Lettre ouverte aux politicien·ne·s

Je suis nĂ©e et j’ai grandi dans un monde en pleine effervescence. C’était la RĂ©volution tranquille et on bĂątissait le QuĂ©bec moderne. J’avais cinq ans l’annĂ©e de l’Expo 67 Ă  MontrĂ©al : trop jeune pour y aller, car le voyage Ă©tait long (nous vivions alors Ă  Matane), mais assez vieille pour me rappeler qu’on ne parlait que de ça, cette annĂ©e-lĂ . Quelques-unes de mes tantes s’y Ă©taient rendues, et me racontaient leur visite avec des Ă©toiles dans les yeux. Elles avaient dĂ©couvert Ă  la fois les cultures du monde et la grande ville, et elles en Ă©taient revenues Ă©merveillĂ©es.

On parlait beaucoup de politique Ă  cette Ă©poque. L’indĂ©pendance Ă©tait dĂ©jĂ  au cƓur des discussions, mais dans notre petite ville de GaspĂ©sie, elle Ă©tait plutĂŽt mal vue car liĂ©e au FLQ, le Front de libĂ©ration du QuĂ©bec, que les mĂ©dias prĂ©sentaient comme une sorte d’association de malfaiteurs, et qui s’était en partie formĂ© Ă  PercĂ©, non loin de chez nous. Dans ma famille, c’étaient mes oncles et mes tantes adolescent·e·s et jeunes adultes qui Ă©taient les plus fervent·e·s partisan·e·s de l’indĂ©pendance, de l’éloquent Pierre Bourgault et du RIN[], tandis que leurs aĂźné·e·s restaient farouchement attaché·e·s au Parti libĂ©ral et Ă  la ConfĂ©dĂ©ration canadienne, dont on avait justement cĂ©lĂ©brĂ© le centenaire en 1967.

Mes parents avaient Ă©normĂ©ment d’admiration pour RenĂ© LĂ©vesque, le ministre vedette de « l’équipe du tonnerre Â» du gouvernement Lesage Ă  qui nous devons, notamment, la nationalisation de l’électricitĂ©, et qui avait Ă©tĂ©, avant d’entrer en politique, l’un des plus brillants journalistes des premiers Ăąges des mĂ©dias Ă©lectroniques quĂ©bĂ©cois. NĂ©anmoins, ils ne l’avaient pas suivi tout de suite dans l’aventure du Mouvement souverainetĂ©-association, qu’il avait fondĂ© avec quelques transfuges du Parti libĂ©ral aprĂšs en avoir claquĂ© la porte, et qui allait devenir le Parti quĂ©bĂ©cois (PQ), absorbant plus tard le RIN et divers petits partis indĂ©pendantistes.

Il faut dire que mes parents Ă©taient libĂ©raux depuis toujours, comme leurs parents l’avaient Ă©tĂ© avant eux, et qu’ils l’avaient payĂ© cher en arbitraire, en brimades, en injustices et en horizons bouchĂ©s tout au long de l’interminable rĂšgne de Maurice Duplessis. Les LibĂ©raux incarnaient alors le progrĂšs, et l’élection de Jean Lesage, en 1960, Ă©tait arrivĂ©e dans leur existence comme une bouffĂ©e d’air frais, un rayon de lumiĂšre aprĂšs des dĂ©cennies Ă  croupir au fond d’une tombe.

Dans mon enfance, Ă  Matane, on avait foi en l’avenir et on croyait au progrĂšs. Je me souviens d’avoir assistĂ© Ă  des prodiges, telle la premiĂšre transmission d’une Ă©mission de tĂ©lĂ©vision par satellite, ou les premiers pas de l’humanitĂ© sur la lune. J’ai assistĂ© Ă  la naissance des cĂ©geps, Ă  l’arrivĂ©e de la carte d’assurance-maladie, Ă  l’essor du mouvement fĂ©ministe, Ă  l’engouement pour les pratiques orientales et aux premiers balbutiements du nouvel-Ăąge. Je me souviens aussi de tragĂ©dies comme l’assassinat de Martin Luther King et celui de Robert Kennedy, et de l’émotion qu’elles ont suscitĂ©e. En ce temps-lĂ , les politicien·ne·s Ă©taient des personnages importants, en qui les populations avaient foi, et qui savaient parfois inspirer et insuffler un vent de progrĂšs. Les conditions de vie, globalement, s’amĂ©lioraient – mĂȘme s’il y avait des laissĂ©s-pour-compte, mais ils n’apparaissaient pas encore dans mon champ de vision Ă  ce jeune Ăąge. La classe moyenne naissante Ă©tait trop occupĂ©e Ă  s’acclimater Ă  son nouveau confort pour se prĂ©occuper de ce genre de dĂ©tails


On croyait encore au progrĂšs technique, scientifique, Ă©conomique, social. Je me souviens que les hauts salariĂ©s (cent mille dollars et plus, si ma mĂ©moire est bonne) payaient jusqu’à soixante pour cent d’impĂŽt sur le revenu et le faisaient sans rechigner : tout le monde trouvait ça normal. Ça permettait de financer le dĂ©veloppement de nos rĂ©seaux publics de santĂ© et d’éducation, de nos programmes sociaux et de nos infrastructures. L’équitĂ© fiscale jouait encore son rĂŽle de redistribution de nos richesses collectives.

C’est Ă  titre de « coopĂ©rants canadiens Â» que ma famille est partie au Cameroun en 1970, pour le compte de l’ACDI []. Et ce n’est qu’à notre retour d’Afrique que mes parents ont pris le virage souverainiste, votant pour le PQ de RenĂ© LĂ©vesque le 15 novembre 1976, date Ă  laquelle j’ai eu le privilĂšge d’assister Ă  un Ă©lan d’euphorie comme on n’en verra jamais plus dans ce pays. J’avais quatorze ans et c’est ce jour-lĂ  que je me suis prise de passion pour la politique.

Nous Ă©tions peut-ĂȘtre naĂŻf·ve·s mais il me semble qu’en ce temps-lĂ , on pouvait encore croire Ă  la dĂ©mocratie reprĂ©sentative, au processus Ă©lectoral et aux programmes des partis. Une fois au pouvoir, ils s’appliquaient au moins Ă  les rĂ©aliser, et y parvenaient le plus souvent. Avant le remarquable premier mandat du PQ et son train de rĂ©formes qui a fixĂ© les contours du QuĂ©bec moderne, il y a eu ceux, non moins marquants, de Jean Lesage, de l’étonnant Daniel Johnson pĂšre, et mĂȘme du terne et louvoyant Robert Bourassa qui, malgrĂ© tout, a poursuivi l’élan imprimĂ© par ses prĂ©dĂ©cesseurs Ă  l’économie quĂ©bĂ©coise, notamment avec les grands chantiers de la baie James.

Mais aprĂšs le dĂ©sastreux rĂ©fĂ©rendum de 1980 sur la « souverainetĂ©-association Â», plus rien n’a Ă©tĂ© comme avant. Le tournant des annĂ©es 1980 s’est abattu sur la dĂ©mocratie comme une chape de plomb. C’était l’époque du triomphe des politiques antisociales de Reagan et Thatcher (« there is no such thing as society Â», « there is no alternative Â»), ainsi que de l’idĂ©ologie nĂ©olibĂ©rale – antiĂ©tatique et mondialiste – de Milton Freidman et des Chicago Boys, et le dĂ©but de la guerre contre les pauvres.

J’ai eu dix-huit ans en 1980 et ma gĂ©nĂ©ration s’est fait claquer la porte au nez. On nous rĂ©pĂ©tait sans cesse que la sĂ©curitĂ© d’emploi et le travail salariĂ©, c’était du passĂ©, que dĂ©sormais, il fallait devenir soi-mĂȘme son entreprise – et ce qu’il fallait comprendre, c’est qu’on pouvait dire adieu au fameux « filet de sĂ©curitĂ© social Â» dont le QuĂ©bec Ă©tait si fier, nous allions ĂȘtre livré·e·s Ă  nous-mĂȘmes, sans protection syndicale ni mĂȘme lĂ©gale, et n’allions connaĂźtre, pour la plupart, que la prĂ©caritĂ©. Dans son deuxiĂšme mandat, le gouvernement LĂ©vesque a inaugurĂ© le rĂšgne des compressions budgĂ©taires au QuĂ©bec avec le gel unilatĂ©ral des salaires des fonctionnaires, en 1982, sonnant ainsi la « fin de la rĂ©crĂ©ation Â» – une expression qu’aimait Ă  rĂ©pĂ©ter Jacques Parizeau, son brillant ministre des Finances. Brillant, c’est indĂ©niable, et certainement intĂšgre, mais c’était un grand bourgeois et un capitaliste avant tout, et il n’était guĂšre l’ami des classes populaires ni des syndicats.

Depuis que j’ai atteint l’ñge adulte, je suis allĂ©e de dĂ©sillusion en dĂ©sillusion. AprĂšs le dĂ©part de LĂ©vesque, l’un des premiers gestes de Robert Bourassa 2.0 a Ă©tĂ© d’instaurer ses terribles « Boubou-macoutes Â», les inspecteurs de l’aide sociale qui se comportaient comme une vĂ©ritable gestapo, dĂ©barquant chez les gens sans prĂ©venir, les bombardant de questions, les intimidant, et allant jusqu’à fouiller dans leurs paniers Ă  linge (authentique). DĂ©sormais, pour le « Bien-ĂȘtre social Â» (sic!), qui qu’on soit, quoi qu’on fasse, on Ă©tait prĂ©sumé·e coupable de fraude. (Toutefois, l’expression par laquelle Ă©taient couramment dĂ©signĂ©s ces inspecteurs, je tiens Ă  le souligner, Ă©tait plus que boiteuse, car les vĂ©ritables « tontons-macoutes Â» du rĂ©gime Duvalier en HaĂŻti se sont rendus coupables d’enlĂšvements, de tortures et de meurtres innombrables – mais on aime bien l’outrance langagiĂšre et l’appropriation culturelle au QuĂ©bec : ne sommes-nous pas allé·e·s jusqu’à nous qualifier de « NĂšgres blancs d’AmĂ©rique Â»!)

J’ai vite compris, dĂšs lors, que les gouvernements ne dirigeaient plus dans notre intĂ©rĂȘt, mais contre nous – en commençant par s’attaquer aux plus vulnĂ©rables, parce que ce sont les cibles les plus faciles. Il n’y en a eu aucun, depuis, pour m’en dĂ©tromper. Au contraire : ça n’a fait qu’empirer. J’ai vu se multiplier les sans-abri et s’allonger les files devant les soupes populaires, Ă  MontrĂ©al, en mĂȘme temps que les rues de la ville se remplissaient de voitures de luxe et qu’on bĂątissait Ă  tout-va des condos de prestige, et ça n’avait absolument rien d’une coĂŻncidence. Pour ma part, aprĂšs dix ans de galĂšres, je suis parvenue, un temps, Ă  amĂ©liorer mes conditions de vie, jusqu’à ce qu’elles se dĂ©gradent Ă  nouveau sous l’effet des compressions budgĂ©taires successives de nos gouvernements, me ramenant Ă  la case dĂ©part, sous le seuil de la pauvretĂ©.

Il y a eu quelques bons coups, bien sĂ»r, notamment le rĂ©seau des Centres de la petite enfance (CPE), pilotĂ© par Pauline Marois, qui a permis Ă  des centaines de milliers de femmes d’intĂ©grer le marchĂ© du travail. Je n’oublie pas, non plus, la rĂ©cente mesure lĂ©gislative qui m’a permis d’obtenir mon changement de nom et de mention de sexe Ă  l’état civil. Mais aprĂšs tout, cette mesure Ă©tait une simple question de dĂ©cence humaine et surtout, elle ne vous coĂ»tait rien.

Dans l’ensemble, toutefois, vos politiques sont restĂ©es hostiles Ă  la population. L’érosion fiscale s’est poursuivie, la mondialisation de l’économie a fait pression Ă  la baisse sur les salaires et les conditions de travail, et le niveau de vie des classes populaires n’a cessĂ© de se dĂ©grader, pendant que les plus grandes fortunes atteignaient des niveaux stratosphĂ©riques. Pour justifier vos compressions brutales qui ont presque entiĂšrement anĂ©anti l’hĂ©ritage de la RĂ©volution tranquille, y compris l’éducation et les soins de santĂ© universels et gratuits, jadis exemplaires et aujourd’hui exsangues, vous avez exercĂ© sur nous un odieux chantage, prĂ©textant que nous allions laisser une dette monstrueuse Ă  nos enfants qui allait hypothĂ©quer leur avenir.

Vous nous avez enfoncĂ© au fond de la gorge le principe de « l’utilisateur-payeur Â», les « tickets modĂ©rateurs Â» pour restreindre l’accĂšs aux soins de santĂ© gratuits, la privatisation graduelle des soins hospitaliers de pointe et de l’éducation de qualitĂ©, pendant que nos rĂ©seaux publics criaient famine et que nos listes d’attente s’allongeaient dĂ©mesurĂ©ment. Vous nous avez fait avaler les paradis fiscaux, les exemptions de taxes aux multinationales, « l’autorĂ©gulation Â» de l’industrie qui a conduit Ă  des tragĂ©dies comme celle de Lac-MĂ©gantic, de sinistre mĂ©moire. Vous avez mĂȘme essayĂ© de nous convaincre de l’existence d’une « main invisible Â» qui rĂ©gulait magiquement les marchĂ©s, et d’un « ruissellement des richesses Â» qui allait faire retomber les miettes des multimilliardaires sur nos tĂȘtes et assurer la prospĂ©ritĂ© de tous·tes. Vous ĂȘtes allé·e·s jusqu’à nous croire assez naĂŻf·ve·s pour gober de pareilles idioties, dignes de contes de fĂ©es les plus cheaps!

J’ai vu monter dans les mĂ©dias un discours antisocial, antisyndical et pro-entrepreneurial. Les nouveaux riches du « QuĂ©bec inc. Â» Ă©taient les nouvelles stars people, faisant rĂ©guliĂšrement la une des magazines et la manchette des bulletins de nouvelles. La solidaritĂ©, c’était « out Â» : c’était dĂ©sormais l’ambition personnelle et l’égoĂŻsme qui primaient. On a cessĂ© de s’intĂ©resser aux pauvres et aux minoritĂ©s, sauf pour les dĂ©nigrer et souligner leurs « travers Â» Ă  gros traits, en montant des faits divers en Ă©pingle pour en faire des cas d’espĂšce. Le backlash antifĂ©ministe a pris de l’ampleur, s’étalant complaisamment dans le discours public et les mĂ©dias de masse. Tout ce qui pouvait ĂȘtre associĂ© au progrĂšs social n’était dĂ©sormais prĂ©sentĂ© que sous un Ă©clairage nĂ©gatif, comme une chose nuisible et indĂ©sirable.

Partout dans le monde, on a Ă©lu des gouvernements de droite, de gauche, de centre, nationalistes, mondialistes, majoritaires, minoritaires, de coalition, mais en fin de compte, ce sont partout les mĂȘmes enseignes, les mĂȘmes compressions budgĂ©taires, les mĂȘmes politiques nĂ©olibĂ©rales conçues pour enrichir le plus petit nombre au dĂ©triment du plus grand nombre, la mĂȘme exploitation aveugle et destructrice des sources vives de la planĂšte, et de celles de l’humanitĂ©.

En ai-je entendu, de belles promesses, pendant toutes ces annĂ©es! En ai-je espĂ©rĂ© et attendu, des lendemains qui allaient « chanter la libertĂ© Â», Ă  l’unisson avec les crapauds de FĂ©lix Leclerc! Tout ce temps, vous nous avez menti, et vous mentez encore sans vergogne. Les seules promesses que vous ayez tenues – Ă  part celles qui vous permettaient de gonfler votre popularitĂ© Ă  peu de frais en supprimant les droits d’une minoritĂ© au passage, sous couvert d’une dĂ©finition mesquine et fallacieuse de la laĂŻcitĂ© comme l’infĂąme Loi 21 de l’actuel gouvernement de la CAQ – ce sont celles que vous aviez faites Ă  vos ami·e·s des chambres de commerce et du Conseil du patronat. Ce sont les seuls intĂ©rĂȘts que vous servez rĂ©ellement, avec zĂšle et fidĂ©litĂ©.

Vous ĂȘtes tellement menteur·euse·s que vous ĂȘtes devenu·e·s interchangeables : on retrouve les mĂȘmes tĂȘtes d’un gouvernement Ă  l’autre, dĂ©puté·e·s ou ministres tantĂŽt de la CAQ, tantĂŽt du PQ ou du PLQ. Mais vous continuez Ă  nous faire croire que vous dĂ©fendez des programmes fondamentalement diffĂ©rents, alors que les faits hurlent le contraire, et vous vous faites Ă©lire chaque fois avec la complicitĂ© des mĂ©dias de masse qui, en rĂ©gime capitaliste, ne mettent de l’avant que des candidat·e·s, des programmes et des partis capitalistes, faisant passer les autres, quand ils daignent en parler, pour des hurluberlus, surtout depuis qu’on a sonnĂ© le glas de la social-dĂ©mocratie, au tournant des annĂ©es 1980, dans la foulĂ©e de la chute de l’empire soviĂ©tique.

Dans votre dĂ©mocratie, nous n’avons pas le choix : nous avons l’illusion du choix. Vous avez tous les outils en main pour manipuler les consciences Ă  votre guise, et vous ne vous en privez pas, surtout depuis l’avĂšnement d’internet et des rĂ©seaux sociaux. Je vous ai entendu·e·s cent fois parler de bonheur alors que nous sommes de plus en plus malheureux·ses. Je vous ai entendu·e·s promettre la justice et l’équitĂ©, la fin de la pauvretĂ© et des inĂ©galitĂ©s salariales, alors que les Ă©carts ne cessent de se creuser et que nous sommes de plus en plus pauvres et dĂ©muni·e·s. Je vous ai vu·e·s donner votre gĂ©nĂ©rositĂ© et votre compassion en spectacle, verser des larmes de crocodiles sur les injustices les plus criantes et sur les souffrances des victimes, avant de retourner vaquer Ă  vos occupations sans rien faire pour changer concrĂštement les choses ni pour rĂ©parer les torts subis. Je vous ai entendu·e·s parler, la voix vibrante et la main sur le cƓur, de nos droits et de nos libertĂ©s inaliĂ©nables, alors que vous nous les supprimez Ă  la premiĂšre catastrophe, au premier attentat, au premier sursaut de l’opinion publique, toujours versatile et prompte Ă  s’enflammer pour un oui ou pour un non. Ça vous arrange de pouvoir instrumentaliser la peur et jeter des boucs Ă©missaires en pĂąture Ă  la vindicte populaire : ça vous Ă©vite de rĂ©primer de lĂ©gitimes rĂ©voltes. Tant que les peuples se dĂ©chirent entre eux, ils continuent Ă  servir leurs exploiteurs sans discuter ni remettre en question leur lĂ©gitimitĂ©.

C’est plus facile de s’en prendre Ă  des minoritĂ©s sans dĂ©fense qu’à des classes dirigeantes qui ont la police et l’armĂ©e de leur bord.

Tout ça, vous le savez et vous l’utilisez cyniquement Ă  votre avantage. Seulement, retenez bien ceci : ça fonctionne de moins en moins. On ne croit plus vos belles paroles, vos valeurs si nobles, vos beaux discours. Vous vous ĂȘtes trop foutus de nous. Nous ne croyons tellement plus Ă  votre mascarade de dĂ©mocratie, Ă  vos promesses, Ă  vos serments, que nous sommes moins nombreux.ses Ă  voter Ă  chaque Ă©lection. Vous auriez intĂ©rĂȘt Ă  tirer au plus vite les leçons de ce dĂ©saveu de la politique, parce qu’il pourrait bien ĂȘtre le prĂ©lude Ă  votre chute prochaine. La lĂ©gitimitĂ© de votre pouvoir s’amenuise comme peau de chagrin, et la dĂ©mocratie (ou ce qui en tient lieu, plus exactement) risque fort d’ĂȘtre emportĂ©e avec vous. À force de nous faire la guerre, nous pourrions en venir Ă  vous rendre coup pour coup, sans plus nous soucier des consĂ©quences. Le jour oĂč les damné·e·s de la terre n’auront plus rien Ă  perdre, et ce jour n’est peut-ĂȘtre plus trĂšs loin, mĂȘme les balles ne les arrĂȘteront pas.

Les peuples n’y croient tellement plus, Ă  votre cirque Ă©lectoral, que la frange d’entre eux qui se donne encore la peine de voter en est Ă  Ă©lire les clowns les plus sinistres qu’elle peut trouver. Le message ne saurait ĂȘtre plus clair, et il vous est directement adressĂ© : you don’t fuckin’ live by your own values. Vos bottines ne suivent pas vos babines. Votre main fait le contraire de ce que dit votre bouche. Voulez-vous d’autres mĂ©taphores? Vos beaux discours humanistes, s’ils ne servent pas Ă  adoucir le sort des plus misĂ©rables, s’ils n’ont d’autre utilitĂ© que de nous inciter Ă  la rĂ©signation contre la promesse d’un paradis Ă  la fin des temps, vous pouvez vous les foutre au cul. « We want the world and we want it now! Â»(Jim Morrison)

Ce n’était pas vraiment la peine de dĂ©capiter les rois si c’était pour en revenir exactement au mĂȘme point, avec une poignĂ©e de familles qui se partagent le monde et se vautrent dans le luxe le plus indĂ©cent, tout en imposant leur volontĂ© aux populations qu’elles exploitent jusqu’à la trame, vĂ©ritable oligarchie dont le pouvoir – financier – se transmet par hĂ©ritage, donc par le sang. Comme au temps des aristocrates. Vous prĂ©tendez exercer le pouvoir au nom du peuple, mais vous n’ĂȘtes que les chambellans de cette oligarchie. D’ailleurs, les candidat·e·s des « grands Â» partis qu’on nous impose, Ă  force de matraquage publicitaire, comme les seuls aspirants lĂ©gitimes au pouvoir, apparaissent de plus en plus mĂ©diocres, les meilleur·e·s se cantonnant dĂ©sormais dans les petits partis d’opposition, indĂ©pendantistes, Ă©cologistes ou de gauche, ou prĂ©fĂ©rant le plus souvent faire carriĂšre dans la pratique privĂ©e, oĂč leur pouvoir est beaucoup plus consĂ©quent, au bout du compte. De sorte que vos gouvernements ressemblent de plus en plus aux vieux thĂ©Ăątres de Guignol, dont vous ĂȘtes les pantins. Tout bien considĂ©rĂ©, on devrait peut-ĂȘtre envisager de ressortir les guillotines.

En terminant, je m’adresserai Ă  vous, Monsieur le premier ministre François Legault. Quand, au dĂ©but de cette crise sanitaire, je vous ai entendu dĂ©clarer qu’il n’était pas question que qui que ce soit n’ait pas Ă  manger au QuĂ©bec, j’ai hurlĂ© devant mon Ă©cran. Parce que cette dĂ©claration en dit plus long qu’un long discours sur la distance vertigineuse qui sĂ©pare les conditions de vie rĂ©elles de la population de la connaissance que vous croyez en avoir.

Car je ne doute pas de votre sincĂ©ritĂ©, et c’est bien ça le pire : vous n’avez aucune idĂ©e du nombre effarant de vos concitoyen·ne·s qui ne mangent pas Ă  leur faim et ne parviennent pas Ă  subvenir Ă  leurs besoins de base. Et si vous ne le savez pas, c’est parce que ça ne vous intĂ©resse pas. Vous prĂ©fĂ©rez dĂ©tourner la tĂȘte, par exemple, sur les 300 000 bĂ©nĂ©ficiaires de l’aide sociale (le mot « bĂ©nĂ©ficiaires Â», ici, a quelque chose d’effroyablement ironique) qui doivent dĂ©jĂ  survivre avec des prestations largement infĂ©rieures au seuil minimum de survie, et que vous sacrifiez froidement pendant cette pandĂ©mie. Ou sur les artistes et artisans de la scĂšne culturelle que vous laissez crever en les encourageant Ă  « divertir Â» leur public sur les zinternets, comme des enfants d’école, comme si les artistes ne vivaient que d’amour et d’eau fraĂźche. Ou sur ces demandeur·euse·s d’asile qui vont jusqu’à donner leur vie, comme l’infortunĂ© Marcellin François, pour prendre soin de nos personnes ĂągĂ©es, et que vous remerciez en durcissant les rĂšgles de l’immigration et en refusant ne serait-ce que de recommander leur naturalisation auprĂšs d’Ottawa. Ou sur ces « anges gardiens Â», justement, que vous n’en finissez plus de remercier devant les camĂ©ras, mais dont vous avez gelĂ© les salaires (augmentĂ©s de primes carrĂ©ment insultantes) et suspendu tous les droits sous prĂ©texte de cette pandĂ©mie, aprĂšs qu’on les ait odieusement surexploité·e·s et sous-payé·e·s pendant des dĂ©cennies. Il y en a mĂȘme des milliers, de vos compatriotes, qui couchent dehors en hiver et, que je sache, ça ne vous empĂȘche pas de dormir non plus.

J’ai encore hurlĂ© quand vous avez recommandĂ© Ă  la population d’avoir recours aux ressources disponibles en santĂ© mentale, alors qu’il n’y en a tout simplement pas, les listes d’attente s’étirent jusqu’à deux ans, et l’on n’a d’autre choix que de voir un psychiatre Ă  l’urgence qui vous bourre de pilules avant de vous renvoyer chez vous, si vous avez encore un chez vous
 J’ai hurlĂ© aussi quand vous avez prĂ©textĂ©, pour justifier la rĂ©ouverture prĂ©coce des Ă©coles, que vous vous prĂ©occupiez de la santĂ© mentale des enfants et vouliez au moins vous assurer qu’ils mangent tous les jours, alors que la DPJ est dysfonctionnelle depuis une Ă©ternitĂ© et que la sĂ©curitĂ© alimentaire des enfants n’a jamais paru vous prĂ©occuper beaucoup dans le passĂ©, pas plus que celle des adultes, d’ailleurs. Vous avez la mĂ©moire sĂ©lective, Monsieur le Premier ministre. Ou alors, elle est pleine de trous, comme une meule d’emmental (et non de gruyĂšre, qui n’en a pas, comme chacun le sait).

Finalement, j’ai arrĂȘtĂ© d’écouter vos points de presse, parce que c’était mauvais pour ma pression, et mes voisines commençaient Ă  me regarder d’un sale Ɠil.

Mais sincĂšrement, vous imaginez-vous qu’on vous croit, quand vous protestez de votre compassion et de votre souci du bien-ĂȘtre de vos concitoyen·ne·s? Vous n’en avez rien Ă  cirer, du bien-ĂȘtre de vos concitoyens·e·s. Le seul bien-ĂȘtre qui vous prĂ©occupe, c’est celui des plus riches et puissants de notre sociĂ©tĂ©, Ă  qui vous devez votre carriĂšre et dont vous protĂ©gez jalousement les intĂ©rĂȘts. Ne nous prenez pas, non plus, pour des imbĂ©ciles : nous le savons trĂšs bien, que vous vous apprĂȘtez Ă  nous refiler la facture de la crise, toute la facture, avec encore plus d’austĂ©ritĂ©, de privatisations, de pauvretĂ© et de misĂšre. Et encore plus de QuĂ©bĂ©cois·e·s, y compris des enfants, qui ne mangeront pas Ă  leur faim.

Vous n’ĂȘtes que le dernier maillon d’une longue lignĂ©e. Vous n’en ĂȘtes pas l’instigateur, mais vous ĂȘtes complice d’un crime de haute trahison qui se perpĂ©tue, et qui devra un jour se payer Ă  la mesure de ses consĂ©quences : celui d’avoir permis Ă  une oligarchie financiĂšre apatride de dĂ©tourner une Ă  une les dĂ©mocraties du monde Ă  son profit exclusif, jusqu’à en faire des coquilles vides qu’agitent d’insignifiants dĂ©bats.
La dĂ©mocratie libĂ©rale de reprĂ©sentation telle que nous la connaissons a vĂ©cu. Elle n’a rempli aucune de ses promesses, et elle a fait largement la dĂ©monstration de son Ă©chec. Elle ne sert plus, depuis longtemps, qu’une classe dominante de plus en plus arrogante et insatiable. Et vous n’avez mĂȘme pas conscience, Monsieur le Premier ministre, Ă  quel point votre propre attitude est arrogante et mĂ©prisante, sous des dehors bon-enfant. Vous avez une sacrĂ©e pente Ă  remonter si vous voulez confĂ©rer un peu de crĂ©dibilitĂ© et de lĂ©gitimitĂ© Ă  votre pouvoir, surtout aprĂšs votre gestion dĂ©sastreuse de cette crise. La dĂ©mocratie contre le peuple, ça n’a que trop durĂ© : soit nous la rĂ©formons en profondeur, dans le sens de la justice et de l’équitĂ© sociales et d’une dĂ©centralisation massive des pouvoirs – et ça, vous ne pourrez pas le faire seul, mais seulement avec nous – soit nous pouvons lui dire adieu, elle ne passera pas le cap de la dĂ©cennie. Nous refusons de servir plus longtemps un systĂšme de croyances et de valeurs qui prĂ©tend faire une chose et qui fait son contraire, et dont nous finissons toujours par ĂȘtre les dupes. Vous nous avez trop menti, et vous nous mentez encore effrontĂ©ment tous les jours. Nous ne vous croyons plus : ne l’oubliez surtout pas.

Parce que nous, nous n’oublierons pas.


Article publié le 17 Oct 2020 sur Onjase.org