Mai 23, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Dans cette nouvelle livraison printaniĂšre du rat : Yannis Ritsos et AnghĂ©los SikĂ©lianos, deux grands poĂštes grecs contemporains ; un nouveau tour dans l’univers mouvant de Saul Bellow et enfin, un bon coup de gueule contre la « rĂ©silience » !

Yannis Ritsos

Dans les annĂ©es 1967-68, la dictature des colonels fait rage en GrĂšce. Le poĂšte rebelle Yannis Ritsos, qui avait dĂ©jĂ  connu la prison Ă  la fin des annĂ©es 40, est une fois de plus emprisonnĂ© au bagne de l’üle de Yaros pour ses idĂ©es. Il apprend par une lettre transmise de dĂ©tenus en dĂ©tenus que le compositeur Mikis ThĂ©odorakis, en exil Ă  Paris, veut mettre ses poĂšmes de rĂ©sistance en musique. C’est ainsi qu’il en Ă©crit seize nouveaux qu’il lui fait parvenir par les mĂȘmes chemins clandestins


Dix-huit petites chansons de la patrie amĂšre

Sur les dix-huit petits textes qui composent ce volume (Ă©dition bilingue / Bruno Doucey, 11€), nous n’en avons choisi que deux, vous laissant le soin de dĂ©couvrir ces dix-huit petites chansons de la patrie amĂšre, poĂ©sie de contrebande s’il en est. De cette GrĂšce qui souffre et qui saigne, mais chansons qui passent nĂ©anmoins au-dessus de la censure de la dictature, renouant avec la tradition de la chanson klephtique (les klepthes s’était dĂ©jĂ  soulevĂ©s contre les Turcs). Seize de ces dix-huit petites chansons ont Ă©tĂ© Ă©crites en un seul jour et toutes sont dĂ©diĂ©es Ă  Mikis Theodorakis.

Bavardage avec une fleur
Cyclamen, mon cyclamen, dans la fissure du rocher,
OĂč as-tu trouvĂ© couleurs pour fleurir, tige pour balancer ?
Dans le rocher, le sang goutte Ă  goutte j’ai ramassĂ©,
Tissé un mouchoir carmin et à présent je cueille le soleil.

Le cyclamen
Petit oiseau couleur de rose, attaché par un fil
Avec ses ailes enroulées volette dans le soleil,
Et si tu le regardes une fois, il te sourira
Et si tu le regardes deux fois ou trois, tu te mettras Ă  chanter.

Le chant de ma sƓur

Dans Le chant de ma sƓur (Ă©ditions bilingue Bruno Doucey, 14€), Yannis Ritos dĂ©die en 1936, un poĂšme Ă  sa sƓur avec laquelle il a partagĂ© tant de douleurs. La dĂ©chĂ©ance de leur famille et leurs galĂšres. Oublier les mauvais jours de faim et de misĂšre Ă  AthĂšnes et affronter les turbulences de la vie (rappelons que Ritsos a Ă©tĂ© emprisonnĂ© deux fois pour ses engagements politiques). Leur histoire est longuement expliquĂ©e dans la prĂ©face, suivie de ce long poĂšme, Ă©loge d’un amour fraternel qui fait face Ă  bien des adversitĂ©s. Ainsi le prĂ©senta le grand poĂšte grec Kostis Palamas : « Ton poĂšme amer, l’éther et le sang des dieux le parcourent, pur cantique de l’aube, il annonce la lumiĂšre du jour. Dans un effroi tragique sourit le rythme d’une crĂ©ation. Pour que tu passes, poĂšte, nous nous Ă©cartons. » 
 Petit aperçu : invitation au voyage :

« Ma sƓur,
Je ne suis plus poĂšte
Je ne suis pas digne d’ĂȘtre poĂšte,
Je suis une fourmi meurtrie
Qui a perdu son chemin
Dans la nuit infinie.
[
] Accoudée au balcon
– Une enfant encore –
Tu regardais la mer
DĂ©rouler le rĂȘve
De la solitude sans fin.
»

La conclusion transcende la douleur, explose comme un fruit trop mĂ»r au soleil de l’espoir :

« Soleil, Soleil,
PĂšre, mon protecteur,
Accueille-moi maintenant.
Aucun lien ne peut enchaĂźner
Mes ailes Ă  la terre.
La lumiĂšre rayonne plus fort
Et que ton amour, ma sƓur
Et que mon amour.
»

Anghélos Sikélianos

Angelos Sikelianos, selon Jacques LacarriĂšre : « Mort en 1954, Ă  l’ñge de soixante-sept ans, Angelos Sikelianos porta la poĂ©sie grecque Ă  son plus haut niveau d’incandescence. On pourrait voir en lui la figure rĂ©incarnĂ©e de certains poĂštes d’autrefois, je pense notamment Ă  Pindare pour le verbe, Ă  HĂ©raclite pour la pensĂ©e. La voix de Sikelianos s’élĂšve au milieu des autres voix poĂ©tiques de son temps comme une mĂ©lodie isolĂ©e [
] Voix Ă©galement tempĂ©tueuse et quelquefois mĂȘme emphatique mais aussi prophĂ©tique. Sikelianos Ă©leva le poĂšte au rang de crĂ©ateur, un crĂ©ateur qui n’est plus inspirĂ© par les Muses, mais « missionnĂ© » par le destin et par son Ă©poque. [
] Parole haute, hermĂ©tique parfois, mais toujours parcourue d’une sĂšve furieuse, de visions prophĂ©tiques, qui le portĂšrent Ă  retrouver en chaque facette du paysage, chaque dĂ©tail de la vie paysanne, un symbole vivant et signifiant. La lumiĂšre, le sol, le ciel, les montagnes, les fleuves de la GrĂšce furent pour lui autant de phases et de phrases d’illuminations. » Qu’ajouter ? 

Quelques fragments :

Une voix orphique

Tumulus
[
] Les montĂ©es m’appellent la nuit, sans efforts.
Je coupe le chemin Ă  travers clairiĂšres et ombres, et je suis
Comme l’oiseau, qui fuit, naviguant en plein ciel,
Et quand il se dĂ©cide au sommeil, en voguant, il se repose dans l’air.


AnadyomĂšne

Dans la bienheureuse lumiùre rose de l’aube, me voici ; je monte
Les mains levées,
La divine sĂ©rĂ©nitĂ© de la mer m’invite Ă  m’élancer
Dans les airs azurés

[
]

Thalero
[
] Et je sentais la terre comme un cristal sous mes pieds
Et le sol diaphane,
Des platanes de trois ans Ă©levant autour de moi
Leurs corps drus et placides.
[
]

DĂ©dale
Pour Icare, le destin Ă©tait de voler
Et de se perdre
 Car lorsqu’il sentit devant lui
Les terribles ailes de la liberté
Mises d’aplomb par son illustre pùre,
La jeunesse seule lança son corps
Dans le danger, bien qu’il ne pĂ»t
Trouver leur Ă©quilibre secret et pur !
[
]

Saul Bellow

Nous avons dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ© Saul Bellow dans une prĂ©cĂ©dente rubrique. Ecrivain gĂ©nial s’il en est que le rat a dĂ©couvert sur le tard et dont il s’est pris de passion. Bellow est nĂ© en 1915 au Canada d’une famille d’immigrĂ©s judĂ©o-russes. ElevĂ© Ă  l’école de la rue et malgrĂ© la mort prĂ©maturĂ©e de sa mĂšre puis de son pĂšre (bootlegger), qui l’ont profondĂ©ment marquĂ©, il se lance dans une carriĂšre universitaire avant de l’abandonner pour se consacrer uniquement Ă  la littĂ©rature et recevoir le prix Nobel de littĂ©rature en 1976. Cinq fois divorcĂ©, il vivait entre le Vermont et Boston et termina sa vie avec une de ses ex-Ă©tudiantes, de trente ans sa cadette avant de dĂ©cĂ©der Ă  l’ñge de 89 ans.

La planĂšte de Mr. Sammler

Encore un dĂ©licieux roman de Saul Bellow. Il met en scĂšne Mr. Sammler, immigrĂ© juif-amĂ©ricain nĂ© dans l’autre siĂšcle, au sein de l’Empire austro-hongrois. AprĂšs avoir vĂ©cu dans plusieurs pays, il se retrouve Ă  New-York dans les annĂ©es 60. Vit avec sa niĂšce Margotte dans un appartement plus ou moins bien tenu, dĂ©glinguĂ© avec le temps et dans lequel surnagent quelques objets sauvĂ©s du passĂ©. Sa fille, Shula, comme lui rescapĂ©e de justesse de l’holocauste, excentrique, un peu barrĂ©e, incontrĂŽlable et pourtant touchante. Une scĂšne vĂ©cue par le vieux Sammler sert de leitmotiv au roman. Un jour, Mr Sammler repĂšre un pickpocket dans le bus, propre sur lui, et fort adroit dans son « art ». Mr Sammler est fascinĂ© par ce grand Noir si habile et en devient obsĂ©dĂ©. DĂ©cidemment le siĂšcle a bien changĂ©. Les liens fĂ©odaux de l’Eglise et de la famille se sont distendus, les privilĂšges de l’aristocratie Ă©tendus, dĂ©mocratisĂ©s mettant en avant les Ă©lans libidineux. Mr Sammler doit donc s’adapter Ă  ce nouveau monde ou mourir. « Ces jeunes gens chevelus, sales, aucune classe, Ă©galitaires, ignorants. » Autour de lui, que des gens bavards, intrusifs qui vont sans cesse le dĂ©tourner de ses rĂ©flexions philosophiques pour l’entraĂźner dans leurs dĂ©lires. Walter, le fils de son neveu, farfelu qui a failli ĂȘtre beaucoup de choses « failli devenir physicien, failli devenir mathĂ©maticien, failli devenir avocat, ingĂ©nieur, presque alcoolique, presque homosexuel » ! Son ami Feffer, qui veut aller « au fond de tout, tout analyser, tout comprendre » et leurs entreprises utopiques et foireuses. Un concours de circonstance fait se retrouver tous ces personnages tantĂŽt loufoques, tantĂŽt philosophes (le vieux Sammler et le chercheur Govinda Lal) dans une maison de campagne oĂč ils vont Ă©changer des propos profonds et pleins de sagesse Ă  bĂątons rompus, avec comme point de dĂ©part l’Ɠuvre de H.G. Wells, leur centre d’intĂ©rĂȘt commun. Dans une scĂšne absolument illuminĂ©e, tout y passe alors. Quelques exemples : Ă  propos de l’avenir de l’humanitĂ© « Tout ne tardera pas Ă  changer. Les hommes rĂ©gleront leurs montres sur d’autres soleils que celui-ci. Ou le temps disparaitra. On nous dĂ©signera de maniĂšre diffĂ©rente. [
] Les jours et les nuits seront de piĂšces de musĂ©e. La Terre deviendra le jardin du souvenir, un cimetiĂšre, un manĂšge. Les mers broieront nos ossements comme du quartz, et rĂ©duits en grains de sable, nous connaitrons la paix pour l’éternitĂ©. Ce sera bien – mĂ©lancoliquement bien. » La condition humaine en gĂ©nĂ©ral : « Aujourd’hui, nous vivons dans une mer sociale et humaine. Les inventions et les idĂ©es baignent notre cerveau qui, parfois, telle une Ă©ponge, absorbe ce que les courants apportent et digĂšre les protozoaires mentaux. [
] Cela ne me dĂ©rangerait pas qu’il n’y ait rien aprĂšs la mort. Si c’est comme avant la naissance, pourquoi s’en faire ? On ne recevra plus d’informations. Notre agitation de singe prendra fin. » Le tout saupoudrĂ© d’un humour juif qui ponctue deux Ă©changes sentis « Vous ĂȘtes paranoĂŻaque, mon cher. – Peut-ĂȘtre, mais ça n’empĂȘche pas les gens de comploter contre moi. » Dans un autre au passage : un homme qui demande Ă  un autre : « Tu connais la diffĂ©rence entre l’ignorance et l’indiffĂ©rence ? » L’autre de lui rĂ©pondre : « Non, j’sais pas et j’en fous » ! Au bout du compte, Mr. Slammer fait ses comptes « Mes jours sont vanitĂ©. Je ne vivrai pas Ă©ternellement. Qu’on me laisse tranquille. Être examinĂ© tous les matins, ĂȘtre priĂ© de faire ceci ou cela, ĂȘtre glorifiĂ©. Qu’on me laisse tranquille. » Bref, l’univers chamarrĂ© de Saul Bellow : petit bijou d’intelligence et de sensibilitĂ©.

« RĂ©silience, rĂ©silience, est-ce que j’ai une gueule de rĂ©silience ? »

Les Ă©ditions L’EchappĂ©e ont envoyĂ© au rat Contre la rĂ©silience Ă  Fukushima et ailleurs de Thierry Ribaud (22 €). Un ouvrage s’appuyant sur une documentation on ne peut plus sĂ©rieuse (sourcĂ©e en fin de volume) qui pose les vraies questions sur la RĂ©silience. Cette notion fourre-tout qui fait fureur de nos jours.
L’auteur s’interroge sur l’origine sĂ©mantique de ce mot qui a dĂ©barquĂ© dans notre vocabulaire au dĂ©but du XIXĂšme siĂšcle dans le secteur du bois et des mĂ©taux, quand les ingĂ©nieurs testaient « leur capacitĂ© Ă  absorber de l’énergie sous l’effet d’une dĂ©formation ou d’un choc. » Le concept ne tarda pas Ă  atteindre les sciences de la sociologie aux USA en 1960, pour l’appliquer comme solution alternative aux « frasques de la jeunesse pauvre et paumĂ©e. » Elle s’imposa ensuite en biologie et en Ă©cologie dans les annĂ©es 70, avec les essais sur la rĂ©silience des coraux au nuclĂ©aire (vĂ©ritables labos jetables). Pour finir par s’appliquer Ă  toutes les sphĂšres des sciences sociales (psychologie, etc.).
La rĂ©silience : solution alternative Ă  tous les alĂ©as, des catastrophes naturelles, en passant par le Covid 19 ou le terrorisme
 La rĂ©silience, nouvelle religion, nouvel ingrĂ©dient magique Ă  ajouter Ă  toutes les sauces ou, « comment utiliser le poison comme antidote permettant d’éviter au passage d’évoquer les sĂ©quelles Ă  long terme sur les victimes et surtout, de s’interroger sur les causes de ces catastrophes afin d’essayer de les Ă©viter. »
En dĂ©but de volume, Thierry Ribaud dresse un tableau Ă©difiant sur la situation laissĂ©e par la catastrophe nuclĂ©aire de Fukushima, tandis que l’AIEA considĂšre tout bonnement que « le rejet de l’eau polluĂ©e dans l’ocĂ©an est conforme aux nouvelles normes internationales. » On assiste au Japon Ă  une vaste entreprise de mise en place de solutions de « rĂ©silience » aprĂšs la catastrophe. N’épargnant aucun clichĂ© sur « la capacitĂ© du peuple japonais Ă  toujours rebondir aprĂšs les catastrophes. »
La rĂ©silience : « nouvelle montagne qui accouche d’une souris. » RĂ©silience, recommandĂ©e par les comitĂ©s d’éthique et autres institutions comme « instrument de perpĂ©tuation de l’existant », c’est-Ă -dire l’apprentissage Ă  l’individu novhomme, Ă  vivre en territoire contaminĂ©, parmi les dĂ©gĂąts, « tout en Ă©copant sans fin pour faire face Ă  monde qui depuis 25 ans, n’est plus qu’un vaste laboratoire d’expĂ©riences permanentes » ! Dans la logique implacable du « ce qui ne me tue pas me fortifie », Ă  la sauce nietzschĂ©enne. La rĂ©silience « ou l’art d’accommoder les restes », solution miracle qui arrange bien les scientifiques, les ingĂ©nieurs et autres assureurs. PrĂ©conisĂ©e par le pape ou le nouveau ministre japonais de la « RĂ©silience nationale », comme solution idĂ©ale, ou « transfert des responsabilitĂ©s des Etats sur celle des individus, communautĂ©s de victime » et aboutissant de fait, sur une stĂ©rilisation de la recherche. Soumission Ă  l’ordre Ă©tabli. ZĂ©lateurs de la rĂ©silience : nouveaux gourous, nĂ©gaphobes, qui « nient le nĂ©gatif » et refusent d’en tirer les consĂ©quences. Voulant Ă  tout prix nous persuader que tout comme « la guerre Ă©tait dans la nature de l’homme » il en va de mĂȘme avec la rĂ©silience. RĂ©silience. « Comme si crĂ©er un mot pouvait combler les vides laissĂ©s par les catastrophes » 

RĂ©silience : technique d’intĂ©riorisation de la culpabilitĂ© qui n’est pas sans rappeler les terribles ravages de l’autocritique stalinienne. Adeptes de la rĂ©silience qui font fĂźt des Ă©tudes faites sur les effets nĂ©gatifs des radiations, souvent stoppĂ©es et reportĂ©es. RĂ©silience : production organisĂ©e d’ignorance. Solution miracle pour « s’adapter Ă  un monde radioactif, contre-nature et donc, un monde faux » ! Nouvelle thĂ©orie en vogue, dĂ©lire de technocrates ou de militaires, et autres « administrateurs du dĂ©sastre » prĂŽnant « l’adaptation au milieu polluĂ© » ! RĂ©silience qui pousse les 225 000 rĂ©fugiĂ©s de Fukushima Ă  rĂ©investir les territoires qu’ils avaient quittĂ©s, sous peine d’ĂȘtre qualifiĂ©s par le gouvernement de « dissidents parasites ». La rĂ©silience ou toute puissance de « la peur de la peur » ! Cette peur dont ils redoutent qu’elle n’inspire des mouvements sociaux « susceptibles de rĂ©clamer des comptes en matiĂšre d’injustice et des rĂ©parations ». Psychiatres et travailleurs sociaux japonais qui traitent les mĂšres rejetant la rĂ©silience de « mamans irradiĂ©es de la cervelle » ! RĂ©silience qui fait bon mĂ©nage avec les discours « pro-vie » de l’extrĂȘme-droite japonaise contre l’avortement, l’homosexualitĂ© et prĂŽne le « redressement national » 
 RĂ©silience, sorte de contrat d’assurances multirisques couvrant tout type d’alĂ©as, « clĂ© en main, de la vie intra-utĂ©rine Ă  la renaissance » !
Thierry Ribaud le martĂšle tout le long de son livre : le malheur n’est pas un mĂ©rite ! Livre qu’une fois ouvert, il est impossible de refermer sans aller jusqu’au terme. A moins
 d’ĂȘtre rĂ©silient !

Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr