Mai 22, 2016
Par Paris Luttes
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On est allé au bout, cette fois. ’l’était pas trop tôt, ma foi.

Phase 1, la manif unitaire

Une bonne manif, c’est comme quand tu vas chez le médecin de quartier : t’as de la marge. Et ça, c’est bien pour les fâchés avec la ponctualité, les poissards des transports et autres ralentis à l’insu de leur plein gré.

J’arrive donc à 14h50. Nation, les flics fouillent aux sorties de métro. Bon, moi ils ne m’ont pas calculée. Ca doit être à cause du vernis rose.

Les potes n’ont pas bougé, comme une grosse partie du cortège. Bon signe. Sous le ballon jaune FSU, on discute dans l’herbe. Pas l’impression de lutter des masses là, et il est déjà 15h30.

Suis pas à la FSU et envie de me dégourdir les jambes. Davantage besoin d’aller à l’avant du cortège que d’une quelconque étiquette.

On n’est pas à la marge… on est en tête.

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On remonte le boulevard Diderot à deux, les autres nous rejoindront plus tard.

On passe par tous les cortèges, je me dis que les syndicats ont réussi à mobiliser… recroise un vieux pote par-ci, un ancien collègue par-là. Et on marche, on marche. On n’est peut-être pas serrés comme des sardines, mais il y a du monde, purée que la manif est longue.

On vérifie : le service d’ordre de la CGT est moins équipé que mardi. Ouf. Aujourd’hui, on n’a pas entendu de « SO collabo » et on n’a pas vu de cégétiste virulent. Peut-être y a-t-il eu, ailleurs, quelques écarts, mais pour ma part, j’ai l’impression que tout ça commence à être recadré. Je l’espère.

Je prends quelques photos et arrive enfin. On le sent avant de le voir. Légers picotements.

Car la provoc policière, elle, est fidèle au rendez-vous.

Tous ceux Debout marchent, chantent, se marrent parfois, crient. Les gars en noir sur les côtés remontent aussi.

Fumigènes et huées quand on passe devant les groupes de CRS dans les petites rues perpendiculaires.

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Et encore plusieurs fois, au lieu du maintien de l’ordre, c’est une stratégie de désordre qui a visiblement été commandée.

Ils sortent d’une rue et viennent à quelques 30-40, se poster contre des immeubles du boulevard. Pourquoi ? Je ne comprends pas. J’ai pourtant cherché à le faire, j’ai observé partout autour, j’ai guetté d’éventuels et habituels projectiles… et non. Là, rien.

Ah mais si, j’ai compris. C’est vrai que leur sortie coïncidait assez étrangement avec le passage d’un groupe en noir. La voilà la raison ! Il fallait susciter l’envie d’en découdre, donner aux télés une autre image de ces méchants casseurs de flics, à faire tourner en boucle. Et à la Justice, de quoi faire des exemples. Dégoût.

La violence séculaire des mouvements libertaires n’est un scoop pour personne. Qu’on cherche à les faire passer pour des sauvages écervelés, voire des meurtriers… non plus.

Mais de près ou de loin, toujours pas vu.

A tous les (presque) profanes comme moi, je vous jure que ce que je vois, c’est au contraire des mecs et des nanas intelligents, j’ai assisté à leurs échanges mercredi soir et en ai revu certains aujourd’hui. En retour et en préparation de manif j’observe des gens organisés qui passent plus de temps à réfléchir qu’autre chose. Sur le terrain et pour beaucoup, ils protègent les manifestants… des charges gratuites ou pas des CRS. Encore plus de distribution de sérum phy aujourd’hui, plus de réactivité et de monde sur les malaises en plein gazage.

Dans ce mode d’action, radical, ils semblent avoir le souci de faire au mieux.

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Beaucoup moins souvent que mardi, mais on a pris cher tout de même à un moment. Des foules de zombies dans un nuage blanc qui ne savaient pas où elles allaient. Le boulevard est étroit quand on fuit un gazage à 15 mètres et qu’il en reste juste autant derrière nous. Mouvements de foules et reculades entravées par les bosquets parisiens.

Encore merci à tous ceux qui ont favorisé notre évacuation sur le côté le temps de s’en remettre.

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Merci aussi aux hordes noires d’avoir fait tampon. D’avoir renvoyé pas mal de palets fumants dans les rangs bleus… la présence soudaine et inutile des robocop illustrait la provocation des donneurs d’ordres.

Enfin, merci d’avoir appelé, tout en comblant le vide laissé par les gaz, à continuer de marcher. Cela a évité, cette fois, de se faire nasser. Cela a permis à tous, d’arriver.

Atteint, le bout de ce petit parcours. Enfin.

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Phase 2, l’encerclement

… ne s’est pas fait attendre. Et les tensions non plus.

Je suis restée Place d’It, pour voir.

Vent d’humanité et retour de mes 20 ans… un groupe en noir déboule face à moi, de jolis yeux que je reconnais sous le masque… M., la jeune fille l’enlève et crie « Oh, Madame.  ! » et me tape la bise. Une ancienne élève que j’ai eue en 4e-3e, désormais en Terminale. Une de ceux qui marquent, et qui vous le rendent bien : « je m’inscris en Fac d’Histoire l’année prochaine, avec ce qu’il se passe en ce moment, c’est important l’Histoire ! J’ai eu que des bons profs ! », me lance-t-elle avec un clin d’oeil et la trace des lunettes de piscine au front. Etat de grâce, tu existes encore ?!

Discussion d’une vingtaine de minutes sur les actions lycéennes, leur soutien aux camarades déférés, la police… Sa gêne que je la voie dans cet accoutrement lui est donc vite passée.

Surtout quand une dame juste à côté s’est mêlée à notre conversation, ancienne élève du lycée voisin du collège où je bosse, dans le 94, qu’on évoquait à l’instant avec M. car les élèves s’y mobilisent pas mal. M. désormais à Paris parle du lien avec la banlieue, puis toutes les trois, nous dévions sur la légitimité de la violence, à mesure que les échauffourées se rapprochent.
M. s’en va à la réunion de coordo lycéenne. Je reste avec cette femme, qui comme moi, n’est qu’une témoin sympathisante des masqué-es. Une lectrice de PLI d’ailleurs, qui remarque que nous sommes nombreux à penser la même chose du pacifisme jusqu’au-boutiste, à constater que ces hordes noires conscientisées s’adressent à tous.

Je retrouve mon pote.

Et n’ai pas eu le temps de dire au revoir à cette dame, car nous nous sommes encore fait charger.

Merci les filles, pour ce beau moment dans la colère.

 - 2.1 Mo

Retour au gaz, poivre cette fois on dirait. Narines et gorge en feu.

Les bleus sont parés, les Flash-Ball s’exhibent. Ça fume et ça bouge juste en face, des gens courent, d’autres crachent. Et les bleus qui les reçoivent sont sur le pied de guerre, sur les dents, tellement qu’ils se mordent la lèvre. La nervosité est palpable.

 - 1.9 Mo

Les CRS chargent des groupes qui les filment ou se trouvent juste sur leur chemin. Comme ça, au hasard de leur progression, ils essaient d’en choper quelques-uns, heureusement extraits par la foule.

On évacuait par l’avenue d’Italie et sous les arcades, c’est légèrement parti en vrille. Là encore, la technologie évitait de nombreuses « bavures ». Un mec se fait attraper au col, puis un autre, et tous les appareils divers et variés se tendent.

 - 1.7 Mo
 - 1.7 Mo

Ça se passe très vite. Sous le bâtiment, je vois que les CRS ramènent les mecs là et les cognent. Je lâche mon pote et prends des photos, le cogneur me voit, jette le gars, je baisse mon appareil mais sens qu’on me tire derrière… le cordon d’appareil photo serre et m’érafle soudainement le cou. Je parviens à faire un quart de tour, mais me heurte à un petit bouclier d’un mec pas en bleu. Merde. C’est donc bien un baqueux qui tire le cordon, je reviens dos à lui et tire dans l’autre sens, les deux mains sur l’appareil, sans faire aucun geste brusque. Mouvement de foule à deux mètres, la pression lâche dans mon dos… je m’extirpe du merdier et m’éloigne sous le soleil revenu.

Il est temps pour le café.

Aujourd’hui était plus ample et les différentes composantes coexistaient.

Aujourd’hui, l’impression que la fronde s’organisait mieux encore.

Aujourd’hui, la détermination est montée d’un cran.

Et demain ?

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FloRitLège




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