « lĂ©gende dorĂ©e Â» en « lĂ©gende noire Â». Or Ă  cette Ă©poque, il y avait belle lurette que cette problĂ©matique du bien et du mal avait Ă©tĂ© dĂ©passĂ©e. Autrement dit, Onfray Ă©tait dĂ©jĂ  dĂ©modĂ© et dĂ©calĂ© par rapport aux travaux de l’historiographie freudienne. Mais comme celle-ci est essentiellement anglophone, il ne la connaissait pas et du coup il rĂ©pĂ©tait, comme toujours, la mĂȘme scĂšne du rĂ©voltĂ© contre l’ordre Ă©tabli, contre ce qu’il appelait d’ailleurs les « milices freudiennes Â». On voyait tout de suite, dĂšs la premiĂšre lecture, qu’il se trompait grossiĂšrement. Historien c’est un mĂ©tier, c’est un travail dur, laborieux. Comme tout travail, cela demande de respecter des savoir-faire. Il est impossible de lire vingt volumes de Freud en un Ă©tĂ© et de penser Ă©crire sur Freud quelque chose de rĂ©volutionnaire ou mĂȘme de pertinent. TrĂšs vite j’ai vu qu’il ne s’agissait absolument pas d’une critique reichienne de Freud mais de bien autre chose.

En quel sens ?

On n’y trouvait pas seulement les thĂšses antifreudiennes habituelles qui considĂšrent Freud comme un manipulateur, un menteur sĂ©riel, presqu’un criminel. Non, les principales sources de sa lecture provenaient directement de la littĂ©rature d’extrĂȘme droite paĂŻenne. J’y retrouvais par exemple les propos de Pierre Debray-Ritzen, l’auteur de La scolastique freudienne (1972), antisĂ©mite notoire, artisan de la Nouvelle Droite, ou de Jacques BĂ©nesteau, auteur de Mensonges freudiens (2002) qui m’avait intentĂ©e un procĂšs – qu’il a perdu – Ă  propos d’un article publiĂ© dans Les temps modernes en 2004. BĂ©nesteau avait Ă©tĂ© soutenu par le Club de l’Horloge de Henry de Lesquen et j’avais dĂ©montrĂ© que son livre relevait d’un « antisĂ©mitisme masquĂ© Â». Le positionnement de ces auteurs est explicite, vraiment Ă©vident quand on connaĂźt un tout petit peu l’historiographie freudienne et que l’on a une once de sens critique. Si Onfray reprenait Debray-Ritzen et recopiait BĂ©nesteau, lequel Ă©tait soutenu par le Club de l’Horloge et dĂ©fendu, lors de son procĂšs, par Wallerand de Saint-Just, c’est que leur positionnement politique lui convenait parfaitement.

Jusqu’à l’antisĂ©mitisme ?

Je me suis demandĂ©e s’il Ă©tait conscient ou non de copier des textes Ă  caractĂšre antisĂ©mite et venus de l’extrĂȘme-droite. On ne copie pas impunĂ©ment Debray-Ritzen si l’on est un peu cultivĂ©. On ne copie pas BĂ©nesteau si l’on connait un peu l’histoire. Pour moi c’est devenu Ă©vident que s’il en Ă©tait Ă  recopier et Ă  reprendre leurs thĂšses, c’est qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans sa pensĂ©e. Bien entendu, aujourd’hui on ne peut pas ĂȘtre antisĂ©mite comme ça, en direct comme dans les pamphlets de l’entre-deux-guerres. C’est inavouable et c’est interdit par la loi. En ce sens-lĂ , chez Onfray, on retrouve les Ă©lĂ©ments d’un discours antisĂ©mite inconscient, mais alors c’est encore plus grave quand on se dit Ă©rudit. Par exemple, il rĂ©cuse la lutte des classes au profit de la lutte des origines : la terre contre la ville, la bonne nature du peuple contre les bourgeois, les fils de femmes de mĂ©nages (comme il dit) contre les fils de la haute sociĂ©tĂ©, celle des banquiers, de la finance, assignĂ©s Ă  une identitĂ© d’exploiteur des pauvres, etc. C’est une maniĂšre de se rĂ©clamer de la lutte des races, des ethnies avec une essentialisation des origines qui procĂšde d’un raisonnement binaire et de chaĂźnes de syllogismes pervertis : « Si je suis, moi, fils de femme de mĂ©nage, ça veut dire donc ancrĂ© dans la terre, ça veut dire donc que tous les bourgeois parisiens sont une Ă©lite qu’il faut combattre, etc Â». C’est la maniĂšre qu’a l’extrĂȘme droite de se reprĂ©senter le monde. La tendance de ce genre d’argumentation, c’est de tomber trĂšs vite dans l’imaginaire antisĂ©mite qui renvoie l’élite en gĂ©nĂ©ral Ă  l’élite juive qui possĂ©derait l’argent, le pouvoir mĂ©diatique, le pouvoir intellectuel et qui, dans le cas de Freud, serait obsĂ©dĂ© par le sexe. L’argent, le sexe (lubricitĂ©), l’intellect sont les trois grands signifiants du discours antisĂ©mite : il n’y a qu’à lire La France juive d’Edouard Drumont pour s’en convaincre.

On retrouve cette tendance d’une maniĂšre spectaculaire dans les premiĂšres lignes d’une prĂ©face Ă  un livre publiĂ© en 2017 par un influent membre de la Nouvelle Droite2 oĂč Onfray oppose Proudhon issu « d’une lignĂ©e de laboureurs francs Â» de Karl Marx « issu d’une lignĂ©e de rabbins ashkĂ©nazes Â»3

Oui, Ă©videmment, mais quand j’interviens en 2010 avec Guillaume Mazeau, nous ne disons jamais qu’Onfray est antisĂ©mite. Nous Ă©tablissons un fait : Onfray reprend telle quelle la vulgate de l’extrĂȘme droite antisĂ©mite. Nous souhaitons rester Ă  un niveau d’érudition pour le confronter Ă  son inculture, pour dĂ©masquer son ignorance qui le porte Ă  traiter les juifs persĂ©cutĂ©s de vĂ©ritables bourreaux ou Ă  traiter Freud de nazi, d’antisĂ©mite, de fasciste en rĂ©pĂ©tant des mĂ©canismes propres aux nĂ©gationnistes. Le plus Ă©tonnant, c’est qu’il va ensuite passer son temps Ă  dire qu’on le traite d’antisĂ©mite, de nazi, de fasciste, de nĂ©gationniste, etc. Ce qui n’a jamais Ă©tĂ© le cas. Mais cela montre qu’il est obsĂ©dĂ© par cette thĂ©matique.

Justement, Guillaume Mazeau, c’est Ă  partir de vos Ă©tudes de la RĂ©volution française et de son historiographie, en particulier de la figure de Charlotte Corday, que vous avez souhaitĂ© intervenir publiquement pour contraster Onfray.

Oui, je rejoins l’approche d’Élisabeth Roudinesco. L’érudition, la prĂ©cision des connaissances, ne sont pas des dĂ©tails dans les diffĂ©rends qui nous opposent Ă  Onfray et aux autres falsificateurs. De mon cĂŽtĂ©, je suis intervenu sur une petite chose, Charlotte Corday, parce qu’elle relevait de ma spĂ©cialitĂ©, mais aussi parce qu’elle me permettait de poser une question infiniment plus large : au fond, il s’agissait de dĂ©montrer par la preuve qu’Onfray, qui se prĂ©sentait comme un dĂ©mythificateur, Ă©tait en rĂ©alitĂ© un falsificateur qui, au lieu d’émanciper son public comme il prĂ©tendait le faire, le manipulait en rĂ©alitĂ©. Dans un livre paru chez GalilĂ©e en 20094, Onfray se travestissait en historien, pour proposer un Ă©loge de la meurtriĂšre de Marat, Charlotte Corday. Au cours de ma thĂšse, j’avais identifiĂ© Corday comme une des figures importantes de la droite conservatrice et royaliste du XIXe siĂšcle, puis de l’extrĂȘme droite du XXĂšme siĂšcle. Une figure dont il faut rappeler qu’elle a assassinĂ© un journaliste et dĂ©putĂ©. Quoiqu’on pense de Marat, faire l’éloge de Charlotte Corday, censĂ©e reprĂ©senter « tous ceux qui, aujourd’hui, opposent la vertu Ă  la corruption politique Â» (p. 81), est d’une violence innommable. Comme Élisabeth Roudinesco, j’ai par ailleurs Ă©tĂ© surpris par la mĂȘme tendance Ă  la falsification et Ă  la mystification. Dans son livre, Onfray inventait de toutes piĂšces des citations de Marat, semblait croire sĂ©rieusement que le cannibalisme Ă©tait une pratique frĂ©quente sous la RĂ©volution
 La liste des erreurs et manipulations est interminable. En tant qu’historien de la RĂ©volution française, je possĂ©dais les outils pour comprendre immĂ©diatement que rien de ce qu’Onfray Ă©crivait ne provenait d’aucune source ni d’aucune archive, mais qu’il avait puisĂ© dans toute la tradition de la contre-rĂ©volution catholique et royaliste, surtout la tradition utilisĂ©e par l’extrĂȘme droite du XXĂšme siĂšcle, y compris par Drieu la Rochelle. En vĂ©ritĂ© la Charlotte Corday dont Onfray faisait l’éloge n’a jamais existĂ© que sous la plume des hommes proches de la droite fascisante ! C’est ce dur labeur du mĂ©tier d’historien, l’érudition dont parlait Élisabeth Roudinesco, qui nous permettait de dĂ©tecter l’origine de cette pensĂ©e, et de dĂ©noncer son caractĂšre profondĂ©ment dangereux et rĂ©actionnaire. Car dans ce projet fondĂ© sur la destruction du rĂ©gime de la preuve, sur la falsification et le travestissement des sources, c’est tout l’outillage scientifique issu des LumiĂšres qui se trouve balayĂ© : tous les outils et procĂ©dĂ©s qui nous permettent de dĂ©battre en commun Ă  partir des mĂȘmes critĂšres, Ă©tait radicalement remis en cause.

L’intellectuel spĂ©cifique a-t-il un rĂŽle Ă  jouer dans l’ùre de Donald Trump ou Bolsonaro ?

Oui tout Ă  fait. En rĂ©alitĂ©, ce que Michel Onfray faisait – et qu’on comprend en effet beaucoup mieux avec le trumpisme, 10 ans aprĂšs – visait Ă  dĂ©truire la confiance dans le caractĂšre Ă©mancipateur du savoir scientifique, mais aussi de l’usage de la raison et de la preuve en gĂ©nĂ©ral. En somme, des outils qui garantissent l’honnĂȘtetĂ©, le partage et la qualitĂ© du dĂ©bat dĂ©mocratique. La dĂ©fense des sciences sociales et de l’érudition ne peut pas tenir sans passer par une interrogation : sur quoi peut-on compter, sur quoi nous appuyons-nous quand on prĂ©tend « Ă©manciper Â» par le savoir ? Quand j’ai Ă©coutĂ© ses confĂ©rences, parcouru ses livres – ce que j’ai tout de mĂȘme beaucoup fait Ă  une Ă©poque – je me suis rendu compte que non seulement il se trompait, mais aussi qu’il trompait son public. On peut Ă©videmment utilement dĂ©construire un savoir, mais le fondement principal du contrat que l’on passe avec son public, c’est de ne pas dire n’importe quoi, de ne pas tromper ses lectrices et ses lecteurs et, c’est lĂ  que l’on retrouve la question de l’intellectuel spĂ©cifique, dĂ©fendue par Foucault, c’est de ne parler que de ce que l’on connaĂźt. Onfray fait clairement partie de ceux que GĂ©rard Noiriel appelle les « toutologues Â» : des faux savants, qui se disent spĂ©cialistes de tout mais qui, forcĂ©ment, ne le sont en fait de rien. C’est Ă  partir du champ de spĂ©cialitĂ© qu’il faut essayer de combattre ce genre de manipulateur. La querelle intellectuelle et la confrontation de mĂ©thode sont les seules bonnes maniĂšres de dĂ©boulonner ce type d’idole, bien plus efficacement qu’en prenant des positions tribuniciennes. Au risque, cependant, d’ĂȘtre relĂ©guĂ© au rang d’érudit tatillon et de sembler endosser l’habit de ceux qu’Onfray aime tant jeter en pĂąture avec une violence inouĂŻe : ces « fonctionnaires de la recherche (dite scientifique) appointĂ©s par l’État [
] qui passent leur vie le regard perdu dans une poubelle, les yeux fixĂ©s dans son trou noir [et deviennent] les VRP d’une vulgate qui leur vaudra salaire et retraite Â». (« Michel Onfray, la haine des universitaires Â», L’HumanitĂ©, 12 juin 2015)

Au fond pourtant c’est prĂ©cisĂ©ment de son public, notamment de l’UniversitĂ© populaire de Caen qu’émane en grande partie l’autoritĂ© d’Onfray – c’est « la province Â» que Paris traite tantĂŽt avec mauvaise conscience, tantĂŽt avec mauvaise foi, qui lui permettait de tenir malgrĂ© les scandales rĂ©pĂ©tĂ©s provoquĂ©s par sa mĂ©thode


Oui, dans la rĂ©ception d’Onfray, la question locale est centrale. DerriĂšre l’usurpation intellectuelle d’Onfray se dessinait dĂšs 2009 un problĂšme politique bien plus vaste. Tout en se disant en rupture avec l’establishment, Onfray occupait dĂ©jĂ  un pouvoir, auquel personne ne prĂȘtait trop attention, car il exerçait ce pouvoir en province, en Normandie, entre Caen et Argentan. Je me souviens de l’incomprĂ©hension de certains de mes collĂšgues, qui me demandaient si Onfray reprĂ©sentait vraiment un enjeu politique et intellectuel. Au-delĂ  des questions idĂ©ologiques – car Ă  partir de Freud on a tout de suite mieux compris qu’il portait aussi des enjeux idĂ©ologiques – dĂ©jĂ  Ă  Caen se dessinaient les bases de sa construction politique. Il Ă©tait dĂ©jĂ  devenu un acteur incontournable de la rĂ©gion Basse-Normandie. Les Ă©lus entretenant avec lui des rapports plus qu’ambigus. Il Ă©tait devenu une vitrine de la ville de Caen, mais aussi de la rĂ©gion car avec sa prĂ©sence Ă  la radio, ainsi que l’affluence de son UniversitĂ© populaire et de son UniversitĂ© populaire du goĂ»t, il drainait un public trĂšs important. Ce problĂšme politique s’est malheureusement aggravĂ©. Il se pose au moins Ă  l’échelle nationale.

Elisabeth Roudinesco

Il y a toujours eu chez Onfray une intentionnalitĂ© de pouvoir, une mĂ©galomanie, une hybris : l’idĂ©e que par son gĂ©nie, il pourrait sĂ©rieusement refonder en un temps record l’histoire de la philosophie, l’histoire de la psychanalyse, l’histoire de la RĂ©volution française. Il revendique d’avoir publiĂ© cent volumes volumes avant l’ñge de cinquante ans et se plaĂźt Ă  donner l’image du laboureur infatigable de Caen : ce sont les Ă©lĂ©ments de sa posture mĂ©diatique. Dans son refus du travail de fond, sur les sources, sur l’historiographie, au fond, il y a surtout une paresse intellectuelle dĂ©guisĂ©e en ardent travailleur du bocage normand. Dans son incapacitĂ© Ă  dialoguer avec les chercheurs de l’UniversitĂ© qui pourraient le prendre en flagrant dĂ©lit d’anachronisme ou d’affabulation, il y a un aveu d’ignorance et d’incompĂ©tence. Il veut monologuer au milieu d’adeptes qui le portent aux nues. Mais comme ce n’est plus le cas du tout aujourd’hui, il insulte la terre entiĂšre en se disant victime de vastes complots de la part de mĂ©dias : Le Monde, LibĂ©ration, L’OBS, etc. Et il est cĂ©lĂ©brĂ© par la presse de la droite la plus extrĂȘme, jusqu’au jour oĂč cette presse le rejettera en le traitant de de gauchiste.

Onfray pourrait-il ĂȘtre Ă©tudiĂ© en fonction du marketing intellectuel qui dĂ©finissait selon Deleuze les nouveaux philosophes ? « Ă€ la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou tĂ©lĂ© remplacent le livre, qui pourrait trĂšs bien ne pas exister du tout
 Â» — chez Onfray c’est la multitude de livres Ă©crits Ă  la va-vite qui sollicite l’exposition mĂ©diatique et permet une prĂ©sence constante qui finit par s’opposer asymptotiquement au travail


Oui, Onfray est la figure du polĂ©miste qui plaĂźt aux mĂ©dias. Mais les nouveaux philosophes le rĂ©cusent, Ă  commencer par Bernard-Henri LĂ©vy qui l’a rĂ©cemment comparĂ© Ă  Doriot (Le Point, juin 2020). Cependant, contrairement Ă  Zemmour, Onfray a sincĂšrement voulu ĂȘtre du cĂŽtĂ© du savoir – c’est ce qui le rend paradoxalement moins sĂ©rieux que Zemmour qui tente par ailleurs aujourd’hui de se faire passer pour historien. Onfray, en effet, prĂ©tendait ĂȘtre spĂ©cialiste de tout. Je me souviens qu’il expliquait partout que l’on n’étudiait pas Ă  l’UniversitĂ© les prĂ©socratiques. C’est Ă©videmment une Ă©normitĂ© ! Mais il y a malheureusement des gens pour le croire. Toute sa vie, il a refusĂ© de se confronter au savoir universitaire. Or c’est un problĂšme de refuser Ă  ce point tout diplĂŽme, de ne pas dialoguer avec ceux qui travaillent dans un champ, lorsqu’on veut incarner une historiographie nouvelle, lorsqu’on veut renouveler sĂ©rieusement les pratiques du savoir. Cela prouve que l’on est incapable de se confronter Ă  une altĂ©ritĂ© ou de sortir des cadres et des figures imposĂ©es. C’est pourtant la grande rĂšgle : en tout, il faut des maĂźtres, et il faut respecter les normes acadĂ©miques pour mieux s’en Ă©loigner par la suite si l’on veut. De ce point de vue, Onfray a Ă©chouĂ© : plus un seul universitaire de haut niveau ne l’invitera, alors qu’il avait auparavant ses entrĂ©es, grĂące au succĂšs de son universitĂ© populaire.

Guillaume Mazeau

Ce qui est intĂ©ressant aussi c’est de remarquer que Michel Onfray prospĂšre moins sur l’ignorance populaire qu’il la fabrique, tout en prĂ©tendant au contraire Ă©manciper les classes populaires contre les savoirs instituĂ©s. En renversant tout, en trafiquant tout, il fabrique une ignorance qu’il appelle « contre-histoire Â» et sur laquelle il prospĂšre. La confiance qu’ont les gens en lui est telle qu’il les dĂ©soriente complĂštement. Il y a lĂ  des phĂ©nomĂšnes de comparaison avec beaucoup d’autres falsificateurs de ce type, qui sont devenus les Ă©minences grises des nouveaux nationalismes d’extrĂȘme-droite. On est ici dans un phĂ©nomĂšne global trĂšs inquiĂ©tant.

Ce qui rejoint un autre Ă©lĂ©ment crucial dans la composition de l’autoritĂ© d’Onfray : c’est en effet la rĂ©fĂ©rence au « peuple Â» comme entitĂ©, Ă  l’éducation populaire


Bien sĂ»r, la question de l’éducation populaire est centrale. Je dirais mĂȘme que ce qu’il a fait Ă  l’éducation populaire est sans doute le problĂšme central du cas Onfray. Je suis d’origine caennaise. Je connais bien l’environnement dans lequel est nĂ©e l’universitĂ© populaire. DĂšs le dĂ©but des annĂ©es 2000, j’observais qu’il s’inscrivait dans une rupture avec la tradition de l’histoire de l’éducation populaire qui vise une dimension collective, un projet d’émancipation tout Ă  fait contraire aux appropriations individuelles. Dans l’histoire des universitĂ©s populaires, l’expression « universitĂ© populaire d’un tel ou d’un tel Â» n’a aucun sens : c’est mĂȘme une trahison absolue. L’« UniversitĂ© populaire de Michel Onfray Â» n’a rien de l’outil d’émancipation dont mĂȘme France Culture a fait la publicitĂ© pendant des annĂ©es parce qu’elle rapportait Ă  tout le monde : c’est un instrument de pouvoir personnel et une marque dĂ©posĂ©e.

Pourriez-vous clarifier ce que vous entendez par appropriation individuelle ?

Guillaume Mazeau : Onfray a Ă©normĂ©ment personnalisĂ© et par consĂ©quent rentabilisĂ© ce qu’il faisait de la transmission des connaissances de l’UniversitĂ©. Onfray entretient un rapport trĂšs ambigu avec les institutions universitaires. D’un cĂŽtĂ©, il les martĂšle ou cherche Ă  salir en opposant artificiellement une sorte d’histoire populaire ou une contre-histoire Ă  une histoire dite officielle qui n’a en rĂ©alitĂ© jamais existĂ©. De l’autre, il organise son UniversitĂ© populaire dans les locaux de l’UniversitĂ© de Caen, puis dans d’autres lieux de la culture institutionnelle normande. Si les mĂ©dias, y compris publics, ont une grave responsabilitĂ© dans l’institutionnalisation d’Onfray, c’est aussi le cas d’un certain nombre de responsables politiques, artistiques et culturels locaux, qui n’y ont vu que du feu – avant, souvent, de s’en mordre les doigts.

Elisabeth Roudinesco : À ce propos, j’ai vĂ©cu d’ailleurs une anecdote parlante. En 2005, avant la querelle autour de son livre sur Freud, j’avais dĂ©battu avec Onfray Ă  la FĂȘte de l’HumanitĂ©. Il Ă©tait accueilli comme un dieu, par une foule de groupies – alors qu’il se revendiquait dĂ©jĂ  de l’anti-marxisme. Dans l’audience, il devait y avoir 1 500 personnes. J’ai vu ressurgir la vieille figure du PĂšre Duchesne dans les rangs de la FĂȘte de l’HumanitĂ© : Ă -bas les bourgeois, Ă -bas ceci, Ă -bas cela – tous Ă©taient spontanĂ©ment pour Onfray !

Guillaume Mazeau

Ce n’est pas un hasard de recroiser le PĂšre Duchesne Ă  la FĂȘte de l’Huma. À partir d’une relecture de la RĂ©volution française, Onfray se prĂ©sente, comme MĂ©lenchon, comme le porte-parole des classes populaires, en invoquant la figure et l’imaginaire du pĂšre Duchesne. Sauf que lorsque MĂ©lenchon le fait, c’est au nom d’un projet radicalement diffĂ©rent, et avec une Ă©rudition Ă  l’opposĂ© de celles d’Onfray. La filiation entre MĂ©lenchon et la tradition sans-culotte ne relĂšve pas du simulacre : elle a un vrai sens politique, quoi que l’on pense de son projet, et mĂȘme si, comme lorsqu’en 1793, le journaliste Jacques RenĂ© HĂ©bert s’exprimait Ă  travers la figure populaire du PĂšre Duchesne, parler au nom du peuple recĂšle toujours sa part d’ambiguĂŻtĂ©s.

Elisabeth Roudinesco : Oui mais de mon cĂŽtĂ©, mĂȘme si MĂ©lenchon s’est dĂ©sormais fort heureusement dĂ©tournĂ© d’Onfray, leur rapprochement, quoique Ă©phĂ©mĂšre, avait quelque chose de trĂšs inquiĂ©tant
 À la FĂȘte de l’HumanitĂ©, en tout cas, on ne se rendait pas compte de ce qui se passait, il y avait comme une fascination
 Je crois que j’ai eu une bonne idĂ©e pour interrompre ce fanatisme. Onfray critiquait la religion « donc Robespierre Â». Je l’ai interrompu et j’ai lu un fragment du discours de Robespierre sur la dĂ©christianisation (7 mai 1794), dans lequel il explique l’inconsĂ©quence qu’il y aurait Ă  remplacer Dieu par des idoles. Il a Ă©tĂ© sidĂ©rĂ©, il ne connaissait Ă©videmment pas le texte. Et lĂ  je me souviens trĂšs bien qu’il y a eu un coup d’arrĂȘt. Devant le public communiste, tout n’était pas permis : cela ne prenait pas de dire que Robespierre prĂ©figurait Staline. Il y avait dans la salle les historiens de la RĂ©volution française. Il Ă©tait dĂ©sarçonnĂ©, le public a basculĂ© face Ă  ce magnifique discours qui dĂ©jouait toute la chaĂźne des oppositions binaires qu’il cherchait Ă  imposer. J’ai dit : « moi, je suis robespierriste, mais ma vision de la RĂ©volution française est dans Hugo, dans Dumas, dans l’épopĂ©e Â» – lui Ă©tait uniquement binaire. Il m’a dit que si j’étais Robespierriste, j’étais totalitaire, donc maoĂŻste. Il y avait lĂ  une telle inscription dans une idĂ©ologie que l’on connaĂźt bien, que ça ne pouvait pas durer. On a tous nos figures puisĂ©es dans ce rĂ©cit national qu’est la RĂ©volution française. Dans mon cas, c’est particulier, je les aime tous ! J’aime les aristocrates qui viennent se faire tuer le 10 aoĂ»t, j’aime le cĂŽtĂ© hĂ©roĂŻque de cette Ă©poque si bien dĂ©crit dans Quatre Vingt Treize de Hugo, dans Dumas ou Michelet, tout cela m’a toujours beaucoup inspirĂ©e.

Or voilĂ  bien une chose qui manque Ă  Onfray : zĂ©ro talent littĂ©raire, pas d’imaginaire, aucune reprĂ©sentation Ă©pique de l’histoire. Lorsqu’il lit la Bible ou le Coran, il ne comprend pas Ă  quel texte il a affaire. Plus tard, Ă  l’époque oĂč il s’était choisi la psychanalyse pour ennemie, nous avions organisĂ© un dĂ©bat Ă  Caen pour entendre ses arguments sur Freud. Il n’est pas venu. Je crois que la confrontation avec l’ignorance lui va, mais qu’il ne veut pas se confronter au savoir. Il le montre encore aujourd’hui : Michel Onfray aime le public mais il a toujours fui les dĂ©bats avec les vrais penseurs et on comprend pourquoi.

Guillaume Mazeau : Ce qui me posait problĂšme, outre la contradiction avec le fait qu’il se prĂ©sente comme quelqu’un de gauche, c’était le problĂšme plus global de la relecture de la RĂ©volution. Il a ensuite Ă©crit sur les Girondins. Il ne cesse de se rĂ©pandre sur Robespierre. Je voyais qu’il se rattachait en fait Ă  une partie du courant anti-totalitaire, qui, par rejet du totalitarisme, tentait de dĂ©truire tout le marxisme et toute une partie de la pensĂ©e Ă©mancipatrice de la gauche. C’est d’ailleurs ce qui explique son utilisation du proudhonisme. Toute sa relecture de la RĂ©volution française, est faite en fonction de ce projet. Il explique, en somme, que l’émancipation ne viendrait pas des Montagnards, ni des projets de la RĂ©publique dĂ©mocratique et sociale de l’An II, mais qu’elle viendrait du camp girondin. Le projet des Girondins l’inscrit en fait dans une tradition conservatrice et libĂ©rale. C’est paradoxal : en dĂ©nonçant comme conservatrice la tradition de la RĂ©publique dĂ©mocratique et sociale, et en prĂ©sentant comme Ă©mancipatrice celle qui serait plutĂŽt issue de la RĂ©publique girondine, il s’agit surtout pour Onfray de dĂ©pouiller les idĂ©es de gauche et de participer au grand retournement conservateur qui a fait basculer le centre de gravitĂ© de la vie politique de ces quarante derniĂšres annĂ©es vers la droite la plus conservatrice et vers l’extrĂȘme droite.

Est-ce que selon vous le projet de la revue Front populaire s’inscrit dans ce retournement ?

Ce projet est plutĂŽt un symptĂŽme portĂ© par Onfray. Le symptĂŽme monstrueux de la dĂ©composition des idĂ©es d’émancipation venues des gauches associĂ©es au marxisme. Onfray a su prendre une place laissĂ©e vacante : celle des pensĂ©es de l’émancipation collective, et s’est imposĂ© comme un porte-parole des classes populaires. À partir de sa destruction de la pensĂ©e de l’émancipation, il a rejoint des catĂ©gories puissantes de l’imaginaire collectif contre-rĂ©volutionnaire. Cette dĂ©composition lĂ  du champ intellectuel est Ă©galement le terrain d’autres analyses, comme celle de Jonathan Israel par exemple5, qui prĂ©sente la pensĂ©e girondine comme la seule Ă©mancipatrice, issue des LumiĂšres radicales, une pensĂ©e opposĂ©e au legs montagnard, quant Ă  lui dĂ©peint comme un « populisme autoritaire Â» de nature prĂ©-totalitaire. Le livre de Jonathan Israel rencontre un succĂšs qui n’est pas anodin : mĂȘme s’il vient d’une autre famille intellectuelle que celle d’Onfray, il tĂ©moigne du profond doute et mĂȘme de la haine vis-Ă -vis des idĂ©ologies de la gauche radicale.

Elisabeth Roudinesco : La RĂ©volution française est vraiment ce qui l’a fait en quelque sorte sortir des rails. On est pourtant aprĂšs 2005, aprĂšs la cĂ©lĂ©bration du bicentenaire, aprĂšs Furet
 Alors que l’historiographie de la RĂ©volution Ă©tait en train d’évoluer, tout Ă©tait binaire dans l’esprit de Michel Onfray. Il remplaçait l’histoire en « bloc Â» de la RĂ©volution par une histoire d’oppositions manichĂ©ennes : le mauvais Robespierre contre le bon Danton, le mĂ©chant Marat contre la bonne Charlotte Corday. C’est cette dimension binaire de la pensĂ©e qui indiquait que, dĂšs 2010, quelque chose n’allait pas. Maintenant c’est difficile de ne pas le remarquer. C’est la raison pour laquelle je suis pour ma part plutĂŽt optimiste. Il a fait trop d’erreurs : factuelles d’abord, mais aussi stratĂ©giques, mĂ©diatiques, politiques. Son projet ne prendra pas. Avec une certaine gauche – les trotskystes, les communistes – la mayonnaise n’a jamais pris. Pour la droite, je ne suis pas inquiĂšte, plus il va se lepĂ©niser, comme il fait avec sa revue Front populaire, plus il va persĂ©vĂ©rer dans le ridicule. La droite rĂ©publicaine finira par le rejeter, comme la droite libĂ©rale. Notons que les conservateurs Ă©clairĂ©s et universitaires n’ont jamais Ă©tĂ© dupes d’Onfray : Marcel Gauchet, par exemple, n’a jamais adhĂ©rĂ© Ă  ce genre de dĂ©rives.

Guillaume Mazeau : Onfray continue Ă  permettre Ă  la droite rĂ©publicaine de dĂ©gommer le marxisme aussi
 il continue Ă  publier sur Le Point tout de mĂȘme !

Elisabeth Roudinesco : Certes, mais Le Point
 c’est-Ă -dire Franz-Olivier Giesbert relayĂ© par ses successeurs. Par ailleurs, il est maintenant adulĂ© Ă  Marianne par Natacha Polony, par Valeurs actuelles par Le Figaro Magazine, Causeur, par des chaĂźnes d’information continue, mais plus du tout comme en 2010. Je dirais qu’il est devenu un objet de curiositĂ© pour les journalistes qui veulent faire des « portraits critiques Â» et non plus des hagiographies. À l’extrĂȘme-droite, on prĂ©fĂšre Zemmour pour le moment. Ce qui est d’ailleurs amusant c’est que quand Onfray dialogue trĂšs cordialement avec Zemmour, il se prend pour un marxiste jacobin. On a atteint des sommets dans la sottise.

Guillaume Mazeau : Il faut insister lĂ  dessus, d’ailleurs le livre de Noiriel le montre trĂšs bien6. Il y a un poid Ă©crasant des mĂ©dias, pas que privĂ©s. Le service public a donnĂ© une tribune Ă  Onfray : France Culture lui a donnĂ© presque un monopole. Ils ont tenu trĂšs longtemps, mĂȘme en sachant. C’est ce qu’on disait tout Ă  l’heure. Il prospĂšre sur l’ignorance.

Est-ce que Onfray se terminera vraiment mal ? Sa revue ne sera-t-elle pas Ă  mĂȘme de ressembler ?

Elisabeth Roudinesco : La seule question c’est pourquoi Henri Peña Ruiz l’a rejoint. C’est peut ĂȘtre le point le plus compliquĂ© du casting de cette revue : Front populaire.

Guillaume Mazeau : Les positions rĂ©centes de Peña Ruiz en ce qui concerne la laĂŻcitĂ©, esquissent des jonctions avec l’athĂ©isme que dĂ©fend Onfray. Il s’agit de dĂ©fendre, au nom de l’universalisme, une intransigeante laĂŻcitĂ© qui exclut les minoritĂ©s et infĂ©riorise la diffĂ©rence religieuse.

Elisabeth Roudinesco : Mais Peña Ruiz connait l’étude de textes, c’est une surprise. J’espĂšre qu’il n’y aura pas beaucoup de Peña Ruiz dans sa revue. Le problĂšme de Front Populaire c’est que je ne vois pas vraiment de relĂšve. Quand il m’avait invitĂ© Ă  l’universitĂ© populaire en 2009, j’avais Ă©tĂ© frappĂ©e par la moyenne d’ñge de son public : une Ă©crasante majoritĂ© de retraitĂ©s et des notables de province attirĂ©s par le remue-mĂ©nage. Ce public lĂ  n’y est plus. Est-ce qu’il y a une jeunesse pour Onfray comme il y a eu une jeunesse pour Foucault, Deleuze ou Sartre, Derrida ? Je ne le crois pas, du tout. Les jeunes sont dans la rue pour l’anti-racisme, ils sont Ă©cologistes.

Guillaume Mazeau : Je ne suis pas aussi optimiste qu’Elisabeth Roudinesco. Les raisons pour lesquelles nous sommes intervenus il y a une dizaine d’annĂ©es lorsqu’il Ă©tait en train de monter comme une sorte de phĂ©nomĂšne populaire, ne se sont pas vraiment profondĂ©ment amĂ©liorĂ©es. Onfray prospĂšre sur la dĂ©fiance envers une partie de ceux qu’il construit comme des intellectuels, des Ă©lites politiques, etc
 MalgrĂ© tout, cette dĂ©fiance repose sur des rĂ©alitĂ©s sociales, dĂ©mocratiques
 Je ne pense pas que cette rĂ©alitĂ© lĂ  ce soit beaucoup amĂ©liorĂ©es avec la constitutionnalisation de l’État d’urgence, le conservatisme galopant. Je pense que tant que l’on sera dans cette situation politique et qu’il continuera, malgrĂ© tout, Ă  poser certaines bonnes questions, et que d’autres ne s’en saisiront pas politiquement et intellectuellement, il restera un danger extrĂȘmement fort et on Ă©chouera toujours Ă  rĂ©pondre de notre situation puisqu’on fait partie de ses cibles, on fait partie des gens qui de toute maniĂšre ont tort parce qu’ils sont ce qu’ils sont et reprĂ©sentent ce qu’ils reprĂ©sentent. Tant que l’on n’a pas un changement politique profond, que cette dĂ©fiance existera toujours et tant que, nous intellectuels, reprĂ©sentons ces institutions sur la destruction desquelles il prospĂšre. Tant que l’on ne changera pas notre maniĂšre de faire, de transmettre notre savoir, on aura beau Ă©crire des articles dans Le Monde (ce qu’il faut continuer Ă  faire en dĂ©construisant ce discours, intervenant dans les mĂ©dias et jouant notre rĂŽle public), cela restera difficile de le faire. C’est pour cela que j’appelle dans ma pratique de l’histoire Ă  descendre dans la rue, et Ă  partager le savoir autrement parce que, sinon, les croyances dont il est le porteur triompherons, au dĂ©triment de la raison.

Elisabeth Roudinesco : Je suis moins pessimiste que vous. Les batailles intellectuelles ont toujours Ă©tĂ© trĂšs difficiles et longues. Un polĂ©miste qui a une notoriĂ©tĂ© est adorĂ© pendant un bon moment puis rejetĂ©. Souvenez-vous, Guillaume, lors de notre venue Ă  Caen, j’avais dit : « il faudra 10 ans Â». C’est beaucoup dix ans, mais c’est le temps qu’il faut. Parce que quand on tire le tapis sous les pieds d’une idole qui est Ă  ce point portĂ©e par les mĂ©dias, on crĂ©e un malaise profond. On vous dĂ©teste presque parce que vous enlevez quelque chose aux gens qui sont dans l’idolĂątrie. Je connaissais bien Franz-Olivier Giesbert, c’est devenu invivable. Quand on est intervenu Onfray Ă©tait idolĂątrĂ© et il avait une base populaire de gauche dĂ©jĂ  trĂšs ĂągĂ©e. Quand vous retirez le tapis, vous enlevez aux gens quelque chose de viscĂ©ral. Je l’ai vraiment vĂ©cu. J’ai vu des gens venir en larmes : « Vous m’avez enlevĂ© Onfray, j’écoutais les cours de l’UniversitĂ© populaire sur France Culture, je trouvais ça formidable, ça m’apportait quelque chose Â». Vous ne vous imaginez pas combien de gens j’ai rencontrĂ© pour qui Onfray incarnait un savoir, une force. Il faut d’ailleurs reconnaĂźtre qu’il y a quelque chose de puissant chez lui. Une rhĂ©torique, des gestes corporels, une prĂ©sence.

En quel sens alors ?

Onfray est un faussaire au sens oĂč il Ă©crit des contre-vĂ©ritĂ©s, mais pas au sens de sa conviction qu’il a raison et qu’il peut convaincre le peuple : mais le peuple finalement n’est pas au rendez-vous. La dimension faussaire est indubitable mais il y a aussi une vraie mythomanie. Depuis longtemps, il croit aux contre-vĂ©ritĂ©s qu’il Ă©nonce. Et puis, en mĂȘme temps, quand il est pris en dĂ©faut, il se met dans la position du persĂ©cutĂ© en dĂ©veloppant tout un discours complotiste : le monde entier est contre lui. L’exemple de Drumont est intĂ©ressant et paradigmatique : Ă  un moment donnĂ©, Drumont devient fou comme l’avait Ă©tĂ© son pĂšre et il redoutait ça. Il a terminĂ© sa vie dans la misĂšre quand des Juifs gĂ©niaux ont propagĂ© l’idĂ©e qu’il Ă©tait lui-mĂȘme juif de par de prĂ©tendues origines, qu’il aurait dissimulĂ©es, et par son « physique Â» qui Ă©tait en effet une caricature des traits juifs inventĂ©s par les antisĂ©mites. Le coup de gĂ©nie, c’était la revanche de l’humour juif contre la bĂȘtise et la haine.

Voyez-vous une intensification de la dĂ©rive ?

Tous les polĂ©mistes excitĂ©s et fanatiques sont menacĂ©s de dĂ©rive. Mais la question pour Onfray et de savoir Ă  quel moment le public le lĂąchera. LĂ , avec sa revue Front Populaire, il aura droit Ă  des portraits par de grands reporters. On le scrutera, on ne lui fera pas de cadeau car il n’est plus aimĂ©. On sait maintenant qu’il a menti sur lui-mĂȘme. Maintenant, ça va commencer Ă  ĂȘtre la curĂ©e. Dans un premier temps, on enlĂšve le tapis, ensuite il faut un temps pour que les mĂ©dias qui l’ont idolĂątrĂ© se sentent bafouĂ©s. Le backlash sera fort. Les journalistes iront enquĂȘter pour voir si la lĂ©gende qu’il a construite est vraie. C’est le cĂŽtĂ© redoutable des mĂ©dias. Ils Ă©rigent des idoles mais quand elles déçoivent, ils les font tomber. Onfray a Ă©tĂ© plus qu’un intellectuel mĂ©diatique, il a Ă©tĂ© droguĂ© de mĂ©dias. C’est la malĂ©diction de Drumont. Drumont, ça a mal fini. Zemmour, ça finira mal aussi – je ne sais pas comment. Et Onfray, la chute est amorcĂ©e.




Source: Demainlegrandsoir.org