Septembre 26, 2022
Par Lundi matin
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A) Du 9 janvier 1978 au 16 fĂ©vrier 1979

1) Avant le 9 janvier 1978

Rien n’est plus rare, rien n’est plus mystĂ©rieux que la naissance d’une idĂ©e. La conscience, en effet, ne conçoit une idĂ©e qu’au moment de sa rĂ©alisation. Aussi l’origine d’une idĂ©e particuliĂšre, son germe, est-il toujours dans la spĂ©culation. Elle vient de Dieu, disent les uns, d’une foule de hasards, de conditions, de circonstances, leur rĂ©plique-t-on ; pour d’autres, une idĂ©e est la propriĂ©tĂ© d’un individu, comme inhĂ©rente Ă  sa naissance ; pour d’autres encore, l’idĂ©e est le mouvement de l’esprit se prenant pour objet ; enfin, ceux qui soutiennent qu’un simple regard peut dĂ©truire l’humanitĂ© font d’une idĂ©e l’orphelin et l’achĂšvement d’une rencontre, la vĂ©ritĂ© de l’amour.

L’idĂ©e dominante de notre histoire est la rĂ©volution iranienne. Une fois visible, elle Ă©tait dĂ©jĂ  visiblement dans toutes les tĂȘtes, et dans beaucoup de choses. Mais le moment et le lieu de sa genĂšse et de son origine sont encore Ă  dĂ©couvrir. La solution de l’histoire est la maĂźtrise du temps. Cette idĂ©e sera dĂ©couverte en mĂȘme temps que faite. VoilĂ  ce qui nous sĂ©pare encore de notre but.

Selon leur point de vue, selon leur intĂ©rĂȘt, les commentateurs font dĂ©marrer la rĂ©volution iranienne au dĂ©but de l’humanitĂ©, dans la victoire de Cyrus sur Astyage, dans la dĂ©faite de Hoseyn Ă  KarbalĂą, dans la Constitution de 1906, dans le bref gouvernement de Mosaddeq en 1953. Par contre la plupart taisent l’insurrection de 1963, oĂč l’ñyatollĂąh Khomeyni fut propulsĂ©, par la colĂšre de la rue, Ă  la tĂȘte du mouvement religieux d’opposition. Il est vrai que ce mouvement resta une pĂ©ripĂ©tie iranienne, en grande partie parce que l’information occidentale Ă©tait alors divisĂ©e entre admirateurs du ShĂąh et nostalgiques des amis du Front National de feu Mosaddeq, et que ’la classe moyenne les intellectuels et le Front National ne se sont pas seulement tenus Ă  l’écart mais ont nettement pris partie contre le mouvement et les campagnes n’ont pas bougé’. Aussi le journal Le Monde estime-t-il alors tranquillement 150 victimes Ă  l’issue d’un Ă©vĂ©nement dont depuis, il semble gĂ©nĂ©ralement admis qu’il en a fait 10 000. Mais, si alors Khomeyni devient une star nationale, exilĂ©e en Irak pour la tĂ©nacitĂ© de ses protestations fin 1964 et que les chefs de la classe moyenne, des intellectuels et du Front National sont restĂ©s les mĂȘmes depuis quinze ans, ceux qui font la prĂ©sente histoire ne s’en souviennent plus : ils venaient tout juste de naĂźtre. C’est pourquoi tous, et je suis du nombre, ont laissĂ© passer dans l’indiffĂ©rence ou la myopie les premiĂšres manifestations de ceux qui ensuite les ont faites toutes. Car elles passaient vite, banales, sans fond apparent. Ce n’est qu’à partir du 9 janvier 1978 que le ton monte jusqu’à la tribune qu’il a failli faire effondrer.

Il faut donc revenir lĂ©gĂšrement en arriĂšre de cette date avec l’humilitĂ© de ceux qui ayant manquĂ© le dĂ©but ne le retrouveront pas de sitĂŽt. En 1977, l’Etat iranien est gouvernĂ© par un despote qui se dit ’Roi des rois’. Sa ’cour’ se compose des chefs d’une armĂ©e Ă©quipĂ©e d’un matĂ©riel impressionnant, de gros financiers et de beaucoup de kitsch. Comme dans toute dictature, la cohĂ©sion est assurĂ©e par une police dite secrĂšte, la SAVAK, qui concentre la haine et la peur, et dĂ©corĂ©e par un parti unique, le RastĂąkhiz, qui concentre l’arrivisme et la corruption ; comme dans toute dictature, une opposition partagĂ©e entre la guĂ©rilla (fedayines, mojahedines et staliniens du Tude essentiellement) et la notabilitĂ© en exil (le Front National de feu Mosaddeq) ; une petite bourgeoisie moins bien en cour que la grosse, donc un bazar mĂ©content, une paysannerie bousculĂ©e par une rĂ©forme agraire qui ne l’a Ă©videmment pas enrichie, donc une campagne mĂ©contente, une urbanisation vertigineuse, donc des bidonvilles mĂ©contents, un clergĂ© qui perd sa prĂ©Ă©minence Ă©ducative et culturelle, donc mĂ©content.

Le 7 aoĂ»t, le ShĂąh sacrifie son Premier ministre HoveydĂą Ă  cette accumulation de nuages (qu’en gestionnaire on prononce crise Ă©conomique) en le remplaçant par AmuzegĂąr. Le grognement, sourd, continue. Toute l’annĂ©e, la police est obligĂ©e de livrer aux ex-paysans qui squattent la pĂ©riphĂ©rie de TĂ©hĂ©ran des combats qui dĂ©gĂ©nĂšrent en Ă©meutes, encore anonymes, dĂ©jĂ  meurtriĂšres. Du 1er au 4 octobre Ă  l’universitĂ©, le 7 et le 9 octobre Ă  Rey et Qom, des manifestants et des pĂšlerins, rĂ©clamant le retour d’exil de l’ñyatollĂąh Khomeyni sont chargĂ©s sans mesure. Les 15, 16 et 21 novembre, c’est la SAVAK elle-mĂȘme qui se charge de la voirie sociale, alors qu’au mĂȘme moment le ShĂąh est attendu Ă  Washington, d’un cĂŽtĂ© par Carter, de l’autre par des compatriotes exprimant vigoureusement son impopularitĂ© (124 blessĂ©s). Le 7 janvier, le journal pro-gouvernemental Ettelñ’ñt publie un article oĂč l’ñyatollĂąh Khomeyni est traitĂ© d’agent de la Grande-Bretagne et d’homosexuel. Le lendemain, 10 000 Ă©tudiants en thĂ©ologie descendent dans les rues de la ville de Qom, sincĂšrement dĂ©terminĂ©s Ă  mettre en Ă©vidence ce qu’ils pensent de la calomnie. Le 9 janvier, aussi bien Ă  Qom qu’à Mashhad, AhvĂąz ShirĂąz, KermĂąn, EsfahĂąn, on compte les morts.

Rien dans ce dĂ©but qui justifie l’extraordinaire de la suite. Mais, plus vite que dans le monde, l’ambiance gĂ©nĂ©rale en Iran avait changĂ©. La marchandise rĂ©ussit dans cet Etat une percĂ©e particuliĂšrement brutale et insolente ; brutale en proportion du taux de croissance accĂ©lĂ©rĂ©e du prix du pĂ©trole, insolente en ce que ces profits soudain immenses furent investis en armement ampoulĂ©, en projets industriels pompeux, et surtout dans un luxe tapageur, qui augmente autant la soif de richesse que l’impuissance Ă  s’enrichir, la fascination que la rĂ©pulsion, la sĂ©paration que la rage Ă  communiquer, le dĂ©sir de libertĂ© et l’angoisse devant cette libertĂ© et ce dĂ©sir.

La morale, devant cette explosion, est dĂ©chirĂ©e. La corruption se gĂ©nĂ©ralise. La prostitution devient modĂšle d’Etat. La honte et la colĂšre des pauvres, devant leur impuissance, quand la richesse s’accroĂźt si prĂšs d’eux, se retourne contre le tyranneau, futile, auto-satisfait, ignorant, vulgaire, prostituant l’Iran Ă  la marchandise, Ă  laquelle il est lui-mĂȘme prostituĂ©. Pour ce maquereau-putain, qui voulait ancrer son ignoble commerce plus de vingt siĂšcles plus tĂŽt, bien avant le Moyen Age musulman, dans l’Empire perse, ce modĂšle d’avachissement par le luxe, il Ă©tait symptomatique de reprocher Ă  l’austĂšre et intĂšgre Khomeyni d’ĂȘtre ce qui rendait l’Iran et lui-mĂȘme rĂ©pugnants : vendu Ă  quelque puissance Ă©trangĂšre et pervers.

Comme quoi, la profusion des prĂ©textes, l’intensitĂ© du dĂ©bat et la profondeur des vues ne dĂ©pendent que de la profusion, l’intensitĂ© et la profondeur de l’aliĂ©nation. C’est l’aliĂ©nation, pour et contre laquelle les rĂ©voltĂ©s modernes commencent et soutiennent des guerres civiles.

C’est l’aliĂ©nation qui a fait commencer celle d’Iran d’une maniĂšre obscure, l’a poussĂ©e au-delĂ  du point oĂč une SAVAK est plus haĂŻe que crainte, bien au-delĂ  de la dĂ©chirure de l’Etat et du spectacle, jusqu’au point oĂč elle a perdu son immense objet.

2) Du 9 janvier au 4 septembre 1978

L’émeute du 9 janvier Ă  Qom a engendrĂ© un mĂ©canisme unique dans l’histoire des rĂ©volutions modernes : 40 jours aprĂšs une manifes-tation survient une nouvelle manifestation, qui est le deuil de ses morts. L’Etat est obligĂ© de faire de nouveaux morts. Car si organiser une manifestation pour un lendemain est facile, tenir plus d’un mois l’indignation et la colĂšre contre l’intimidation, l’oubli et la peur, est fort rare. Mais si un tel dĂ©fi a lieu, il faut dĂ©courager de pareils obstinĂ©s, ou renoncer soi-mĂȘme au pavĂ©, car le deuil des victimes de l’Etat, ils veulent le transformer en Deuil de l’Etat. Les nouveaux morts sont alors les premiers organisateurs de la prochaine manifestation, 40 jours plus tard.

C’est une rare situation, oĂč les vivants sont si dangereux qu’il faille les tuer, et oĂč ces morts multiplient ces vivants. D’un cĂŽtĂ©, une armĂ©e qui se renforce avec ses morts comme dans une partie de Djambi, qui devient brave jusqu’à la folie, dĂ©terminĂ©e jusqu’à la ferveur, joyeuse jusqu’à l’enthousiasme, passionnĂ©e, passionnante, intelligente, en un mot invincible ; de l’autre, le moral flĂ©chit quand tout est retournĂ© contre soi, gestes, discours, aveux, et les dĂ©sertions se multiplient au fur et Ă  mesure qu’il faut tirer avec des mitraillettes sur des invulnĂ©rables, sur des esprits. Car c’est l’esprit de vengeance et de libertĂ© pratique, le retour du Weltgeist (sans cheval), qui, mĂȘme hors des cycles de 40 jours, va partout fonder des prĂ©textes Ă  noise, pillage et fĂȘtes, multipliant en retour les cycles jusqu’à ce que tout instant et chaque jour soient comme ce 9 janvier 1978.

40 jours aprĂšs l’émeute de Qom, c’est le Samedi Noir de Tabriz, oĂč les insurgĂ©s ont tenu la ville pendant presque 24 heures. MĂȘme le gouvernement reconnaĂźt 10 morts, ce qui est une fraction de la vĂ©ritĂ©, c’est-Ă -dire un mensonge ; 40 jours aprĂšs Tabriz, journĂ©e de deuil et grĂšve gĂ©nĂ©rale prĂ©vues pour le 30 mars ; dĂšs le 28, tout le pays en Ă©meute, surtout Ă  Yazd, oĂč l’opposition parle de 25 morts, ce qui peut ĂȘtre aussi bien exagĂ©rĂ© que sous-Ă©valuĂ©, parce que l’’opposition’ se trompe sur ses intĂ©rĂȘts, et cherche Ă  tromper les autres sur les leurs, comme si elle les connaissait ; le 9 avril, la mesure de la menace rĂ©elle est rĂ©vĂ©lĂ©e par les partisans du ShĂąh, qui descendent dans les rues, 300 000, et forment des comitĂ©s d’autodĂ©fense. Mais en acceptant la rue comme tribune, on n’endigue plus le dĂ©sordre, on le grossit. Fin avril, les universitĂ©s sont soulevĂ©es, on n’attend plus les jours de deuil pour les multiplier ; puis 40 jours aprĂšs Yazd, dans cette mĂȘme Tabriz, Ă  Qom et enfin Ă  TĂ©hĂ©ran, l’Etat remporte ses premiĂšres victoires inutiles : c’est le 7 mai. Le 9, le BĂązĂąr est en grĂšve, Qom brĂ»le, insurgĂ©e ; le 11, l’armĂ©e tire sur une manifestation dans le BĂązĂąr de TĂ©hĂ©ran, le ShĂąh ajourne un voyage en Bulgarie (il a pris froid), la presse se voit interdire de parler des manifestations (elle a pris chaud) ; le 15, assaut et prise de l’universitĂ© de TĂ©hĂ©ran par la police. Le 6 mai dĂ©jĂ , Khomeyni avait fait au ’Monde’ cette effroyable prĂ©diction : ’c’est le dĂ©but d’une gigantesque explosion aux consĂ©quences incalculables.’

La journĂ©e du 7 mai aura durĂ© jusqu’au 11. Quand une journĂ©e dure 4 jours, quand un deuil devient une fĂȘte armĂ©e, on entre en rĂ©volution. Ce phĂ©nomĂšne a pour consĂ©quence d’ĂȘtre incalculable pour tous ceux qui sont pris de vitesse, aussi bien l’ñyatollĂąh Khomeyni, ’Le Monde’, le ShĂąh. Le ShĂąh et son gouvernement ont mĂȘme Ă©tĂ© pris de panique. Et c’est avec l’angoisse que la brutalitĂ© du dĂ©sordre n’excĂšde celle de la remise en ordre, qu’ils apprĂ©hendent la prochaine vague. Or le 5 juin, 15e anniversaire de l’insurrection de 1963, et le 17 juin, 40e jour aprĂšs le 7 mai, c’est le calme. Et ce prince, aussi ignorant de l’histoire des rĂ©volutions que de l’esprit qui dĂ©jĂ  rĂ©gnait Ă  sa place sur ses sujets, fut rassurĂ© aussi vite qu’il avait perdu son sang-froid. Depuis lors, son parti suivra toujours les Ă©vĂ©nements, non pas comme le parti de Khomeyni, qui suit en improvisant, oĂč le parti du ’Monde’, spectateur inquiet mais applaudissant, mais Ă  contre-temps, prenant toujours la mesure du mouvement en dissonance, lors du mouvement suivant.

Le 22 juillet, on enterre l’ñyatollĂąh Ahmad KĂąfi Ă  Mashhad, deuxiĂšme ville sainte de l’Iran. En 3 jours il y a 200 morts. La rumeur gagne le pavĂ© de Qom (un flic tuĂ©), puis TĂ©hĂ©ran, Tabriz et EsfahĂąn, oĂč le retour de l’ñyatollĂąh Hoseyn KhĂądhemi, dĂ©but aoĂ»t, est saluĂ© par 4 jours de combats sanglants. Alors qu’il est Ă©vident que les insurgĂ©s veulent dĂ©jĂ  tout autre chose, le ShĂąh propose des ’élections libres’ que rien ne forcerait d’ailleurs Ă  exĂ©cuter si la proposition calmait les esprits. Le 11 aoĂ»t, aussi peu Ă  propos, c’est la proclamation de la loi martiale. Le lendemain, 12 aoĂ»t, les scĂšnes de guerre civile ont gagnĂ© le BĂązĂąr ainsi que douze autres villes qu’EsfahĂąn, qui vient seulement d’ĂȘtre reprise par la troupe. Le 13, une bombe dans un restaurant amĂ©ricain de la capitale fait 40 blessĂ©s. Le 15, on manifeste pour le tchĂądor Ă  KhorramĂąbĂąd. Alors qu’une dĂ©risoire amnistie (711 dĂ©tenus) accompagne une nouvelle censure sur les manifestations, on pille dĂ©jĂ  et on se bat encore partout. Toutes les mesures du gouvernement passent pour odieuses, intolĂ©rables, y compris ce qu’il concĂšde chichement, qui est considĂ©rĂ© comme un dĂ» depuis fort longtemps payĂ© au prix du sang, et qui, de plus, passe pour misĂ©rable manoeuvre politicienne, cherchant Ă  noyer une juste vengeance. Lorsque les esprits communs sont dans cette disposition, vous m’excuserez, ils ne sont plus communs : tout est possible.

Le 19 aoĂ»t, c’est l’incendie du Grand Rex d’AbĂądĂąn, qui fait 377 morts. Les pauvres d’Iran ont Ă©tĂ© les premiers et les seuls Ă  critiquer le cinĂ©ma du point de vue de la dignitĂ© humaine. Ceux qui n’y ont vu que geste de moralistes attardĂ©s, parce que les religieux islamiques en ont fait un cheval de bataille, risquent eux-mĂȘmes de voir brĂ»ler bientĂŽt leurs cervelles iconolĂątres dans quelque salle d’art et d’essai, pratiquant des rĂ©ductions pour chĂŽmeurs et vieillards. Et, les jours qui suivirent, des cinĂ©mas brĂ»lĂšrent Ă  Mashhad, ShirĂąz et RezĂąye. L’incendie d’AbĂądĂąn fit beaucoup d’usage dans les deux camps et beaucoup de cinĂ©ma dans le monde. Provocation policiĂšre, radicalisme anti-abĂȘtissement ou anti-occidental, maladresse de pyromane, qu’importe ? C’est la dĂ©claration de la guerre civile.

Mais le premier pas du ShĂąh, 4 jours aprĂšs les obsĂšques du 23 aoĂ»t, est un pas en arriĂšre. Il change de gouvernement. SharifemĂąmi, rĂ©formiste, musulman, remplace AmuzegĂąr : il promet la fin de la censure et la lutte contre la corruption : il est dĂ©jĂ  infiniment en dessous de la situation. Le 31 aoĂ»t, alors que Hua Guofeng est venu en personne cautionner le ShĂąh Ă  TĂ©hĂ©ran, l’armĂ©e y fait 10 morts place JĂąle, aux 40 jours de Mashhad ; et encore 11 le lendemain Ă  travers tout le pays. A TĂ©hĂ©ran le 4 septembre, la ’Eyd-e Fetr, la fin du ramadan, est pour plusieurs centaines de milliers de personnes l’occasion de fĂȘter et de manifester. L’ñyatollĂąh Shari’atmadari lance un ultimatum : trois mois pour organiser les Ă©lections et libĂ©rer tous les prisonniers politiques. Les premiĂšres insubordinations se manifestent dans l’armĂ©e. A HamadĂąn, l’ancienne Ecbatane, on abat la statue de Darius le Grand.

3) Vendredi Noir

Mais tout cela n’est encore qu’un dĂ©but. La suite est possĂ©dĂ©e par la passion. Cette arme, plus redoutable que la plus redoutable inventĂ©e par ceux payĂ©s pour, et plus ancienne que le plus ancien instrument, cristallise les partis.

Le parti de la raison, qui est le parti de l’Etat, mĂšne, par essence, une guerre sainte contre la passion : la raison ne tolĂšre rien au-delĂ  des lois, et la passion ne tolĂšre aucune loi. Ce parti, qui d’abord avec l’indignation du bon droit, puis avec le dĂ©sespoir de la mauvaise conscience, travaille Ă  anĂ©antir toute passion, l’a aussi concentrĂ©e toute contre lui. Il est divisĂ© en deux fractions qui se soutiennent en s’opposant. La premiĂšre (en Iran : le ShĂąh, gĂ©nĂ©raux, technocrates, bureaucrates, capitalistes, scientifiques, etc.) diffame toute passion avec une ardeur bornĂ©e qui ressemble Ă  de la passion : elle appelle fanatisme la spontanĂ©itĂ©, folie la conscience de soi, bestialitĂ© la gĂ©nĂ©rositĂ©, canaille les pauvres qui cessent de l’ĂȘtre ; elle dĂ©clare son irrĂ©conciabilitĂ© Ă  ces forces du mal et s’attire donc l’acharnement de leur indignation. La seconde fraction de ce parti (en Iran : les politiciens d’opposition, marxistes, notables, Ă©conomistes, universitaires, etc.) censure la passion. Ce somptueux phĂ©nomĂšne collectif n’existe mĂȘme pas : l’origine de la rĂ©volution est une faute de gestion, pas une explosion de dĂ©sirs, non pas une folle dĂ©bauche d’énergie sexuelle, mais une folle dĂ©bauche d’énergie pĂ©troliĂšre ; le but est la fin d’un malentendu sur la survie, pas la fin d’un malentendu sur la vie, non pas la restauration de la communication gĂ©nĂ©ralisĂ©e, mais la restauration de l’économie et de l’Etat. Au moment de la tentative d’abolition de la tristesse, cette triste fraction se verra Ă  son tour censurĂ©e, dans l’allĂ©gresse.

Le second parti est le parti de la mystification, qui est le parti de la religion. La passion y est reconnue, mĂȘme respectĂ©e. Mais elle doit ĂȘtre dĂ©portĂ©e dans l’intĂ©rioritĂ© ou dans les rites. Son immĂ©diatetĂ© brute n’est que la grossiĂšre marque de l’ignorance. L’activitĂ© des religieux iraniens a toujours Ă©tĂ© double : applaudir la passion des pauvres iraniens, et leur en fournir la raison aprĂšs coup. Cette prudente traduction du dĂ©lire pratique en idĂ©ologie a Ă©tĂ© tout le fanatisme qui leur a Ă©tĂ© reprochĂ© : approuver tout dĂ©bordement victorieux, puis lui trouver sa thĂ©orie dans le dogme. Quand la passion devient lĂ©gale, obligatoire mĂȘme, elle cesse, refroidie, ou combat sans merci ses propres et ultimes dĂ©bordements. Ce parti a Ă©vitĂ© la critique par son approbation Ă©clairĂ©e de l’injustifiable et son suivisme sournois, et a travaillĂ© Ă  rĂ©cupĂ©rer toute passion en l’égarant Ă  la poursuite d’objectifs trompeurs.

Le troisiĂšme parti, Ă  cette heure le premier, ennemi des deux autres, est le parti des gueux, qui dĂ©couvrent la passion comme pratique de leur subjectivitĂ©. Et il va vite. Le parti de la mystification n’est pas encore organisĂ© et le parti de la raison est dĂ©jĂ  dĂ©sorganisĂ©. Tous deux sous-estiment encore la puissance, la pĂ©nĂ©tration et les incroyables perspectives de l’irrigation rĂ©ciproque et sans intermĂ©diaire de la conscience. Les gueux soupent dĂ©jĂ  Ă  la table de concepts que les valets ignorent encore. Les ouvriers d’Iran font dĂ©jĂ  la grĂšve sauvage quand leurs patrons pensent qu’il faut commencer Ă  faire de la politique. Les rues, le temps, la vie sont envahis par les vertiges de barbares farouches et dĂ©terminĂ©s, quand des corrompus avachis et apeurĂ©s prĂ©tendent hautement maĂźtriser la gestion des trottoirs, des minutes, du pain. Avec une gravitĂ© poussiĂ©reuse et docte, ces vaincus demandent la paix et le silence au milieu du plus fou rire du siĂšcle.

A la fin du ramadan, le ShĂąh essaye de substituer la ruse Ă  la force. Le ministĂšre SharifemĂąmi doit produire l’union sacrĂ©e libĂ©rale entre le Front National, seul parti politique d’opposition constituĂ©, et le RastĂąkhiz, seul parti politique autorisĂ©. Le Front National est une sorte de poubelle oĂč fermente la plupart des politicards vĂ©reux, les uns jadis exclus par le ShĂąh, les autres espĂ©rant se faire un galon de carriĂšre en s’y montrant opposĂ©s. Outre sa servile tiĂ©deur, ce parti doit l’extraordinaire sympathie ainsi que la publicitĂ© dĂ©mesurĂ©e dont le fait bĂ©nĂ©ficier la presse occidentale, au fait d’ĂȘtre l’hĂ©ritier du parti de Mosaddeq, salope rĂ©formatrice dĂ©funte, dont le grand mĂ©rite semble d’avoir Ă©tĂ© renversĂ© par la CIA en 1953. Ce petit mais bruyant regroupement de dĂ©mocrates de carriĂšre se rencontre dans toutes les ’dĂ©mocraties libĂ©rales’ comme parti centriste, petit par le nombre, grand par la quantitĂ© et la qualitĂ© des places honteuses, et hors de toutes les dictatures comme opposition acadĂ©mique exilĂ©e ; et partout sans soutien ni sympathie chez les gueux. Ce Front National-lĂ  s’imagine dĂ©jĂ , grĂące Ă  SharifemĂąmi, disposer des religieux dans l’opposition, des militaires Ă  la cour, et bientĂŽt du ShĂąh au pouvoir, devenir arbitre de l’Iran, et pourquoi pas, de toute la rĂ©gion gĂ©opolitique. Si l’on peut trouver une ruse dans cette histoire, c’est que ce minuscule tango mĂ©galomane, improvisĂ© dans quelque coulisse, ne fut pas remarquĂ© des acteurs de l’immense scĂšne. C’est ainsi que le ShĂąh, perdu dans ses dĂ©risoires calculs d’opĂ©rette, s’avĂ©ra n’ĂȘtre qu’un figurant, pas mieux informĂ© qu’un lecteur du ’Monde’, au milieu de l’offensive ennemie.

DĂ©jĂ  avant la ’Eyd-e Fetr, les premiĂšres grĂšves sĂšment la conster-nation. Et le lendemain de l’ultimatum de Shari’atmadari (encore prĂ©sentĂ© hors d’Iran comme le grand-ĂąyatollĂąh le plus chĂ©ri des Iraniens parce que c’est le grand-ĂąyatollĂąh le plus chĂ©ri du Front National) c’est le nombre et la vigueur des fĂȘtes, la menaçante dĂ©termination de ceux qui dĂ©jeuner, qui forcent les chefs religieux Ă  un ordre de grĂšve gĂ©nĂ©rale (une grĂšve gĂ©nĂ©rale d’un jour est partout dans le monde une technique Ă  risque lĂ©ger pour contrĂŽler et dĂ©samorcer des grĂšves sauvages) pour le 7 septembre, 7e jour des 10 tuĂ©s du 1er septembre (l’impatience multiplie les commĂ©morations : 40e, 7e, 3e jour mĂȘme). Le gouvernement, affolĂ©, interdit la manifestation du 7. Le Front National, puis les organisateurs religieux, soulagĂ©s, approuvent l’interdiction et annulent hĂątivement l’évĂ©nement.

Trop tard : les gueux n’entendent plus que ce qui les pousse. 500 000 personnes sont dans la rue le 7, sans autorisation, sans chefs. Le 8, la loi martiale est proclamĂ©e. A la sortie de la mosquĂ©e de la place JĂąle, l’armĂ©e tire sur des manifestants qui ouvrent leurs chemises aux balles. Ce carnage, oĂč la religiositĂ© du sacrifice fait le pain blanc des moralistes, a beaucoup servi aux idĂ©ologues, hors d’Iran pour expliquer la suite, Ă  l’intĂ©rieur pour la rĂ©cupĂ©rer en lui imposant des rites. Ils sont logiquement plus discrets sur la bataille qui a suivi jusqu’au lendemain dans les quartiers sud-est de TĂ©hĂ©ran, oĂč l’armĂ©e prend les barricades au canon, et oĂč les muchachos de TĂ©hĂ©ran pĂ©rissent par milliers, armes de fortune Ă  la main, intĂ©rĂȘts Ă©goĂŻstes bien dans la tĂȘte. Autant dans la libertĂ©, l’anonymat et l’isolement des insurgĂ©s, que dans la furie soldatesque si inhĂ©rente aux guerres civiles, il souffle un air de Commune de Paris sur ce ’Vendredi Noir’. Si les dizaines de veaux abattus place JĂąle ont Ă©clipsĂ© les milliers des guerriers restĂ©s sur les champs de bataille alentour, si le grotesque dĂ©but a fait oublier la fin hĂ©roĂŻque, si la bataille de guerre civile a pu ĂȘtre dissimulĂ©e derriĂšre l’attentat terroriste d’Etat, la fĂȘte, aussi brĂšve que furieuse, aura eu lieu dans les ruelles obscures oĂč les informateurs professionnels n’ont pas osĂ© s’aventurer.

Le Vendredi Noir, premier grand engagement de cette guerre, est une dĂ©faite de notre parti. Mais, pour l’ennemi, c’est dĂ©jĂ  une victoire Ă  la Pyrrhus. D’abord, parce que c’est le gros de ses forces qui s’est trouvĂ© exposĂ© Ă  une audacieuse attaque de notre seule avant-garde. Ensuite, l’esprit particulier de cette guerre fait que le sacrifice de cette avant-garde, mĂȘme s’il est magnifiĂ© en lĂ©gende par la propagande ennemie, afin d’ĂȘtre admirĂ© plutĂŽt que vengĂ©, a amenĂ© le gros de nos forces en vue de l’ennemi, y a dĂ©ployĂ© la colĂšre, semĂ© la hardiesse la plus folle.

Et puis, l’ennemi qui commençait Ă  se bricoler une unitĂ©, une ligne de Front National-Shari’atmadari-SharifemĂąmi, se retrouve soudain dĂ©chirĂ©, irrĂ©mĂ©diablement divisĂ© par l’insurrection. Le Front National est obligĂ© de rompre avec SharifemĂąmi, responsable du massacre. Mais SharifemĂąmi ne rompt pas avec le Front National, le divise Ă  son tour en faisant arrĂȘter certains de ses chefs et pas d’autres. ’L’irrĂ©versible est commis’ soupire l’un d’entre ceux laissĂ©s libres, ShĂąpur BakhtiyĂąr.

SharifemĂąmi, promu pour nĂ©gocier, se retrouve au bout de deux semaines face Ă  une rĂ©probation armĂ©e. Ce Bluthund, bien dans la tradition social-dĂ©mocrate de Noske et Imre Nagy, avait cru, avec la complicitĂ© tacite de Shari’atmadari et du Front National qui avait essayĂ© de dĂ©gonfler la manifestation du 7, avoir les mains libres contre les gueux les plus rĂ©voltĂ©s de TĂ©hĂ©ran. Quel ascendant cela lui aurait donnĂ© dans la nĂ©gociation ! Mais dĂ©jĂ  le 8 n’était plus le 7. Le politicien SharifemĂąmi Ă©tait parfaitement ignorant de l’ambiance de TĂ©hĂ©ran, au moment oĂč il Ă©tait appelĂ© Ă  la conjurer par des intrigues de cabinet. Les hommes qui ont perdu le haut du pavĂ©, ce Vendredi Noir, sont faits pour gĂ©rer la paix, pas pour mener la guerre. MaĂźtres des chuchotements Ă  huis clos, la loi martiale leur coupe la parole aussi. Et SharifemĂąmi, qui n’aura rĂ©gnĂ© que 10 jours, devra trembler Ă  son poste encore deux mois, retard Ă©tonnant, qui mesure la lenteur fatale de son maĂźtre, le ShĂąh.

Comme les autres ennemis de l’insurrection qui n’étaient pas au gouvernement, les chefs du parti mystique, vivement impressionnĂ©s par le sacrifice de l’avant-garde gueuse, et ce qu’elle promettait, ont cru devoir dissimuler qu’ils Ă©taient ennemis des vaincus, parce qu’ils voyaient en eux les futurs vainqueurs. Le 6 septembre, Khomeyni de son exil irakien avait appelĂ© d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale Ă  continuer grĂšves et manifestations, ignorant probablement que le clergĂ© de TĂ©hĂ©ran avait commencĂ© au mĂȘme moment Ă  faire imprimer les tracts qui rĂ©tractaient la manifestation du lendemain. Car jamais le haut clergĂ© shi’ite ne se montre dĂ©suni, tant la loi non-Ă©crite du consensus y est principe de base. Les oppositions ou diffĂ©rents entre ayatollahs ont Ă©tĂ© exploitĂ©s spectaculairement par les politologues mais ne traduisent presque toujours que le manque de coordination des ayatollahs. Les vraies disputes entre ayatollahs n’ont pas de publicitĂ© et ont pour arbitre le consensus, c’est-Ă -dire l’opinion gĂ©nĂ©rale la plus Ă©vidente. AprĂšs le Vendredi Noir, le consensus donnait tort Ă  Shari’atmadari, et ce sont l’arrestation de l’ñyatollĂąh Nuri (qui avait dit la priĂšre Ă  la mosquĂ©e de la place JĂąle) et la dĂ©claration de Khomeyni qui Ă©vitent au clergĂ© d’ĂȘtre comptĂ© parmi les ennemis ouverts des insurgĂ©s et qui permet Ă  Khomeyni de devenir l’oracle de Delphes de la rĂ©cupĂ©ration. Le 10 septembre, consensus corrigĂ©, Khomeyni, Shari’atmadari et le Front National appellent Ă  la rĂ©sistance passive. Ceux qui veulent en faire des chefs rĂ©volutionnaires radicaux, ont soulignĂ© le mot ’rĂ©sistance’ et gommĂ© ’passive’. Pour nous, qui savons de quels rĂ©cupĂ©rateurs farouches il s’agit, nous noterons que ces petits chefs apeurĂ©s ont voulu transformer, en gardant les apparences, la rĂ©sistance active qui Ă©tait partout, en rĂ©sistance passive qui serait Ă  leur botte. Comme l’avouait, encore Ă©tourdi quelques mois plus tard, SanjĂąbi, chef du Front National : ’En fait, le mouvement religieux tout comme nous a Ă©tĂ© dĂ©passĂ© par cette lame de fond populaire.’

4) GrÚve généralisée

Mais ce qui a rĂ©ellement transformĂ© cette journĂ©e d’émeute en journĂ©e rĂ©volutionnaire, c’est son Ă©cho. Et son Ă©cho n’était pas dans la presse, ou dans les cycles des deuils musulmans, ou dans l’indignation et la dĂ©sapprobation, d’ailleurs feutrĂ©es, des spectateurs du monde, ou dans le violent tremblement de terre de Tabas le 19 septembre, mais dans la grĂšve qui commence.

En Iran, un patron avait le droit de renvoyer un employĂ© au bout de 6 jours d’absence injustifiĂ©e. 5 jours aprĂšs le dĂ©but d’une grĂšve, le travail reprend donc avec grĂšve du zĂšle, sabotages et beaucoup de discussions, en attendant le prochain Deuil, pour recommencer une grĂšve de 5 jours. Comme il n’existe aucune organisation ouvriĂšre, aucun syndicat, aucune unitĂ©, toutes les grĂšves sont sauvages et spontanĂ©es, hĂ©tĂ©roclites et dĂ©synchronisĂ©es, admirables de courage et d’obstination. Depuis fin aoĂ»t, oĂč les premiĂšres grandes quoique courtes grĂšves sont connues, jusqu’à dĂ©but novembre, le refus du travail devient gĂ©nĂ©ral et permanent. Son dĂ©roulement reste chaotique et mal connu. L’information n’y trouvant ni les chefs ni les images qui sont la substance de son discours, a toujours dĂ©gradĂ© ce mouvement en appendice ou en arme supplĂ©mentaire de politiciens ou de religieux dans leur lutte pour s’emparer de l’Etat. Les appels Ă  la grĂšve de Khomeyni, par exemple, Ă©taient soit de l’ignorance, soit du suivisme intĂ©ressĂ©, soit une insolente hypocrisie, car la plupart intervenaient en pleine grĂšve. Et les journĂ©es isolĂ©es de grĂšve gĂ©nĂ©rale, loin d’épuiser les grĂ©vistes comme tous les rĂ©cupĂ©rateurs du monde le souhaitent, les ont unis dans le plus dangereux des forums : la rue. Ainsi, la grande grĂšve iranienne, dont la fin est encore plus insaisissable que le dĂ©but, avait au plus haut point dĂ©veloppĂ© les vertus d’une grĂšve sauvage rĂ©ussie : paralyser l’ennemi en restant disponible Ă  l’insurrection ; donner des armes Ă  ceux qui la font contre ceux qui la subissent ; renverser ainsi l’ordre de la paix et du travail civils oĂč ceux qui travaillent donnent des armes Ă  ceux qu’ils subissent.

Les Ă©conomistes sont toujours moins inquiets qu’ils le disent, lorsqu’une grĂšve renverse leurs courbes sur leurs graphiques. Mais celle d’Iran renversait leurs graphiques sur leurs tĂȘtes. D’abord, pour un Ă©conomiste, une grĂšve gĂ©nĂ©rale de deux jours passe pour une catastrophe irrĂ©parable ; au bout d’une semaine, le pays commence Ă  manger ses conserves, Ă  savoir ses rĂ©serves ; au bout de deux, rĂ©duit Ă  la mendicitĂ©, rejetĂ© en arriĂšre de plusieurs siĂšcles sur la capricieuse roue Ă©conomiste du temps, on commence Ă  y mourir de faim. Cet holocauste pour imaginations ouvriĂšres ne s’est Ă©videmment pas mĂȘme esquissĂ© en 5 mois de grĂšve en Iran. De plus, les ouvriers du pĂ©trole, la marchandise chouchoute, sur laquelle les projecteurs et l’affection des Ă©conomistes restĂšrent concentrĂ©s au point qu’elle Ă©clipsait parfois toute autre, se comportĂšrent vraiment en mauvais exemples. Quoique mieux payĂ©s que les autres, ces ouvriers avaient commencĂ© Ă  exiger des hausses de salaire. Mais que firent ces ingrats une fois satisfaits de ce cĂŽtĂ©-lĂ  ? Au lieu de reprendre leur enviable travail, ils revendiquĂšrent autre chose : le 3 novembre, en exigeant la satisfaction de tous les points demandĂ©s par Khomeyni, ils formulent un prĂ©texte commun Ă  tous les grĂ©vistes, et en dĂ©passant avec une dĂ©sinvolture souveraine les aumĂŽnes et le cadre mĂȘme des patrons et des Ă©conomistes, se rapprochent dangereusement de la critique du travail mĂȘme. Depuis ce jour, les Ă©conomistes se sont faits trĂšs discrets sur l’Iran, rejoignant le silence des journalistes sur la grĂšve. Mais les grĂ©vistes iraniens ont prouvĂ© aux gueux de tous les pays, que face Ă  la pire des lĂ©gislations, malgrĂ© un ordre on ne peut plus dispersĂ©, on pouvait rĂ©aliser la grĂšve gĂ©nĂ©rale la plus longue connue, et la plus efficace. Les qualitĂ©s qu’il fallut dĂ©ployer, dans un monde oĂč la sĂ©paration entre les pauvres a atteint un tel degrĂ© de raffinement policier, pour rĂ©ussir une entreprise qui paraĂźt aussi dĂ©sespĂ©rĂ©e Ă  tant de pauvres de par le monde, sont le meilleur hommage Ă  la puissance du souffle que les gueux d’Iran avaient alors crĂ©Ă©.

La loi martiale fut d’abord suivie d’une paralysie angoissĂ©e de tout ce qui s’agitait sur le devant de la scĂšne. Le ShĂąh, l’armĂ©e du gĂ©nĂ©ral Oveisi, administrateur de la loi martiale, que les premiers appels Ă  la dĂ©fection Ă©nervaient, le gouvernement de SharifemĂąmi, qui multipliait son zĂšle dans la lutte contre la corruption, projet ardemment souhaitĂ© le 7 septembre et dĂ©risoire le 9, les politiciens libĂ©raux, qui s’époumonaient dans les ’unes’ occidentales, les religieux qui la veille pactisaient et ceux qu’on avait empĂȘchĂ© de pactiser, et les diplomates et conseillers Ă©trangers qui complĂ©taient ce tableau digne du meilleur Goldoni, tous souhaitaient et craignaient le prochain remous, selon l’antique dilemme des crĂ©puscules d’Etat : plutĂŽt un effroi sans fin ou une fin effroyable ?

Mais les auteurs du Vendredi Noir, quoique durement secouĂ©s, gardent l’offensive et modĂšlent chaque jour Ă  la baguette ce paysage politique qui a vieilli si vite. Alors que tout le monde craignait le 15 septembre, qui est le 7e jour, le calme demeure Ă  TĂ©hĂ©ran, mais pas Ă  Tabriz ( 9 morts). Les grĂšves s’étendent (le 15 septembre et le 1er octobre sont dĂ©crĂ©tĂ©s grĂšve gĂ©nĂ©rale), les tracts circulent, les cassettes-magnĂ©tophones acquiĂšrent le monopole de l’information, le verbe monte dans les mosquĂ©es. Du 1er au 3 octobre, c’est Ă  Khorramshahr que le sang coule ; le 5, Ă  KhorramĂąbĂąd ; dans la semaine, Ă  Amol et BĂąbol.

Le 6, Khomeyni quitte Najaf en Irak et arrive Ă  Paris. Le 7, la rentrĂ©e universitaire est l’ouverture d’un nouveau champ de bataille. Le 9 est le 3e jour de combat dans 20 villes d’Iran. L’impressionnante sĂ©rie de combats, toujours avec des morts, continue le 10 et le 11 Ă  TĂ©hĂ©ran. La dĂ©termination croĂźt : encore 16 morts le 16 octobre. Tous les jours, on viole la loi martiale, on dĂ©fie avec sa vie un gouvernement trop mou et trop dur, on s’insurge contre une vie peu enviable, on veut bien mourir pour que ça change, par conviction, par Ă©mulation, par jeu. Les consciences s’en prennent Ă  l’esprit du temps, qui partout lĂąche pied. Ouvriers du pĂ©trole Ă  AbĂądĂąn, de l’acier Ă  EsfahĂąn, bazaris de TĂ©hĂ©ran, mĂȘme les Ă©tudiants, mĂȘme les journalistes ne craignent plus les vendredis noirs, la guerre civile. Le 27 octobre, il y a encore 10 villes oĂč l’on se bat. Le 30, il y a 85 morts dans 50 villes insurgĂ©es. Les Occidentaux, tous collaborateurs du ShĂąh (ceux qui sont dans la rue, et y ont trouvĂ© goĂ»t au point d’y abandonner leur carriĂšre ou leur religion, ne sont pas considĂ©rĂ©s comme des Occidentaux) quittent massivement l’Iran.

Avant le Vendredi Noir, avant la grĂšve gĂ©nĂ©ralisĂ©e, les insur-rections semblaient folles et prĂ©somptueuses, isolĂ©es dans la pesanteur du quotidien, dont s’extraire paraissait une Ă©prouvante et tĂ©mĂ©raire entreprise qui dĂ©signait Ă  la rĂ©pression les meilleures forces du mouvement, condamnant celui-ci Ă  ĂȘtre laminĂ© par ses propres envolĂ©es. Depuis le Vendredi Noir, la haine a gagnĂ© les plus timorĂ©s. La stupeur et le dĂ©sarroi qu’a provoquĂ©s l’instauration de la loi martiale se sont renversĂ©s, grĂące Ă  la grĂšve, en une rage dĂ©vorante, mĂȘlĂ©e Ă  cette sombre et intĂ©rieure solennitĂ©, non dĂ©pourvue d’allĂ©gresse, qu’ont ceux qui prĂ©fĂšrent mourir que subir. La folle dĂ©termination qui poussait les manifestants de l’étĂ© Ă  demander des rĂ©formes est devenue la terrible dĂ©termination Ă  n’en plus accepter. L’espoir s’est mĂ» en noire certitude ; et les villes d’Iran, en veillĂ©e d’armes.

5) 4, 5 et 6 novembre 1978

Sur 50 nouveaux cadavres, le 24, a commencĂ© la derniĂšre semaine d’octobre. Chaque jour, la dĂ©sobĂ©issance accumule les progrĂšs et ses zĂ©lateurs en multiplient les adeptes. Le mouvement se soude, une unitĂ© d’ambiance se fonde, plusieurs avalanches semblent confluer vers une nouvelle journĂ©e rĂ©volutionnaire, dont le Vendredi Noir n’aura Ă©tĂ© que le sinistre prĂ©sage.

Alors que son 59e anniversaire est marquĂ© par des manifestations et l’ostentatoire obscuritĂ© du BĂązĂąr (la ville devait ĂȘtre illuminĂ©e), alors que, chaque jour maintenant, ses sujets sont massacrĂ©s pour sa sauvegarde (des morts sont avouĂ©s le 27, le 29, le 30 et le 31), alors que son armĂ©e est obligĂ©e d’occuper les champs de pĂ©trole d’AbĂądĂąn (le 31) pour qu’au moins leur possession Ă©chappe aux grĂ©vistes, alors que ses adversaires qu’il croit politique de libĂ©rer (les ayatollahs TĂąleqĂąni et MontĂązeri le 31) sont acclamĂ©s par 250 000 personnes au coeur de sa capitale, le ShĂąh d’Iran perd courage. Ce n’est pas un tĂ©lĂ©gramme de fĂ©licitations de Brejnev (qui n’est pas de l’ironie) pour son anniversaire, ni la rĂ©ception faite Ă  son fils le jour de ses 18 ans par Carter, qui lui Ă©claircit l’esprit et l’engage aux dĂ©cisions tant attendues de ses partisans. Car s’il y a des barricades dans AbĂądĂąn, ce mĂȘme 31, il y a la grĂšve Ă  Iran Air et les Iraniens manifestent jusque sous les fenĂȘtres de la Maison-Blanche, gĂąchant la fĂȘte de l’hĂ©ritier en alertant le protecteur du pĂšre.

Ces marques de bienveillance rĂ©itĂ©rĂ©es des gouvernements amĂ©ricains et russes ont, aprĂšs coup, surpris. Le ShĂąh Ă©tait un tortionnaire notoire, un dictateur que la morale politique situe sans contredit Ă  l’extrĂȘme droite, insoutenable devant le public de ces deux Etats. Mais le ShĂąh avait fascinĂ© par sa fortune. AurĂ©olĂ© par la presse la plus populiste, ce fat avait vu se rĂ©pandre parmi les dirigeants plus puissants mais moins absolus que lui l’habitude de le courtiser. Comme dans l’époque prĂ©-historique de l’Iran (avant 1978), il fut identifiĂ© seul Ă  la valeur marchande de tout ce qui Ă©manait de son pays, l’habitude, la facilitĂ©, l’aveuglement contribuĂšrent fort Ă  ce que les gouvernements amĂ©ricains, russes, chinois, japonais et de la CommunautĂ© EuropĂ©enne, continuĂšrent de le soutenir, tous, mĂȘme au-delĂ  du point critique. Mais pourquoi n’avoir pas remplacĂ© ce petit dealer brutal et corrompu Ă  partir du moment oĂč il devint Ă©vident que ses subordonnĂ©s mettaient en pĂ©ril la galette pour avoir sa tĂȘte ? Eh bien, aussi peu le Front National pour les AmĂ©ricains, que le parti Tude clandestin pour les Russes, ne reprĂ©sentaient suffisamment les remous qui alertaient maintenant l’attention du monde, pour s’emparer sans risque de l’Etat iranien. Et les religieux, qu’est-ce que c’était ? Tout sauf le futur Etat. Alors, il ne reste que le ShĂąh et vaincre rapidement cette grandissante rĂ©bellion sans tĂȘtes, avant que ce cauchemar insensĂ© ne se rĂȘve dans d’autres lits.

Devant le dĂ©sarroi du Roi des rois, c’est Ă  son parrain, le PrĂ©sident des Etats-Unis, que les lieutenants du ShĂąh demandent de prendre une dĂ©cision qui se fait attendre depuis que le Vendredi Noir a creusĂ© cette vague dont l’amplitude se manifeste maintenant dans le dĂ©ferlement.

SharifemĂąmi est trop dur, lui disent les reprĂ©sentants de la fraction technocrate-libĂ©rale du parti de la Raison. L’armĂ©e est aussi haĂŻe que le ShĂąh, elle est trop exposĂ©e. Le Vendredi Noir, au lieu d’arrĂȘter la passion des gueux, l’a dĂ©cuplĂ©e, et la provocation quotidienne des armes continue de l’aggraver. Ce qu’ils veulent, nous ne le savons pas vraiment et nous doutons qu’eux-mĂȘmes le savent. Mais, renvoyez SharifemĂąmi, laissez-nous organiser une monarchie constitutionnelle avec des Ă©lections, abroger la censure, installer des syndicats, bref, laissez-nous dĂ©terminer leurs vellĂ©itĂ©s, afin qu’ils ne dĂ©terminent plus les nĂŽtres, laissez-nous demander Ă  ces ignorants devenus dangereux ce qu’ils demandent, et nous Ă©puiserons leurs cris. Car s’ils Ă©coutent quelqu’un, ce sera quelqu’un qui les Ă©coute. Le dĂ©but des Droits DĂ©mocratiques, dont votre propre parti est le champion en AmĂ©rique et le sera dans le monde, ce dont il vous sera reconnu le mĂ©rite, sera la fin de la grĂšve. La fin de la grĂšve sera la fin des Ă©meutes, ou, au pire, la division dans la canaille. Qu’alors l’armĂ©e sorte de l’ombre oĂč elle aura Ă©tĂ© justement mĂ©nagĂ©e, et nettoie la minoritĂ© de trublions les plus acharnĂ©s au nom du gros du peuple, qui, poussĂ© par le besoin et calmĂ© par de raisonnables promesses, aura repris le travail. Le ShĂąh, honorĂ© comme un monument, sera enfin utile. Mais l’économie, la vraie richesse du pays, sera enfin entre les mains de vrais spĂ©cialistes, rationnels et pondĂ©rĂ©s, qui sauront en partager le bĂ©nĂ©fice pour le profit de tous.

La fraction armĂ©e du parti de la Raison lui tint Ă  peu prĂšs ce langage : SharifemĂąmi est trop mou. Il est vrai que l’armĂ©e est haĂŻe ; mais elle l’est parce qu’elle accomplit la basse besogne de ce gouvernement dont elle est lĂąchement dĂ©savouĂ©e : si elle tire, l’armĂ©e est grondĂ©e ; si elle ne tire pas, elle est encore grondĂ©e. C’est la guerre ! L’ennemi est Ă  l’offensive, et, stratĂ©giquement, nous sommes mal disposĂ©s pour le recevoir : une nuĂ©e de nĂ©gociateurs, qui ne veulent pas reconnaĂźtre que la guerre a commencĂ©, parce qu’ils y perdraient leur emploi, nous entrave et favorise les gueux qui attaquent et s’infiltrent partout. Leur moral est gonflĂ© par les dĂ©faites mĂȘmes, le nĂŽtre minĂ©, tant que chaque jour nous serons obligĂ©s de nous laisser harceler, comme une armĂ©e d’occupation loin de ses bases. Le ShĂąh, qu’il vous faut soutenir maintenant, parce que vous aviez d’excellentes raisons de le faire au dĂ©but de votre mandat, en annonçant qu’il ne violait pas les Droits de l’Homme, affirmation qu’il serait aussi honteux que dangereux de devoir rĂ©tracter, n’est faible que parce qu’à la vigueur des assaillants il ne rĂ©pond pas par la vigueur de ses propres moyens, qu’un coupable scrupule empĂȘche de dĂ©ployer de façon Ă  rĂ©soudre rapidement, plus par la peur que par un sang odieusement quotidien, cette rĂ©bellion grossie par la propagande arriviste d’une opposition pourtant impuissante Ă  l’endiguer. Depuis 50 ans les PrĂ©sidents des Etats-Unis n’ont investi en rien de plus qu’en l’armĂ©e, en Iran. Faut-il maintenant retirer ce merveilleux instrument, le laisser gagner par la corrosion jusqu’à une dĂ©sintĂ©gration qui le retournerait contre ses propriĂ©taires ? A quoi d’autre sert-il s’il ne peut maintenir l’ordre qui le justifie, autour de ses propres casernes ? Et puis, derriĂšre les effarantes libertĂ©s que s’est prise la populace se miroite le communisme. Et qu’est ce que le communisme ? Le respect, l’autoritĂ©, sont dĂ©jĂ  si entamĂ©s, que la propriĂ©tĂ© est comme abolie et tout Etat menacĂ©. Et dans le meilleur des cas, l’Iran sera subordonnĂ© Ă  votre rival, l’URSS, qui en est si voisin. La suprĂ©matie des USA, pour laquelle l’armĂ©e iranienne a coĂ»tĂ© si cher, sera perdue, et les Ă©lecteurs amĂ©ricains hasarderont pour la retrouver, tous les changements. Au contraire, laissez l’armĂ©e monter en premiĂšre ligne, et nous reprenons l’offensive dans cette guerre d’extermination de tout ce qui nous fonde.

Mais alors que Carter hĂ©site et refuse d’admettre l’urgence, l’offensive est toujours dans l’autre camp. Le 4 novembre, Ă  TĂ©hĂ©ran, l’armĂ©e tire sur une manifestation partie de l’UniversitĂ©. Les manifestants inaugurent alors une nouvelle tactique : ils forment des groupes de 100 ou 200, inattaquables dans les embouteillages chroniques de la ville, et attaquent des banques et l’HĂŽtel Intercontinental, QG des journalistes Ă©trangers. Le lendemain, fiers d’avoir 72 martyrs, comme Hoseyn Ă  KarbalĂą, 60 000 insurgĂ©s, perfectionnant la tactique de la veille, dĂ©truisent banques, dĂ©bits de boisson et cinĂ©mas, symboles de la dĂ©gĂ©nĂ©rescence anti-islamique, et je serais fort surpris, compte-tenu de l’ambiance, que le pillage ne se soit pas Ă©tendu au-delĂ . Au coucher du soleil, la statue du ShĂąh est dĂ©boulonnĂ©e ; un blindĂ© passe et repasse sans intervenir dans cette fĂȘte. Des postes de police, l’ambassade de Grande-Bretagne, le siĂšge de la SAVAK, le ministĂšre de l’Information sont saccagĂ©s ; partout l’armĂ©e laisse faire.

Ce mĂȘme 5 novembre, SanjĂąbi refuse la direction du gouvernement. Car le lendemain, le Front National ’doute que l’ordre puisse ĂȘtre maintenu’. Ce qui en vĂ©ritĂ© signifie : le Front National sait que l’ordre ne peut pas ĂȘtre maintenu, par le Front National. Evidemment : l’armĂ©e triche ! Uniquement pour ravir le pouvoir aux bons dĂ©mocrates, elle laisse ces barbares Ă©meutiers dĂ©vaster et maĂźtriser le centre de TĂ©hĂ©ran pendant deux jours, les renforçant ainsi dans cette dangereuse cohĂ©sion qui accroĂźt encore leur irrespectueuse dĂ©termination ! Le dĂ©pit des dĂ©mocrates de profession, relayĂ© par les haut-parleurs de l’information internationale, s’oublia jusqu’à reprocher Ă  l’armĂ©e de n’avoir pas commis un nouveau massacre les 4 et 5 novembre ! Pour une fois ils avouĂšrent franchement que le carnage de leurs ambitions leur est plus sensible que le carnage de ceux sur qui ces ambitions sont construites ! Ils appelĂšrent coup d’Etat d’extrĂȘme-droite le fait que l’armĂ©e ne bougea pas !

La fraction armĂ©e du parti de la Raison n’avait fait que la preuve qu’elle Ă©tait devenue indispensable en premiĂšre ligne ; et qu’il fallait donc lui donner la libertĂ© d’y agir. Cette rude ruse qui ruina les plus savantes manoeuvres politiciennes, fut immĂ©diatement rĂ©compensĂ©e. Le 6 novembre, les gĂ©nĂ©raux Azhari, chef d’Etat-Major, nommĂ© Premier ministre, Oveisi, administrateur de la loi martiale, nommĂ© ministre du Travail dans un pays en grĂšve, et QarabĂąqi, nommĂ© ministre de l’IntĂ©rieur dans un pays insurgĂ©, reçoivent le soutien public de Carter. Le nouveau gouvernement monte au front, l’armĂ©e occupe tous les journaux, ferme toutes les Ă©coles. Mais plus il arrive en vue du feu ennemi, plus son ardeur se tempĂšre. Azhari, continuant les demi-mesures de SharifemĂąmi, fait arrĂȘter spectaculairement deux have-been piliers de l’Empire, HoveydĂą et Nasiri, ex-chef de la SAVAK ; et deux would-be piliers de l’Empire, SanjĂąbi et Foruhar : les uns pensent que c’est pour prĂ©server et grandir leur peu de popularitĂ© politique, les autres pour contenter Ă  peu de frais les derniers et dĂ©sespĂ©rĂ©s partisans du ShĂąh. Il est toujours plaisant, et le recul dans le temps souligne ce contraste, de constater quels calculs Ă©troits et puĂ©rils peuvent amuser les plus hauts responsables ennemis Ă  deux doigts de l’abĂźme. Clausewitz, Ă  propos de la campagne de 1806, montre bien ce dĂ©calage entre les vieux officiers prussiens aux tics frĂ©dĂ©riciens et la jeune armĂ©e française qui vient les balayer. Le vieux Khomeyni s’y trompe moins : ’Les jeunes ont refusĂ© le ShĂąh.’

Pour notre parti, oĂč j’espĂšre on m’excusera de m’ĂȘtre quelque peu appesanti sur les misĂšres ennemies, car ce sont elles qui y furent le plus remuĂ©es, les 4, 5 et 6 novembre ont d’abord contenu une pleine journĂ©e d’impunitĂ©, largement utilisĂ©e. Car au moment oĂč des manifestants savent se diviser en petits groupes de combat, il font la preuve de leur unitĂ©, pour mĂȘme qu’une nouvelle tactique puisse ĂȘtre expĂ©rimentĂ©e, et avec succĂšs, il faut un surcroĂźt de confiance, rĂ©ciproque et en soi. Cette journĂ©e rĂ©volutionnaire aura ensuite permis de mesurer le retard de l’ennemi qui rĂ©agit seulement deux mois aprĂšs le Vendredi Noir, en abandonnant enfin les apparences de conciliation, qui Ă©taient devenues une entrave si manifeste Ă  sa nĂ©cessitĂ© quotidienne de rĂ©primer. Maintenant, les jeunes, qui une fois encore ont tout fait, et qu’il est indĂ©cent de dĂ©crier comme Ă©tudiants, car beaucoup cessaient ce jour-lĂ  de l’ĂȘtre, savent qu’ils vont tirer ; et l’armĂ©e sait qu’ils vont descendre dans la rue.

Cet antagonisme simple et clair Ă©tait pourtant loin de s’ĂȘtre frayĂ© un chemin Ă  travers la confusion des consciences : le ShĂąh, par exemple, le jour mĂȘme oĂč il instaure un gouvernement qui renforce rigoureusement la loi martiale, s’en excuse Ă  la tĂ©lĂ©vision en le promettant ’provisoire’, salue une ’rĂ©volution nationale’ qu’il exĂšcre, et est Ă  son tour saluĂ© pour sa ’sincĂ©rité’ par des politiciens libĂ©raux qu’il persĂ©cute ; dans l’autre camp, mĂȘme manque de coordination : le 4 novembre, jour mĂȘme oĂč commence la plus moderne des Ă©meutes, s’arrĂȘte dans les champs de pĂ©trole d’AbĂądĂąn, quoique trĂšs provisoirement, la plus moderne des grĂšves. Enfin, le 3 novembre, Khomeyni avait menacĂ© quiconque collaborerait avec le ShĂąh ; les libĂ©raux squeezĂ©s, qui n’ont jamais imaginĂ© d’avenir sans le ShĂąh, diront que c’est cet interdit qui leur a fait refuser le gouvernement, parce qu’ils ont besoin de se montrer maintenant valets de Khomeyni pour espĂ©rer un strapontin dans l’opposition, depuis que l’armĂ©e le leur refuse au gouvernement ; et hors d’Iran cette mĂȘme valetaille se lamente que l’extrĂ©misme de ce mĂȘme discours de Khomeyni profite Ă  l’armĂ©e, et que l’extrĂ©misme de l’armĂ©e profite Ă  Khomeyni. Comme si l’armĂ©e ou Khomeyni faisaient Ă  ce moment l’histoire, comme si les sauvages extrĂ©mistes de la rue n’étaient que manipulĂ©s entre une junte sanguinaire et un vieillard fou et irresponsable !

Avant janvier 1978, l’ñyatollĂąh Khomeyni Ă©tait inconnu dans l’histoire du monde. En janvier 1979, il Ă©tait devenu l’homme le plus controversĂ© du monde. Cette Ă©blouissante carriĂšre, Ă  78 ans, lui a attirĂ© en mĂȘme temps qu’une admiration qui allait jusqu’à l’idolĂątrie, une jalousie et une haine qui ont atteint de nouveaux sommets dans la calomnie, dont les moyens ont si fort progressĂ© depuis ceux auxquels les falsificateurs l’ont comparĂ©, du Vieux de la Montagne Ă  Hitler. Khomeyni a toujours Ă©tĂ©, et c’est son trait saillant, en cohĂ©rence obstinĂ©e avec sa religion. C’est l’impuissance Ă  en critiquer la religion qui a fait la diffamation du bonhomme. Il a toujours Ă©tĂ© guide, et jamais autocrate, il a toujours donnĂ© des directives gĂ©nĂ©rales et rarement des ordres prĂ©cis, lorsqu’il a un litige Ă  trancher c’est en thĂ©ologien, et souvent en thĂ©ologien longtemps indĂ©cis, qui prend conseil. Il s’est toujours conformĂ© Ă  l’avis gĂ©nĂ©ral, au consensus, et c’est ainsi qu’étant absent ou spectateur dans toutes les journĂ©es rĂ©volutionnaires, il les a approuvĂ©es, tant que la vague qui le portait ne refluait pas, observateur plus mĂ©ticuleux que jaloux de sa popularitĂ©, suiveur plus dĂ©vouĂ© que servile de l’avis de la majoritĂ© d’une population, non pas qui vote, mais qui descend dans la rue, comme celle d’Iran alors. Lorsqu’il a commencĂ© Ă  ĂȘtre entendu, il demandait avec fermetĂ© la chute du ShĂąh, sans quoi il ne pouvait rien dire d’autre, et toutes les rues d’Iran pensaient dĂ©jĂ  cela. Un homme aussi droit et aussi simple, aussi sincĂšre et aussi cohĂ©rent, qui arrive aussi vite et aussi haut, est Ă©videmment dĂ©criĂ© par tous les carriĂ©ristes de moindre rĂ©ussite, qui en se demandant avec aigreur comment il a fait, ne peuvent qu’imaginer qu’il est pire qu’eux. Il paraĂźt incomprĂ©hensible aux domestiques de l’Etat, de l’industrie, de la culture, de la religion, qui en ont tous, d’arriver soudain, sans buts cachĂ©s. Car Ă  tous les Ă©chelons de la hiĂ©rarchie, ceux qui l’admettent sont persuadĂ©s que s’ils n’y sont pas plus haut, c’est parce qu’ils sont encore trop bons.

Mais ce moine, portĂ© puis Ă©tabli au sommet de la plus grosse vague qui ait jamais grossi, n’a vĂ©cu que cette annĂ©e en tant qu’individu, et y a peu fait. Car quoiqu’il le parut, il n’était pas rĂ©volutionnaire, quoiqu’il le devint, il n’était pas chef de parti, et quoiqu’il s’en soit toujours dĂ©fendu, il a fini par passer pour politicien, homme d’Etat. Sa cĂ©lĂ©britĂ©, qui est toute sa monstruositĂ©, l’a privĂ© de son individualitĂ©, l’a aliĂ©nĂ©. L’histoire de notre Ă©poque est faite par des gueux, non plus par leurs reprĂ©sentants, chefs, guides. C’est l’inĂ©galĂ©e puissance des gueux d’Iran le seul secret de l’inĂ©galĂ© succĂšs de Khomeyni. C’est parce que le Vendredi Noir et les 4 et 5 novembre les gueux ont envahi TĂ©hĂ©ran, que ce que Khomeyni dit (et rĂ©pĂšte justement les 6 septembre et 3 novembre) est entendu et non pas l’inverse. S’il est le sommet visible du raz-de-marĂ©e, sa limite, il n’en a jamais Ă©tĂ© le moteur. Ses cassettes, distribuĂ©es dans les mosquĂ©es, sont l’écho de ces Ă©meutes. Mais c’est bien la rue qui produit ces cassettes comme sa rĂ©flexion, comme elle vient de produire le gouvernement militaire comme sa rĂ©action. La vitesse et la pĂ©nĂ©tration des Ă©vĂ©nements rĂ©ussissent dĂšs alors Ă  transformer le dirigeant Khomeyni, un individu social de chair, d’os et de pensĂ©e, en image. Dans cette image hĂątive et dĂ©formĂ©e (cf. : ’L’Image de Khomeiny dans les titres Ă  la Une de LibĂ©ration’ par Nushin Yavari) se lit en nĂ©gatif ce qui la nĂ©cessite : l’image de Khomeyni est le premier esprit abstrait, la chose religieuse mĂȘme, de la rĂ©volution iranienne, le concentrĂ© nĂ©gatif de tous les esprits qui y sont attaquĂ©s, et notamment des marchandises. L’individu disparaĂźt, en notre temps, Ă  l’opposĂ© de ce qu’il est, dans ce qu’il reprĂ©sente. Esprit, ambiance mĂȘme, ne sont pas encore nus tant que des images d’individus les dissimulent. Les perdants du 6 novembre sont aussi ceux qui voient Khomeyni, devenu un complexe et obstruant concept, comme un de ces individus dont ils croient encore qu’ils agissent Ă  leur guise et sont en mesure de maĂźtriser leur histoire.

Le 6, le 7 et le 8, jusqu’au 10 novembre, on se bat dans la plupart des villes d’Iran ; le 12, Deuil national (7e jour) et grĂšve gĂ©nĂ©rale (un comitĂ© nie que l’opposition ait pu lancer un ordre de grĂšve pour le 12, puisque ’de larges secteurs du pays sont dĂ©jĂ  en grĂšve’), 30 morts Ă  Khorramshahr, pillĂ©e, incendiĂ©e. L’armĂ©e traque les grĂ©vistes du pĂ©trole, espĂ©rant sauver la boutique en sauvant la marchandise-vitrine. Mais mĂȘme cette partie-lĂ  est dĂ©jĂ  perdue : ’Qui a donnĂ© le mot d’ordre de grĂšve ? Personne en particulier, tout le monde est d’accord. Il n’y a pas vraiment d’organisation. C’est dommage. Mais Ă  force de tirer sur nous, les militaires vont nous forcer Ă  nous organiser et mĂȘme Ă  nous armer. Nous Ă©coutons Khomeiny et nous lisons les tracts des Moudjaheddines.’ Les 19 et 20, 40 morts Ă  ShirĂąz. Le 25 novembre, Mashhad est insurgĂ©e, et les premiĂšres dĂ©sertions ouvertes commencent dans l’armĂ©e. Le 26, 500 000 manifestants occupent cette mĂȘme ville. Plus les Ă©chauffourĂ©es prouvent que le gouvernement Azhari ne progresse ni n’impressionne davantage que son prĂ©dĂ©cesseur, plus la gravitĂ© de chaque accroc rend toute conciliation impossible pour le ShĂąh et inutile pour ses ennemis, et plus le prĂ©sent semble aspirĂ© par l’avenir. L’ombre du Moharram, mois des martyrs, s’étend comme un linceul sur novembre, creusant ses plis le long des virulentes imprĂ©cations de Khomeyni : ’N’hĂ©sitez pas Ă  verser votre sang pour protĂ©ger l’Islam et renverser la tyrannie’ dira-t-il le 1er dĂ©cembre. Puis : ’le sang triomphera de l’épĂ©e.’

6) Du 1er moharram Ă  l’AshurĂą (du 2 au 11 dĂ©cembre 1978)

A la mort du prophĂšte Mohammad en 632, ce ne fut pas son cousin et mari de sa fille Fatima, ’Ali, qui fut Ă©lu calife, mais Abu Bakr, qui nomma ’Omar, auquel succĂ©da ’Osman. ’Ali, le premier EmĂąm, devint 4e calife en 656. Sous son califat (656-661) se produisit le schisme (shi’a en arabe signifie ’parti’, c’est l’origine du mot shi’isme) des musulmans. Son fils, Hasan, reconnut Mo’ñviya, le premier calife Omeyyade. Mais aprĂšs la mort de Hasan, son frĂšre Hoseyn, devenu EmĂąm, ne reconnut pas Yazid, devenu calife Ă  la mort de son pĂšre Mo’ñviya. A KarbalĂą (dans l’Irak d’aujourd’hui) eut lieu la bataille finale de Hoseyn contre l’armĂ©e de Yazid, le 10 octobre 680, ou 10 moharram 61. L’EmĂąm Hoseyn y fut tuĂ© parmi ses 72 compagnons au terme d’un sacrifice hĂ©roĂŻque, clĂ© de voĂ»te de la lĂ©gende shi’ite.

Le moharram est le premier mois de l’annĂ©e lunaire des shi’ites, qui dure environ dix jours de moins que l’annĂ©e solaire occidentale. Pour les shi’ites, c’est le mois du martyre, en commĂ©moration du martyre de Hoseyn. TĂąsu’ñ (le 9 moharram) et ’AshurĂą surtout (le 10, anniversaire de la bataille de KarbalĂą) en sont les principales fĂȘtes. Si les shi’ites ont longtemps admis dans le martyre une fatalitĂ© et une incitation Ă  la rĂ©signation, des thĂ©oriciens shi’ites modernes, parmi lesquels ’Ali Shari’ati (mort exilĂ© Ă  Londres en 1977) avait en ce moment en Iran le plus incroyable des succĂšs littĂ©raires clandestins, faisaient au contraire du martyre de Hoseyn la condition et le dĂ©but exemplaire de la victoire du shi’isme. Cette tendance optimiste et combative du shi’isme se calquait beaucoup mieux sur la jeune et radicale insurrection, que le dĂ©faitisme fataliste traditionnel.

A partir du 2 dĂ©cembre, qui en 1978 est le 1er moharram, commence un hallucinant engagement, comme ce siĂšcle macabre n’en avait pas encore vu. La mort n’y est plus crainte, plus mĂ©prisĂ©e, mais vĂ©nĂ©rĂ©e. La joie, la colĂšre, la douleur et la fiertĂ©, toutes extrĂȘmes, y sont ralenties en exergue par la solennitĂ©. Tout rassemblement est interdit. Chaque jour, le mois du martyre est honorĂ© par des processions, qui se terminent en Ă©meutes, oĂč l’armĂ©e, acculĂ©e, fait des martyrs. Mais cette routine des jours n’est que la prĂ©paration des nuits. Le soir, on provoque des embouteillages pour violer impunĂ©ment le couvre-feu. Puis, tous les toits et terrasses de TĂ©hĂ©ran se couvrent d’hommes et de femmes dĂ©terminĂ©s, et d’un bout Ă  l’autre de la ville se libĂšrent l’angoisse et la haine par vagues rĂ©pĂ©tĂ©es jusqu’au matin, dans le cri de ’AllĂąh Akbar’, Dieu est grand, ce vieux plĂ©onasme. Dans les rues, la troupe qui patrouille en bas de ses ennemis, a ordre de tirer sur les toits. On imagine la dĂ©moralisation des soldats, derriĂšre des employeurs si dĂ©munis, en face d’ennemis si puissants, si nombreux, si sĂ»rs d’eux, traversant leur propre capitale, sous les haut-parleurs des mosquĂ©es appelant Ă  leur rĂ©sister. Cette armĂ©e qui n’a jamais fait de guerre, et que le ShĂąh a Ă©quipĂ©e comme si de la planĂšte elle devait les faire toutes, doute, et commence Ă  se dĂ©sagrĂ©ger Ă  l’ombre du drapeau rouge (le sang des martyrs) et du drapeau noir (l’EmĂąm Hoseyn) qui flotte sur le BĂązĂąr. Les cinq premiers jours du moharram, le gouvernement reconnaĂźt 12 morts, ce qui prouve qu’il les sĂ©lectionne avec grand soin, parce qu’ils sont parmi les 1 300 tuĂ©s rĂ©els. A NajafĂąbĂąd, notamment, l’armĂ©e tire au canon, on Ă©vacue les cadavres au bulldozer. Or, s’il est admirable que beaucoup veulent bien mourir, il l’est encore plus qu’en mĂȘme temps, tous veulent maintenant gagner. Et il faut ĂȘtre un informateur occidental bien asservi pour supposer que ces enragĂ©s-lĂ  ne veulent que changer de gouvernement ; et mĂȘme le militant shi’isme de la victoire, de Shari’ati Ă  Khomeyni, paraĂźt bien tempĂ©rĂ© dans cette tempĂȘte. Car on s’attaque maintenant au sacro-saint matĂ©riel : Ă  EsfahĂąn, notamment, les hauts fourneaux sont sabotĂ©s, ’il faut au moins 6 mois pour les remettre en Ă©tat’. ’On estime que si les problĂšmes politiques Ă©taient rĂ©glĂ©s demain, il faudrait au moins six mois pour remettre en marche l’économie, qui est en grande partie paralysĂ©e.’

Mais comme ce beau crĂ©puscule qu’est ce moharram dĂ©crit si tristement par l’économiste de service, menaçait et se prĂ©parait depuis l’ultimatum nullement oubliĂ© de Shari’atmadari et le Vendredi Noir, l’AshurĂą menace et se prĂ©pare dĂšs le dĂ©but du moharram. Les gĂ©nĂ©raux, qui n’en mĂšnent pas plus large que leurs soldats, travaillent fiĂ©vreusement Ă  une capitulation qu’ils espĂšrent encore honorable. Le 8, la procession de l’AshurĂą, qui est le 11 dĂ©cembre, est autorisĂ©e. L’armĂ©e quitte la ville au cortĂšge de TĂąleqĂąni pour la citadelle que sont les collines au nord de TĂ©hĂ©ran, oĂč se terrent toutes les complicitĂ©s de la dynastie des Pahlavi : princes du pĂ©trole et de la cour, gardes prĂ©toriennes, conseillers culturels et Ă©trangers, flics, banquiers, diplomates. Le 11 comme le 10, entre 1 et 2 millions de manifestants laissent exploser la joie de cette victoire sans appel. Et l’AshurĂą, par une ironie mĂ©crĂ©ante, est le premier jour du moharram oĂč il n’y a pas de morts Ă  TĂ©hĂ©ran. Les seuls qui s’y battent sont les militants islamiques et gauchistes, Ă©rigeant dĂ©jĂ  en spectacle les nuances qui sĂ©parent leurs mĂ©thodes de rĂ©cupĂ©ration, sur le premier territoire libĂ©rĂ©, dont ils se disputent la confiscation.

Depuis la dĂ©monstration de l’AshurĂą, le clergĂ© shi’ite encadre enfin de maniĂšre convaincante ce mouvement somptueux. La premiĂšre critique que les rĂ©volutionnaires iraniens ont laissĂ© passer est la vieille tarte Ă  la crĂšme lĂ©galiste. Khomeyni et les autres chefs religieux ont toujours dĂ©noncĂ© l’illĂ©galitĂ© du ShĂąh (la lĂ©galitĂ© venant du Coran, ils en sont dĂ©positaires). Ainsi, ils justifient la rĂ©volte, lui imposent de l’extĂ©rieur ce qu’elle ne peut tenir que d’elle-mĂȘme, sa perspective, lui donnent un Droit, lui donnent une Loi. Ainsi, ils dĂ©mentent impunĂ©ment la nĂ©gativitĂ© de cette rĂ©volte, et font au contraire du ShĂąh un rĂ©voltĂ© nĂ©gatif contre l’autoritĂ© lĂ©gale. Ainsi ils promettent l’absolution sans confession Ă  tous les timorĂ©s : la dette morale des crimes commis pendant l’insurrection sera affranchie, tant que la lĂ©galitĂ© sera islamique, ce qui transforme les innombrables mauvaises consciences en clientĂšle. Ainsi ils noient les plus radicaux dans la grande masse des lĂ©galistes. Ainsi ils sauvent aussi la lĂ©galitĂ© elle-mĂȘme. Ce n’est donc pas la fin de l’Etat iranien, mais au contraire sa pĂ©rennitĂ©, que ce moharram si impressionnant garantit ainsi.

Si un hors-la-loi n’est pas toujours rĂ©volutionnaire, un rĂ©volutionnaire est toujours hors-la-loi. Le parti de la subjectivitĂ©, de l’homme total, ne reconnaĂźt pas de ’rĂšgle impĂ©rative imposĂ©e Ă  l’homme de l’extĂ©rieur’, nie toute loi. MĂȘme ses propres principes, rares, mais sur lesquels il est intransigeant, sont discutĂ©s en permanence, parce qu’ils sont sus Ă©phĂ©mĂšres, utiles en leur temps seulement. La spontanĂ©itĂ©, dont il a Ă©tĂ© montrĂ© assez clairement, je l’espĂšre, Ă  quel point elle est motrice de cette histoire, rencontre, dans cette usurpation religieuse des prĂ©supposĂ©s et des fondements de la rĂ©volte, son premier et dur joug. Et lĂ  lui revient la seule loi de l’histoire dont elle n’a encore connu nul dĂ©passement. C’est ce que Brennus Ă©nonçait aux Romains : vae victis.

Dans le parti insurgĂ©, les concepts religieux sont devenus les idiomes de la communication. Qu’il ait fallu rĂ©quisitionner jusqu’à la religion pour contrĂŽler ce parti est certainement la plus grande victoire de ce parti ; mais que ce voile posĂ© sur la communication n’ait pas Ă©tĂ© critiquĂ© dans la communication est aussi sa faiblesse. La religion s’affirme maintenant comme la limite de la rĂ©volution iranienne, et pour la premiĂšre fois depuis les ravages de la guerre de Trente Ans, comme la limite du monde.

7) De l’AshurĂą au 13 janvier 1979

L’AshurĂą de 1978 est le premier grand spectacle organisĂ© avec la gracieuse et figurative participation des ennemis de tout spectacle, la premiĂšre tentative d’empaillement de la spontanĂ©itĂ© iranienne. Elle proclame, en pleine rue, l’unanimitĂ© des Iraniens. Les conservateurs, les frustrĂ©s, les brimĂ©s, les timorĂ©s, les passifs, les rĂ©signĂ©s se sont enfin sentis plus Ă  l’abri dans le cortĂšge rituel que derriĂšre les treillis. Ils sont venus dĂ©vitaliser l’insurrection le premier jour oĂč a Ă©tĂ© garanti que l’insurrection ne serait pas massacrĂ©e. Ceux qui s’extasient ou s’horrifient du gigantisme de cette unanimitĂ©, parce que le troupeau de moutons en entier s’aventure dans la forĂȘt des loups, ne sont eux-mĂȘmes que des moutons. Les moutons iraniens ne sont pas moins dociles que les moutons portant d’autres passeports. L’AshurĂą en est plutĂŽt la preuve que le contre-exemple : on n’y va pas chercher l’ennemi, on y bĂȘle bien fort pour qu’il ne s’approche pas ; et nous voulons notre berger et ses chiens.

MalgrĂ© leurs pertes considĂ©rables, ceux qui ont goĂ»tĂ© Ă  la dĂ©sobĂ©issance de leur propre chef, on s’en doute, seront difficiles Ă  rĂ©signer aux lois des pĂąturages. Et, paradoxalement, le jour de l’AshurĂą, oĂč le monde entier admet officiellement l’unanimitĂ© des Iraniens, elle cesse. Ici commence le haut plateau de la rĂ©volution iranienne, pĂ©riode indĂ©cise et disputĂ©e, qui contrairement Ă  d’autres rĂ©volutions, oĂč tout bascule dans le paroxysme d’un seul quart d’heure, va prendre presque trois ans pour dĂ©cider le sort du siĂšcle. Ici commence le premier dĂ©bat public ouvert Ă  tous et oĂč tout est en jeu, dont il est si difficile de rendre compte, parce que tout n’y est que chuchotĂ©, et ces chuchotements mĂȘmes sont recouverts d’énormes bruits ennemis destinĂ©s Ă  les recouvrir, pour devenir eux-mĂȘmes objets de ces chuchotements sinon si redoutables. DĂ©sormais, tout le monde discute, mĂȘme ceux qui restent moutons. Aucun Etat n’aura jamais eu Ă  abriter moins d’unanimitĂ© entre ses citoyens que l’Iran des mois et annĂ©es Ă  venir.

ChargĂ©s d’éviter la radicalisation du cheptel, de fournir les sujets de discorde et de policer leurs solutions, les chefs religieux proclament l’unanimitĂ©, grĂące Ă  Dieu et avec Dieu. Ainsi, la premiĂšre grande fĂȘte religieuse, et la seule Ă  avoir Ă©tĂ© une fĂȘte, est le dĂ©but de l’hypocrisie. Car ce n’est pas Dieu qui a fait l’unanimitĂ©, mĂȘme pendant cette ’AshurĂą. C’est, nĂ©gativement, le ShĂąh. Cette unanimitĂ© est la fin du ShĂąh, et la fin du ShĂąh est la fin de cette unanimitĂ©. Et comme il n’y a ni Dieu ni unanimitĂ©, les nouveaux chiens bergers sont dĂ©jĂ , avant leur premiĂšre pĂątĂ©e, contraints de tendre l’oreille aux chuchotements pour suivre ce qu’ils sont censĂ©s diriger, comprendre ce qu’ils sont censĂ©s expliquer, savoir ce qu’ils sont censĂ©s dĂ©tenir.

Or le ShĂąh n’est pas encore dĂ©chu. Et, peut-ĂȘtre gagnĂ© par les transes qu’il a cristallisĂ©es contre lui, il semble enfin aussi vivre des Ă©motions extrĂȘmes. Un jour, il croit tout perdu ; et le lendemain de l’AshurĂą, parce qu’il a survĂ©cu Ă  cette terrible fĂȘte, et parce que ce jour-lĂ  il n’a Ă©tĂ© nulle part nĂ©cessaire de provoquer ou d’attaquer son armĂ©e pour la battre, il croit soudain tout gagnĂ©. Les jours qui suivent, il organise des manifestations Ă  son soutien : leur maigreur et leur hargne, malgrĂ© l’appui de l’armĂ©e et de la police, en contraste immĂ©diat avec le flot impressionnant et en liesse des 10 et 11 dĂ©cembre, le mettent Ă  nu comme chef mĂ©galomane d’une famĂ©lique minoritĂ© vindicative.

MĂȘme le gouvernement des Etats-Unis le reconnaĂźt maintenant : le ShĂąh est foutu. Un rapporteur spĂ©cial, Bell, sonne l’ignoble et honteux revirement dans la confusion la plus dĂ©magogique. Le 12 dĂ©cembre, il informe Carter que son Maximilien d’Autriche n’est plus tenable Ă  Mexico. Le PrĂ©sident des Etats-Unis feint d’ĂȘtre surpris. On apprend que la CIA, son propre service de renseignements, lui a dissimulĂ© la gravitĂ© de la situation, lors de rapports prĂ©cĂ©dents. On n’apprend pas pourquoi. Alors que les responsables russes Ă©touffent leurs fautes dans des couches superposĂ©es de lourdeurs bureaucratiques, leurs homologues amĂ©ricains font ce genre de mises en scĂšne de boulevard, pas davantage digestes. Le moindre pauvre qui a lu son quotidien falsifiĂ© depuis le dĂ©but du Moharram, sait donc au moins une semaine avant Carter, que ce protecteur du ShĂąh devra donc dĂ©sormais trouver un autre protĂ©gĂ©. Et c’est vers un scandale de CIA qu’on essaye de manipuler l’attention publique, spĂ©culant impudemment sur son ignorance, sa docilitĂ©. On prĂ©fĂšre donner le spectacle aussi laborieux qu’onĂ©reux d’un PrĂ©sident des Etats-Unis dupĂ©, plutĂŽt que d’avouer la vĂ©ritĂ© : l’exĂ©cutif s’est trompĂ© dans ses choix, et pour dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts dont il a la charge, trahit son alliĂ© pour en courtiser plus librement l’adversaire.

Mais revenons Ă  nos moutons. Comme partout oĂč l’Etat et la marchandise ont hiĂ©rarchisĂ© et spĂ©cialisĂ© les villes, la province imite la capitale. Les Ă©vĂ©nements de province sont Ă  ceux de la capitale comme la profondeur de champ Ă  l’action, comme les choeurs au soliste, comme l’italique au mot : ils encadrent, ils reflĂštent, ils soulignent. Ainsi le dĂ©filĂ© de l’AshurĂą de TĂ©hĂ©ran prĂ©cĂšde ceux de Tabriz, EsfahĂąn, Mashhad. Leur simultanĂ©itĂ© est une illusion chronologique. En rĂ©alitĂ©, pour un observateur Ă©quidistant de toutes ces villes, placĂ© au centre du monde et dans la perspective de l’histoire, l’AshurĂą de TĂ©hĂ©ran a 24 heures d’avance. L’usage du temps historique ne se construit pas au moyen des divisions objectives de la mesure du temps, mais au moyen des retards subjectifs de l’information. Le premier Ă©vĂ©nement d’une Ă©poque, d’un mouvement, est celui qui en est pratiquement connu le premier et non celui qui devrait thĂ©oriquement l’ĂȘtre. Il est bien rĂ©vĂ©lateur de leur parti-pris, que les ’historiens’ n’ont jamais reconnu ce principe de la relativitĂ© de l’information, bien que mĂȘme dans toute guerre, ceux qui la font, agissent selon les retards de l’information, et non pas selon la succession chronologique objective des faits.

Aussi l’AshurĂą, qui manifeste avec Ă©clat la prĂ©Ă©minence de TĂ©hĂ©ran, est-il un jour sans morts, tant pis pour les 30 cadavres d’EsfahĂąn ; tant pis pour la lointaine ville sainte de Mashhad qui dans une ambiance passionnelle digne de celle qui anime TĂ©hĂ©ran, dĂ©roule son propre soulĂšvement, parallĂšle Ă  celui de la capitale, la diffĂ©rence Ă©tant proportionnelle au feutrage de la communication entre les deux villes. Qui dĂ©sormais s’intĂ©resse aux Ă©tapes qui font devenir Mashhad selon son nom, ’lieu de martyre’ ? OĂč les SAVAKis viennent violer des jeunes gens sous les fenĂȘtres de l’ñyatollĂąh ShirĂązi ! OĂč, comme Ă  Addis Abbeba, il n’y a pas un an, l’armĂ©e vend les cadavres aux familles ! OĂč, Ă  l’assaut que l’armĂ©e donne Ă  l’hĂŽpital, ce ne sont pas les insurgĂ©s qui deviennent des blessĂ©s, mais les blessĂ©s qui deviennent des insurgĂ©s ! OĂč ’les mĂ©decins, debout, poing levĂ©, scandent : Marg Bar ShĂąh (Mort au ShĂąh)’ ! OĂč la prison se mutine ! OĂč les cortĂšges funĂ©raires se terminent par des massacres et les cortĂšges funĂ©raires de cortĂšges funĂ©raires commencent par des lynchages de dĂ©lateurs ! Et oĂč enfin, signe encore plus sĂ»r de la distance de l’information de la capitale Ă  la province, parce que lĂ  il ne s’agit justement pas de l’information ennemie, le 29 dĂ©cembre, une manifestation de joie collective dĂ©ferle Ă  travers toute la ville Ă  la vitesse de la rumeur trompeuse selon laquelle le ShĂąh aurait quittĂ© l’Iran.

Mais dans le temps cette fausse rumeur n’est pas loin d’ĂȘtre vraie, et la rĂ©alitĂ© de son contenu, bien davantage qu’une prĂ©monition, n’est dĂ©jĂ  qu’une question de jours. Car si les dĂ©bats divisent et subdivisent les partenaires de l’AshurĂą Ă  la vitesse des torrents aprĂšs l’orage, le Moharram continue avec ses nuits sur les toits et ses combats quotidiens, oĂč les plus tiĂšdes continuent de soutenir fermement les plus enragĂ©s. Que le ShĂąh meure ou fuie ! Et le lendemain de la joie déçue de Mashhad, le dĂ©pit y fait plus de 100 morts. Les 14 et 15 dĂ©cembre, il y a 50 morts Ă  ShirĂąz et Qom ; le 25, 12 Ă  SanandĂąj et SĂąqqez au KordestĂąn ; le 29, 53 Ă  Qazvin ; Ă  TĂ©hĂ©ran, fin dĂ©cembre, on ne compte plus les morts, mais les jours successifs oĂč il y en a. Le 29 dĂ©cembre, la ’population’ attaque la prison de HamadĂąn. Ces moments heureux sont pĂ©nibles pour nos ennemis, parce que leur gĂȘne et leur indignation les dĂ©masquent sans exception, lorsque des ’populations’ amnistient tous les hors-la-loi. En effet, les prisonniers ’politiques’ sont souvent des petits chefs, des valets, hostiles aux ’droits communs’ qui sont des gueux, souvent ennemis de la valetaille (comme si vol, viol, meurtre, etc. n’étaient pas des dĂ©lits d’opinion au mĂȘme titre que libĂ©ralisme, islamisme, stalinisme etc.). Pendant une autre mutinerie Ă  Mashhad, les ’droits communs’ durent forcer les ’politiques’ Ă  sortir ensemble pour pouvoir sortir aussi, rĂ©sumant parfaitement dans cette libĂ©ration tumultueuse, la dĂ©sunion sincĂšre et l’union forcĂ©e des mutineries sociales de cette pĂ©riode. Toujours au chapitre des mutineries, Ă  Tabriz, les soldats ont tirĂ© sur l’un des leurs qui avait tirĂ© sur la foule, puis on grossi la manifestation qu’ils avaient ordre d’arrĂȘter ; Ă  la caserne La’visĂąn, Ă  TĂ©hĂ©ran, ’2 soldats ont vidĂ© leurs chargeurs sur les officiers “immortels” (24 morts)’. le 31 dĂ©cembre, battu par ses ennemis, lĂąchĂ© par ses alliĂ©s, critiquĂ© par ses amis, le chef de cette armĂ©e qui se dissout, le gĂ©nĂ©ral Azhari, dĂ©missionne de son poste de chef d’un gouvernement, qui ainsi se dissout aussi.

Le 29, ShĂąpur BakhtiyĂąr avait acceptĂ© de former un gouvernement, Ă  condition que le ShĂąh s’en aille. Terreur dans l’aile sanjabiste du Front National dont BakhtiyĂąr est issu, et qui donc dĂ©savoue ce dernier avec d’autant plus de fureur qu’il risque d’y ĂȘtre assimilĂ©. Le nouveau Premier ministre, carriĂ©riste impĂ©nitent qui n’a pas su rĂ©sister Ă  l’ultime promotion, et qui est sincĂšrement Ă©mu par les grĂšves et la canaille, est le dernier, avec la presse occidentale et Carter, Ă  croire que tout va s’arranger si le ShĂąh fuit. En attendant, c’est le gĂ©nĂ©ral Oveisi, plus avisĂ©, qui s’enfuit aux USA avec le butin d’une autre carriĂšre. Et pendant que BakhtiyĂąr cherche ses futurs ministres parmi les rats trop lents pour quitter le navire, les foudres trĂšs sĂšches de Khomeyni et leur Ă©cho trĂšs apeurĂ© du Front National s’entrecroisent sur sa tĂȘte-paratonnerre. Le Front National, dont le radicalisme soudain est l’expression de sa servilitĂ© de toujours, appelle Ă  une manifestation anti-BakhtiyĂąr pour le 7 janvier. La manifestation religieuse aura lieu le 8. Saluons au passage les rĂšglements de compte de Dezful (10 morts), KermĂąnshĂąh (100 morts) et Qazvin (40 morts le 1er janvier, oĂč les chars ont Ă©crasĂ© 30 voitures).

BakhtiyĂąr, social-dĂ©mocrate dans toute l’horreur du terme, qui a connu la rare mĂ©saventure d’avoir Ă©tĂ© excommuniĂ© une semaine avant d’avoir Ă©tĂ© intronisĂ©, le 5 janvier, fait rouvrir les journaux et tirer avec des balles en plastique. Ainsi, la manifestation du 7, sans morts, dĂ©voile plutĂŽt la complicitĂ© du ministre que la radicalitĂ© de son ancien parti, et se termine dans le soulagement prĂ©maturĂ© de ces fines fleurs de tactique de cabinet. Car le 8 janvier prouvera au Front National que d’avoir manifestĂ© avant les religieux lui a plutĂŽt attirĂ© des suspicions que des parts de la rĂ©volte, qu’il croyait livrĂ©e Ă  la criĂ©e, comme dans une OPA ; et Ă  BakhtiyĂąr, qu’il n’a jamais dĂ©pendu de lui d’étrenner son poste diffĂ©rem-ment que ses prĂ©dĂ©cesseurs SharifemĂąmi et Azhari : par le sang d’une

manifestation qui le condamne irrĂ©mĂ©diablement. Car le 7 n’a Ă©tĂ© que l’insignifiant prĂ©ambule du 8, oĂč rĂ©apparaĂźt, mais rodĂ©e, la tactique de harcĂšlements par petits groupes mobiles, et oĂč il y a au moins 10 morts.

Nous sommes loin du Vendredi Noir oĂč les victimes, immobiles, tombaient en rangs serrĂ©s. Les manifestants sont maintenant dĂ©cidĂ©s, expĂ©rimentĂ©s et lucides. Ils attaquent des objectifs prĂ©cis, ambassades, commissariats, siĂšges de la SAVAK, administrations, banques, hĂŽtels. Leurs petits groupes saccagent et se retirent, insaisissables pour une armĂ©e rongĂ©e par les dĂ©sertions, incapable de s’adapter au terrain, Ă  son tour immobile, bientĂŽt cible facile comme dans un Vendredi Noir Ă  l’envers. Avouer 10 morts, c’est dire l’acharnement de ce 8 janvier, premier anniversaire du premier soulĂšvement de Qom, oĂč on tire avec des armes dĂ©sormais en plastique, non plus contre un troupeau bĂ©at qui se rue Ă  la mort, mais contre des bandes oĂč la passion s’est organisĂ©e, oĂč la gloire de mourir est devenue gloire de vaincre, plaisir de devenir les maĂźtres du pavĂ©, intelligence pratique.

Le 13 janvier, ’… tard dans la nuit, un phĂ©nomĂšne d’auto-suggestion collective a fait voir Ă  des centaines de milliers d’Iraniens montĂ©s sur les toits de leurs immeubles, les traits de Khomeiny se dessiner… sur la face de la lune’ rapporte ’Le Monde’. Ce phĂ©nomĂšne mĂ©rite qu’on s’y attarde pour plusieurs raisons. La premiĂšre est qu’il est l’éclairage le plus cru sur l’incurie des services d’information dominants dont la puĂ©rile rĂšgle positiviste matĂ©rialiste ’je ne crois que ce que je vois’ s’inverse sans s’avouer pour l’occasion en ’je ne vois que ce que je crois’. Aucun envoyĂ© spĂ©cial prĂ©sent du ’Monde’, du ’Figaro’ et de ’LibĂ©ration’ n’a osĂ© dĂ©mentir franchement ce que des centaines de milliers d’Iraniens ont formellement vu ; aucun non plus n’a osĂ© franchement reconnaĂźtre qu’il l’avait lui-mĂȘme vu. Ces journalistes, fermement mĂ©prisants pour tout ce qui n’est pas matĂ©riellement prouvĂ©, et qui passent leurs journĂ©es Ă  spĂ©culer sur des mouvements bakhtiyaro-ministĂ©riels, dont leurs feuilles de choux sont tartinĂ©es pendant d’illisibles pages entiĂšres, accordent au mieux deux lignes Ă  un tel phĂ©nomĂšne. D’abord, comme les journĂ©es se passent Ă  assiĂ©ger le notable, la nuit, c’est le couvre-feu, lorsque les Iraniens se rĂ©veillent, ils dorment ; ensuite, de toutes façons, un tel phĂ©nomĂšne n’a pas de sens. Comprenez-moi bien, ce sont des centaines de milliers d’Iraniens obscurantistes et dĂ©chaĂźnĂ©s qui sont fous, qui se trompent, et non pas ces trois serpilliĂšres dĂ©lĂ©guĂ©es Ă  TĂ©hĂ©ran pour y faire reluire ce qui s’y passe avec les vernis idĂ©ologiques de leur soumission quotidienne et Ă©ternelle. Ce serait ridicule de parler de ce genre de phĂ©nomĂšne sans pouvoir le prouver ! Car la raillerie du bar de l’HĂŽtel Intercontinental est une des meilleures censures du monde.

Le camp trĂšs restreint de ceux qui veulent bien parler de visions est divisĂ© en deux ; ceux qui les admettent, qui parlent de Vierges Marie, mais qui n’admettent pas qu’une vision ne soit pas chrĂ©tienne ; ceux qui s’en amusent ou s’en dĂ©lectent, qui parlent d’OVNIs, mais qui n’admettent pas qu’une vision ne soit pas crĂ©tine (quoique pour les OVNIs, parce que, matĂ©riellement, on estime avoir une hypothĂšse invĂ©rifiĂ©e, un courant se prenant au sĂ©rieux s’est dĂ©veloppĂ©). La presse contrainte de parler de la nuit du 13 janvier a donc Ă©tĂ© encore moins nombreuse que celle qui s’est permise d’occulter.

Deux siĂšcles de matĂ©rialisme font qu’on appelle idĂ©alisme tout ce qui ne commence pas par un entier positif ; et idĂ©alisme, cette maladie infantile, est une injure qui signifie dĂ©iste, mystique, marchant sur la tĂȘte. Tout phĂ©nomĂšne visible doit ĂȘtre prouvĂ© physiquement, sinon il n’existe pas, assure sans rĂ©plique Mr. Foutriquet, qui depuis son enfance croit en l’économie, la matiĂšre et le bonheur, toutes choses qu’il a forcĂ©ment vues et sans aucun doute prouvĂ©es physiquement, ainsi que les mille lieux communs abstraits d’une propagande concrĂšte qu’il Ăąnonne, convaincu en plus qu’il a tout inventĂ©. TrĂšs parent de ce Mr. Foutriquet, on retrouve notre journaliste du ’Monde’ : il se dĂ©barrasse en ’phĂ©nomĂšne d’auto-suggestion collective’ de ce qu’il craint de devoir commenter, expliquer. Qu’est ce qu’un ’phĂ©nomĂšne d’auto-suggestion collective’ ? Rien. Rien Ă©gale : rien de physique. Ah bon, une lubie. N’en parlons plus alors. C’est juste dans plusieurs centaines de milliers de tĂȘtes qui marchent justement sur la tĂȘte. Les pauvres Iraniens, pense Mr. Foutriquet en lisant son ’Monde’, ils ont encore du chemin Ă  parcourir avant d’arriver au mĂȘme point que nous !

Voyons le ’Figaro’ : ’Dans la nuit de samedi Ă  dimanche c’était la pleine lune. Des milliers et des milliers de gens ont cru reconnaĂźtre dans l’astre un peu recouvert le visage de Khomeiny. “Il arrive, il arrive c’est un signe de Dieu” criait-on partout. La foule a passĂ© la nuit Ă  regarder la lune et Ă  remercier le ciel. C’est l’Orient !’ Quand mĂȘme ! Quels grands enfants ces Iraniens ! Il y avait des nuages ! Et ils sont tellement cons, ces milliers et milliers d’Iraniens, qu’ils n’ont pas fait le rapprochement, entre ces nuages et le visage de Khomeyni dans la lune, comme Thierry Desjardins qui est allĂ© se recoucher en secouant la tĂȘte ! Non mais, quelle bĂȘtise ! Cher Desjardins, si jamais j’ai l’occasion de te rencontrer au dĂ©tour de quelque ruelle dĂ©serte de TĂ©hĂ©ran, que tous deux nous affectionnons la nuit tombĂ©e, je t’apprendrai l’Orient : il y a des choses qui t’ont Ă©chappĂ©.

Passons Ă  ’LibĂ©ration’ : ’“Regardez bien la lune, vous verrez on aperçoit distinctement l’image de l’ayatollah Khomeiny… C’est un signe trĂšs bon, ça veut dire qu’il arrive et que tout va s’arranger”. Parce que la pleine lune Ă©clairait samedi soir la capitale iranienne, le standard d’un des hĂŽtels du centre de la ville, oĂč descendent traditionnellement les journalistes Ă©trangers a failli sauter : des dizaines d’Iraniens ont en effet cherchĂ© Ă  joindre les correspondants Ă©trangers pour les adjurer de contempler le ciel… “Ces histoires sont un coup de la SAVAK ou de la CIA qui ont projetĂ© sur la lune l’image de Khomeiny pour prouver que les Iraniens sont superstitieux” protestait tĂ©lĂ©phoniquement une femme le dimanche matin auprĂšs du bureau de l’AFP de TĂ©hĂ©ran.’ Glissons vite sur l’étrange cause Ă  effet de la pleine lune au blocage du standard : admettons Ă  la dĂ©charge de son auteur que c’est un effet de style manquĂ© et non pas une tentative insidieuse de faire supposer qu’il n’y avait rien…, sauf, vous savez, quand c’est la pleine lune, les gens disent et voient n’importe quoi, ils sont un peu hors d’eux, phĂ©nomĂšne prouvĂ©, et viennent, pour un rien, importuner les Ă©minents correspondants Ă©trangers. La citation Ă  l’AFP, a bien l’odeur caractĂ©ristique du journal qui la porte : ce mĂ©lange de putasserie extrĂȘme et de dĂ©sinvolture hĂątive que la partie moderniste de son public va jusqu’à applaudir, parce qu’elle s’y reconnaĂźt. C’est une femme qui proteste, parce que ce journal est alors fĂ©ministe, par tĂ©lĂ©phone, parce que c’est invĂ©rifiable. Si l’intĂšgre ’LibĂ©ration’ avait eu une opinion propre, il nous l’aurait apprise crĂ»ment, sans avoir besoin de la mettre dans la bouche d’une fantĂŽme. Mais mĂȘme cette femme ne nie pas le fait (et c’est pourquoi le journaliste, qui ne peut pas le reconnaĂźtre, lui, met en scĂšne cette femme) puisqu’elle croit en un trucage. La dĂ©nonciation de ce trucage doit nous convaincre qu’il existe en Iran des rĂ©volutionnaires raisonnables, comme cette femme, comme les lecteurs de ’LibĂ©ration’, matĂ©rialistes, logiques et pas superstitieux. Malheureusement, le trucage dĂ©noncĂ© est tellement improbable, qu’il est lui-mĂȘme un comble de superstition : la SAVAK et la CIA auraient projetĂ© sur la lune l’image de Khomeyni pour prouver la superstition des Iraniens. A qui ? Aux lecteurs de ’LibĂ©ration’ ? Alors que l’écrasante majoritĂ© de la presse occidentale soutient l’opposition contre le ShĂąh, et met en sourdine la publicitĂ© du fanatisme religieux tant que le Front National soutient les religieux et que le ShĂąh n’est pas tombĂ© ! De plus, comment SAVAK et CIA auraient rĂ©ussi l’exploit technique, secret, de projeter l’image de Khomeyni sur la lune ? Et pourquoi la CIA, ni personne d’autre, ne s’est jamais servi depuis d’une ’technique’ et d’un ’support’ publicitaires aussi spectaculaires (BontĂ© d’ñme ? Mort du savant fou ?) ? Et en admettant l’absurde, Ă  savoir que ces services secrets ont rĂ©ellement eu les moyens d’une pareille projection, ce n’est Ă©videmment pas Khomeyni qu’ils auraient montrĂ©, mais le ShĂąh ! Ce n’est pas hors d’Iran qu’ils ont alors les ennemis qu’il s’agit d’impressionner ! Il est Ă©vident qu’il vaut mieux se servir de la superstition que de la dĂ©noncer quand on cherche Ă  rĂ©cupĂ©rer des pauvres. Car il est Ă©vident que les pauvres sont superstitieux ; mais ceux d’Iran moins alors que ceux de France, qui croient sans ciller aux plus paranoĂŻaques constructions et qui prĂ©fĂšrent s’expliquer un phĂ©nomĂšne incomprĂ©hensible par la toute-puissance occulte de la CIA, ricanant de l’illusion sĂ©culaire, universelle et beaucoup plus simple qu’est Dieu.

C’est de Khomeyni et non de Dieu que les gueux d’Iran ont vu l’image sur la lune. DĂ©but janvier, les gueux d’Iran ont la pensĂ©e disciplinĂ©e dans les combats de rue et dĂ©bridĂ©e dans les combats d’idĂ©es : leurs succĂšs sur le terrain leur ont ouvert des perspectives dans l’histoire, que le petit peuple journaleux, colmateur coincĂ©, le dos Ă  la brĂšche, ne veut ni ne peut voir. Le moment, trop peu frĂ©quemment observĂ©, d’un mouvement qui dĂ©couvre avec ravissement sa force inespĂ©rĂ©e, est arrivĂ© : ’Ils en sont lĂ  : ils commencent eux-mĂȘmes Ă  compter vos armĂ©es pour rien, et le malheur est que leur force consiste dans leur imagination ; et l’on peut dire avec vĂ©ritĂ© qu’à la diffĂ©rence de toutes les autres sortes de puissance, ils peuvent, quand ils sont arrivĂ©s Ă  un certain point, tout ce qu’ils croient pouvoir.’ Les gueux d’Iran veulent tout. Il ne leur reste plus qu’à tout faire, puisque tout c’est tout faire.

Tout faire, c’est rendre Ă  Dieu son royaume ; c’est forcer le retour du douziĂšme EmĂąm, l’EmĂąm du temps, disparu en 874, et que les shi’ites attendent depuis. On voit ce qu’il y a de sĂ©ditieux dans cette formidable sincĂ©ritĂ© qui consiste Ă  vouloir rĂ©aliser la religion. Car, rend-on son royaume Ă  Dieu, qui serait moins capable qu’une horde de gueux furieux, de l’arracher Ă  la marchandise et aux diffĂ©rentes idĂ©ologies qu’entraĂźne son culte ? Siffle-t-on l’EmĂąm du Temps comme un chien Ă©garĂ© ? Ce dĂ©sir de mettre fin au temps, ce dĂ©sir d’achever le sacrĂ© en le faisant soi‑mĂȘme, hasarde et menace bien trop l’Islam shi’ite pour que l’image lunaire du 13 janvier, qui en dĂ©coule, ait pu ĂȘtre une conspiration khomeyniste, comme il a pu ĂȘtre dit bien plus tard par ceux qui, dans l’amalgame du temps si courant au nĂŽtre, avaient oubliĂ©, qu’alors, non seulement Khomeyni ne disposait encore d’aucune SAVAK ou CIA, mais les avait contre lui.

L’AshurĂą avait fissurĂ© qualitativement l’unitĂ© des Iraniens. Mais la lutte contre le ShĂąh rallie encore chaque jour quantitĂ© de partisans de derniĂšre heure jusque parmi les collabos qui craignent la tonsure. L’enthousiasme est ce qui Ă©tend la dĂ©termination, Ă  l’infini semble-t-il. Jamais autant de gueux, ensemble, n’ont eu le mĂȘme objectif pratique, la mĂȘme licence et la mĂȘme ferveur, jamais passion aussi concentrĂ©e, aussi redoutable, ne s’est montrĂ©e aussi collective. L’image de Khomeyni projetĂ©e sur la lune, le 13 janvier 1979, est l’expression de la subjectivitĂ© collective des gueux d’Iran rĂ©voltĂ©s.

Ils veulent le retour de Khomeyni : ils le font. Ils ont fait Khomeyni : ils ont fait Khomeyni image. Khomeyni est l’image de leur unitĂ©, son retour en est la preuve, comme le ShĂąh est la raison de leur unitĂ©, et son dĂ©part la preuve. Khomeyni est aussi bien l’image concentrĂ©e du dĂ©part du ShĂąh que du retour de l’EmĂąm du Temps. L’image de Khomeyni sur la lune, crĂ©Ă©e immĂ©diatement par quelques centaines de milliers de subjectifs gueux d’Iran, est-elle plus extraordinaire que l’image d’Armstrong sur la lune, mĂ©diatisĂ©e par la tĂ©lĂ©vision et vue passivement par quelques milliards de gueux objectifs du monde ?

Dans la mĂ©diatisation gĂźt une explication physique qui dans l’immĂ©diatetĂ© nous Ă©chappe. Je proteste, en tant que gueux, de connaĂźtre davantage le phĂ©nomĂšne physique qui a fait marcher Armstrong visiblement sur la lune, que celui qui a permis aux traits de Khomeyni de s’y dessiner, tout aussi visiblement. Et ce n’est pas parce que d’aucuns connaissent l’explication physique de l’un de ces phĂ©nomĂšnes que l’autre n’existe pas. Quelle est l’explication physique de la physique devrions-nous demander Ă  tous ces athĂ©es orthodoxes, qui ne se posent que les questions qui les arrangent. La chicane physique se dissout dans ce qui la fonde, comme la science du mĂȘme nom, qui depuis deux siĂšcles qu’elle est devenue jugement dernier, ne cherche qu’à justifier ses propres prĂ©supposĂ©s.

Il n’existe aucune science des passions. Il faut dire qu’elles sont si unilatĂ©ralement et durement rĂ©primĂ©es, dĂ©formĂ©es, aplaties et parfois vendues sur les Ă©crans de la crĂ©dulitĂ© publique, mais alors sous une forme Ă©dulcorĂ©e et engraissĂ©e, comme des boeufs dans un concours agricole, qu’il n’en reste, chez la plupart des individus, que le rĂȘve. Ce dont sont capables, ensemble, des gens passionnĂ©s, nulle trace depuis la fin de la poĂ©sie, Ă  l’aube de la seconde offensive ouvriĂšre, juste avant le dĂ©but de la prĂ©sente histoire. La fin de la poĂ©sie coĂŻncide avec la fin de la passion, et leur rĂ©surgence est nĂ©cessairement commune et collective, au travers du sas incroyablement Ă©tanche de l’objectivitĂ©. Donc, nulle indication, hormis dans les travaux les plus vilipendĂ©s de Wilhelm Reich, de ce dont seraient capables des gens aussi nombreux, aussi concentrĂ©s et aussi chargĂ©s que les gueux d’Iran d’alors, dans une situation aussi exceptionnelle. Les gueux d’Iran, le 13 janvier 1979, forment la plus belle image de notre histoire. C’est aussi la plus redoutable hypothĂšse sur la grandeur des hommes.

8) Du 8 au 13 janvier 1979

Le 12 janvier, Cyrus Vance, secrĂ©taire d’Etat des Etats-Unis, avait fait l’annonce officielle du dĂ©part du ShĂąh. C’est encore une faute : au lieu d’ĂȘtre applaudi pour la bonne nouvelle, le gouvernement amĂ©ricain est blĂąmĂ© pour son ingĂ©rence ; au lieu de prouver aux gueux d’Iran qu’il ne l’approuve plus, le gouvernement amĂ©ricain se substitue dĂ©sormais au ShĂąh, usurpe son trĂŽne et le fonde ; au lieu de rassurer les gueux en s’effaçant dans une neutralitĂ© silencieuse, le gouvernement amĂ©ricain les inquiĂšte en semblant rĂ©voquer spectaculairement celui qui ne peut donc rĂ©trospectivement ĂȘtre considĂ©rĂ© comme davantage qu’un chargĂ© d’affaires amĂ©ricain ; et ce chargĂ© d’affaires, dĂ©prĂ©ciĂ© ou mĂ©nagĂ© au point de ne pouvoir annoncer lui-mĂȘme sa rĂ©signation Ă  ceux qui l’ont forcĂ©e, fait paraĂźtre cette rĂ©vocation comme une simple suspension ; au lieu, donc, de paraĂźtre enfin opposĂ© au ShĂąh, le gouvernement amĂ©ricain en paraĂźt le comble ; et en voulant se dĂ©clarer serviteur des gueux d’Iran, le gouvernement amĂ©ricain se dĂ©voile maĂźtre haĂŻssable de leur maĂźtre haĂŻ. Une pareille faute ne s’explique que par l’habitude de cette administration de privilĂ©gier, en toute dĂ©cision publique, l’effet produit sur les citoyens amĂ©ricains, qu’une telle autoritĂ© de leur ministre flatte, sur l’effet produit sur les gueux d’ailleurs, qu’une telle autoritĂ© vexe : les premiers sont passifs, mĂȘme quand ils votent tous les quatre ans ; les seconds sont en train de faire l’histoire de leurs temps en Iran, et consĂ©quemment, bien plus que les premiers, des PrĂ©sidents des Etats-Unis, comme on le verra. Le 16 janvier, aprĂšs avoir nommĂ© un Conseil de RĂ©gence, le ShĂąh s’envole vers l’Egypte, dĂ©but d’un exil dĂ©finitif et migrateur, oĂč ses immenses rapines seront le seul contrepoids aux embarras que suscitent Ă  leurs hĂŽtes tous les disgraciĂ©s.

La scĂšne trop brĂšve qui suit, je voudrais la voir dans le monde entier. Dans ce crĂ©puscule, dont la nuit du 13 janvier est le prologue, entre le dĂ©part du ShĂąh et l’arrivĂ©e de Khomeyni, c’est la licence de pensĂ©e la plus complĂšte, richesse sans partage des guerres civiles, privilĂšge exclusif des victoires rebelles encore ni rĂ©primĂ©es ni rĂ©cupĂ©rĂ©es.

L’orchestre est plein Ă  craquer, c’est le monde. Grands Etats, marchands, policiers, d’une loge Ă  l’autre s’interrogent du regard et n’osent venir sur cette scĂšne oĂč la lumiĂšre est si bizarrement, si savamment rĂ©partie. Le public est stupĂ©fait et scandalisĂ©, mais paralysĂ©, incapable d’intervenir contre ce spectacle trop vivant pour ĂȘtre bien en main, qui l’insulte.

Le dĂ©cor c’est TĂ©hĂ©ran, et le dĂ©cor du dĂ©cor c’est tour Ă  tour AhvĂąz, Dezful (6 morts le 18), SanandĂąj et toujours Mashhad, EsfahĂąn, ShirĂąz, Tabriz et Qom. TĂ©hĂ©ran est une Agora. Ce qui y est horrible, on le sent bien Ă  travers les informateurs, c’est d’en ĂȘtre exclu. En ĂȘtre exclu, c’est d’ĂȘtre exclu des ennemis du couvre-feu, de n’avoir pas accĂšs Ă  la nuit. Le Nord, qui surplombe la ville, la forteresse, en est maintenant aussi la prison militaire. On mange aussi peu qu’on dort : on n’a pas le temps. L’usage des voitures s’est scindĂ© en queues devant les postes d’essence, rare Ă  cause de la grĂšve ou d’une pĂ©nurie destinĂ©e Ă  la discrĂ©diter (comme s’en plaint TĂąleqĂąni), et en matĂ©riau pour barricades. Ainsi le fond sonore perpĂ©tuel est celui de combats au loin. La grĂšve enfin, transforme le temps cyclique du vieux thĂ©Ăątre quotidien en temps historique de l’antique aventure des hommes.

Les protagonistes sont l’original de la piĂšce. Le ShĂąh et Khomeyni sont des portraits ou des cassettes. BakhtiyĂąr est dĂ©jĂ  une ombre, BĂązargĂąn pas encore. Au fond de la scĂšne se joue la scĂšne de l’armĂ©e qui fond. Le devant est vide, puis s’emplit soudain Ă  faire peur, puis se vide soudain : on ne distingue aucun personnage dans ces dĂ©ferlements gĂ©ants, rapides, extrĂȘmement salĂ©s. Les dialogues sont des rumeurs, des cris, des choeurs. L’auteur, anonyme, serait Dieu s’il n’était pas l’esprit du temps.

Le 16 janvier, le rideau s’entrouvre sur le diapason de l’ambiance de cet opĂ©ra sans musique : on dĂ©boulonne les statues, on change les noms de rues. C’est la fĂȘte Ă  TĂ©hĂ©ran au premier plan, le ShĂąh est parti. Ce n’est pas comme dans ’Les AffinitĂ©s Electives’, oĂč, lorsque s’en va un personnage principal, on voit grossir un ou plusieurs personnages secondaires. Non, la fĂȘte s’est intensifiĂ©e par degrĂ©s, et par degrĂ©s elle a rĂ©uni tant de protagonistes qu’il n’y eut plus de place pour le ShĂąh et que Khomeyni n’y put participer qu’en tant que drapeau. Au fond de la scĂšne, le mĂȘme jour, c’est le massacre d’AhvĂąz, 700 morts, le glas pour BakhtiyĂąr, dont l’excuse l’accuse : l’armĂ©e ne lui obĂ©it plus. Alors pourquoi l’arriviste ne dĂ©missionne-t-il pas ? En conservant toutes les responsabilitĂ©s, il endosse aussi celle-lĂ . Le contraste entre kermesse, devant, et massacre, derriĂšre, est le grotesque, qui fait peur et rire dans l’histoire.

Ce jeu dans le temps, cette vacance de chef, entre le ShĂąh et Khomeyni, est aussi le jeu, la marge, entre la rĂ©pression et la rĂ©cupĂ©ration. L’évĂ©nement culturel, entre ce 16 janvier et le 1er fĂ©vrier, est l’un des si rares en ce siĂšcle, qu’il convient de l’applaudir. Pourtant, il convient aussi de le critiquer : c’est l’absence de critique qui y est critiquable. Certes, il est difficile de reprocher Ă  ces acteurs si naturels, agressifs, dĂ©bordants de vie, et si nombreux et insaisissables, que de Shakespeare Ă  Hollywood on n’a jamais rien imaginĂ© de si Ă©norme, de s’ĂȘtre accordĂ©s, aprĂšs une annĂ©e aussi meurtriĂšre, comme un rĂ©pit dans la satisfaction positive d’une passion pareillement dĂ©bordante de nĂ©gativitĂ©. Mais quand tout va si vite, mĂȘme un bref relĂąchement de vigilance n’est jamais rattrapable. La xĂ©nophobie (anti-afghane chez les manifestants, relayĂ©e joyeusement par leur ennemi BakhtiyĂąr, qui en fit arrĂȘter plusieurs, et pas pour les protĂ©ger) et l’adĂ©quation grandissante de la religion Ă  l’extraordinaire des Ă©vĂ©nements, furent ainsi les malheurs de cette vacance de pouvoir qui s’est Ă©tendue jusqu’à cette vacance de critique.

La scĂšne suivante est l’Arba’in. L’Arba’in est le deuil des martyrs de KarbalĂą, 40e jour aprĂšs l’AshurĂą. Ce 19 janvier dĂ©fie l’imagination : Ă  TĂ©hĂ©ran, quatre millions de manifestants font s’écrouler les coulisses, devenues inutiles : aucune scĂšne de l’histoire humaine n’avait encore Ă©tĂ© aussi pleine. LĂ  encore, le grotesque fait rire autant qu’il effraye : c’est un mariage monstrueux entre la quantitĂ© et la qualitĂ©, la passivitĂ© et la rĂ©volte, oĂč chaque figurant est acteur et oĂč chaque acteur est noyĂ© parmi les figurants ; et ce plus gigantesque 40e jour de deuil de tous les temps, est le premier qui ne commĂ©more aucun mort.

La fermeture de l’aĂ©roport de TĂ©hĂ©ran, qui fut prĂ©sentĂ© comme une chicane stupide de l’armĂ©e, gĂąche le point d’orgue, autant voulu par le public que par les acteurs, autant craint par l’intĂ©ressĂ© : le retour de Khomeyni. Mais les gueux souverains montrent les dents : le 26, jour oĂč les militaires ferment l’aĂ©roport de TĂ©hĂ©ran, il y a de 9 Ă  26 morts dans la capitale ; le 28, 1 million de manifestants dans ses rues ; le 29, l’armĂ©e y en tue encore 40 ; et 2 de plus Ă  l’occasion d’une arrogante et inutile parade militaire le 31. Jeudi 1er fĂ©vrier enfin, l’idole est ramenĂ©e, sous les applaudissements discrets de ceux qui en attendent la fin de la folie, et dans le dĂ©lire de ceux qui ont exigĂ© d’avoir ce totem au milieu de leur fĂȘte. ’TĂ©hĂ©ran ce jeudi a perdu la raison. Qui aurait pu contenir une telle foule ? Toute police aurait Ă©tĂ© impuissante, tout service d’ordre annihilĂ© devant un tel dĂ©ferlement.’ Quand il Ă©crit qu’une ville perd la raison, comme si elle pouvait en avoir, il ne faut plus s’inquiĂ©ter de celle du journaliste, mais de ses informations, qui affirment, goĂ»t du spectacle oblige, un nouveau et presque improbable record de gueux agglomĂ©rĂ©s sur la route de l’aĂ©roport au cimetiĂšre Behecht-e ZahrĂą, haie d’honneur unique de vainqueurs, admirant la restitution de leur vivant trophĂ©e.

De tous les genres connus, c’est l’épopĂ©e qui ressemble le plus Ă  cette plus moderne des crĂ©ations. Et ce qu’elle a de plus moderne, c’est qu’elle comprend tous les genres du passĂ©. Un simple changement d’éclairage, un mot, un geste, fait passer du burlesque au drame, du mime Ă  la dĂ©clamation, de la chorĂ©graphie Ă  l’improvisation, du thĂ©Ăątre de marionnettes au cinĂ©ma, de la tragĂ©die Ă  la comĂ©die. Les valets, par exemple, comme chez MoliĂšre, conspirent. Il leur faut paraĂźtre rivaux, mais ils s’aiment ! Au Conseil de la RĂ©gence du ShĂąh, Khomeyni oppose un Conseil de la RĂ©volution ; Ă  BakhtiyĂąr, il oppose BĂązargĂąn, et Ă  blanc mouton, mouton blanc. Le chef du Conseil de RĂ©gence fait allĂ©geance Ă  Khomeyni. Pour sauver l’Etat en faisant passer BakhtiyĂąr au service de la ’rĂ©volution nationale’ applaudie par le ShĂąh il y a trois mois, les valets prĂ©voyaient la mise en scĂšne suivante : BakhtiyĂąr va Ă  Paris et prĂ©sente sa livrĂ©e de Premier ministre du ShĂąh Ă  Khomeyni, qui en Ă©change d’un geste si gĂ©nĂ©reux et si soumis, lui tend une livrĂ©e de Premier ministre islamique. Pas de chance pour Khomeyni et BakhtiyĂąr (qui pour mener Ă  bien cet arrangement avait fermĂ© l’aĂ©roport de TĂ©hĂ©ran), leur maĂźtre furieux, la rue, arrive au milieu de la scĂšne, et les remet au travail dans l’obĂ©issance, ces 26, 28 et 29 janvier. BĂązargĂąn nommĂ©, joue au ping-pong avec son vieux compĂšre BakhtiyĂąr. Le ministre du ShĂąh promet qu’il va cesser de payer les fonctionnaires en grĂšve, celui de Khomeyni annonce qu’il va demander Ă  tous les travailleurs une journĂ©e de travail symbolique. BĂązargĂąn qui est allĂ© Ă  AbĂądĂąn, mettre au pas la grĂšve du pĂ©trole, comme jadis les staliniens la Commune de Barcelone, surenchĂ©rit ainsi sur son collĂšgue BakhtiyĂąr qui s’écrie : ’Je n’exclue pas que si la populace fait des bĂȘtises elle soit accueillie par des balles… les cocktails molotovs on leur rĂ©pond.’ Mais les deux larrons, sur le point de s’aboucher publiquement, avec en croupe, l’un les restes de la grande armĂ©e de QarabĂąqi qui cherche son Tauroggen, l’autre, Khomeyni, qui comme Alexandre Ier se contenterait d’un CongrĂšs de Vienne, sont Ă  nouveau sĂ©vĂšrement remis en place par le courroux de la rue qui Ă  partir du 8 fĂ©vrier dĂ©fait dĂ©finitivement ces fiançailles. L’ombre de la guerre d’Espagne, car c’est ainsi qu’on imagine encore une guerre civile, plane. L’armĂ©e pense dĂ©jĂ  ne pas pouvoir la soutenir. Les religieux savent qu’ils ne sauront pas la mener. L’opposition spectaculaire entre dispositions du ShĂąh et dispositions de Khomeyni rend difficile la nĂ©gociation, en creusant une ligne de partage au milieu de l’Etat, qu’à son tour seule la nĂ©gociation peut sauver. Ce sont les gueux, et eux seuls, qui ont enfantĂ© cette situation et avortĂ© tour Ă  tour toutes les tentatives de nĂ©gociation de la valetaille. La ruine si durable de l’Etat iranien est leur oeuvre, exĂ©cutĂ©e par leurs valets qui y furent si opposĂ©s.

Deux brefs discours, sur la foule et les armes, vont maintenant faire tomber le rideau, pour libĂ©rer le cours des Ă©vĂ©nements dont ils sont la chair et l’intelligence, en mĂȘme temps que le dĂ©but et la fin.

Jusqu’au 1er fĂ©vrier 1979, cinq grandes manifestations ont rĂ©uni plus d’un million de gueux dans TĂ©hĂ©ran : TĂąsu’ñ, le 10 dĂ©cembre 1978, un million, ’AshurĂą, le 11 dĂ©cembre, entre un et deux millions, Arba’in, le 19 janvier 1979, quatre millions, le 28 janvier, un million, et le 1er fĂ©vrier, retour de Khomeyni, entre quatre et cinq millions. MĂȘme la police chinoise, et a fortiori aucun parti opposĂ© Ă  l’Etat, n’a jamais pu faire descendre dans la rue des foules aussi considĂ©rables, aussi souvent. Cette nouveautĂ© a fascinĂ© autant qu’effrayĂ©. 500 000 manifestants dans une agglomĂ©ration de cinq millions d’habitants peuvent constituer un parti ; 5 millions de manifestants dans le coeur de la mĂȘme ville de cinq millions d’habitants, sont quelque chose d’inconnu dans notre histoire, dont les Iraniens ont les premiers fait l’expĂ©rience. Le journaliste qui se demande ’Qui aurait pu contenir une telle foule ?’ se pose la mĂȘme question que l’Etat, et reflĂšte le pessimisme du parti de la rĂ©cupĂ©ration en ajoutant ’Toute police aurait Ă©tĂ© impuissante, tout service d’ordre annihilé’. Une foule est rĂ©putĂ©e imprĂ©visible, car soumise Ă  la plus lĂ©gĂšre Ă©tincelle de colĂšre ou de panique. La grandeur inĂ©dite de celle-ci (et au-delĂ  d’un million de manifestants, les instruments de mesure manquent aux observateurs) semble en multiplier vertigineusement le risque. De plus, c’est une foule qui s’est unie par la rĂ©volte, la nĂ©gativitĂ© ; elle renverse son illĂ©galitĂ©-mĂȘme en lĂ©galitĂ© unique et souveraine : elle fait loi ; elle a pour prĂ©mices le mĂ©pris de la passivitĂ© et la promptitude Ă  la fĂȘte publique qui ont pour graines les deux grands flĂ©aux de l’Etat, l’émeute et la grĂšve sauvage ; elle contient tous les gueux : elle est l’embryon d’une redoutable assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale. Mais ces rassemblements si incontrĂŽlables déçurent aussi bien les craintes des uns que les espoirs des autres. Tous les gueux ne sont jamais un parti. Foule, comme masses chez les marxistes, n’est jamais que le mot de dĂ©dain pour qualifier les misĂ©rables agglutinĂ©s sans pensĂ©e. La pensĂ©e, la nĂ©gativitĂ©, la qualitĂ© de chacun et de tous est aliĂ©nĂ©e par cette immense quantitĂ©. Autant les petits commandos rapides et ravageurs des 4, 5, 6 novembre sont prisonniers, engluĂ©s dans la foule, autant leurs ennemis policiers et idĂ©ologues, Ă©galement engluĂ©s, y sont dissimulĂ©s. La critique pratique est figĂ©e par cette multitude. Et l’ennemi y est comme un vers dans le fruit. Cette foule si dense et si immobile Ă©touffe toute colĂšre, toute panique. Comme la grande armĂ©e perse de XerxĂšs arrivant en GrĂšce, elle est solennelle et impuissante. AgglomĂ©rat inorganisĂ©, son unanimitĂ© lĂ©galise sans dĂ©bat ni combat. LĂ©galiser c’est instituer. Instituer le mĂ©pris de la passivitĂ© et la fĂȘte publique, c’est restaurer la passivitĂ© et l’ennui public. Au Ding, l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de leurs guerriers, les Goths, eux, parlent, parlent tous, communiquent. Au contraire, les gueux de TĂ©hĂ©ran scandent et obĂ©issent enfin. Au moment oĂč ils font trembler la terre, ils se taisent, intimidĂ©s par leur propre puissance, et battent des mains. Les grandes manifestations si impressionnantes de TĂ©hĂ©ran, qui n’ont jamais fait de morts, ont Ă©tĂ© des trĂȘves. Si elles interdisent toute contre-offensive de l’Etat, elles ensablent aussi l’offensive des gueux. Mais la prĂ©caritĂ© de l’Etat est si grande, que mĂȘme si ces manifestations immobilisent les loups parmi les moutons, les mettent Ă  dĂ©couvert et les fatiguent, la terrible impression qui prĂ©vaut est qu’il a abandonnĂ© les rues de sa capitale Ă  ses ennemis, qu’une simple poussĂ©e peut dĂ©chaĂźner. Et le 1er fĂ©vrier, personne ne pense dĂ©jĂ  que la foule est devenue trop nombreuse pour bouger, que l’ennemi est dans ses entrailles, et que son Ă©lan, qui paraĂźt si formidable, y rencontre la limite oĂč il s’émousse.

’Chefs religieux, qu’attendez-vous pour nous donner des armes’ demande la rue ce terrible 29 janvier qui a dĂ©fait l’alliance Khomeyni-BakhtiyĂąr en faisant 40 morts. Le 1er fĂ©vrier, dans l’avion qui ramĂšne Khomeyni, l’arriviste QotbzĂąde prĂ©fĂšre inquiĂ©ter la presse et apaiser les Ă©meutiers, en annonçant que des distributions d’armes ont alors lieu en Iran. Ce n’est certainement pas grĂące Ă  lui que tant de dĂ©serteurs partent en volant l’armĂ©e, que tant de postes de police sont attaquĂ©s, seules sources d’armes. Cette demande est la premiĂšre exigence que les Ă©meutiers formulent aux religieux. Que ceux-ci enfin rompent la soumission pour laquelle passait leur silence Ă  l’égard de leurs chefs auto-proclamĂ©s et parlent en maĂźtres, fait mentir prĂ©cipitamment QotbzĂąde. La gloire de mourir n’est que dans la gloire de gagner. Cet empire, il faut des fusils pour en raser les vestiges. Pactiser ou reculer, c’est pareillement cracher sur le sang des martyrs passĂ©s et Ă  venir. Aujourd’hui, parler les mains nues, c’est mendier couvert d’or. BakhtiyĂąr rĂ©plique aux cocktails Molotov, ils sont devenus insuffisants pour rĂ©pliquer Ă  BakhtiyĂąr. Guerre civile ou guerre sainte, nous ne craignons que de reculer, que le dĂ©shonneur de se soumettre. VoilĂ  le parti insurgĂ©, les gueux qui veulent cesser de l’ĂȘtre, la scission du troupeau du 1er fĂ©vrier. Embarras, conciliabules, chuchotements de l’autre cĂŽtĂ© de la barricade : les armes sont un sujet tabou en public. Les religieux en premier : ils n’en ont pas. Et ils ne sont pas organisĂ©s pour encadrer des gueux armĂ©s. Ils ne le sont pas davantage pour en acheter Ă  l’étranger, ni bien sĂ»r, pour en arracher Ă  l’armĂ©e. Comme il n’est pas question de dĂ©truire l’Etat, il faudra bien une police, une armĂ©e. Autant s’allier avec celle qui est lĂ , plutĂŽt que de se prĂ©cipiter Ă  la suite de dĂ©rapages radicaux, dont le succĂšs paraĂźt bien coĂ»teux, bien indĂ©cis. En second : les chefs de l’armĂ©e actuellement craignent tout, pĂȘle-mĂȘle, les gueux, leurs soldats, les religieux, les amĂ©ricains, le communisme, l’Islam, la pĂ©nurie, la grĂšve, AllĂąh, la paix, la guerre, en un mot, ils craignent pour leur tĂȘte. Leurs forces s’effeuillent comme une virilitĂ© vĂ©rolĂ©e, et ils ne sont pas plus Ă©quipĂ©s, entraĂźnĂ©s, organisĂ©s pour soutenir une guerre civile sur des bases morales aussi dĂ©sastreuses. Vaut-il mieux nĂ©gocier son salut avec un alliĂ© dangereux parce qu’il vous craindra, ou combattre seul un ennemi dangereux parce qu’il ne vous craint pas ? Ce vrai dilemme de gĂ©nĂ©raux se trouve tranchĂ© par l’alliance de QarabĂąqi avec le parti de Khomeyni, bien peu guerriĂšre trahison, quitte Ă  lui sacrifier quelques tĂȘtes galonnĂ©es intransigeantes, et Ă  lui Ă©quiper une milice nĂ©cessaire pour achever les troubles et rĂ©cupĂ©rer les dĂ©serteurs, mais sous tutelle. En dernier, les organisations de guĂ©rilla (mojahedines et fedayines surtout) mouillent leurs petites culottes depuis que la marotte qui les fonde, les armes, devient l’exigence premiĂšre des rĂ©voltĂ©s. C’est pourquoi leurs adhĂ©sions se multiplient soudain, phĂ©nomĂšne que ces indĂ©crottables militants attribuent avec leur manque d’humour coutumier Ă  l’excellence de leurs thĂ©ories sur l’impĂ©rialisme et le capitalisme. Par ailleurs, ils l’ont toujours dit, les armes sont le prĂ©alable Ă  tout. Et ils rĂȘvent tout haut d’une distribution magique au ’peuple’, distribution qu’ils entreprendraient en personne, pour fabriquer une ’armĂ©e populaire’ qu’ils encadreraient, Ă©galement en personne. Ces petits chefs se croient enfin arrivĂ©s Ă  l’exaucement du songe qu’ils croient le plus secret de leurs longues annĂ©es de clandestinitĂ© : la construction de leur police, de leur Etat et de leur peuple ’anti-impĂ©rialiste’ et ’non-aligné’. Ajoutons que notables, industriels, libĂ©raux et ’intellectuels’ sont toujours et partout contre une distribution gratuite des armes. Tous ces gens-lĂ  se vendent la suite de l’histoire : les fedayines nĂ©gocient avec les mojahedines qui nĂ©gocient avec Khomeyni, qui nĂ©gocie avec QarabĂąqi, qui nĂ©gocie avec KhosrodĂąd ; SanjĂąbi nĂ©gocie avec BĂązargĂąn, qui nĂ©gocie avec BakhtiyĂąr ; le Tude nĂ©gocie ; AmĂ©ricains, Russes, IsraĂ©-liens, Palestiniens nĂ©gocient. Mais l’homme de la rue (au sens oĂč il l’occupe) veut tout tout de suite. Et dans la jeune patrie du courage, on n’attend plus les vieux nĂ©gociateurs apeurĂ©s.

9) Du 8 fĂ©vrier au 16 fĂ©vrier 1979

Le 8 fĂ©vrier 1979, une manifestation de soutien Ă  BĂązargĂąn, nommĂ© Premier ministre par Khomeyni le 5, rĂ©unit Ă  nouveau plus d’un million de manifestants dans les rues de TĂ©hĂ©ran. Une si grande disponibilitĂ© pour un prĂ©texte si futile n’a pas manquĂ© d’alarmer tous les nĂ©gociateurs, bien qu’on ne signale pas de morts. Pour la premiĂšre fois, des soldats en uniforme dĂ©filent avec le cortĂšge. Le mĂȘme jour, le gĂ©nĂ©ral QarabĂąqi rencontre SahĂąbi, nommĂ© par Khomeyni chef du ComitĂ© de Coordination des GrĂšves, qui avaient bien besoin d’ĂȘtre assujetties ; les 10 000 derniers nostalgiques du ShĂąh (on a l’impression qu’il y a un an qu’il est parti, tant la conscience du temps se transforme) associent leurs rancoeurs au stade Amjadiye ; Ă  GorgĂąn, il y a 10 morts et 45 blessĂ©s.

Le 9 fĂ©vrier Ă  22h30, une unitĂ© de la Garde ImpĂ©riale (appelĂ©e brigade JĂąvidĂąn) attaque une caserne de cadets de l’armĂ©e de l’air (appelĂ©s ’homafars’) dans le quartier de FarahĂąbĂąd, derriĂšre la place JĂąle, Ă  l’est de TĂ©hĂ©ran. Les homafars venaient de manifester bruyamment leur enthousiasme Ă  la projection enfin tĂ©lĂ©visĂ©e du retour de l’ñyatollĂąh Khomeyni, ce que les javidans considĂ©raient comme mutinerie et trahison. Mais les habitants de FarahĂąbĂąd prennent parti pour les homafars, et les javidans, d’assiĂ©geants, deviennent assiĂ©gĂ©s. Afin de pallier la supĂ©rioritĂ© en armement des javidans, des homafars, sur l’aĂ©roport de DushĂąn Tappe, non loin de la caserne de FarahĂąbĂąd, distribuent le contenu de l’arsenal aux insurgĂ©s ; et c’est tout FarahĂąbĂąd qui se hĂ©risse de barricades. C’est la revanche du Vendredi Noir. Les guerilleros fedayines, assemblĂ©s Ă  un meeting Ă  l’UniversitĂ©, pour fĂȘter le 9e anniversaire de la ’lutte armĂ©e’, avec leurs rites et la bĂ©nĂ©diction d’un discours de BĂązargĂąn, sont la premiĂšre police Ă  arriver sur le lieu du crime.

Le 10 au matin, les 150 javidans sont morts, pris ou chassĂ©s. A 11h, des renforts sont envoyĂ©s du nord de la ville vers le quartier insurgĂ©, mais interceptĂ©s bien avant d’y arriver, grĂące, dit-on, aux indiscrĂ©tions d’officiers transfuges, ce qui a pour effet d’étendre le champ de bataille jusqu’aux points de rencontre. A 14h, BakhtiyĂąr annonce un couvre-feu de 16h30 Ă  5h. RetranchĂ© dans l’école Alavi oĂč il a Ă©lu domicile depuis son retour Ă  TĂ©hĂ©ran, Khomeyni, dĂ©passĂ© mais circonspect, apparaĂźt sur sa tĂ©lĂ©vision pirate pour dĂ©sapprouver et l’insurrection et le couvre-feu : ’Je n’ai pas encore donnĂ© l’ordre du Djihad… Mais je ne peux pas supporter cette sauvagerie… La proclamation de la Loi Martiale est illĂ©gale et illĂ©gitime. Le peuple ne doit pas la respecter.’ Entre-temps, l’insurrection gagne les quartiers nord de TĂ©hĂ©ran, et les gardes impĂ©riaux, qu’une dĂ©risoire bien qu’ancestrale forfanterie a surnommĂ©s ’les immortels’, se trouvent assiĂ©gĂ©s dans leur propre caserne. Le soir du couvre-feu le plus long, TĂ©hĂ©ran vit un festival de son et de lumiĂšre. Le public est au complet, si l’on excepte quelques journalistes respectueux des lois et dont les grandes rĂ©serves de courage ont fondu net Ă  la mort d’une balle dans le coeur d’un journaliste du L.A. Times, apparemment le seul Ă  s’ĂȘtre risquĂ© dans FarahĂąbĂąd la nuit prĂ©cĂ©dente. Un savant labyrinthe de barricades et de constructions diverses s’établit. Des enfants en sont les architectes, mais ils sont aussi les hommes d’armes et les fĂȘtards fous de leur urbanisme Ă©phĂ©mĂšre. A 19h, les portes de la sinistre prison Evin sont enfoncĂ©es, tous les prisonniers sont libĂ©rĂ©s, y compris HoveydĂą, qui y avait Ă©tĂ© incarcĂ©rĂ© pour corruption. Craignant le lynchage, il essaye de se reconstituer prisonnier, et ce n’est pas sans mal, dans cet instant de libertĂ©, qu’il trouvera des geĂŽliers protecteurs. Alors que les javidans contre-attaquent en force Ă  FarahĂąbĂąd, oĂč ils sont Ă  leur tour durement contrĂ©s par l’euphorie d’un courage sans bornes qui se sait maintenant armĂ©, le Majles (depuis novembre la dĂ©bandade parmi les ’dĂ©putĂ©s’ avait Ă©tĂ© encore plus spectaculaire que parmi les soldats) est pris et incendiĂ©.

Le 11, Ă  5h du matin, c’est la manufacture d’armes de la place JĂąle qui change de maĂźtres : liesse, joie, dĂ©tente, cours d’armes improvisĂ©s. Le commissariat central et 17 commissariats de quartier sont pris. A midi, l’est de TĂ©hĂ©ran, dont les Ă©paisses colonnes de fumĂ©e effrayent, jusque dans les cieux, les rares privilĂ©giĂ©s qui peuvent fuir en avion, est contrĂŽlĂ© par les incontrĂŽlĂ©s. Place EshratĂąbĂąd, la Police Militaire, aprĂšs avoir tirĂ© au fusil mitrailleur sur la foule, finit par se rendre : le bĂątiment avait Ă©tĂ© dĂ©foncĂ© par des camions lancĂ©s Ă  fond. Peu fiers, les dĂ©fenseurs seront Ă©pargnĂ©s par les assaillants, malgrĂ© la colĂšre qu’on imagine. A 14h, tout le monde s’embrasse, mieux qu’un minuit de jour de l’an, et une onde de plaisir traverse la ville, mieux qu’un AllĂąh Akbar une nuit de moharram : la radio annonce que l’armĂ©e, dont le Conseil National de SĂ©curitĂ© s’est rĂ©uni dans la matinĂ©e, se retire dans les casernes et proclame sa neutralitĂ©. Le 9, lorsque l’accroc entre javidans et homafars, deux unitĂ©s des forces armĂ©es, dĂ©clenchait l’insurrection, de nombreux officiers envisageaient encore la guerre civile. Les espoirs, comme tout le reste, basculent vite pendant les heures d’insurrection, et les partisans de ces officiers fondent Ă  vue d’oeil : le 10 au soir, mĂȘme ce Conseil National de SĂ©curitĂ© fut si prĂšs de passer, armes et bagages, Ă  ’la canaille’, que le gĂ©nĂ©ral Badri dut le menacer de son revolver pour le maintenir dans le devoir, qui ne durera que la nuit ; car le 11 au matin, la foule armĂ©e et l’armĂ©e dĂ©sarmĂ©e rĂ©vĂšlent plus de transfuges en uniforme que de loyalistes. La guerre civile, oĂč les militaires auraient Ă©tĂ© un parti, Ă©tait devenue chimĂšre : ils n’avaient plus de troupes. Ces gĂ©nĂ©raux, plus courtisans qu’officiers, plus souvent tortionnaires que durs avec eux-mĂȘmes, Ă©taient justement haĂŻs, autant par le soldat que par l’émeutier. Le gĂ©nĂ©ral Badri, d’ailleurs, ne survĂ©cut pas 24h Ă  son exploit, avant d’ĂȘtre abattu par ses propres soldats. Ceux qui ne disparurent pas dans la clandestinitĂ© ou dans l’exil furent bientĂŽt fusillĂ©s. On y vit leur manque de courage : des quatre premiers exĂ©cutĂ©s, quatre jours plus tard, un seul, a‑t-on rapportĂ©, KhosrodĂąd, mourut dignement, aussi inflexible dans la mort qu’en uniforme.

Ce qui continue le 11 aprĂšs 14h, est comme un spectacle qui continue malgrĂ© une extinction de projecteurs. La version officielle prĂ©sente cette annĂ©e de rĂ©volution en Iran, d’abord comme une opposition contre un dictateur, ensuite comme Khomeyni contre le ShĂąh. Si Khomeyni et BakhtiyĂąr n’ont pas pu s’accorder, ce ne serait pas parce qu’ils sont sĂ©parĂ©s par l’intransigeance de la rue du 29 janvier, mais Ă  cause de l’intransigeance de l’un ou de l’autre : les gueux d’Iran ont Ă©tĂ© massivement occultĂ©s en tant que sujets de l’histoire. C’est Khomeyni tout seul qui a soulevĂ© les Iraniens, peut-on lire sans contradiction. En vertu de cette façon de voir, la neutralitĂ© de l’armĂ©e, qui est en rĂ©alitĂ© la reddition sans condition de ses gĂ©nĂ©raux, est considĂ©rĂ©e comme la dĂ©faite du ShĂąh face Ă  Khomeyni, donc, ’la victoire de la RĂ©volution Iranienne’. Il est capital d’enterrer publiquement la ’rĂ©volution’ dans sa victoire. C’est lĂ  que la prĂ©tendue ’information objective’ intervient avec le maximum de subjectivitĂ© dans le processus mĂȘme dont elle rend compte. Car si les gueux du monde entier apprennent qu’on continue Ă  se battre dans TĂ©hĂ©ran, que les gueux de TĂ©hĂ©ran ont l’offensive, que vont-ils penser ? Que vont-ils faire ? MĂȘme s’ils ne se posent que la question contre qui et contre quoi cette offensive est dirigĂ©e, mĂȘme s’ils ne manifestent que pacifiquement leur soutien aux insurgĂ©s de TĂ©hĂ©ran, on ose Ă  peine se figurer la portĂ©e d’une telle action, Ă  TĂ©hĂ©ran mĂȘme. Les 9, 10 et 11 fĂ©vrier, sont donc rapportĂ©s, toujours sans contredit, comme Ă©tant ’les trois glorieuses’. Le retrait de l’armĂ©e dans les casernes doit donc ĂȘtre saluĂ© comme la fin officielle des combats. On a eu chaud, avec 600 morts + 1 journaliste on s’en tire aux moindres frais, s’empressent de rapporter les informateurs officiels, ç’aurait pu ĂȘtre la guerre civile. Le parti Khomeyni, avec moins de dĂ©sinvolture, car son public est moins docile, et mieux informĂ©, va maintenant broder sur la mĂȘme thĂšse : puisque tout le monde est uni derriĂšre AllĂąh, derriĂšre nous, la bataille a donc logiquement cessĂ©. Et si certains continuent Ă  se battre, ils ne sont donc pas derriĂšre nous, derriĂšre AllĂąh, ce sont donc logiquement des partisans du ShĂąh.

Dans TĂ©hĂ©ran, la vraie guerre civile continue sans rĂ©pit. Il faut l’impudence d’un demi-siĂšcle d’insolence et d’ignorance de la guerre, pour qu’une armĂ©e annonce ainsi sa neutralitĂ© au milieu de la bataille, en espĂ©rant que ceux d’en face, qui ont tant souffert, vont eux aussi se retirer dans leurs casernes, sans mĂȘme occuper le champ de bataille, sans mĂȘme piller le camp ennemi. Les derniers dignitaires de l’Empire se battent maintenant pour leur vie. Les casernes sont assiĂ©gĂ©es. Les guerilleros se battent pour occuper les centres de dĂ©cisions et les points qu’ils croient stratĂ©giques, et qui le sont pour un S.O., parfois entre eux, parfois contre des gueux sans carte de parti. Les khomeynistes entrent maintenant dans les combats, effrayĂ©s de devoir se battre aujourd’hui, quartier par quartier, pour une ville qu’ils pensaient acheter hier par la nĂ©gociation. Et, partout, l’ange noir de la vengeance, publique et particuliĂšre, projette l’ombre de ses ailes sur le bonheur furieux de ces sauvages armĂ©s. Plus tard dans la journĂ©e, c’est l’attaque si sanglante et le sac de la radio. ’Des milliers de piĂšces d’archives sont Ă©parpillĂ©es, dĂ©chirĂ©es, brĂ»lĂ©es’ se plaignent les journalistes, dont le radicalisme s’est toujours arrĂȘtĂ© Ă  la sacro-sainte salle d’archives. Encore plus tard, la tĂ©lĂ©vision tombe aux mains de ses grĂ©vistes, auxquels se superpose tout de suite le filou QotbzĂąde. Les pillages dans les ’beaux quartiers’ du nord, et les explosions de dĂ©pĂŽts de munitions ponctuent cette aprĂšs-midi commencĂ©e dans les concerts de klaxons et les rafales de mitraillettes en l’air. Les mollas, qui attendaient l’ordre du JehĂąd en dĂ©fendant la forteresse Alavi, sortent maintenant dans les rues pour faire la police, et faire cesser ce que rĂ©prouve la peur du plaisir.

Le 12, de 9h Ă  midi, les gardes impĂ©riaux Ă  SaltanatĂąbĂąd et La’visĂąn sont attaquĂ©s, battus, tuĂ©s, dispersĂ©s. A 15h, Khomeyni lance son premier appel Ă  la reddition des armes : ’Les armes doivent ĂȘtre dĂ©posĂ©es dans les mosquĂ©es.’ ’La vente d’armes est blasphĂšme.’ ’Ne laissez pas tomber d’armes aux mains d’ennemis de l’Islam.’ ’Les soldats islamiques doivent ĂȘtre armĂ©s, mais d’autres n’en ont pas le droit.’ ’DĂ©masquez ceux qui s’opposent Ă  rendre leurs armes.’ ’Tout acte d’incendie et de sabotage Ă©quivaut dĂ©sormais Ă  un acte de trahison.’ La radio conseille de ne pas se servir des armes pour rĂ©gler des comptes personnels. Comme toujours prĂ©vaut ici la rĂšgle que tout ce qu’on est forcĂ© d’interdire ou de dĂ©conseiller se fait donc. Tout le monde se tire dessus, et comme il n’y a plus d’uniformes, cela devient trĂšs confus et assez dangereux. A l’UniversitĂ©, par exemple, une fusillade d’une vingtaine de minutes semble amuser tout le monde. On ne sait pas qui sont les agresseurs qui finissent par passer leur chemin sans qu’il y ait eu de victimes. On se sert simplement des armes pour le plaisir de manier enfin ces nouveaux jouets drĂŽles et violents, tant convoitĂ©s.

Le 13, les gouvernements amĂ©ricains et russes ont reconnu le nouveau rĂ©gime. BĂązargĂąn repointe le bout de son nez, et s’installe dans les locaux de BakhtiyĂąr, qu’on dit arrĂȘtĂ©, ce qu’on dĂ©mentira par la suite. Sous les auspices des 78 ans de Khomeyni, BĂązargĂąn, 72 ans, nomme la croĂ»te SanjĂąbi, 74 ans, ministre des Affaires Ă©trangĂšres. Qu’advient-il de ce collectif de vieillards qui s’applique Ă  confisquer leur histoire aux adolescents de ce temps ? Une attaque du siĂšge du gouvernement (et pas par la SAVAK), repoussĂ©e avec peine, chahute la premiĂšre rencontre des deux ministres ; quant Ă  Khomeyni, son inquiĂ©tude n’est pas non plus douteuse : ’Evitez la panique. Ne soyez pas mĂ©chants.’ Des religieux se vantent d’avoir sauvĂ© Nasiri, ex-chef de la SAVAK, qui sera quand mĂȘme passĂ© par les armes trois jours plus tard ; QarabĂąqi est quand mĂȘme dĂ©mis de ses fonctions ; la grĂšve Ă  la tĂ©lĂ©vision continue quand mĂȘme, maintenant contre QotbzĂąde, qui va devoir en baver pour rĂ©ussir son hold-up sur l’organe qu’il convoite. Ceux qui refusent de rendre les armes sont maintenant nommĂ©s ’ennemis de l’Islam et de la rĂ©volution’. Les ’ennemis de l’Islam et de la rĂ©volution’ sont dĂ©jĂ  majoritaires, aussi bien Ă  TĂ©hĂ©ran que dans le reste de l’Iran.

Le 14 à 10h du matin, un groupe a posteriori identifié comme fedayine attaque la télévision Qotbzùde, que les mojahedines défendent.

Le mĂȘme jour, un autre groupe dominĂ© par les fedayines occupe l’ambassade des Etats-Unis (l’enlĂšvement et l’exĂ©cution de l’ambassadeur amĂ©ricain dans l’Afghanistan voisin, Ă©galement le 14 fĂ©vrier 1979, ne semble pas en rapport direct avec les Ă©vĂ©nements de TĂ©hĂ©ran). Yazdi, nommĂ© la veille ministre des Affaires RĂ©volutionnaires (ce titre apparemment antinomique doit s’entendre comme une menace : s’il existait un ministre des ordures, ce serait Ă©videmment pour pourvoir Ă  leur suppression), vient, sur l’ordre de Khomeyni, dĂ©loger sans coup de feu, mais bien entourĂ© de mojahedines, le groupe composite qui a osĂ© bafouer le Droit International. Ce 14, on se bat sauvagement Ă  ShirĂąz, EsfahĂąn (oĂč la ’passation de pouvoir’ avait Ă©tĂ© rapportĂ©e achevĂ©e une semaine auparavant) et surtout, apparemment, Ă  Tabriz, oĂč il y aurait dĂ©jĂ  250 morts, et oĂč le combat principal semble ĂȘtre, lĂ  aussi, la prise de la radio, que soi-disant la SAVAK vient de perdre. Mais c’est Ă  TĂ©hĂ©ran que continue de se jouer le destin de ces villes. Jusqu’au 12, les informateurs y ont admis 700 morts. Depuis, les fusillades se font plus rares le jour, et plus nombreuses la nuit. Les informateurs passent les journĂ©es Ă  guetter les entrĂ©es de cabinets (ministĂ©riels, s’entend) parce que pour eux c’est lĂ  que l’histoire doit se faire, et les nuits terrĂ©s Ă  l’Intercontinental : il n’existe donc d’évaluation ni de l’intensitĂ©, ni du sens des combats aprĂšs le 12. C’est Ă  peine s’il y est fait allusion. Les speakers de la radio rĂ©pĂštent pourtant sans arrĂȘt que ’avoir une arme en tant qu’individu ne sert Ă  rien’. Ils dĂ©clarent que les enfants devraient ĂȘtre dĂ©sarmĂ©s ! ’Only anarchy and political warfare prevailed in the major cities.’ ’Maintenant c’est une bataille contre l’anarchie.’ BĂązargĂąn ordonne la fin de la grĂšve pour le 17 et, par consĂ©quent, demande aux dĂ©serteurs de rejoindre les casernes.

Le 15, les nouvelles autoritĂ©s, pour avoir le ton Ă  la hauteur de l’ambiance, n’hĂ©sitent pas Ă  parler comme celles qui viennent d’ĂȘtre chassĂ©es : ’dĂ©posez les armes ou nous vous envoyons l’armĂ©e.’ Le burlesque de la menace, dans un pays oĂč il n’y a plus d’armĂ©e depuis quatre jours, a peut-ĂȘtre fait commettre aux Ă©meutiers la faute de souffrir cette premiĂšre insolence gouvernementale. L’ambassade du Maroc, Ă  son tour, est attaquĂ©e et reprise. Les 7 000 derniers AmĂ©ricains Ă©vacuent l’Iran en catastrophe. A peine annonce-t-on la fin des combats Ă  Tabriz, qu’on en dĂ©couvre Ă  RezĂąye, SanandĂąj et KermĂąnshĂąh : tout le KordestĂąn. Comme on sait trĂšs peu ce qui se passe Ă  TĂ©hĂ©ran mĂȘme, on en est rĂ©duit

aux conjectures les plus hasardeuses sur la forme et le contenu des Ă©vĂ©nements de province. Pendant ce temps, comme le PC portugais cinq ans plus tĂŽt, le Tude stalinien manifeste son manque de contrĂŽle de la grande grĂšve en s’associant Ă  la hĂąte Ă  l’ordre de reprise du travail. La piĂ©taille de l’armĂ©e demande une Ă©puration regardĂ©e comme incroyablement radicale par l’ennemi, et qu’il faut qualifier de trĂšs modĂ©rĂ©e : tous les gĂ©nĂ©raux (on ne pouvait ĂȘtre gĂ©nĂ©ral sans ĂȘtre nommĂ© par le ShĂąh) et plusieurs colonels. Une instruction de Khomeyni rĂ©sume ce soir-lĂ  le cauchemar de tout Etat oĂč il n’y a plus de police pour faire respecter la propriĂ©tĂ© : ’Ne pas attaquer les maisons particuliĂšres et n’arrĂȘter personne Ă  partir d’aujourd’hui sans autorisation du gouvernement lĂ©gal.’

Le premier point sur lequel il faut ĂȘtre absolument intangible est que cette semaine a Ă©tĂ© une fĂȘte. Depuis mai 68, dire qu’une rĂ©volution est une fĂȘte s’entend comme un ennuyeux et militant plĂ©onasme qui respire autant la festivitĂ© que la plus fade litanie. Mais si ceux qui se rendent avec autant de facilitĂ© Ă  convertir en fĂȘtes toutes les rĂ©volutions du passĂ©, c’est pour mieux minimiser et dramatiser celles du prĂ©sent ; et le prĂ©sent de celle de TĂ©hĂ©ran n’est pas prĂȘt de basculer dans le passĂ©. Ceux qui ont connu, mĂȘme briĂšvement, ces moments sans intermĂ©diaires, sans sĂ©paration, oĂč l’on peut tout dire, et faire tout ce qu’on dit, savent dĂ©jĂ  qu’une insurrection est toujours une fĂȘte, ou a perdu son sens, et qu’une fĂȘte ne mĂ©rite son nom qu’à partir du moment oĂč elle est entrĂ©e en insurrection et qu’on mesure son intensitĂ© Ă  la vitesse et Ă  la puissance de rĂ©action ennemie. Les jeunes de TĂ©hĂ©ran ont ainsi confirmĂ© cette expĂ©rience paradoxale, dĂ©couverte depuis un an et sans cesse perfectionnĂ©e : il n’y a pas de fĂȘte sans ennemi. Je ne dirai donc rien de plus sur les curieux lampions, guirlandes, chants, danses, dialogues, feux, artifices, amours et tout le flot de vitalitĂ© incomparable, qui Ă  ce moment-lĂ  a rendu TĂ©hĂ©ran la plus brillante capitale du monde, parce que d’autres, qui auront moins souffert du recul, sauront l’illustrer avec plus de prĂ©cision et de charme.

Le deuxiĂšme point sur lequel il est impossible de tolĂ©rer un avis contraire, est l’absolue spontanĂ©itĂ© de ce jeu. Tous les informateurs, eux-mĂȘmes dĂ©sorientĂ©s, ont Ă©tĂ© obligĂ©s de reconnaĂźtre qu’aucun groupe constituĂ© n’avait prĂ©parĂ©, encore moins manipulĂ©, voire dirigĂ© cette insurrection. De Khomeyni, on voit mĂȘme qu’il est dĂ©semparĂ©, Ă  cause de

ses nĂ©gociations, comme Shari’atmadari le Vendredi Noir, au point que le lendemain du dĂ©but des fusillades, il dĂ©conseille encore ce fait accompli. Il est important de le redire, parce que les auteurs de l’offensive ont Ă©tĂ© depuis complĂštement occultĂ©s, ce dĂ©bordement de tous chefs oubliĂ©, au mĂȘme titre et pour la mĂȘme raison que la fĂȘte. Il a mĂȘme Ă©tĂ© insinuĂ©, quasiment partout, tant il est devenu impensable et inavouable que des gueux attaquent sans ordre et font tomber un Etat sans consigne, que le mĂ©rite de la chute de BakhtiyĂąr revient, selon l’insinuateur, au communisme international, Ă  la CIA, ou aux chefs religieux.

La troisiĂšme remarque qu’il faut observer concerne une fois de plus l’information. Qu’on ne croie pas qu’il s’agisse lĂ  d’une obsession particuliĂšre de l’auteur. L’information dont je dispose est l’instrument de mesure. DĂ©jĂ  son manche, trop long, est d’un maniement peu aisĂ©, mais sa finition, incroyablement bĂąclĂ©e, souvent par cĂ©citĂ© mercantile, rend l’instrument impropre Ă  saisir mĂȘme les objets pour lesquels il a Ă©tĂ© conçu. Et il tremble tellement, que mĂȘme quand il paraĂźt Ă  peu prĂšs ajustĂ©, on a la dangereuse impression de pouvoir ĂȘtre plus prĂ©cis et plus juste au jugĂ© qu’en l’utilisant. J’ai dĂ©jĂ  dit, entre autres Ă  propos de la reddition du 11 fĂ©vrier, que nos ennemis s’en servaient plus souvent pour taper, soit par le silence, soit par un tapage dĂ©mesurĂ©, que pour mesurer. Et donc, non seulement les journĂ©es du 12 au 16 et aprĂšs sont prĂ©sentĂ©es sous un jour pour le moins dĂ©formĂ©, mais c’est Ă©galement les journĂ©es du 9 au 12 qui s’en trouvent faussĂ©es. Il faut aussi ajouter que la plupart des documents iraniens parus entre dĂ©but 1979 et fin 1980 ont Ă©tĂ© par la suite mĂ©ticuleusement dĂ©truits par le gouvernement iranien, aussi bien en Iran que hors d’Iran, oĂč cette censure s’est opĂ©rĂ©e avec la complaisance de toutes les autoritĂ©s concernĂ©es. (Un seul exemple suffira Ă  Ă©clairer cette pratique aussi rĂ©vĂ©latrice que partagĂ©e : le journal KayhĂąn a toujours eu une Ă©dition en anglais. DĂšs le 8 janvier 1979, date Ă  laquelle BakhtiyĂąr Ă©largit la presse, ses journalistes se sont crus dans une dĂ©mocratie occidentale, oĂč un journal se doit d’ĂȘtre respectueux mais incommode face Ă  son gouvernement, ce qu’on appelle franchise, libertĂ© d’expres-sion, etc… Il va de soi que les gouvernements iraniens successifs, tous pressĂ©s comme nous verront qu’ils le furent, ne pouvaient pas tolĂ©rer longtemps ces petites bouderies, quand mĂȘme la rĂ©ticence leur Ă©tait devenue un obstacle plus dangereux qu’utile. Le 9 septembre 1979, le gouvernement reprit KayhĂąn, qui depuis, mĂȘme dans sa version anglophone est un organe officiel. Il est devenu impossible de trouver aucun numĂ©ro de toute cette pĂ©riode ’d’indĂ©pendance’, le marchĂ© ayant Ă©tĂ© passĂ© entre KayhĂąn et toutes les bibliothĂšques oĂč il Ă©tait reçu Ă  l’étranger, de ne continuer Ă  les abonner qu’à la condition expresse qu’ils suppriment toutes les Ă©ditions de cette Ă©poque. On applaudira au passage l’honnĂȘtetĂ© et le courage des grandes bibliothĂšques europĂ©ennes, qui ont toutes donnĂ© dans ce marchandage orwellien, prĂ©fĂ©rant les fades communiquĂ©s Ă  venir de la RĂ©publique Islamique, aux documents de la riche pĂ©riode qui la fonde.)

Il semble donc qu’une meurtriĂšre bataille entre Fedñ’iyĂąn-e Khalq et MojĂąhedin-e Khalq (Khalq signifie peuple) se soit dĂ©roulĂ©e pendant

toute la semaine et ait tournĂ© Ă  l’avantage des derniers, qui dĂ©fendaient alors le gouvernement BĂązargĂąn en l’aidant Ă  s’installer et en protĂ©geant ses membres et ses amis. Les fedayines se sont retrouvĂ©s alors dans un Ă©tat de faiblesse et de dĂ©sorganisation qui ne leur permettait plus de rĂȘver Ă  leur ambition premiĂšre, le contrĂŽle militaire de la capitale. Mais d’autres organisation s’étant armĂ©es au cours de l’attaque des casernes, notamment les comitĂ©s Khomeyni et les comitĂ©s d’usine, organisations de base qui s’étaient crĂ©Ă©es au cours des six mois prĂ©cĂ©dents, mais sans ĂȘtre encore fĂ©dĂ©rĂ©es, ce qui rĂ©vĂ©la de trĂšs grandes disparitĂ©s, souvent mĂȘme des hos-tilitĂ©s d’un comitĂ© Ă  l’autre, sans compter les scissions des mojahedines et des fedayines et les innombrables groupuscules, les mojahedines ont craint Ă  leur tour que leur lutte contre les fedayines les avait trop exposĂ©s et trop affaiblis pour se faire l’arbitre du nouvel Etat. Le 14 fĂ©vrier, en se partageant le contrĂŽle militaire de l’aĂ©roport, mojahedines et fedayines commencent une alliance. Je dis ’commencent’, parce qu’apparemment, les combats entre eux n’ont alors que dĂ©cru progressivement dans une sorte de course au contrĂŽle des groupes armĂ©s, impossible au demeurant, Ă©tant donnĂ© leurs diffĂ©rences de taille, de combativitĂ©, d’idĂ©es, d’objectifs, de lieux, d’organisation et mĂȘme d’armement. Et dans cette bataille de tous contre tous, qui avait dĂ©jĂ  commencĂ© avant la dĂ©faite de l’armĂ©e, les particuliers ne se sont pas privĂ©s non plus de se servir d’armes si chĂšrement acquises. C’est le propre des rĂ©volutions de trancher soudain beaucoup de diffĂ©rents suspendus ; et moins les objectifs et les dĂ©bats entre rĂ©volutionnaires sont clairs et publics, plus les rĂšglements de compte particuliers et privĂ©s peuvent se faire dans l’obscuritĂ© et la crapule. En Iran, la jalouse confiscation du dĂ©bat dans le silence des mosquĂ©es a favorisĂ© les balles dans le dos. ‹Maintenant les gueux d’Iran ont enfin les armes et toujours l’offensive. La porte de l’Etat est enfoncĂ©e, un mur porteur est effondrĂ© ; la marchandise n’a jamais Ă©tĂ© plus maltraitĂ©e : c’est miracle, elle reflue mĂȘme. L’ennemi en fuite, tournĂ©, multiplie les marches forcĂ©es Ă  dĂ©couvert, pour rĂ©unir ses corps Ă©clatĂ©s sur des lignes de retraite hors d’atteinte. La tribune est libre. De grandes perspectives s’ébauchent Ă  travers le dernier brouillard qu’il s’agit de lever.

B) Du 17 fĂ©vrier au 3 novembre 1979

1) Iranie de l’histoire

La totalitĂ© est le concept le plus oubliĂ© de l’histoire. La rĂ©volution iranienne est la tentative la plus remarquable pour que son siĂšcle ne soit pas le plus oubliĂ© de la totalitĂ©. Ses contemporains sont tellement habituĂ©s, abrutis mĂȘme, par la lente mais apparemment irrĂ©sistible progression de l’objectivitĂ©, cette pratique de division des choses et des hommes par les choses, qu’ils ne semblent pas pouvoir en imaginer, ne serait-ce que le ralentissement. La rĂ©signation, la soumission Ă  l’érosion des consciences, l’esclavage Ă  la modestie, la routine de la plus grise servitude, la fatalitĂ© de l’aliĂ©nation sont telles que les pauvres non-iraniens de 1979, valets ou gueux, ont dans leur Ă©crasante majoritĂ© laissĂ© passer la grande avalanche iranienne avec une apathie et une incomprĂ©hension dans leurs intĂ©rĂȘts qui sont aussi inquiĂ©tantes que folles. Si l’avenir n’est pas trop occupĂ© pour reconnaĂźtre notre pauvre temps, je pense qu’il ne le notera nulle part mieux que dans ce contraste extrĂȘme du mouvement qui remet tout en cause d’un monde si ignorant qu’il ne sait mĂȘme pas cela.

La totalitĂ© est le terrain de jeu de la subjectivitĂ©. L’apparition de la totalitĂ© est la suppression par les hommes de ce qui les mĂ©diatise. La totalitĂ© n’est pas une vision, plus ou moins d’ensemble, ou une somme de choses, la totalitĂ© est le mouvement de la rĂ©alitĂ© devenant effective, une hache qui tranche jusqu’aux fondements de l’existence. Nulle part mieux qu’à TĂ©hĂ©ran en 1979, il ne convient de saluer l’irruption pratique de la totalitĂ©, le premier festin moderne de la conscience.

Rien n’explique mieux le retour de l’Islam comme idĂ©ologie dominante que ce retour de la totalitĂ© comme pratique historique. L’Islam est d’abord une idĂ©ologie souple. Ses interdits et les devoirs de son culte sont rigides. Ces dĂ©tails de comportement, malheureusement, arrivent Ă  passer pour les grandes affaires et les grandes pensĂ©es du siĂšcle de la marchandise. Dans le monde semi-athĂ©e qui a dĂ©criĂ© comme une aberration l’application rigoureuse de quelques prĂ©ceptes concrets de l’Islam, qu’il assiĂšge de calomnies pour rendre cette idĂ©ologie incritiquable, rĂšgne une rigueur rĂ©ellement aberrante dans les idĂ©es gĂ©nĂ©rales. L’Islam, au contraire, est aussi fidĂšle Ă  quelques dĂ©tails pratiques qu’ouvert Ă  toute idĂ©e nouvelle. Le Coran et les traditions constituent ses uniques sources, et elles sont adaptables Ă  tout, interprĂ©tables et interprĂ©tĂ©es Ă  l’infini. En Iran, bousculĂ© d’abord par la soudaine et violente pĂ©nĂ©tration de l’objectivitĂ© marchande, et Ă©prouvĂ© et façonnĂ© au soulĂšvement encore plus vif et plus profond des gueux en 1978, l’Islam, brutalement rĂ©veillĂ©, avalait et digĂ©rait Ă  la hĂąte le gros de la modernitĂ© idĂ©ologique du monde. Ainsi les idĂ©ologues islamiques parlent aussi volontiers d’économie, de classes sociales, d’impĂ©rialisme, de Marx et de Freud, que leurs homologues lĂ©ninistes, situationnistes ou nĂ©o-keynĂ©siens. Mais de façon complĂ©-mentaire Ă  son adaptation thĂ©orique aux thĂšmes et aux mĂ©thodes de la rĂ©cupĂ©ration la plus moderne, l’Islam faisait valoir ses antiques conceptions, qui pour la plupart recouvrent des concepts bannis du long tunnel matĂ©rialiste et reviennent spontanĂ©ment Ă  la critique du vieux monde dĂšs que les pauvres s’en donnent la joie. Aussi ne faut-il nullement comprendre l’Islam en Iran comme la religion ancienne que son nom Ă©voque. Les gueux l’ont fait triompher des idĂ©ologies concurrentes en la corrigeant. Et les valets, quoique maugrĂ©ant, ont prĂ©fĂ©rĂ© se laisser imposer ce compromis, ravis que cette nouvelle Commune leur laisse autant la parole que celle de 1871 avait laissĂ© aux bourgeois la Banque de France. Cet Islam hybride de 1979 schĂ©matise et explique les mouvements les plus vastes en les mariant avec les trucages les plus rĂ©cents. En ce sens il est un stade suprĂȘme de la rĂ©cupĂ©ration, un produit nouveau et rationnel, maniable et rentable, un assemblage fertile d’ingrĂ©dients sĂ©culaires et de produits chimiques rĂ©cents, assenĂ© au moyen de techniques d’avant-garde dans un emballage qui reproduit l’authenticitĂ© comme un tableau hyperrĂ©aliste. Ce n’est donc Ă©videmment pas cette religion antique qui a accouchĂ© des fiĂ©vreuses secousses de 1978, comme l’ont sans cesse prĂ©tendu les porte-parole de la valetaille, mais ces fiĂ©vreuses secousses de 1978 qui ont accouchĂ© de cette nĂ©o-idĂ©ologie. Elle n’a donc jamais Ă©tĂ© l’utĂ©rus d’une grossesse monstrueusement infinie, mais le cordon ombilical d’un nouveau-nĂ© qu’il fallait Ă©trangler.

Dans l’Islam, la totalitĂ© se prononce ’towhid’ et a un contraire, ’sherk’. Le towhid est l’unitĂ© de Dieu, de la nature et de l’homme. Le towhid est l’unitĂ© premiĂšre et toute l’unitĂ©. C’est un concept de base primordial. Ce n’est pas du particulier qu’on s’élĂšve au gĂ©nĂ©ral, mais la gĂ©nĂ©ralitĂ© qui fonde et dĂ©termine la particularitĂ©. Ce n’est pas en mettant une brique sur l’autre qu’on atteint les cieux, comme le soutient le positivisme matĂ©rialiste, qui, lorsqu’il rencontre le scepticisme, prĂ©fĂšre conclure qu’il n’y a pas de cieux. Le towhid, de plus, est le concept qui explique le mĂ©pris des musulmans pour les autres religions, parce que, non sans raison, ce concept leur paraĂźt le concept mĂȘme du monothĂ©isme (le christianisme, avec sa sainte trinitĂ©, leur paraĂźt polythĂ©iste). De plus, et ceci dĂ©crit aussi bien l’Islam que le concept de towhid, la contradiction mĂȘme est sherk. On ne contredit ou combat que justement ce qui s’avĂšre ĂȘtre sherk, diviseur, mauvais, athĂ©e, ou plus exactement c’est le sherk qui contredit l’harmonie de la terre, dont l’homme est le vice-rĂ©gent de Dieu. Ainsi est-ce un crime de diviser, et le consensus est souvent souverain.

Enfin le towhid est la genĂšse et l’au-delĂ  de l’histoire. Dans ’Philosophie de l’Histoire’ de ’Ali Shari’ati, toute l’histoire est la division du towhid et du sherk. L’histoire commence avec la dispute de CaĂŻn et Abel ; et toute l’histoire, jusqu’au-delĂ  de sa fin, se dĂ©duit de l’interprĂ©tation de cette dispute ; et toute cette interprĂ©tation se veut construite sur la ’science’, notamment la ’sociologie marxiste’. CaĂŻn, le mĂ©chant, le sherk, l’agriculteur, qui introduit la propriĂ©tĂ© privĂ©e et l’exploitation de l’homme par l’homme, qui mĂ©prise Dieu, convoite la fiancĂ©e de Abel, le bon, le pĂątre, le communiste primitif, en unitĂ© et en harmonie avec Dieu et la nature. (Shari’ati, qui exclut de son amalgame allĂ©gorique le passage du matriarcat au patriarcat, fait un simulacre d’analyse freudienne, pour montrer que l’Islam peut intĂ©grer Freud.) CaĂŻn tue Abel. Le temps sans contradiction du paradis sur terre est fini, le monde est divisĂ©. Il le restera jusqu’au retour du communisme, cette fois Ă©voluĂ©, et de la sociĂ©tĂ© sans classes, jusqu’à la victoire de Abel sur CaĂŻn, et du towhid sur le sherk. Shari’ati dit en substance ceci : voyez, la sociologie, l’économie politique la plus moderne, peut nous aider Ă  comprendre le Coran. Mais dans le Coran, tout Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ  : l’allĂ©gorie de l’histoire qui est allĂ©gorie de l’aliĂ©nation. Et donc, on a raison de se rĂ©volter, d’approuver les sciences les plus modernes, de connaĂźtre les dĂ©couvertes les plus sherk, d’admirer secrĂštement Marcuse, et, pourquoi pas, d’ĂȘtre un petit prof de gauche de cet Islam qui commence et finit dans ce towhid Ă©thique et exquis.

Le towhid est donc l’harmonie, l’ordre, la paix. Mais la totalitĂ©, l’Iran en 1979, c’est l’humanitĂ© marchant vers sa rĂ©alitĂ©, un incessant conflit, mille contradictions. Que les apĂŽtres du towhid soient alors obligĂ©s de proclamer leur victoire est dĂ©jĂ  une plaisanterie on ne peut plus sherk. Le dĂ©calage de l’idĂ©ologie au mouvement qui dissout les conditions existantes, le freinant mais la forçant Ă  mentir, se manifeste ici dans toute son Ă©tendue. L’Islam new-look, towhid en tĂȘte, doit momifier en prĂ©alable inamovible la totalitĂ© qui se manifeste comme mouvement, et doit dĂ©clarer, dĂšs le moment de son avĂšnement, l’avĂšnement du contraire de ce qui est lĂ . Cette avant-garde dernier cri de la pensĂ©e rampante est l’arriĂšre-garde essoufflĂ©e du mouvement anonyme. Car au moment oĂč ces idĂ©ologues de l’unitĂ© arrivent au pouvoir grĂące Ă  elle, c’est dans la pire division, au moment oĂč le paradis de l’au-delĂ  est censĂ© avoir trouvĂ© sa tĂȘte de pont ici-bas, c’est le chaos le plus colorĂ©, au moment oĂč ces pseudo-Adams crient towhid, towhid, ceux qui font l’histoire, et qui les ont amenĂ©s lĂ , font le plus noir des Ă©chos : anarchie, anarchie.

Cette anarchie n’est pas une anarchie d’anarchiste. Sans idĂ©ologues, sans thĂ©oriciens, sans syndicats et sans ministres, elle n’est dĂ©signĂ©e que par ceux qui ne l’ont pas faite : ’l’anarchie est le plus grand danger qui menace le pays’ rĂ©sume le 27 juin en obligeant porte-parole de tous les valets, l’EmĂąm Khomeyni. L’Etat est en miettes qu’on hĂ©site Ă  recoller, la marchandise s’avarie dans un ravin, sans secours : prioritĂ© Ă  la vengeance ; ensuite on discutera morale dans le mĂ©pris du travail, dans l’orgie des dĂ©bats, des disputes, des discours, des organisations, des bagarres. Le meilleur aveu de cette cacophonie d’ordres et de contre-ordres, de cette brillante dĂ©bauche de contradictions, de cette vie pleine et intense, de cette pluralitĂ© forcĂ©ment peu goĂ»tĂ©e par l’ennemi, est fourni le 13 juin 1979 par Eric Roulure, informateur du ’Monde’ : ’En attendant que la question du pouvoir soit tranchĂ©e, la guerre civile larvĂ©e se dĂ©roule Ă  des niveaux diffĂ©rents et selon les clivages les plus insolites. Dans la mosaĂŻque de peuples, d’ethnies, de religions qu’est l’Iran, dans un processus de bouleversements politiques, sociaux, culturels d’une rare complexitĂ©, en l’absence d’un mouvement politique fort et structurĂ©, capable d’encadrer et de diriger la population, les conflits de tout ordre sont destinĂ©s Ă  se multiplier dans la confusion et l’incohĂ©rence du moins apparentes.’

Du 9 janvier 1978 au 16 fĂ©vrier 1979, la progression chronologique Ă©tait aussi la progression de l’ĂȘtre vers l’essence, de la rĂ©volte vers la rĂ©volution : comme une belle avalanche de bonds qualitatifs, la lutte contre le ShĂąh, sur la pente raide du temps, entraĂźnait dans son bouleversement toute la montagne de la sociĂ©tĂ©, malgrĂ© les lamentations des propriĂ©taires de chalets contraints de fuir sans leurs biens, les mauvaises excuses des secouristes, les mensonges des gĂ©ologues et les doctes dĂ©ductions de quelques mĂ©tĂ©orologues obsĂ©quieux. Mais dĂ©jĂ  dĂšs le 16 fĂ©vrier, alors qu’on continue encore Ă  s’y battre tout le temps (’autant les journĂ©es sont calmes Ă  TĂ©hĂ©ran, autant, dĂšs la nuit tombĂ©e, il n’est pas rare d’y entendre claquer les mitraillettes’, 17 avril), l’entente est tellement brouillĂ©e dans le grand cheval de Troie de l’Islam qu’il faudra attendre le 4 novembre pour qu’un grand coup de spectacle rende Ă  tout et Ă  tous une date incontournable. D’ici lĂ  ce ne sont que disputes particuliĂšres, et les puissants projecteurs affolĂ©s des ennemis des gueux errent comme ivres sur ce champ d’explosions diverses et spontanĂ©es, sans en dĂ©couvrir les rapports ou les intĂ©rĂȘts, illuminant soudain un dĂ©tail, puis frĂŽlant par hasard les silhouettes fantomatiques d’une dispute qui aurait pu faire sauter le monde, et qui aussitĂŽt retourne Ă  la nuit des temps.

2) Vengeance

Un Etat sans police n’est plus qu’un territoire. En Iran il n’y a plus de police. Un territoire sans armĂ©e est un dĂ©sert ou un terrain de jeu. En Iran l’armĂ©e a explosĂ© et s’est faite dĂ©pouiller de son autoritĂ©, de son aptitude Ă  faire la police. ArmĂ©s et ingouvernĂ©s les gueux d’Iran sont indĂ©sarmables et ingouvernables. La critique, la passion et Ă  chacun la mĂȘme arme, voilĂ  ce qui distingue l’homme libre.

L’Islam est une idĂ©ologie construite pour subjuguer de tels guerriers par le verbe, puis leurs ennemis par l’épĂ©e. Aucun homme n’ose prĂ©tendre s’ĂȘtre soumis cette pensĂ©e ; quand cette pensĂ©e a commencĂ© d’exister en se soumettant les hommes les plus rudes de son temps ! Mais notre temps est devenu plus rude encore que celui de Mahomet. Car, si les idĂ©ologues de l’Islam ont Ă©tĂ© les seuls Ă  espĂ©rer s’imposer aux Ă©meutiers de TĂ©hĂ©ran, les Ă©meutiers de TĂ©hĂ©ran n’ont jamais Ă©tĂ© rĂ©duits par le verbe, qui Ă©tait leur arme, mais par l’épĂ©e, qu’il a fallu leur planter dans le dos.

La premiĂšre mesure de ces idĂ©ologues est de vouloir rĂ©tablir l’Etat. Le premier fait du rĂ©tablissement de l’Etat est de disposer de la coercition, c’est-Ă -dire des armes. La seule consultation islamique, au sens traditionnel du terme, c’est-Ă -dire s’adressant aux guerriers libres, avec l’unique autoritĂ© de la connaissance et de la supĂ©rioritĂ© spirituelle, a eu lieu dĂšs le 13 fĂ©vrier 1979 : c’est le second discours public de Khomeyni depuis la chute du dernier gouvernement nommĂ© par le ShĂąh. Pas davantage que dans le premier, la veille, qui commence par ce premier point qui prĂ©suppose une police ’tout acte d’incendie ou de sabotage Ă©quivaut dĂ©sormais Ă  un acte de trahison…’, on n’y trouve d’hommage aux victimes, d’éloge ou de program-me des vainqueurs ; mais cet ordre, dont l’absence de buts avouĂ©s souligne les buts cachĂ©s, oĂč l’autoritĂ© du ton se substitue Ă  l’autoritĂ© des arguments, et oĂč la violence du verbe a pour fonction de dissimuler la violence de l’angoisse : ceux qui refusent de rendre les armes seront considĂ©rĂ©s comme ’ennemis de l’Islam et de la rĂ©volution’.

Ainsi parle-t-on aux esclaves qui ont peur des sbires d’un ShĂąh, mais pas aux gueux libres qui les ont vaincus les mains nues. Le 12, selon des chiffres invĂ©rifiables, 300 000 armes Ă  feu Ă©taient distribuĂ©es dans TĂ©hĂ©ran ; une semaine plus tard, 1 500 000 dans tout l’Iran ; 6 % seulement auraient Ă©tĂ© restituĂ©es Ă  la suite de cet appel et des suivants. Voici ce que signifient ces chiffres rares, qui n’ont pas besoin d’ĂȘtre officiels pour ĂȘtre Ă©loquents et qu’il n’aura pas suffi de taire (ce qui, malheureusement, est le meilleur indice de leur vĂ©ritĂ©) pour occulter : 6 % des guerriers libres seulement soutiennent Khomeyni. C’est trop peu pour reconstruire une police. Qu’importe, en guerre civile, la foule des figurants qui ont gonflĂ© le dĂ©filĂ© du 1er fĂ©vrier, mais qui n’ont pas osĂ© prendre les armes ? Les auteurs de l’appel de Khomeyni, les utilisateurs de son autoritĂ©, savent dĂ©sormais qu’ils ne pourront dĂ©sarmer le mouvement qu’en le suivant, Ă  l’usure, en approuvant ses outrances pour les enrayer, en le divisant, en le distrayant, en harcelant les attardĂ©s, prĂ©tendant toujours le guider, mais l’égarant, l’embourbant si possible pour briser son rythme. Par ailleurs : pourquoi les insurgĂ©s n’ont-ils par rendu les armes ? Les derniers complices du ShĂąh, lui-mĂȘme traquĂ©, ne sont plus Ă  craindre. N’ont-ils pas confiance ? Comptent-ils se servir de leur arsenal ? Pourquoi ? Comment ? Quand ? Contre qui ?

A partir de la rĂ©volution russe, les Etats se sont considĂ©rablement renforcĂ©s contre leurs citoyens. Ce siĂšcle a vu se rĂ©aliser les cauchemars les plus pessimistes de Kafka, puis les plus sinistres d’Orwell. Le contrĂŽle de plus en plus tatillon de tous les aspects de la vie sociale et mĂȘme de la pensĂ©e, sont bien le contraire d’un perfectionnement raffinĂ© de la civilisation, bien plutĂŽt, par la rigueur bornĂ©e dans les dĂ©tails, d’absurdes mais implacables mĂ©canismes et l’absence gĂ©nĂ©rale de passion, ce qu’il y a de mĂ©prisable dans la barbarie. L’Etat moderne, a, pendant ce siĂšcle, produit plus de barbares modernes que l’antiquitĂ© n’en a jamais connus. Plus l’Etat ainsi carapacĂ© tombe, plus il tombe de haut, et plus il tombe de haut, plus il libĂšre une intensitĂ© davantage contenue : ce qu’il y a au contraire de noble dans la barbarie, la vengeance, que la pudeur appelle l’épuration, s’est manifestĂ©e de façon croissante de Budapest en 1956, en passant par Lisbonne en 1974. D’abord, son objet avouĂ© est la police secrĂšte du rĂ©gime dĂ©chu ; puis, le sommet de la hiĂ©rarchie sociale ; puis, si on la laisse faire, elle s’étend aux indicateurs de cette police ; puis, comme une Ă©pidĂ©mie, elle dĂ©vale toute la hiĂ©rarchie ; et c’est toute la classe des valets qui est ainsi menacĂ©e, parce qu’on ne devient valet que nommĂ© par des supĂ©rieurs hiĂ©rarchiques et non pas par ses pairs Ă  la base. L’épuration comme critique de la hiĂ©rarchie est l’action rĂ©volutionnaire qui cristallise la classe des valets : mĂȘme les chefs de l’opposition au ShĂąh ont du pactiser Ă  un moment ou Ă  un autre avec son rĂ©gime : comment croyez-vous qu’on devienne avocat, professeur, gros commerçant, voire ĂąyatollĂąh, et qu’on le reste sans s’ĂȘtre compromis avec une dictature aussi serrĂ©e, et qui dure depuis cinquante ans ?

Voici donc, pour tous les valets, les termes du premier, du plus impĂ©rieux dĂ©bat dĂšs la fin de l’Empire : comment endiguer et interdire la vengeance Ă  ces gueux armĂ©s, sans passer pour leurs ennemis, sans passer par leurs armes. Le dĂ©calage entre la fureur des gueux, justifiĂ©e par les exactions du tyran mais fondĂ©e par le plaisir d’expĂ©rimenter ainsi leur souverainetĂ©, et l’embarras inquiet des reprĂ©sentants auto-nommĂ©s des valets, est le mĂȘme que lors du Vendredi Noir, des journĂ©es de fĂ©vrier, et qu’entre la pensĂ©e pratique du mouvement insurgĂ© et l’idĂ©ologie islamique chargĂ©e de le rattraper. Il est nĂ©cessaire de le souligner parce que tous les ragots sur l’Iran prĂ©sentent l’épuration comme l’agression sanguinaire d’un groupe de dirigeants atrocement pervers, malgrĂ© la modĂ©ration d’un autre groupe de dirigeants, dĂ©mocrates, libĂ©raux et censĂ©s. En rĂ©alitĂ©, les valets ont mis en scĂšne leur tactique la plus ancienne et la plus efficace : ils se sont scindĂ©s spectaculairement pour mĂ©diatiser tout aussi spectaculai-rement ce dĂ©bat sur la vengeance. Le 10 mai, l’ignorante candeur d’un journaliste nous confie un peu tard : ’les principaux dirigeants de la nouvelle rĂ©publique se sont distribuĂ©s les rĂŽles : les uns tiennent un langage militant, voire agressif pour conserver la confiance des masses ; les autres assument le rĂŽle ingrat dans ce pays qui consiste Ă  rĂ©clamer la vie sauve pour les tenants de l’ancien rĂ©gime.’ Selon quoi se sont-ils scindĂ©s ? Selon la proximitĂ© de la menace : cĂŽtĂ© ’langage militant’, les religieux les plus persĂ©cutĂ©s sous le ShĂąh, avec Ă  leur tĂȘte Khomeyni, dont les complicitĂ©s avec l’Etat qui vient de tomber (par ex. avec ses gĂ©nĂ©raux dans la premiĂšre semaine de fĂ©vrier) paraissent encore nĂ©gligeables par rapport Ă  l’acharnement irrĂ©ductible, Ă  la prison et Ă  l’exil, qu’il a vĂ©cus depuis la naissance d’au moins trois Iraniens sur quatre ; cĂŽtĂ© ’rĂŽle ingrat’, les notables laĂŻcs derriĂšre BĂązargĂąn, ce fumier qui cache alors son vieux compĂšre sanglant BakhtiyĂąr, et que les gueux ont manquĂ© de peu dĂšs le 14 fĂ©vrier. Hors d’Iran, comme un seul homme, on soutient BĂązargĂąn dans cette pseudo-dispute, parce que l’écrasante majoritĂ© des valets s’identifie davantage Ă  lui qu’à Khomeyni. C’est un dĂ©bat de polichinelle qui tente alors d’amuser des vengeurs masquĂ©s : ’rĂŽle ingrat’ : ne cĂ©dons pas, je vous prie, Ă  nos bas instincts ; restons raisonnables : l’administration est pleine de spĂ©cialistes capables et utiles au pays ; ils ont peut-ĂȘtre eu un peu les sens brouillĂ©s, et d’ailleurs, sous le ShĂąh, n’était-on pas un peu contraint de collaborer ? ’Langage militant’ : comment, chenapan ! Vous et vos impĂ©rialistes amis protestez contre la juste punition de quelques faquins selon nos justes lois ! Eh, qu’est-ce, s’il vous plaĂźt, que 80 coups de fouet pour un trafiquant d’hĂ©roĂŻne qui a plusieurs vies sur la conscience ? On entendait moins vos cris indignĂ©s quand des milliers de victimes Ă©taient massacrĂ©es par ces quelques rares tortionnaires que nous sommes bien obligĂ©s maintenant de condamner Ă  mort ! (Le sophisme de cet argument trĂšs rĂ©pandu consiste en ceci : les victimes de la SAVAK le furent avant que l’Iran n’entre dans l’histoire. Par contre, chaque victime d’aprĂšs le 15 fĂ©vrier est au centre d’une question historique. C’est un compliment involontaire du spectacle d’ĂȘtre obligĂ© de s’en indigner. Et comme c’est donc un compliment Ă  ceux qui ont fait l’histoire, les ’langage militant’ qui la subissent alors, s’en passeraient volontiers.)

Alors qu’on commence Ă  fusiller des gĂ©nĂ©raux (16 et 20 fĂ©vrier), Khomeyni appelle les mojahedines, vainqueurs des fedayines, Ă  garantir sa dĂ©fense et celle de l’Etat (20 fĂ©vrier) ’aider l’armĂ©e et la police Ă  maintenir la loi et l’ordre et Ă  Ă©craser les bandits’. DĂ©but mars ’le fait est que des fusillades ont lieu toutes les nuits, faisant grand nombre de morts’ pendant que les tribunaux islamiques, souvent constituĂ©s spontanĂ©ment, bien trop spontanĂ©ment pour tous ceux qui sont trop mouillĂ©s pour ne pas craindre leur manque de contrĂŽle, continuent Ă  condamner dans l’allĂ©gresse, sous la pression de la rue. Dans la nuit du 13 au 14 mars, on signale 11 exĂ©cutions, et pour la premiĂšre fois ’des politiques’ qui n’auraient pas de sang sur les mains. Il s’agit en fait de responsables de la tĂ©lĂ©vision du ShĂąh, menteurs infiniment plus dangereux qu’un rĂ©giment de gardes impĂ©riaux en chaleur. Cette exĂ©cution signifie que les tribunaux islamiques, au contraire de rĂ©frĂ©ner la vengeance des gueux, sont dans certains cas devenus leurs instruments, d’autant plus redoutables qu’institutionnalisĂ©s.

On se figure la panique chez les valets ! Le mĂȘme jour, la peine de mort est requise contre l’ancien Premier ministre, escroc par excellence, HoveydĂą ! Son successeur actuel, BĂązargĂąn, affolĂ©, intervient auprĂšs de Khomeyni, par l’organe duquel il suspend les exĂ©cutions et les procĂšs politiques, le 16 mars. Cette interdiction, qui ne peut toucher que les tribunaux, est plutĂŽt une façon de se dĂ©douaner qu’un coup de bluff, et plutĂŽt un coup de bluff que la preuve d’une autoritĂ© retrouvĂ©e. Les particuliers la nuit, les comitĂ©s au crĂ©puscule, et parfois mĂȘme les tribunaux en plein jour, passent outre sans que personne n’ose les en empĂȘcher. ’… Une dĂ©lĂ©gation constituĂ©e par le procureur de TĂ©hĂ©ran, des reprĂ©sentants du tribunal rĂ©volutionnaire et des “gardiens de la rĂ©volution” se rendit Ă  Qom et somma l’Imam Khomeiny de permettre la reprise des exĂ©cutions capitales. “Si vous ne le faites pas, nous tuerons tous les prisonniers sans autre forme de procĂšs”, lui dirent alors les membres de la dĂ©lĂ©gation. Cet Ă©pisode dramatique que narre briĂšvement M. Bazargan – et que nous ont rapportĂ© avant lui dans le dĂ©tail des personnalitĂ©s proches de l’ayatollah Khomeiny – a failli dĂ©boucher sur des Ă©meutes. “A Ispahan par exemple, nous dit le prĂ©sident du Conseil, la population a pris d’assaut la prison centrale et a massacrĂ© plusieurs responsables de l’ancien rĂ©gime.” L’Imam Khomeiny aurait alors dit Ă  M. Bazargan : “Pour l’instant, nous n’avons pas le choix. En attendant l’apaisement qui couronnera vos efforts, les procĂšs devront se poursuivre.”’ De plus, dans le Pakistan voisin, premier pays Ă  loi islamique, on se prĂ©pare Ă  l’exĂ©cution de Ali Bhutto, et tout au dĂ©but d’avril, les gueux d’Iran n’arrivent pas Ă  comprendre pourquoi HoveydĂą aurait moins mĂ©ritĂ© la mort que Bhutto. Le 5 avril, jour du supplice de Bhutto, paraĂźt un ’code pĂ©nal islamique’ dont l’absence avait Ă©tĂ© la justification officielle pour l’arrĂȘt des exĂ©cutions. Le 6, la levĂ©e de l’interdiction des exĂ©cutions consacre le spectacle de la scission de la fraction Khomeyni et de la fraction BĂązargĂąn. Le 8, HoveydĂą passe Ă  la trappe dans le tollĂ© international qu’on imagine : un homme Ă  la table duquel tous les dirigeants du monde ont soupĂ© ! L’exĂ©cuter, c’est menacer tous les dirigeants du monde !

Maintenant qu’il y a une loi, il faut une police. Le 19 avril on rĂ©instaure un corps public de ce nom, par l’interdiction faite Ă  tout autre corps, et donc aux comitĂ©s, de procĂ©der Ă  des arrestations. Ces terribles comitĂ©s sont Ă©galement sommĂ©s de rĂ©pondre Ă  un questionnaire sur leurs participants. Enfin pour arracher la loi Ă  l’immĂ©diatetĂ© de la rue en la revĂȘtant de dignitĂ© officielle, la tĂ©lĂ©vision, depuis mi-avril, retransmet des procĂšs, garantissant ainsi une transparence lourdement exigĂ©e hors d’Iran, oĂč, soit panique, soit dĂ©magogie, soit bĂȘtise, on reste absolument sourd aux difficultĂ©s quasi insurmontables des rĂ©cupĂ©rateurs, et oĂč on leur reproche avec impatience d’ĂȘtre incapables d’établir soudain la quiĂ©tude fourbe et morne dont tous les valets voudraient la terre recouverte. Lien entre les vieux Etats du monde et le nouvel Etat iranien, BĂązargĂąn, confrontĂ© Ă  l’impatience et Ă  l’incomprĂ©hension des gueux, ne trouve que la mĂȘme impatience et incomprĂ©hension auprĂšs de ses semblables. Le 15 mai, au moment oĂč le ShĂąh, SharifemĂąmi, Azhari et BakhtiyĂąr sont enfin condamnĂ©s Ă  mort par contumace (ce qui ne coĂ»te pas cher et plaĂźt), une interview, oĂč il tente de conjurer au moins le bon sens des informateurs, ne fera que transformer leur Ă©ventuelle ignorance sur le fond de ce qui se passe en Iran, en mauvaise foi, sous le masque de la mĂȘme vertueuse indignation. Et pourtant, cette fois-lĂ , BĂązargĂąn plaide avec la sincĂ©ritĂ© que donne le dĂ©sespoir : ’l’Imam m’a dit : votre intervention serait bĂ©nĂ©fique Ă  terme. Mais en attendant, les tensions sont telles que si nous n’exĂ©cutons pas les coupables, le peuple risque fort de se livrer Ă  des massacres… Le prĂ©sident du Conseil iranien se plaint Ă  ce propos de l’ignorance de la presse occidentale. Vous ne concevez pas, dit-il avec force, Ă  quelle fantastique pression populaire nous sommes soumis, tous sans exception. La fiĂšvre rĂ©volutionnaire n’est pas tombĂ©e depuis la chute du ShĂąh, bien au contraire. La vague de fond qui a balayĂ© le rĂ©gime impĂ©rial poursuit sa course impĂ©tueuse et cherche Ă  tout dĂ©truire sur son chemin.’ Ce jour-lĂ , Khomeyni demande que cessent les exĂ©cutions capitales Ă  l’exception des ’personnes dont il serait prouvĂ© qu’elles ont tuĂ© ou torturĂ© Ă  mort’, puis la semaine suivante fait libĂ©rer 700 dĂ©tenus dont 70 anciens parlementaires. Mais le jour mĂȘme, voici le dĂ©saveu : ’La presse signale des manifesta-tions en province demandant l’exĂ©cution d’anciens tortionnaires ou responsables locaux de la SAVAK.’

A partir de dĂ©but juin, les fronts se stabilisent. D’un cĂŽtĂ©, l’épuration sauvage, et sa forme modĂ©rĂ©e, les demandes excessives ; de l’autre, la lutte acharnĂ©e pour policer cette Ă©puration ; et entre les deux, comme tampon et terrain d’affrontement, les tribunaux islamiques. Le scandale de la vengeance, s’il ne rĂ©gresse pas encore, ne progresse plus. Les informateurs Ă©trangers, dont le rĂŽle est Ă©minent, ne peuvent plus faire de copie avec l’inflation monotone de sentences identiques, quand elles sont dans le loi, mĂȘme islamique, et leurs entrefilets, apparemment rĂ©signĂ©s et rĂ©ellement soulagĂ©s, deviennent de plus en plus laconiques. Les dirigeants de l’Etat iranien, au contraire, lĂ©chĂ©s par les flammes, sont bien obligĂ©s de continuer Ă  chercher des extincteurs. Le 26 juin, on interdit aux pasdarans d’arrĂȘter des soldats ou des flics ’pour dĂ©lits mineurs’, puis le 5 juillet, prĂ©textant l’insĂ©curitĂ© sur la frontiĂšre irakienne (qui est la rĂ©volte de la province pĂ©trolifĂšre du KhuzestĂąn), Khomeyni proclame une amnistie pour l’armĂ©e et la police. Le 11 septembre, il faut de nouveau interdire aux pasdarans de se mĂȘler des affaires du gouvernement en arrĂȘtant des membres de l’administration. Enfin le 15 septembre, un dĂ©cret-loi est censĂ© contrĂŽler l’épuration des SAVAKis dans l’administration (contre l’avis de BĂązargĂąn qui souhaitait leur impunitĂ©), et commence l’épuration des ’corrompus’ Ă  l’UniversitĂ© qui doit rouvrir le 24.

La vengeance est un feu, la vengeance est un plaisir. La vengeance est aussi prompte que le revanchisme est durable, aussi joyeuse que la vindicte est aigre, aussi feu d’artifice que la rancune est Ă©conomie, consomption intĂ©rieure, rongeuse et bourgeoise. La vengeance effraye plus parce qu’elle frappe librement que parce qu’elle frappe fort. A propos de l’Iran, il n’a jamais Ă©tĂ© question que du mot sanitaire d’’épuration’ pour dĂ©signer cette pratique de seigneur. C’est sous ce mĂȘme mot, Ă  partir de fin juin, que la vengeance repue et Ă©puisĂ©e passe insensiblement dans le revanchisme, la vindicte et la rancune. GrĂące Ă  la loi, et comme en tĂ©moigne le dĂ©sintĂ©rĂȘt grandissant de la presse, le feu brĂ»lant s’est Ă©teint et est devenu ce plat bourgeois qui se mange froid.

La vengeance est la premiĂšre passion d’homme libre, d’homme enfin libĂ©rĂ©. En Iran, elle a Ă©tĂ© le feu de paille de la fiĂšvre rĂ©volutionnaire, chauffant l’ñtre de violences plus profondes au moment de disparaĂźtre en fumĂ©e. Elle s’accommode mal d’institutions. Lorsque des individus s’adon-nent Ă  cette noble passion, ils n’ont besoin d’aucun intermĂ©diaire et d’aucun dĂ©lai. Ils se passent de prisons, ils ne retiennent pas leur jugement. Si un tĂ©moignage ou une certitude leurs manquent, ils prennent la responsabilitĂ© de les deviner, ou ils acquittent sur le champ. Si un gueux veut se venger, gĂ©nĂ©ralement il dĂ©cide tout de suite et il oublie. Les tortures subtiles, les cruautĂ©s raffinĂ©es, sont contrairement Ă  ce qu’en pensent leurs victimes, des plaisirs trĂšs inadĂ©quats Ă  rendre un coup, une offense ou une humiliation : il est extrĂȘmement rare qu’une vengeance soit compliquĂ©e, surtout dans l’énorme tension soudain libĂ©rĂ©e d’une rĂ©volution, oĂč la premiĂšre passion va Ă  la satisfaction la plus rapide et la plus simple.

Dans l’Islam, toute loi est loi de Dieu. Les faqihs sont ceux qui connaissent le mieux la loi de Dieu et qui sont appelĂ©s Ă  l’appliquer. L’Islam n’a pas besoin de code pĂ©nal, et mĂȘme, puisque le Coran et les traditions sont toute loi Ă©crite, un code pĂ©nal est anti-islamique. Les hommes n’ont pas le droit d’émettre des lois, ils ne peuvent que les interprĂ©ter. Mais le nĂ©o-Islam a besoin d’un Etat moderne autant que l’Etat a besoin d’un code pĂ©nal bĂ©ni par l’idĂ©ologie dominante, d’oĂč ce monstre appelĂ© ’code pĂ©nal islamique’. Les gueux se sont laissĂ©s donner la loi. A la question, prĂ©fĂ©rez-vous la loi islamique ou une autre, ils se sont distrai-tement laissĂ©s prendre au piĂšge. Ils ont rĂ©pondu, la loi islamique bien sĂ»r, parce que lĂ  encore, seul l’Islam, par sa loi du talion promettait de lĂ©galiser ce qu’ils pratiquaient dĂ©jĂ  librement. La bonne rĂ©ponse Ă©tait la loi c’est nous, et nous allons vous en faire tĂąter, insolents valets, puisque vous ĂȘtes si prĂ©occupĂ©s de la connaĂźtre et puisque, justement nous y sommes. A la guerre, se laisser donner la loi est synonyme de dĂ©faite. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les troupes auxiliaires trahissent : les tribunaux, fraction modĂ©rĂ©e et lĂ©galiste des vengeurs avant le code pĂ©nal islamique, deviennent vite des bastions de l’arrivisme aprĂšs, Ă  mi-chemin de la rue, au milieu de laquelle ils siĂšgent comme des thermomĂštres, et de l’Etat qui les paye pour garantir son idĂ©ologie : ’Nous nous trouvons Ă  un stade d’évolution sociale en Iran, oĂč les actes seuls dispensent de les justifier et de les expliquer… ainsi donc, le tribunal islamique, s’il tient la mitraillette d’une main doit tenir la plume de l’autre… la victoire des faibles sur les forts est en mĂȘme temps la victoire de l’unicité’ – towhid – ’sur l’athĂ©isme’ – sherk – (Tribunal islamique rĂ©volutionnaire, 24 avril 1979).

Mais la vengeance des gueux apaisĂ©e, les tribunaux ne se dissolvent pas. Les valets vont maintenant faire payer cher d’avoir eu si peur. La loi, et l’amplitude que la colĂšre des gueux lui a donnĂ©e, les tribunaux pleins de valets d’autant plus vicieux et rageurs qu’ils n’ont pas trouvĂ© meilleure cachette que dans l’ex-gueule du loup, et l’insouciance des gueux qui n’imaginent mĂȘme pas de consĂ©quences Ă  leurs justes rĂšglements de compte, vont maintenant se retourner contre eux. C’est la vengeance de la vengeance qui commence en rampant.

3) De la baise

DĂšs qu’on dĂ©passe la vengeance, cet acte inutile, on arrive Ă  son contraire qui la fonde, le besoin. Le matĂ©rialisme a gĂ©nĂ©ralisĂ© la conviction que les hommes se rĂ©voltent pour satisfaire des besoins. Si les pauvres se rĂ©voltent parfois lors d’un besoin insatisfait, comme le manque de pain Ă  Paris en 89, la vĂ©ritĂ© de leur rĂ©volte n’est pas la satisfaction de ce besoin, comme l’a prouvĂ© 93. Contrairement Ă  la thĂ©orie matĂ©rialiste de la nĂ©cessitĂ© de la rĂ©volution, la rĂ©volution est plutĂŽt une critique de la nĂ©cessitĂ© et du besoin. La rĂ©volution iranienne est Ă  cet Ă©gard exemplaire.

Les humains ne sont pas humains parce qu’ils procrĂ©ent ou parce qu’ils mangent, par cela ils sont animaux. Ce n’est pas dans la nĂ©cessitĂ© de sa survie que l’humanitĂ© se distingue : en cela elle est une espĂšce animale comme les autres. Le projet rĂ©volutionnaire est une proposition de dĂ©passement de ces besoins, de l’obligation et du devoir. Il s’y agit d’organiser la sociĂ©tĂ© humaine, non plus en fonction de ces contraintes animales, mais au contraire, en fonction de ce qui l’en libĂšre, de ce qui distingue l’espĂšce humaine, jouer, parler, jouer.

La domination des besoins, dans la sociĂ©tĂ© moderne, est devenue une tyrannie. Je ne parlerai mĂȘme pas ici du besoin de marchandise, dont tous mes contemporains savent que ce n’est pas vraiment un besoin, mais agissent comme s’ils l’ignoraient. Mais la contrainte, inhĂ©rente aux besoins animaux, est devenue la charpente de notre communautĂ©, Ă©touffant jusqu’à l’imagination d’un monde sans police ; la peur de la prĂ©caritĂ© augmente dans la mĂȘme proportion oĂč celle-ci semble reculer ; la communication diminue en proportion du nombre de communicants, comme s’il s’agissait d’un gĂąteau qu’il faille partager en davantage de parts. Le besoin, attaquĂ© pas Ă  pas, recule pas Ă  pas, dans l’infini. Plus le besoin est poursuivi ainsi, plus il grandit. Mais plus les hommes le poursuivent ainsi, plus ils rapetissent, Ă  l’image de leurs chefs, devenus aujourd’hui des valets fourbes et myopes. Etroitesse, indignitĂ©, humiliation et falsification sont les gages outrageants d’un monde qui sera toujours dans le besoin, oĂč l’espĂšce humaine progresse comme dans du sable mouvant.

La sexualitĂ© est un besoin bĂątard, nĂ© du besoin de reproduction et du plaisir, et le plus souvent orphelin de l’un et l’autre. La sexualitĂ© est un nĂ©o-besoin, rĂ©sultat laissĂ© pour compte de plusieurs rĂ©organisations et redĂ©coupages de l’activitĂ© et des relations humaines, comme le Tchad et le Liban sont les rĂ©sidus du dĂ©coupage post-colonial. Et, de ce fait, comme le Tchad et le Liban, la sexualitĂ© est un gĂ©nĂ©rateur perpĂ©tuel de conflits insolubles. C’est la psychologie moderne de Freud, puis de Reich, qui a cristallisĂ© la sexualitĂ© en tant que telle, rĂ©vĂ©lant d’abord qu’existait dĂ©sormais, historiquement, une activitĂ© gĂ©nitale par elle-mĂȘme, et en elle-mĂȘme. La thĂ©orie de la sexualitĂ© s’est d’abord manifestĂ©e comme critique du refoulement sexuel. Ainsi la sexualitĂ© elle-mĂȘme est apparue d’emblĂ©e comme un besoin de toujours, que cette thĂ©orie n’ambitionnait que de rĂ©tablir dans cette dignitĂ©.

Les gestionnaires (on ne peut gĂ©rer que le besoin) nĂ©s aprĂšs la thĂ©orisation de la sexualitĂ©, y ont sans difficultĂ© adhĂ©rĂ©. La critique du refoulement leur tient mĂȘme lieu souvent de refoulement de toute critique. L’énergie employĂ©e Ă  refouler est nĂ©cessairement supĂ©rieure Ă  l’énergie dĂ©foulĂ©e, une perte sĂšche, calculent-ils en bons Ă©conomistes. De plus, elle risque d’exploser. Alors que bien encadrĂ©e, cette sexualitĂ© peut ĂȘtre satisfaite, donc anĂ©antie. Sa canalisation, par ailleurs, compte tenu du travail et de la surveillance constants qu’elle implique, contribue Ă  la fois Ă  la prospĂ©ritĂ© et au silence social.

A la rĂ©vĂ©lation apocalyptique des consĂ©quences catastrophiques du refoulement sexuel (Freud, Dada, Spartakus) a succĂ©dĂ© la tolĂ©rance du dĂ©foulement sexuel, bientĂŽt discrĂštement encouragĂ©. Passant avec dĂ©sarroi, culpabilitĂ© et une soif rĂ©ellement insatiable, du refoulement obligatoire au dĂ©foulement encadrĂ©, les pauvres sont restĂ©s pauvres. Ce honteux dĂ©foulement autorisĂ©, loin de supprimer leur misĂšre, comme certains s’en vantent naĂŻvement, n’a mĂȘme pas supprimĂ© leur misĂšre sexuelle, la renforçant au contraire. Ce dĂ©foulement s’exprime sous diverses formes, en diverses activitĂ©s. Mais l’activitĂ© dominante, nĂ©e en Europe au siĂšcle dernier, et dont la soudaine et impĂ©rieuse propagation Ă  travers toutes les nouvelles divisions de la sociĂ©tĂ© matĂ©rialiste a fait apparaĂźtre la sexualitĂ© en tant que besoin et thĂ©orie, le dĂ©foulement sexuel par excellence, sĂ©parĂ© de la pensĂ©e consciente, blindĂ© contre l’émotion, et divisĂ© de l’ensemble de la vie, se dit baiser, bumsen, fuck.

Le mot argotique baiser, s’accoupler entre humains, a un second sens qui supplante le premier (qui en français n’a lui-mĂȘme chassĂ© que tout rĂ©cemment le sens prĂ©cĂ©dent, embrasser) mais en en faisant Ă©clore la vĂ©ritĂ© (comme le baiser-copulation a Ă©tĂ© l’éclosion de la vĂ©ritĂ© du baiser-embrassade). Il signifie possĂ©der, tromper, humilier. Lorsque deux partenaires sexuels baisent ’ensemble’, l’un baise l’autre, le possĂšde, le trompe, l’humilie. L’un est sĂ©parĂ©, blindĂ© contre l’autre, qui est inter-changeable. Le refoulement consiste Ă  absorber toute Ă©motion et toute Ă©nergie sexuelle dans la fortification d’un mur dĂ©fensif (la carapace qu’est le caractĂšre) pour interdire toute pĂ©nĂ©tration d’émotion d’autrui, mais qui interdit rĂ©ciproquement toute Ă©vasion de ses propres Ă©motions. Plus on est insensible au partenaire, plus on retranche le dialogue, la pensĂ©e, mieux on baise. Wilhelm Reich, qui toute sa vie a combattu cette ’peste Ă©motionnelle’, notait dĂšs 1923 la diffĂ©rence entre le plaisir prĂ©tendu ou supposĂ© et le manque quasi-gĂ©nĂ©ral de plaisir. La baise, qui depuis est devenue un meilleur vĂ©hicule de cette peste Ă©motionnelle que la peur de l’interdit, est un dĂ©foulement qui protĂšge et renforce le refoulement. La baise est un avortement de rencontre qui permet Ă  des personnes carapacĂ©es de dĂ©charger Ă  l’intĂ©rieur de leur carapace. Dans les intarissables conversations chuchotĂ©es par les pauvres modernes Ă  ce sujet, revient souvent la question de savoir si la baise, opposĂ©e Ă  l’amour, se diffĂ©rencie qualitativement de l’onanisme : la baise est une apparence de communication.

Le libertinage et la prostitution sont les deux ancĂȘtres imparfaits de la baise, oĂč l’un au moins des deux partenaires est hostile ou au moins indiffĂ©rent Ă  l’autre. Mais ces deux activitĂ©s, issues des interdits moraux et sociaux sur l’amour, ont en commun avec l’amour d’ĂȘtre un rĂ©sultat ou une prĂ©paration de l’activitĂ© gĂ©nĂ©rique humaine, la communication. Dans le libertinage, la communication se fait sous forme de dissimulation ou de mensonge, dans la prostitution sous forme d’argent, de communication aliĂ©nĂ©e. Dans la baise, la communication est un accident extĂ©rieur. Baiser n’est ni un rĂ©sultat, ni un prĂ©texte Ă  communication. Baiser, c’est satisfaire sa sexualitĂ© sĂ©parĂ©ment de toute autre satisfaction. Pour la premiĂšre fois, une activitĂ© sexuelle appauvrie fait de la sexualitĂ© un pur besoin.

La baise est une rencontre falsifiĂ©e, qui n’a que l’enveloppe charnelle de la rĂ©alitĂ©, une pratique au rabais, les restes du festin qu’on jette aux pauvres. Ce sont les choses qui pratiquent, dans l’abstraction, la communication. De la chose, les pauvres n’ont que la forme, le contenu leur Ă©chappe. Au fond de notre baise, notre reproduction, que des techniques mĂ©dicales commencent Ă  falsifier aussi massivement que notre nourriture ou notre atmosphĂšre, nous Ă©chappe. Nos enfants, fruits de cette absence de maĂźtrise sur nos propres corps et notre propre vie, aussi grotesquement que la digestion de notre nĂ©o-nourriture, nous ont dĂ©jĂ  Ă©chappĂ©, dĂšs la naissance.

Quelle que soit la façon dont il s’y prend pour baiser, le pauvre moderne est insatisfait jusque dans la satisfaction mĂȘme. Il a beau y mettre l’ardeur d’un sportif, l’application d’une secrĂ©taire ou la psychologie de Foucault, il manque toujours quelque chose. Car dans la baise comme dans l’argent, plus on en a plus on en manque. Comme il y a des avares et des boulimiques, il y a dĂ©sormais des baiseurs Ă  la chaĂźne. Le principe du besoin, le quantitatif, est bien le principe de la baise. Comme ceux qui souffrent le plus du manque d’argent ne sont pas ceux qui en ont le moins, mais ceux qui au centre de sa circulation ressentent le plus le contraste entre toute la richesse et la part nĂ©gligeable qui leur en est dĂ©volue, ceux qui souffrent le plus du manque de baise, dans les innombrables petites annonces, rĂ©seaux tĂ©lĂ©phoniques ou tĂ©lĂ©matiques, peep-shows et sex-shops, dans tous ces ersatz permis mais tapis dans la semi-obscuritĂ© de la honte, ne sont pas ceux qui baisent le moins, mais ceux qui enragent le plus d’ĂȘtre privĂ©s de communication, alors que leur profession, leur Ăąge, et leur situation dans le monde, les placent au centre de cette insaisissable communication qui se fait sur leur dos. Souvent valets subalternes dans les plus rĂ©centes divisions du travail, les frustrĂ©s d’argent calculent qu’à force de s’investir en entier et sans condition dans l’exĂ©cution de leur besogne salariĂ©e, leurs recettes y dĂ©passeront un jour le coĂ»t faramineux de cette dĂ©pense, comme les frustrĂ©s de sexualitĂ©, qui sont les mĂȘmes, calculent que l’épuisement de leurs sexes sera payĂ© par l’épuisement de leurs dĂ©sirs, que leur multiplication de rencontres noiera la dĂ©tresse de leur solitude, que la libertĂ© sexuelle qu’ils affichent comme un complexe droguera dans les dĂ©lices leur esclavage si profond. Ces adultes infantiles grimpent des escabeaux pour attraper la lune. Ils perçoivent l’activitĂ© dominante de leur sexualitĂ© comme les enfants sĂ©niles qui en sont le rĂ©sultat perçoivent l’hĂ©roĂŻne : la baise est un flash de quelques secondes (et avec l’accoutumance, le flash mĂȘme s’efface) entre des heures, des jours, des mois, des annĂ©es d’ennui, d’angoisse et d’absence, meublĂ©s seulement de la grise frĂ©nĂ©sie de tractations sordides. La baise n’a pas Ă©levĂ©, elle a abaissĂ©, elle n’a pas permis aux individus de maĂźtriser leur existence, elle a, au contraire, renforcĂ© leur sujĂ©tion. Baiser est insĂ©parable de sĂ©paration, de peur, de silence.

La seule critique pratique de la baise est l’amour. Autant la baise anesthĂ©sie, divise et frustre, autant l’amour rĂ©veille, unit et comble. La baise est au travail ce que l’amour est au jeu. La baise est la sexualitĂ© de la survie, l’amour est le grain de beautĂ© de la vie. Comme l’histoire, l’amour est fait de rĂ©volutions et de bonds qualitatifs, comme le quotidien, la baise est une monotone rĂ©pĂ©tition de coups, une morne plaine quantitative.

Il ne s’agit pas encore ici de tracer prĂ©cisĂ©ment, mais simplement de signaler, cette frontiĂšre qui se trace elle-mĂȘme entre baiser et aimer, parce que, quoiqu’elle prenne des allures de fossĂ© aux consĂ©quences considĂ©rables, elle n’est encore nulle part reconnue. L’exemple le plus immĂ©diat est dans l’emploi des mots. Alors que baiser est partout l’activitĂ© sexuelle dominante, aimer est encore le mot dominant dans la sexualitĂ©. MalgrĂ© les foudroyants progrĂšs du langage populaire, le mot argotique baiser est encore perçu comme pĂ©joratif, s’appliquant Ă  une activitĂ© que les pauvres veulent encore le plus souvent pudiquement magnifier. A cause des foudroyants progrĂšs de l’activitĂ© de baiser, le mot aimer est devenu l’un des plus ambigus et contradictoires de la langue.

La gĂ©nĂ©ralisation de la baise a tellement rarĂ©fiĂ© l’amour que l’amour est mythifiĂ© bien au-delĂ  des inquiĂ©tantes lĂ©gendes du romantisme, qui l’avaient dĂ©sexuĂ©. L’impossibilitĂ© des pauvres Ă  s’élever Ă  la noblesse de cette reine des passions, qui rend fou et prĂȘt Ă  donner sa vie, fait que les pauvres dĂ©ifient l’amour et sont prĂȘts Ă  devenir fous de Dieu, prĂȘts Ă  donner leur vie pour lui : le concept de Dieu a aussi pour fonction de concentrer l’amour en tant qu’absolu. Comme l’authenticitĂ© devant le dĂ©ferlement des marchandises et l’air pur devant le fog des villes et des esprits, l’amour, devant la baise, s’est rĂ©fugiĂ© sur le haut des cimes.

A l’inverse, le concept d’amour a aussi subi une dĂ©gradation considĂ©rable. L’amour est devenu si commun qu’on aime son prochain, mĂ©mĂ©, bĂ©bĂ©, son chien, le cinĂ©ma, son jean, la vie, toute chose. Il est mĂȘme certaines choses qui aiment, et il est mĂȘme des choses qui aiment des choses (entre mille exemples, cette chaĂźne de tĂ©lĂ©vision qui Ă©tonnamment fabrique ce charabia si intelligible : le sport aime la une). Que l’amour soit ainsi communĂ©ment dans les choses n’est pas qu’un vulgaire abus de langage, mais bien l’un des phĂ©nomĂšnes les plus ravageurs de notre Ă©poque.

Le concept d’amour ainsi Ă©cartelĂ© entre un sublime qu’on n’atteint jamais et un profane dont on ne s’extirpe jamais, est le reflet nĂ©gatif des progrĂšs de la baise, et, dans le mĂȘme mouvement, de l’évanescence de l’amour. Ces deux extrĂȘmes de la conception de l’amour cristallisent Ă©galement les deux partis qui s’emparent officiellement du dĂ©bat sur les moeurs, et notamment en Iran, oĂč ce dĂ©bat a rĂ©ellement lieu. Le dĂ©bat entre le parti pro-amour de Dieu et le parti pro-amour des choses, a pour fonction de rationaliser l’amour par le mĂȘme contraire par lequel Staline espĂ©rait rationaliser l’intelligence : un militantisme policier alliĂ© Ă  une police militante.

Si la baise est arrivĂ©e dans l’Europe de Reich, comme Lindbergh au-dessus de l’Atlantique, annoncĂ©, Ă©tonnant, donnant Ă  rĂ©flĂ©chir, brisant enfin de vieux interdits dĂ©jĂ  Ă©brĂ©chĂ©s, elle s’est abattue sur l’Iran du ShĂąh comme une catastrophe, Ă  la vitesse du dernier Phantom achetĂ© aux Etats-Unis dont le pilote aurait eu une soudaine dĂ©faillance. Soudain, la peste Ă©motionnelle ravage un pays plus dense que l’Europe de la Peste Noire, en commençant par son prince. Le cortĂšge de transformations morales et sociales qui suivent la baise comme les percepteurs byzantins suivaient les armĂ©es de Justinien en campagne, dĂ©couvert avec la mĂȘme stupeur qui se transforme rapidement en haine, est certainement la premiĂšre cause de la colĂšre de 1978. Et la baise est une activitĂ© d’autant plus injurieuse pour les pauvres qui la dĂ©couvrent, qu’ils n’y Ă©chappent pas eux-mĂȘmes.

Un grand bravo Ă  ces commentateurs et informateurs qui, dans la vertigineuse explosion des sens de 1978, dans la promiscuitĂ© sans exemple de TĂ©hĂ©ran, n’y ont pas vu le moins du monde une façon de bander ! Comment, au milieu d’une moiteur aussi manifestement sensuelle, peut-on avec une pareille obstination Ă  ne rapporter que des stupiditĂ©s politiciennes d’une poignĂ©e de vieillards consentant tous leurs efforts Ă  faire cesser cette euphorie ! Ce silence complice, avant d’ĂȘtre dĂ©comprimant, dĂ©nonce ses auteurs comme n’étant eux-mĂȘmes que de prudes petits baiseurs qui prĂ©parent leur retraite contre les dĂ©bordements de la jeunesse.

Les conditions Ă  TĂ©hĂ©ran ont Ă©tĂ© idĂ©ales pour l’amour : jeunesse, libertĂ©, soleil, fĂȘte et guerre civile. Dans la guerre civile, autoritĂ©, loi et traditions tombent, le champ de l’amour, qui ne se satisfait d’aucune limite, s’ouvre soudain dans la dĂ©bauche de rencontres, d’émotions, de palabres. Le tout ou rien, l’éphĂ©mĂšre, la hardiesse Ă  outrer, la destruction des habitudes, le mĂ©pris de la mort, toute la grĂące et l’intelligence du quattrocento italien renaissent dans cette annĂ©e 1356 de l’hĂ©gire. Il est donc impensable que l’amour, cette pratique Ă©minemment rĂ©volutionnaire, aussi lĂ©gĂšre que profonde, aussi grave que drĂŽle, la plus intense et la moins essentielle, ce superflu indispensable, ne se soit pas plus exercĂ©e en Iran que partout ailleurs en 1979. Que la jeunesse de TĂ©hĂ©ran ait partagĂ© sur l’amour le silence asphyxiant de son ennemi, marque d’abord la limite de tout le mouvement dont elle est le coeur. Si la thĂ©orie d’une chose est la vĂ©ritĂ© de son dĂ©passement, ce n’est pas encore d’Iran que nous viendra la thĂ©orie de l’amour.

Cependant, le dĂ©bat sur l’amour, la baise et la sexualitĂ©, n’a eu lieu en 1979 qu’à TĂ©hĂ©ran. C’est d’ailleurs ce qui nous autorise Ă  parler de rĂ©volution iranienne. Ce dĂ©bat, chuchotĂ© dans la confusion, honteux au milieu des passions les plus diverses, dans un Ă©pais brouillard idĂ©ologique, s’est dĂ©roulĂ© dans les pires conditions. Mais il n’y en a pas d’autres : engager ce dĂ©bat-lĂ  c’est en mĂȘme temps supprimer les conditions existantes.

La question de la reproduction, des moeurs et du plaisir, n’a jamais Ă©tĂ©, comme dans ces lignes, sĂ©parĂ©e de la foule des autres questions dont retentissait la place publique de TĂ©hĂ©ran : bien au contraire, elle est leur Ă©motion et leur violence, leur irrationalitĂ© et leur vie, en un mot, leur unitĂ©. Quoique immĂ©diat et omniprĂ©sent, en un dĂ©sastreux paradoxe, ce dĂ©bat n’a jamais Ă©tĂ© posĂ© qu’en d’autres termes que les siens : ainsi, la vengeance est sa premiĂšre manifestation.

Dans le dĂ©bat sur la baise, la vengeance a eu l’intĂ©rĂȘt de dĂ©signer ceux qui ne bandaient pas : les valets n’éprouvent que du dĂ©plaisir quand l’Etat explose dans la rue oĂč la communication s’ébauche sans intermĂ©diaire. C’est ainsi que les valets du monde entier n’ont jamais su que les gueux de TĂ©hĂ©ran, au sommet de leur excitation, cherchaient Ă  formuler cette excitation : il fallait au moins la ressentir pour avoir l’élĂ©vation de vouloir la maĂźtriser, mĂȘme maladroitement. Ainsi que la vengeance a divisĂ© les valets des gueux, le dĂ©bat sur la baise a divisĂ© les gueux entre eux sous le regard perplexe des valets impuissants, qui n’ont fini par s’y introduire qu’en leur fonction d’idĂ©ologues, toujours sans mĂȘme savoir de quoi il Ă©tait question.

La fraction des gueux de loin la plus nombreuse soutient que la sexualitĂ© moderne, Ă  bas le ShĂąh, avilit. La minoritĂ© soutient que la baise libĂšre, abat le ShĂąh aussi. Jamais les deux positions n’ont Ă©tĂ© Ă©noncĂ©es aussi clairement dans le feu de l’action, ce qui aurait eu pour premier mĂ©rite de montrer qu’elles ne sont nullement antagoniques. La baise avilit et libĂšre. Elle libĂšre en dĂ©truisant les mille interdits qui permettaient Ă  la communautĂ© de maĂźtriser les Ă©motions en les atrophiant, elle avilit justement en supprimant cette maĂźtrise, en transformant les individus en jouets dĂ©sorientĂ©s d’une sexualitĂ© sans but. LĂ  est la division profonde des gueux d’Iran. Les deux fractions, en s’opiniĂątrant dans leur dispute, se sont affaiblies.

Pour une fois ce ne sont pas les idĂ©ologues qui se sont saisis d’un dĂ©bat pour le falsifier. Ils n’ont mĂȘme jamais su qu’il a eu lieu. Ce sont les deux fractions de gueux, de plus en plus Ă©chauffĂ©es par ce dĂ©saccord sourd et intermittent, qui se sont saisies d’idĂ©ologues concurrents pour donner du poids et de la forme jusque dans le spectacle Ă  leur argument respectif. C’est certainement la faute dĂ©cisive des gueux d’Iran. C’est comme si en 1871 une moitiĂ© des communards avait ouvert les portes de Paris aux Versaillais, pendant que l’autre aurait fait rentrer les Allemands, afin de l’emporter dans une dispute. La peur l’a emportĂ© sur le plaisir et aussitĂŽt on a ce gauchisme qui dĂ©fend cette abominable activitĂ© qu’est la baise, et le nĂ©o-Islam qui dĂ©fend cette abominable morale patriarcale que la baise compromet. DĂ©sormais, la dĂ©fensive l’emporte sur l’offensive, ce qui est une folie Ă  ce moment de la guerre civile. Quand l’idĂ©ologie reprend le dessus sur la thĂ©orie, les pauvres recommencent Ă  agir selon des dogmes, plutĂŽt qu’à discuter selon leur pratique.

C’est Ă  propos du tchĂądor, le voile que portent les femmes, que le dĂ©bat sur la baise accĂšde Ă  la publicitĂ©. Le ShĂąh l’avait interdit ; donc, en 1978, les manifestantes l’arborĂšrent comme un drapeau. Or voilĂ  que les hezbollahis exigent qu’il soit rendu obligatoire ! DĂšs le 8 mars a lieu la premiĂšre manifestation de femmes, sans voile, aux cris de ’A bas Khomeyni’ ; les hezbollahis contre-manifestent : ’tu te vĂȘtiras ou nous te battrons’ ; les manifestantes rĂ©pliquent : ’nous prĂ©fĂ©rons ĂȘtre battues mais libres’. Le 10 et le 12, les hezbollahis attaquent les manifestations de femmes Ă  l’injure, au bĂąton et au couteau ! La sensualitĂ© de ces agressions (pourquoi les hezbollahis n’ont-ils pas utilisĂ© leurs armes Ă  feu ?) devient trop torride pour les gauchistes fedayines : ils retirent leur soutien Ă  la manifestation fĂ©ministe du 13, qui ’dĂ©stabiliserait’ le gouvernement BĂązargĂąn, que ces apprentis valets viennent de dĂ©cider de soutenir. Cette manifestation, qui a quand mĂȘme lieu, finit ’noyĂ©e dans la contre-manifestation’. Le journaliste, qui utilise cette intĂ©ressante formule, omet malheureusement toute explication sur cette noyade Ă  laquelle il a donc heureusement Ă©chappĂ©. A partir de lĂ , gauchistes et islamistes Ă©vitent de prendre la rue comme thĂ©Ăątre de cette scĂšne de mĂ©nage. Ils cherchent dorĂ©navant Ă  se baiser d’une maniĂšre plus sournoise.

CĂŽtĂ© gueux, le dĂ©bat sur le voile est un voile sur le dĂ©bat. La peur de dĂ©chirer le voile, est la peur de parler de la baise et de l’amour, et elle est partagĂ©e par les dĂ©fenseurs et les adversaires du tchĂądor, bienheureux de dĂ©penser toute leur ardeur Ă  un fortin aussi avancĂ©, Ă  un symbole aussi concret. Il y avait cependant de quoi rire devant le dĂ©sarroi des fĂ©ministes tiers-mondistes, soudain partagĂ©es. Il y a moins Ă  rire du bruit qu’elles en firent, et qui rendit impossible tout dĂ©bat en profondeur.

Qu’importe que l’homme Ă  vagin porte un voile pour ne pas ĂȘtre dĂ©sirĂ© par l’homme Ă  couille ? Il est vrai, comme l’assurent les gueux islamiques, que l’homme Ă  vagin est infiniment plus respectĂ© dans la sociĂ©tĂ© islamique traditionnelle que dans la sociĂ©tĂ© de baise moderne. Mais c’est parce que l’homme tout court est infiniment plus respectĂ© dans la sociĂ©tĂ© islamique traditionnelle, et non pas parce qu’il y est moins exposĂ© au dĂ©sir, mais malgrĂ© qu’il y soit moins exposĂ© au dĂ©sir. La suppression du voile est une consĂ©quence de la suppression de la dignitĂ©. RĂ©installer le voile, l’apparence de la dignitĂ©, sans rĂ©installer la dignitĂ©, aliĂ©nĂ©e dans les choses, c’est humilier encore davantage, une sorte d’exorcisme grotesque. DĂšs le 8 mars, la voix de Khomeyni, Ă©tranglĂ©e d’apprĂ©hension devant la menaçante intensitĂ© de ce dĂ©bat pourtant encore subalterne, cherche Ă  l’éterniser en rendant un jugement d’Argus qui permet aux deux partis de continuer la dispute sans la dĂ©passer : ’le voile n’est pas un ordre, mais un devoir.’

Dans ces prĂ©misses du dĂ©bat sur la sexualitĂ©, on a vu trĂšs peu d’armures fĂ©mino-gauchistes noyĂ©es dans une Ă©crasante majoritĂ© de gueux carapacĂ©s d’Islam. Le noyau dur de ces derniers sont les mostaz’afines, les dĂ©shĂ©ritĂ©s. Le noyau dur de ce noyau dur sont les hezbollahis, le parti de Dieu (comme si le Dieu du towhid pouvait ĂȘtre la raison d’une division en partis !). Les hezbollahis ne sont Ă©videmment pas un parti traditionnel, policĂ©, carriĂ©riste et rĂ©cupĂ©rateur, construit entre la cotisation, le militantisme et la hiĂ©rarchie institutionnalisĂ©e. Les hezbollahis sont le groupe le plus calomniĂ© de la rĂ©volution iranienne. Ils ’forment un milieu louche oĂč se sont infiltrĂ©s des truands de tous bords, des escrocs, des voleurs, des clochards, des hommes habiles Ă  manier le gourdin et le couteau. MaĂźtres de la rue, ils sont prĂ©sents dans toutes les manifestations religieuses’. ShĂąpur Haqiqat est professeur Ă  la Sorbonne et ne peut donc approcher la pĂšgre et le ’lumpen-prolĂ©tariat’ que cĂŽtĂ© bĂąton, ce dont il se venge par derriĂšre, assurĂ© de n’ĂȘtre que mĂ©prisĂ© par le peu de ses ennemis qui le lisent : ’ces individus auraient pu, dans d’autres circonstances, servir n’importe quelle politique fascisante, laĂŻque ou non, de gauche ou de droite.’ Quand un valet parle de quelqu’un qu’il ne connaĂźt pas, la premiĂšre chose qu’il demande est au service de qui il est. Celui-ci, bien drapĂ© dans sa livrĂ©e de gauche, en oublie naturellement de signaler que les hezbollahis ont toujours soutenu la grande grĂšve de 1978, qu’en authentique lumpen-prolĂ©tariat ils auraient pourtant du casser, selon les analyses de gauche, pendant que les cours de Haqiqat Ă  la Sorbonne se poursuivaient tranquillement ; il ne nous dit pas non plus pourquoi les hezbollahis n’ont jamais servi le ShĂąh, qui est pourtant par excellence ’n’importe quelle politique fascisante’ ; ce lĂąche modĂ©rĂ© avoue donc encore moins le courage obstinĂ© de ces extrĂ©mistes, fers de lance et martyrs du combat de rue, Ă  la seule obstination desquels il doit d’arrondir ses fins de mois avec d’ignobles petits bouquins vulgarisĂ©s sur l’Iran. Il est bien avisĂ© d’y calomnier d’avance ceux qui un jour pourraient lui en rĂ©clamer les droits d’auteur.

A ma connaissance, ces ’bandes noires’ qui ’ne sont pas une invention du rĂ©gime islamique’, n’ont existĂ© sous le nom de hezbollahis qu’à partir de la dispute sur la sexualitĂ©. Comme les Ă©meutiers de Soweto et davantage encore les dĂ©linquants des kĂ©bĂ©lĂ©s, cette lie de la terre fait peur parce qu’elle semble n’avoir peur de rien. Mais comme la Mafia, ses lois plus sacrĂ©es et plus dures que celles qu’elle avait l’habitude de transgresser, sont soudain menacĂ©es par la chute des rĂšgles Ă  laquelle elle vient de contribuer. Alors elle fait rĂ©gner sa terreur de cette explosion de tension, de cette menace d’orgie, Ă  la mesure de son courage qui l’a permise. C’est une tragĂ©die historique de voir les irresponsables de la sociĂ©tĂ© qu’ils ont ravagĂ©e de leur courage, ravagĂ©s par la peur d’ĂȘtre responsables, et n’utiliser cette responsabilitĂ© qu’à Ă©tendre cette peur aussi loin que leur influence. Tout ce qui interdit le plaisir se raidit en proportion que le plaisir approche, jusqu’à ce qu’interdire le plaisir devienne le plaisir. Les premiers chĂątiments, bien avant le code pĂ©nal islamique, sont aussi sexuels que ce qu’ils sanctionnent. On fouette les adultĂ©rins, les voleurs, les alcooliques ; on exĂ©cute les violeurs, les dealers, les homosexuels. Ce ne sont pas les idĂ©ologues islamiques qui ont manipulĂ© les hezbollahis, ce sont les hezbollahis qui ont contraint ces idĂ©ologues Ă  interprĂ©ter la shari’a et la morale islamique, dans ce qu’elles ont de plus radical. Les hezbollahis ne sont ni des SA ni des SS, encore moins les hachichis du Vieux de la Montagne, mais d’abord les stricts moralisateurs du nĂ©o-Islam. Car pour les ’olamĂą, ces idĂ©ologues en turban, il faut d’abord Ă©viter la confrontation avec cette fraction gueuse intraitable, aux hommes si farouchement inquiets de leur dignitĂ©, si susceptible chez des caractĂšres si trempĂ©s. Comme pour la vengeance, les rĂ©cupĂ©rateurs commencent, non pas par rĂ©cupĂ©rer, mais par abonder dans le sens des gueux les plus fĂ©roces, pour se mettre Ă  l’abri eux-mĂȘmes. Ce n’est que lorsque le respect craintif des ’olamĂą pour la dignitĂ© des dĂ©shĂ©ritĂ©s se sera renversĂ© en crainte respectueuse des dĂ©shĂ©ritĂ©s pour la dignitĂ© des ’olamĂą, que la corruption, d’autant plus vile que la loi Ă©tait dure, rĂ©apparaĂźtra, corollaire infaillible de la dĂ©contraction des domestiques.

Mais ni les interdictions de la viande congelĂ©e, de l’alcool, de la culture du pavot, ni mĂȘme cette phrase pleine de sens du mĂ©dium islamique de la rĂ©volution iranienne, Khomeyni, qui a fait hurler tous les observateurs occidentaux, parce qu’ils ont tous un walkman Ă  la place du cerveau : ’la musique est l’opium du peuple’, ne peut combattre la baise. Et dans le mĂȘme temps que les pauvres se rĂ©signent Ă  tolĂ©rer le nĂ©o-Islam, ils se rĂ©signent davantage Ă  pratiquer la nĂ©o-sexualitĂ©, objet de leur rĂ©volte, dont ils ont su si peu parler, comme l’atteste encore la voix du mĂȘme Khomeyni aprĂšs huit mois de dĂ©bat avortĂ©, le 30 octobre 1979 : ’ce que l’Occident exporte dans notre pays est prĂ©cisĂ©ment ce qui nous ruine : la libertĂ© de forniquer.’

4) PremiĂšre grande dĂ©faite du travail et de l’économie

Le problĂšme central des valets est de remettre les gueux au travail.

Les valets croient s’accomplir dans le travail et dans le travail seulement. Les valets, au contraire des gueux, ont quelque chose Ă  perdre dans le travail, parce qu’ils y croient. Les valets, au contraire des gueux, ont quelque chose Ă  gagner dans le travail, parce qu’ils y bandent. Les valets s’engagent d’eux-mĂȘmes lĂ  oĂč il faut traĂźner les gueux de force, s’illusionnent lĂ  oĂč les gueux sont rĂ©signĂ©s, y font carriĂšre, y meurent. Les valets organisent leur existence autour du travail et une part de leur travail est d’organiser les gueux autour du travail des gueux. Pour les valets, le travail est source de toute richesse, mais pour les valets seulement.

La grande grĂšve de 1978 a Ă©tĂ© une catastrophe pour les valets : les gueux ont fait l’expĂ©rience qu’il est possible de survivre sans travailler, pendant cinq mois ; les valets ont fait l’expĂ©rience qu’au bout de cinq mois, il devient difficile pour eux de survivre si les gueux ne travaillent pas. Les gueux ont fait l’expĂ©rience qu’il leur est impossible de vivre en travaillant, pendant que les valets ont fait l’expĂ©rience que leur survie est inutile si les gueux ne travaillent plus. Ainsi a Ă©tĂ© menacĂ©e la thĂ©orie sur laquelle repose toute l’organisation sociale : la thĂ©orie du travail obligatoire, la thĂ©orie du travail source de toute richesse. La menace est considĂ©rable : la thĂ©orie du travail des valets, seule, justifie que les gueux travaillent, et surtout, seule, justifie l’existence des valets.

Les grĂ©vistes ont fait l’expĂ©rience de l’insurrection, de la prise d’armes, de la fĂȘte, de la vengeance, de l’amour, de l’abondance des dĂ©bats. Eux qui ignoraient que la survie pouvait avoir un au-delĂ  ici-bas, ont commencĂ© Ă  vivre. Commencer Ă  vivre leur a donnĂ© la mesure de leur puissance : Ă  mains nues, Ă  visage dĂ©couvert, ils ont battu une police fĂ©roce, puis toute une armĂ©e, pris leurs armes et mis en fuite leurs chefs, pourtant soutenus pendant des annĂ©es par tous les Etats du monde. Ils doivent cette victoire Ă©tonnante, si chargĂ©e d’émotion, Ă  la charge de cette Ă©motion, et ils commencent Ă  s’en douter. Ils commencent Ă  se douter que d’arrĂȘter le travail et prendre la rue est la condition de toute leur force et de tout leur plaisir. L’essentiel pour eux, c’est ce contraste extrĂȘme, qu’ils ont fait eux-mĂȘmes, entre la misĂšre quotidienne, du travail au loisir, et la richesse historique des cinq derniers mois. Aussi, lorsque BĂązargĂąn leur demande de reprendre d’urgence le travail le 17 fĂ©vrier, ils ont l’impression d’une autre façon d’exiger la reddition des armes, d’un retour de la tyrannie.

Car le malheur des valets est que, lorsque les gueux ne travaillent plus, ils ne sont ni chĂŽmeurs, ni oisifs, ni paresseux : ils discutent. La parole, cet organe de maĂźtre, qui dans l’organisation sociale des valets appartient Ă  l’objectivitĂ©, est soudain utilisĂ©e contre elle, et donc, contre eux, ses maquereaux. En Iran, les valets font pour expĂ©rience que le travail a pour premiĂšre fonction la censure. Ce n’est mĂȘme pas d’écrire ou de lire qui sĂ©pare le pauvre d’aujourd’hui de l’homme total projetĂ© par Marx, c’est de parler : tant que les pauvres travaillent, ils n’ont rien Ă  dire. Le problĂšme central des valets n’est plus de remettre les gueux au travail, mais de les faire taire. Voici le dialogue entre la Fraction Economiste qui ne le pense pas encore et la Fraction nĂ©o-Islamique des valets, qui est nĂ©e, sans le savoir, de la violente dĂ©mystification du travail en Iran :

(février 1979)

F.E. – Remettre les grĂ©vistes au travail est primordial. Une fois au travail, ils ne parleront plus.

F.I. – Nous pensons plutĂŽt que s’ils ne parlent plus, ils retourneront au travail.

F.E. – Nous jouons sur les mots. Cinq mois de grĂšve, cinq mois sans exportation de pĂ©trole, c’est cela notre ruine.

F.I. – Pour nous, au contraire, c’est la fortune.

F.E. – Partout dans le monde, aprĂšs chaque rĂ©volution la fortune ne s’établit que lorsque la paix sociale se rĂ©tablit ; et la paix sociale ne se rĂ©tablit que lorsque le travail reprend.

F.I. – Cela est vrai, mais n’est qu’un rĂ©sultat. Mais puisque cela est vrai dans l’histoire (nous sommes souples), nous ordonnerons la reprise du travail (nous sommes fermes), dans notre langage, c’est-Ă -dire pour la victoire de la parole, pour l’Islam. Mais ne vous faites pas d’illusions : le plus difficile sera d’expliquer que la victoire de la parole, la victoire de l’Islam, est le silence.

(mai 1979 : le travail n’a pas suffisamment repris)

F.E. (amĂšrement) – C’est votre fraction qui paralyse nos efforts ! Les discussions sur l’Islam dĂ©tournent du travail !

F.I. – Ce n’est pas nous qui entamons ces discussions et vous le savez. Le mieux que nous puissions faire est de les islamiser pour notre tranquillitĂ© commune. Il vaudrait mieux abandonner ce bastion avancĂ© qu’est le travail, qui ne servait qu’à endiguer la parole des gueux, puisque ce bastion n’est plus tenable.

F.E. – Mais vous perdez la raison ! Le travail n’est pas un bastion avancĂ©, au contraire ! C’est la base de toute opĂ©ration ! Le monde et la richesse sont construits sur le travail, la parole n’est qu’un fruit du travail. Plus ces esclaves, actuellement rĂ©voltĂ©s, que nous encadrons, travaillent, plus nous, l’humanitĂ©, pourront communiquer, comme manger, boire, respirer, baiser. Sans travail, pas d’économie, sans Ă©conomie, pas de parole.

F.I. – Vous ĂȘtes si oublieux que l’économie n’est qu’une idĂ©ologie, que vous attribuez au travail la place de Dieu et Ă  l’économie, la place de la religion.

F.E. – Vous ne pensez tout de mĂȘme pas, parce que Dieu est ce bastion avancĂ©, dont vous parliez pour dĂ©crire le travail, auquel ces gueux d’aujourd’hui s’arrĂȘtent comme Ă  une curiositĂ©, que la religion a cessĂ© d’ĂȘtre une idĂ©ologie !

Ainsi ces deux fractions sont Ă©cartelĂ©es sur le fond d’une dispute, qui sera tranchĂ©e par les gueux qui l’ont suscitĂ©e : chacune reproche Ă  l’autre de n’ĂȘtre que du vent et chacune a raison. Religion et Ă©conomie sont la mĂȘme chose dans la guerre du temps, champs de mines, mirage, diversion. Pendant des siĂšcles, la religion a suffi, seule, Ă  maintenir l’immobilitĂ©. Puis, s’effritant sous les coups impĂ©rieux des pauvres, elle a cĂ©dĂ© sa place Ă  sa variante, l’économie, alors jeune, tolĂ©rante, universelle. Mais pendant que cette nouveautĂ© s’usait, se raidissait, se dogmatisait et se puritanisait, en premiĂšre ligne, la religion pansait ses plaies sous les quolibets (qui protĂšgent de la critique : tue-t-on un adversaire auquel on a donnĂ© un coup de pied au cul ?), se faisait un lifting discret. A travers les fissures de l’économie, elle renaĂźt, jeune, tolĂ©rante, universelle. Gageons qu’aprĂšs vingt siĂšcles de domination de la religion moderne, vingt dĂ©cennies de rĂšgne de l’économie, le rĂšgne de la nĂ©o-religion cĂšdera avant vingt ans.

Mais hors d’Iran tous les gestionnaires ne sont qu’économistes, et voient avec autant d’incrĂ©dulitĂ© que de mauvaise grĂące triompher ces valets islamistes, non pas par la force de leurs arguments, mais par la force de la rue, qui les inspire. Ce soutien du monde entier ralentit la dĂ©faite iranienne des valets Ă©conomistes (libĂ©raux et de gauche), pour bientĂŽt l’embourber dans une guerre de positions oĂč les valets islamistes seront autant isolĂ©s des autres valets du monde qu’ils avaient tentĂ© d’isoler les gueux d’Iran de ceux du monde : autant les islamistes iraniens reprochent dĂ©jĂ  aux Ă©conomistes iraniens d’ĂȘtre la tĂȘte de pont du vieux monde en Iran, autant le vieux monde reprochera bientĂŽt aux islamistes iraniens d’entretenir des tĂȘtes de pont parmi les valets hors d’Iran. Reste ce constat d’avenir : la pĂ©riode de fĂ©vrier Ă  octobre 1979 est la pĂ©riode de la faillite de la remise en ordre de l’Etat d’Iran par la remise au travail de ses gueux, et consĂ©quemment, la premiĂšre faillite depuis deux cents ans du parti Ă©conomiste.

Cependant, mĂȘme les islamistes n’en savaient et mĂȘme n’en imaginaient rien, lorsque, au zĂ©nith des combats de TĂ©hĂ©ran, BĂązargĂąn appelle Ă  la fin de la grande grĂšve, Ă  la reprise du travail pour le 17 fĂ©vrier, fermement appuyĂ© par Khomeyni ; et plus fermement encore par ce vieux chien fidĂšle mais crottĂ© qu’est le Tude, ce PC iranien aussi Ă©dentĂ© que tous les PC d’opposition, qui espĂšre enfin manger dans la gamelle des ouvriers iraniens, en exigeant le premier la fin de cette maudite grĂšve qui lui a toujours Ă©chappĂ©.

Le 19 fĂ©vrier, en parlant du pĂ©trole, BĂązargĂąn insiste : ’il faut exporter sinon la rĂ©volution va marquer le pas.’ Cette phrase, qui aurait pu ĂȘtre du ShĂąh, doit se lire ainsi : il faut exporter sinon le gouvernement va marquer le pas : seul le propriĂ©taire du pĂ©trole iranien, c’est-Ă -dire l’Etat iranien, a intĂ©rĂȘt Ă  son exportation. Pour BĂązargĂąn, ce vieux bourgeois sans joie, la rĂ©volution c’est son gouvernement, sa petite entreprise de gestion de l’Etat. Les ouvriers y travaillent, BĂązargĂąn, cette vieille larve, se charge d’y tout gĂ©rer, d’y gĂ©rer la rĂ©volution. Comme si, exporter et rĂ©volution, gĂ©rer et rĂ©volution, gouvernement et rĂ©volution, BĂązargĂąn et rĂ©volution, n’étaient pas des contraires ! Ce camouflet lui sera rendu dĂšs le lendemain, 20 fĂ©vrier, par les ouvriers de la capitale du pĂ©trole, AbĂądĂąn, qui une semaine aprĂšs l’appel public au travail de BĂązargĂąn, font semblant de ne pas l’avoir entendu et mĂ©prisent souverainement ce ministre (BĂązargĂąn s’était fait haĂŻr par ces ouvriers en janvier, lorsque, avant d’ĂȘtre nommĂ© chef du gouvernement, au plus fort de la grĂšve, il Ă©tait venu Ă  AbĂądĂąn autoritairement, et au nom de Khomeyni, nommer ses crĂ©atures Ă  la tĂȘte des comitĂ©s de grĂšve) en envoyant un tĂ©lĂ©gramme Ă  Khomeyni oĂč ils l’assurent qu’ils reprendraient le travail dĂšs que lui, Khomeyni, en donnerait l’ordre. Sous-entendu : comment, nous qui entendons parfaitement ce qui est le plus radical, aurions-nous pu entendre parler de reprise du travail ? Oseras-tu, toi aussi, Khomeyni, exiger pareille lĂąchetĂ© ? Qu’est-ce que c’est que ces foutaises Ă©conomistes ? Nous, ouvriers du pĂ©trole, avons bien compris : il ne faut pas exporter du pĂ©trole, ou la rĂ©volution va marquer le pas.

Les gueux ne sont pas une classe Ă©conomique : ils ne se dĂ©finissent pas par leur travail, mais par leur place hiĂ©rarchique dans la sociĂ©tĂ©, par leur absence d’engagement dans les moyens de communication objectifs, et consĂ©cutivement, par l’étendue de la perspective que leur libertĂ© d’engagement leur laisse contre. Les gueux d’Iran sont jeunes, nombreux, dissemblables, et autant le travail domine le quotidien de chacun, autant il est nĂ©gligeable (et nĂ©gligĂ©) dans l’histoire commune qu’ils font. Les gueux d’Iran n’ont aucune thĂ©orie du travail, logique reflet de la pratique fort lĂąche qu’ils en ont.

Les ouvriers iraniens sont dans une situation assez diffĂ©rente que les ouvriers des pays oĂč la classe ouvriĂšre est un monument historique. Ils sont nettement minoritaires parmi les gueux, et aucune organisation ne les mĂ©diatise en tant qu’ouvriers. D’ailleurs, cinq mois de grĂšve dans un pays oĂč dominent les entreprises de moins de dix employĂ©s, ont acculĂ© Ă  la faillite presque toutes ces entreprises, et les Ă©conomistes estiment le nombre des chĂŽmeurs entre 3 et 4 millions, sur 10 millions d’’actifs’, au milieu de 1979. La dĂ©bandade des cadres et des bureaucrates devant l’épuration, et des capitaux devant la confiscation et la dilapidation, renforce en nombre et en poids l’exil et l’inchiffrable marchĂ© noir, qui assiĂšge le marchĂ© du travail comme les bidonvilles assiĂšgent TĂ©hĂ©ran. Les ouvriers iraniens, jusque-lĂ  sĂ©parĂ©s entre eux, isolĂ©s et enviĂ©s des autres gueux dont la survie est beaucoup plus prĂ©caire, jouent dans le dĂ©bat sur le travail le mĂȘme rĂŽle que les hezbollahis dans le dĂ©bat sur la morale : ils sont le cĂ©lĂšbre fer de lance, mais qui risque de se briser et de se retourner contre les gueux.

Mais dans un pays oĂč les partis ouvriers sont constituĂ©s d’étudiants en exil, et oĂč aucun syndicat indĂ©pendant n’a rĂ©ussi Ă  se faire tolĂ©rer, ni dans l’Etat, ni, Ă  sa chute, chez les grĂ©vistes, les ouvriers, prudents mais dĂ©cidĂ©s, se sont comportĂ©s d’une maniĂšre exemplaire. Ils se sont d’abord protĂ©gĂ©s des casseurs de grĂšve en s’emparant des entreprises ; et ils se sont prĂ©munis contre la rĂ©cupĂ©ration en ne s’unissant jamais qu’en acte. Depuis fĂ©vrier, le refus du travail transcende leur courage en euphorie, leur obstination en fiertĂ©, leur suivisme prudent en insoumission ouverte. Bien moins exposĂ©s que les hezbollahis, l’ennemi a prĂ©fĂ©rĂ© les taire. Criant au scandale pour le tabou auquel grattaient les hezbollahis, les idĂ©ologues ont enseveli dans leur embarras celui avortĂ© par les ouvriers iraniens : en le paralysant, mais en ne le laissant pas soigner par des spĂ©cialistes, ces derniers ont envisagĂ© la critique du travail, sa suppression. Ils se sont ainsi portĂ©s au coeur du dĂ©bat sur le monde, Ă  l’orĂ©e du jeu. Cela, Ă©videmment, l’ennemi ne pouvait mĂȘme pas le reconnaĂźtre. Car, comme dans le nĂ©o-Islam on ne parle pas d’ouvriers, chez les Ă©conomistes on ne parle pas d’ouvriers opposĂ©s au travail : pour l’économiste, l’ouvrier est le travail fait homme, donc sacrĂ©s tous les deux. Enfin ils ont montrĂ© qu’à la guerre l’éparpillement et la discrĂ©tion peuvent devenir des atouts redoutables. Comme la grosse caisse sourde et grave, ils ont poussĂ© sans cesse.

Et puis, en cinq mois de grĂšve contre le ShĂąh, l’armĂ©e, puis BĂązargĂąn, avaient habituĂ© les ouvriers Ă  affronter l’adversitĂ© Ă  travers leurs nouvelles organisations. LĂ , dans leurs conseils et comitĂ©s, tous les pauvres d’Iran avaient commencĂ© Ă  balbutier les premiĂšres formules contre la pauvretĂ©. Ils avaient pris des armes, ils avaient pris la parole. Ils avaient pris confiance en leur force, en leur jugement. Un simple ordre au retour du travail ne suffisait plus Ă  les faire obĂ©ir ou douter.

Le 21 fĂ©vrier, EntezĂąm, porte-parole du Bazargang, se fait le porte-parole de cet Ă©chec inchiffrĂ© dans cet appel au secours : ’les ouvriers ont certes repris le chemin de l’usine, mais ils passent leur temps Ă  tenir des rĂ©unions politiques. Si ça continue, ce sera la catastrophe.’ L’écho amplifiĂ© de cette inquiĂ©tude grandissante vient de BĂązargĂąn le 28 fĂ©vrier : ’la population s’est habituĂ©e au rythme accĂ©lĂ©rĂ© des Ă©vĂ©nements et sur son Ă©lan elle veut que la rĂ©volution soit parfaite et totale tout de suite. Or, avant mĂȘme d’entreprendre des rĂ©formes de structure, il faut remettre le pays en marche et ce n’est pas facile aprĂšs cinq mois de grĂšve.’ ’Les extrĂ©mistes nous poussent Ă  aller trĂšs vite, et moi je ne cesse de rĂ©pĂ©ter, patience, patience, patience.’ Alors que la rĂ©volution menace ’de marquer le pas’ ! Alors mĂȘme que les ’extrĂ©mistes’ font preuve de toute la triple patience du contradictoire vieillard dĂšs qu’il s’agit de retourner au travail et Ă  l’exportation de pĂ©trole ! Le 15 mars, alors que pour des raisons de dĂ©magogie islamique, en une premiĂšre marque de dĂ©dain public pour l’économie, Khomeyni a proclamĂ© la gratuitĂ© de l’eau et des transports, contre l’avis de son Premier ministre, ce BĂązargĂąn vient pleurnicher Ă  la tĂ©lĂ©vision sur les malheurs de la gestion. Et comme il ne connaĂźt pas encore les dangers de l’ambiance qu’il dĂ©plore, il lui Ă©chappe d’en souligner le mauvais exemple : ’En dĂ©pit de cette situation dramatique, les ouvriers, bien qu’ayant touchĂ© une grande partie de leurs salaires pendant les mois de grĂšve, rĂ©clament maintenant des gratifications Ă©quivalant Ă  2 ou 3 mois de leur traitement.’

Les Ă©conomistes, n’osant toujours pas avouer, autant par cĂ©citĂ© que pour exorciser, que le seul problĂšme ’économique’ de l’Iran est que les ouvriers ne veulent plus travailler, commencent Ă  se crĂȘper le chignon. Tous sont d’accord, par axiome Ă©conomiste, pour dire que le ShĂąh est tombĂ© Ă  cause d’une ’crise Ă©conomique’. En effet, c’est bien connu, tout Ă©vĂ©nement capital, a fortiori une rĂ©volution, a pour fondement nĂ©cessaire une ’crise Ă©conomique’. Seulement, depuis la chute du mauvais gestionnaire fautif, la ’crise’ est pire qu’avant. Les nĂ©o-islamiques n’économisent pas leur fiel pour accuser la gauche Ă©conomiste de les empĂȘcher d’infiltrer les grĂ©vistes qu’ils traitent comme leur propriĂ©tĂ© privĂ©e ; la gauche Ă©conomiste accuse la droite Ă©conomiste de continuer Ă  laisser piller l’Etat par les impĂ©rialistes Ă©trangers ; la droite Ă©conomiste accuse les nĂ©o-islamiques d’instaurer des gestionnaires plus islamiques qu’économistes : de fait, dans beaucoup d’entreprises s’installent des nĂ©o-dirigeants, plus religieux que comptables, parce qu’il vaut mieux alors des rĂ©cupĂ©rateurs capables de policer les dĂ©bats des ouvriers, que des gestionnaires capables de calculer leur rentabilitĂ©, et menacĂ©s, de surcroĂźt, par l’épuration ; quant aux Ă©conomistes gestionnaires Ă©trangers, ils commencent Ă  se retirer de ce juteux marchĂ© oĂč leurs entreprises sont Ă  leur tour pillĂ©es par les gueux, qui font la loi, et par les grĂšves ouvriĂšres, qui continuent : ’Celles’ – des entreprises Ă©trangĂšres – ’qui ont rĂ©sistĂ© Ă  l’épreuve fonctionnent dans un contexte difficile dominĂ© par l’effervescence sociale. Les travailleurs qui avaient Ă©tĂ© licenciĂ©s conformĂ©ment Ă  la lĂ©gislation en touchant leurs indemnitĂ©s, reviennent avec des lettres des comitĂ©s Khomeiny, donnant l’ordre aux patrons de les embaucher ou de les payer. Les patrons rĂ©sistent en apportant la preuve qu’ils sont en rĂšgle, mais le climat est lourd.’

Enfin les nĂ©o-islamiques s’en prennent aux ouvriers, parce que quand les ouvriers ne travaillent pas, les idĂ©ologues du nĂ©o-Islam rencontrent des arguments auxquels leurs thĂ©oriciens ne les ont pas formĂ©s. DĂ©but mai, Banisadr, alors considĂ©rĂ© comme l’économiste de service des islamiques, appelle les ouvriers Ă  ne plus se servir de l’arme de la grĂšve, trahissant par lĂ  l’abondance de son usage. Le 17 mai, pour son 79e anniversaire, Khomeyni mĂ©gaphone avec une terrifiante franchise ce en quoi les gueux sont devenus plus dangereux que les pires valets : ’Ceux qui incitent les ouvriers Ă  continuer la grĂšve sont coupables de trahison, plus que les assas-sins de l’ancien rĂ©gime.’ Enfin, le 13 juin, Eric Rouleau d’information confirme l’insistance de cette mĂȘme peur : ’dans de nombreuses entreprises des “conseils ouvriers” tentent, tant bien que mal, de pratiquer l’autogestion ; les grĂšves, autrefois rĂ©primĂ©es dans le sang se multiplient malgrĂ© les appels angoissĂ©s et les menaces des responsables religieux ou gouvernementaux.’

Le KhuzestĂąn est la province au sud de la frontiĂšre entre l’Iran et l’Irak. C’est la seule province arabe d’Iran. Et c’est la province pĂ©trolifĂšre d’Iran. C’est Ă  travers l’arabe et le pĂ©trole que les informateurs, qui sont tous restĂ©s Ă  TĂ©hĂ©ran alors qu’on se battait au KhuzestĂąn, ont filtrĂ© les Ă©vĂ©nements qu’ils rapportent sur cette province. Les revendications nationalistes arabes, bien amplifiĂ©es par l’écho nationaliste kurde de la province voisine, ont servi Ă  dissimuler que des gueux se battaient contre des valets au KhuzestĂąn ; et le pĂ©trole a servi Ă  dissimuler que les ouvriers qui se battaient, ne se battaient pas pour le pĂ©trole. Les Ă©vĂ©nements du KhuzestĂąn en 1979, sont un condensĂ© de ce qui fut plus tu, mais qui eut lieu, pendant la mĂȘme pĂ©riode, avec une profondeur et un radicalisme comparables, Ă  TĂ©hĂ©ran. Retracer par les combats au KhuzestĂąn comment les ouvriers, au milieu des autres gueux, ont combattu en Iran, ne veut pas dire qu’ils s’y sont battus plus ou mieux, mais que l’éclairage ennemi, autant appliquĂ© Ă  faire de l’ombre qu’à aveugler, permet mieux d’en parler.

Un mot tout de mĂȘme sur le pĂ©trole. Le pĂ©trole a la mĂȘme fonction parmi les marchandises que Khomeyni parmi les pauvres : il est fĂ©tiche, idole, paratonnerre et baromĂštre. SĂ©parĂ© et opposĂ© spectaculairement aux autres marchandises, le pĂ©trole passe pour vital. Pour les Ă©conomistes, la thĂ©orie de la gestion de l’Etat iranien est la thĂ©orie de la gestion du pĂ©trole iranien. Cette thĂ©orie est une thĂ©orie de parti d’opposition, et c’est la thĂ©orie de tous les Ă©conomistes d’opposition : il faut que l’Iran arrive Ă  Ă©quilibrer ses comptes sans le pĂ©trole, parce que le pĂ©trole sera bientĂŽt Ă©puisĂ© ; il faut donc que l’Etat iranien en diminue les exportations pour les faire durer, en diminue les profits, et les rĂ©investisse exclusivement dans des projets qui aboutiront Ă  cette autarcie post-pĂ©trolifĂšre. Le travail des Ă©conomistes d’opposition est justement de faire de la thĂ©orie Ă©conomiste. Leur travail, lorsqu’ils arrivent aux affaires, est de gĂ©rer, c’est-Ă -dire de pratiquer la mĂȘme et nĂ©cessaire gestion que leurs prĂ©dĂ©cesseurs, en laissant leur sage et raisonnable thĂ©orie Ă©conomiste Ă  leurs successeurs dans l’opposition, car la division entre thĂ©orie et pratique n’est vraie que dans l’idĂ©ologie, oĂč elle est devenue cette division du travail entre gestionnaires et gestionnaires en attente. Et en effet, pour rĂ©aliser cette thĂ©orie raisonnable, il faut une police pas chĂšre, l’absence de corruption, des ouvriers besogneux, des gueux dociles, toutes choses qui n’ont jamais pu coexister que dans les sermons et programmes Ă©conomiques d’opposition. Comme ceux nommĂ©s par le ShĂąh, les gestionnaires autour de BĂązargĂąn ont besoin de beaucoup d’argent du pĂ©trole, tout de suite et tout le temps, pour entretenir une police et une armĂ©e qu’on ne leur vend qu’en qualitĂ© insuffisante ou en quantitĂ© exagĂ©rĂ©e, donc cher, et pour s’assurer les spĂ©cialistes indispensables et l’administration, par la trĂšs coĂ»teuse corruption. Comme sous le ShĂąh, les Ă©conomistes du gouvernement exigent d’exporter au maximum, et les Ă©conomistes d’opposition fulminent contre le dĂ©raisonnable gaspillage accĂ©lĂ©rĂ© du pĂ©trole iranien et sa corollaire dĂ©pendance aux grandes compagnies multinationales. Ainsi tous les valets de cette Ă©poque subordonnent les combats de ce monde aux fluctuations de cette marchandise bien plus magique que l’apparition du visage de Khomeyni sur la lune, et, Ă  cause de cette magie, y entraĂźnent presque toujours les gueux.

Les Ă©meutes du KhuzestĂąn commencent fin mai. Signe avant-coureur, les combats de Masjed-e SoleymĂąn, le 18 mai, dont l’origine, la teneur et l’issue se sont perdues dans les atermoiements dĂ©semparĂ©s des informateurs Ă  la pige. Le 25 mai, la grĂšve des dockers de Khorramshahr est annoncĂ©e. Ayant dĂ©butĂ©e avant, elle sera le vĂ©ritable foyer de l’insurrection ouverte, et ne s’éteindra qu’aprĂšs elle. Le 30 mai commencent des combats dans la mĂȘme ville. L’amiral Madani, gouverneur de la province, proclame l’Etat d’urgence. AprĂšs 36 heures d’affrontement, les deux partis, retranchĂ©s de part et d’autre de la riviĂšre KĂąrun, reconnaissent entre 20 et 80 morts. Le lendemain 1er juin, les gardiens de la rĂ©volution, contrĂŽlant Ă  nouveau la majoritĂ© de la ville, tirent sur une manifestation conspuant Madani. Le couvre-feu est maintenu. Les insurgĂ©s rĂ©clament leurs morts. Madani, soucieux de faire diversion, accuse l’Etat irakien, effarouchĂ© et consternĂ© d’un tel radicalisme Ă  ses frontiĂšres, d’y masser des troupes et d’armer ces ennemis de l’Etat. Ces troupes sont Ă©videmment lĂ  pour soutenir Madani, la frontiĂšre et les deux Etats, et, pour ce qui est des armes, quel Etat en livrerait Ă  des insurgĂ©s aussi imprĂ©vus qu’imprĂ©visibles, qui, de surcroĂźt, ont pillĂ© les arsenaux cinq mois plus tĂŽt ? Les ’militants arabes’, poussĂ©s par l’auto-dĂ©termination pratique qu’ils ne contrĂŽlent plus, ne revendiquent plus l’autonomie, mais l’indĂ©pendance. D’autres idĂ©ologues y dĂ©couvrent le fond de leur dĂ©saccord : le ministre du pĂ©trole de la RĂ©publique Islamique, Nazih, devant le calme qui agite AbĂądĂąn ce 1er juin, soutient contre le towhid et le chef du Parti de la RĂ©publique Islamique, l’ñyatollĂąh Behechti, que l’Islam ne peut pas rĂ©soudre tous les problĂšmes, notamment ’économiques’. Le 6 juin enfin, le Sheikh KhĂąqĂąni et l’amiral Madani signent un accord impliquant la libĂ©ration des prisonniers, la dissolution des gardiens de la rĂ©volution locaux et la poursuite des auteurs des troubles, leurs ennemis communs. Quatre jours aprĂšs cet accord spectaculaire, ni mandatĂ©, ni ratifiĂ© par les insurgĂ©s, on arrĂȘte des ’trotskystes’ Ă  AhvĂąz ’à la suite des affrontements armĂ©s qui se sont produits dans cette ville’. Ce n’est que ce mĂȘme 10 juin que les dockers de Khorramshahr nĂ©gocient la fin de leur grĂšve. Cette premiĂšre phase de la rĂ©volte du KhuzestĂąn a montrĂ© que des gueux sont capables d’aller dans la rue pour protĂ©ger une grĂšve ouvriĂšre et que des ouvriers sont capables d’éterniser une grĂšve pour que les gueux restent maĂźtres de la rue. Elle a montrĂ© la division des idĂ©ologues islamiques et Ă©conomistes. Elle a rĂ©vĂ©lĂ© aux gueux la force et les limites de ces idĂ©ologies ennemies, jusque dans leurs propres rangs. Elle a permis aux plus dĂ©terminĂ©s, dont le nombre s’est multipliĂ©, de comprendre qu’attaquer des laĂŻcs comme Madani n’est pas forcĂ©ment soutenir l’Islam, qu’attaquer des gardiens de la rĂ©volution n’est pas forcĂ©ment soutenir les nationalistes arabes, qu’ils n’ont aucun Etat Ă  nourrir, et que comme l’Etat ne respire que par le travail, leur a fait entrevoir que leur refus de l’Etat se fonde dans la critique du travail. La fin de cette premiĂšre phase est donc un compromis laborieux entre rĂ©cupĂ©rateurs infiltrĂ©s parmi les gueux (KhĂąqĂąni) et nĂ©o‑policiers assiĂ©gĂ©s par les gueux (Madani).

AprĂšs deux semaines de calme, le 26 juin, une manifestation Ă  AbĂądĂąn reprend radicalement les hostilitĂ©s dans ce qui devient une limite ressentie Ă  cette radicalitĂ©, la province. Les 7 et 8 juillet, une premiĂšre sĂ©rie impressionnante de sabotages prouve que les gueux, et particuliĂšrement ceux des ouvriers qui sont rĂ©voltĂ©s, sont entrĂ©s dans une nouvelle phase de la critique du travail : les destructions d’olĂ©oducs, voies ferrĂ©es, bĂątiments publics ridiculisent tout traitĂ© entre l’abject Sheikh-ĂąyatollĂąh et l’odieux pseudo-libĂ©ral amiral. Dans l’émeute du 10 juillet Ă  Khorramshahr, 40e jour aprĂšs le sanglant 31 mai, on retrouve, retournĂ© non sans ironie contre le gouvernement islamique, le cycle des deuils. Le 17, alors que des ’troubles’ sans prĂ©cision sont toujours rapportĂ©s du KhuzestĂąn, KhĂąqĂąni, dont le seul usage serait de s’imposer en tant que mini-Khomeyni du KhuzestĂąn, disparaĂźt mystĂ©rieusement : il ressurgira quelques jours plus tard Ă  Qom, oĂč il aurait Ă©tĂ© ’dĂ©porté’ (c.-Ă -d. Ă©loignĂ© dans une reprĂ©sen-tation, comme Khomeyni Ă  Paris, dix mois plus tĂŽt) sur l’incitation de l’avisĂ© Madani. Le 22, AhvĂąz est Ă  nouveau Ă  la rue. Madani, auquel les uns reprochent le dĂ©sordre autant que les autres l’ordre (eh non, ce n’est pas toujours drĂŽle d’ĂȘtre cadre intermĂ©diaire !), tentera de se disculper en disant pour une fois la vĂ©ritĂ© sur le KhuzestĂąn, qui est alors la vĂ©ritĂ© sur l’Iran, parce qu’elle est la vĂ©ritĂ© sur toute rĂ©volution : ’la population exploitĂ©e et opprimĂ©e pendant des dĂ©cennies par les shahs, sans qu’elle puisse mĂȘme se plaindre, imagine qu’elle peut aujourd’hui tout obtenir tout de suite.’

Islam, partis ouvriers ou de gauche, et nationalistes arabes, en plein progrĂšs dans leur constitution d’une clientĂšle ouvriĂšre, ont Ă©tĂ© surpris par cette soudaine reprise de l’offensive gueuse et hĂ©sitent Ă  s’engager dans son sillage ou Ă  s’y opposer. La puissance du mouvement apparaĂźt dans leur choix de le suivre, au risque de devenir la cible dĂ©signĂ©e de l’autoritĂ© centrale. C’est le sens de cette phrase, oĂč le journaliste, quand il Ă©crit ’ouvrier’ ou ’arabe’, parle en rĂ©alitĂ© de petits chefs ou groupuscules ouvriĂ©ristes et nationalistes : ’le radicalisme ouvrier se mĂȘle sans se confondre Ă  la virulence des dissidents arabes.’ Par mĂ©garde ou inconscience, on apprend mĂȘme que des ouvriers se battent entre eux, chose inadmissible pour les Ă©conomistes qui ont foi en un monde divisĂ© en classes Ă©conomiques. Cependant, comme dans toutes les rĂ©volutions, la classe ouvriĂšre, qui n’est telle et donc unie que pendant la paix civile et par le travail, se divise en larbins des larbins et en insurgĂ©s modernes. Le 22 aoĂ»t, ’les exportations de pĂ©trole ont rĂ©cemment baissé’ (pauvre BĂązargĂąn, combien sa rĂ©volution marque le pas ! Le 12 octobre 1979, la production de pĂ©trole brut tombera mĂȘme Ă  1 million de barils par jour, soit moins qu’au plus bas de la grande grĂšve de 1978) ’en raison de divergences idĂ©ologiques opposant les travailleurs du principal port d’embarquement’. Je laisse le terme ’idĂ©ologique’ pour qualifier ces divergences, Ă  l’auteur de cette citation, l’amiral Madani. Nazih cherchera Ă  bagatelliser cette baisse incachable, en prĂ©textant une tempĂȘte, qui aurait eu lieu au large d’AbĂądĂąn. Je ne rĂ©sisterai pas Ă  la tentation de garder ce mot malheureux pour dĂ©crire la vraie cause du naufrage de l’exportation, la rencontre entre ouvriers gueux et ouvriers valets. C’est encore la mĂȘme tempĂȘte qui a fait apparaĂźtre, puis disparaĂźtre ces ’intellectuels chĂŽmeurs’ qui, dĂšs fin avril, squattaient la mairie d’AbĂądĂąn ; qui fait sauter les dĂ©pĂŽts de munitions, dĂ©truire les bĂątiments publics, saboter les olĂ©oducs, harceler les gardiens de la rĂ©volution au milieu du refus larvĂ© de travailler le plus gĂ©nĂ©ralisĂ©. C’est dans le clapotis des querelles de valets que s’étale au public le combat de plus en plus anonyme, de plus en plus clandestin, de plus en plus farouche, des gueux du KhuzestĂąn. Et les exportations du pĂ©trole brut ne rĂ©augmentent pas, malgrĂ© les divergences idĂ©ologiques des dirigeants du principal port d’embarquement : la tempĂȘte a fait prĂ©cipiter les nationalisations, pour contrĂŽler l’épuration et arracher la jouissance de ce port Ă  ses ’travailleurs’. Khomeyni a du envoyer son gendre, l’hojjat ol‑eslĂąm EshrĂąqi, ramener le calme plat, grĂące au Coran. Nazih, en bon ministre de BĂązargĂąn, voudrait limiter l’épuration aux SAVAKis, alors qu’EshrĂąqi, espĂ©rant profiter des disputes entre ouvriers, prĂ©conise d’étendre l’épuration aux ’communistes’. Tous deux savent fort bien qu’il y a si peu de communistes qu’il faudrait alors les inventer, et que le plus Nazih des deux se retrouverait le lendemain en tĂȘte de liste rouge. Ce fou, soutenu par tout l’Occident, tente un dernier coup de poker pour sauver le parti libĂ©ral, sa propre carriĂšre, sa tĂȘte : il somme Khomeyni de dĂ©savouer son propre gendre, sans quoi, lui, ministre du pĂ©trole, dĂ©missionnerait, soutenu par une grĂšve ouvriĂšre ! Le lendemain d’un bluff aussi grossier, il disparaĂźt dans la clandestinitĂ©, huĂ© par les islamistes, applaudi par les libĂ©raux, dans l’indiffĂ©rence des gueux. Le 28 septembre, le docile nĂ©o-islamique Mo’infar est nommĂ© Ă  sa place. La mĂȘme dispute entre plus d’économie et plus d’Islam met alors aux prises le libĂ©ral arrivĂ© BĂązargĂąn, et l’arriviste islamique Banisadr. Le 15 septembre, le premier critique les ’élĂ©ments hostiles Ă  la propriĂ©tĂ© privĂ©e’. Comme s’il ne s’agissait pas des gueux, qui alors exproprient depuis le centre des villes jusqu’au fin fond des champs, le second fait mine de se sentir visĂ© dans sa burlesque thĂ©orie de l’économie d’aprĂšs le towhid, oĂč toute propriĂ©tĂ© est propriĂ©tĂ© de Dieu, dont l’homme, qui n’a mĂȘme pas le droit de se suicider puisque sa vie mĂȘme est propriĂ©tĂ© de Dieu, est une sorte de mĂ©tayer, de valet, de Banisadr.

L’acharnement confus des idĂ©ologues Ă  mĂ©diatiser la dispute, donne toute la mesure de cette deuxiĂšme phase de la rĂ©volte du KhuzestĂąn. Conduite Ă  partir d’une semi-clandestinitĂ© contrastant avec le marais de la polĂ©mique abandonnĂ© Ă  l’ennemi, elle exprime Ă  la fois que ses auteurs ne se sentent pas suffisamment forts pour renverser la continuation de la sociĂ©tĂ© du ShĂąh chez ces ennemis, mais qu’ils l’attaquent plus en profondeur, et durablement. GrĂšve larvĂ©e et guerre civile larvĂ©e en sont les rĂ©sultats, qui s’étendent aussitĂŽt Ă  tout l’Iran. Il faudra que toutes les armĂ©es de deux Etats transforment cette province en Palatinat de Louvois pour en extirper cette racine. Et tous ceux qui pensaient, mĂȘme pour des raisons non-Ă©conomistes, que c’est la grande grĂšve de 1978 qui a fait tomber le ShĂąh, sont, fin octobre 1979, contraints de penser, pour les mĂȘmes raisons, qu’a fortiori BĂązargĂąn, et mĂȘme Khomeyni son mentor, arrivent au terme de leur sursis.

5) Les troubles de la parole

Comme sous les pavĂ©s il y a la plage, sous le travail il y a la pensĂ©e. Le travail est la pensĂ©e objective, aliĂ©nĂ©e. En Iran, la critique pratique du travail a libĂ©rĂ© la pensĂ©e subjective dans une abondance de manifestations, une grandeur et une diversitĂ© de vues, dont les individus des ’classes laborieuses’ ne peuvent mĂȘme pas rĂȘver.

La parole est le fixateur de la pensĂ©e subjective ; elle est aussi son gage. Elle est son chant et sa statue, sa synthĂšse et son programme. La parole est toujours de la pensĂ©e mĂ©diatisĂ©e, objectivĂ©e, ce qui l’oppose Ă  la pensĂ©e en actes comme la conscience Ă  la passion : bien qu’il y ait de la passion dans la conscience et de la conscience dans la passion, la thĂ©orie n’est pas toute pratique et la pratique n’est pas toute thĂ©orie.

L’effondrement simultanĂ© de la police et du travail, les deux principaux garants de la censure, a instaurĂ© en Iran la libertĂ© de la parole et de la pensĂ©e, c’est-Ă -dire sans borne. Douaniers des bornes de la parole et de la pensĂ©e objective, les principaux groupements de valets subissent soudain la critique sans autoritĂ© pour la faire taire. La critique est le moteur et le rĂ©gulateur, le mouvement et la preuve, le rĂ©vĂ©lateur de la vraie pensĂ©e, la pensĂ©e libre, la vĂ©ritĂ© pratique. Tout dire, c’est tout critiquer. La critique est toujours une pratique et c’est une pratique sociale. La critique dĂ©passe dans leur unitĂ© la contradiction entre pratique et thĂ©orie, entre action et pensĂ©e. Les idĂ©ologues ont pour fondement de leur place sociale, de leur existence mĂȘme, l’entretien et la justification de cette contradiction. C’est pourquoi les menteurs libĂ©raux, gauchistes et nĂ©o-islamiques sont tout d’abord en pleine dĂ©route lorsqu’on ne peut plus parler plus haut que ce qu’on fait, ni agir plus bas que ce qu’on dit.

La premiĂšre borne rĂ©tablie par ces partis valets bousculĂ©s, est de dĂ©naturer cette critique en la prĂ©sentant sous sa forme, dans sa quantitĂ©, comme la sempiternelle et inĂ©vitable kermesse qui accompagne tout changement brutal de gouvernement, et oĂč le petit peuple exaltĂ© Ă©puise rapidement son euphorie imbĂ©cile. Cela permet de taire sa qualitĂ©, d’ignorer son contenu, de cacher sa nouveautĂ©. Ce qui filtre hors d’Iran est l’existence de milliers de tracts, de centaines de journaux (Ă  la mi-aoĂ»t 1979, pour TĂ©hĂ©ran seulement, 180 quotidiens, hebdomadaires et mensuels d’information gĂ©nĂ©rale nĂ©s depuis fĂ©vrier, 500 demandes de parution officielles, sans parler de toute la presse clandestine destinĂ©e Ă  le rester), de batailles de pamphlets dignes de la Fronde, de livres maudits, de livres interdits. Mais les valets du monde entier font un Ă©cran volontaire sur ce qui se dit dans les assemblĂ©es de quartier et d’usine, dans les dĂ©dales des bazars et les places publiques, dans les Ă©coles et les mosquĂ©es. Rien de cette littĂ©rature si prolifique de ce printemps perse n’a Ă©tĂ© traduit hors d’Iran. Le dĂ©bat de ce siĂšcle bĂ©nĂ©ficiant des conditions les plus riches a Ă©tĂ© isolĂ© et asphyxiĂ© par le silence de ses ennemis, qui, incapables d’y prendre part, en ont murĂ© l’accĂšs et enterrĂ© la diffusion. Seuls les pĂąles Ă©chos distordus de la propagande vieille comme leurs idĂ©ologies des Ă©ternels militants de gauche et quelques ouvrages de soudaines vedettes nĂ©o-islamiques (BĂązargĂąn, Banisadr, Khomeyni, etc.) sont substituĂ©s au plus vivant des dĂ©bats. Ainsi la communication entre gueux d’Iran et gueux du monde est interceptĂ©e et remplacĂ©e par la pseudo-communication entre valets d’Iran et valets du monde. MĂȘme les fameuses cassettes prĂ©-enregistrĂ©es (dont les plus cĂ©lĂšbres ont Ă©tĂ© les exhortations de Khomeyni depuis son exil parisien) n’ont franchi la frontiĂšre iranienne que dans le sens de l’importation. Et si de multiples scribouillards de tous bords ont tentĂ© de canaliser la puissante explosion iranienne en l’édulcorant spectaculairement hors d’Iran, il n’est pas connu que des Iraniens Ă©crivaient alors sur le monde, ce qui paraĂźt non seulement vraisemblable, mais aussi beaucoup plus Ă  propos.

Battue en brĂšche Ă  TĂ©hĂ©ran, la censure s’est donc reconstituĂ©e Ă  la frontiĂšre iranienne. La premiĂšre mesure des valets du monde entier contre la parole libre en Iran a Ă©tĂ© de la circonscrire Ă  l’Iran. C’est pourquoi hors d’Iran, le dĂ©bat iranien n’apparaĂźt nullement comme un dĂ©bat entre gueux, complĂštement occultĂ©s, et valets, mais entre les diffĂ©rentes divisions de valets seulement. La premiĂšre victoire des idĂ©ologues est de faire passer un dĂ©bat sur le monde pour un dĂ©bat entre idĂ©ologues, au moyen d’idĂ©ologies dĂ©jĂ  connues. LĂ  non plus donc, rien de nouveau. En consĂ©quence, les gueux du monde ne se sont jamais reconnus dans les Ă©vĂ©nements d’Iran, et n’ont jamais soutenu, encore moins songĂ© Ă  imiter les gueux d’Iran, dans ce qui leur Ă©tait prĂ©sentĂ© comme une ennuyeuse tragĂ©die, mi-absurde, mi‑exotique.

Si les valets d’Iran sont divisĂ©s, c’est sur la maniĂšre de contrĂŽler Ă  nouveau le dĂ©bat, c’est-Ă -dire de le figer et de restaurer la possibilitĂ© policiĂšre de le falsifier. Cette division spectaculaire oppose les libĂ©raux, porte-parole du vieux monde, et chargĂ©s d’en sauver les meubles au nom de sa modernitĂ©, aux gauchistes et nĂ©o-islamistes, chargĂ©s de la rĂ©cupĂ©ration et de l’infiltration des gueux. Cette division est Ă©galement le reflet de leurs places dans la sociĂ©tĂ© : les libĂ©raux sont les valets supĂ©rieurs ou spĂ©cialisĂ©s, grands bourgeois, professions libĂ©rales, notables, cadres, officiers de l’administration ; gauchistes et nĂ©o-islamistes recrutent aux Ă©chelons infĂ©rieurs de la hiĂ©rarchie parmi les valets les plus pauvres, Ă©tudiants, contremaĂźtres, sous-officiers, petits commerçants, bas-clergĂ©, paysans. Les libĂ©raux sont aussi la tĂȘte de pont de l’étranger (l’étranger est l’étranger Ă  la rĂ©volution iranienne, du diplomate amĂ©ricain Ă  l’exilĂ© qui n’a pas osĂ© rentrer Ă  la chute du ShĂąh ; cette naĂŻve xĂ©nophobie qui correspond Ă  une insuffisante thĂ©orisation des groupes sociaux en mouvement dans la guerre sociale, a rapidement Ă©tĂ© exploitĂ©e par les idĂ©ologues en de nombreux amalgames, d’oĂč la rĂ©surrection du puant nationalisme iranien ou l’usage systĂ©matique du non moins puant mot-choc ’impĂ©rialisme’). Non seulement les libĂ©raux filtrent la publicitĂ© de la rĂ©volution iranienne hors d’Iran, mais ils sont introducteurs et pourfendeurs mĂ©prisĂ©s puis haĂŻs, comme le ShĂąh, de tout ce qui fait la richesse du monde et la pauvretĂ© des pauvres.

Lorsqu’en janvier 1979 ShĂąpur BakhtiyĂąr abolit la censure du ShĂąh, il y eut un putsch des journalistes libĂ©raux sur l’information dominante. KayhĂąn, AyandegĂąn, Ettelñ’ñt, les principaux quotidiens nationaux, tombĂšrent aux mains de leurs rĂ©dactions. Ni leurs ouvriers, ni leurs lecteurs, bien sĂ»r, ne furent consultĂ©s. Ceux-ci s’indignĂšrent vite des professions de foi occidentalo-dĂ©mocrates de ces carriĂ©ristes qui avaient tous rampĂ© sous le ShĂąh et s’auto-proclamaient maintenant porte-Ă©tendards de la libertĂ©, prĂ©tention tapageusement amplifiĂ©e hors d’Iran, oĂč ce coup de force de spĂ©cialistes salariĂ©s est prĂ©sentĂ© comme le summum de la libertĂ© possible, par leurs collĂšgues de tous les pays.

Un second putsch eut lieu Ă  la radio et Ă  la tĂ©lĂ©vision les 12 et 13 fĂ©vrier. L’arriviste QotbzĂąde, muni du seul mandat de son ambition personnelle, s’en empara, avec culot, au milieu de l’émeute. On se souvient que le 14, les gauchistes fedayines, toujours en retard, furent repoussĂ©s lors d’une fusillade par les gauchistes mojahedines, qui en croyant pouvoir le doubler, dĂ©fendaient l’arriviste. Mais l’arriviste QotbzĂąde, plus malin, fit appel en direct Ă  des spectateurs, sans prendre la peine d’expliquer Ă  ces renforts quels intĂ©rĂȘts ils renforçaient. Une grĂšve immĂ©diate des journalistes libĂ©raux, scandalisĂ©s d’avoir Ă©tĂ© devancĂ©s par un outsider, permit Ă  l’arriviste d’ĂȘtre le premier Ă  utiliser l’arme de l’épuration contre des grĂ©vistes. Au lieu d’atteindre des sommets spirituels, ’La Voix de l’Islam’ devint d’abord un objet de curiositĂ© par son islamisation terre Ă  terre ; puis, trĂšs vite, dans le foisonnement des moyens d’information ambiants, un objet d’ennui, abandonnĂ©. Avant d’avoir appris Ă  s’en servir, la fraction islamique avait rĂ©ussi Ă  neutraliser le plus puissant des organes dominants. Gauchistes et libĂ©raux en furent dĂ©boutĂ©s avec brio par un arriviste, Ă©touffant dans leur prĂ©cocitĂ© les Ăąpres convoitises de ces alliĂ©s concurrents.

Les gueux ne tardent pas Ă  manifester leur dĂ©saccord devant ces passations hĂątives. D’abord, n’étant plus seule Ă  parler, cette presse ennemie n’est plus Ă©coutĂ©e. Le 23 mars, ’Le Monde’ s’indigne des pressions sur KayhĂąn : en un mois, le bouche Ă  oreille lui aurait dĂ©jĂ  fait perdre 50 000 lecteurs sur 800 000 ! Pour Le Monde, il ne peut s’agir que d’un odieux complot contre la libertĂ© si un confrĂšre libĂ©ral perd des lecteurs en pĂ©riode rĂ©volutionnaire. Le Monde ne sait pas encore que la rĂ©volution des gueux, dont celle d’Iran est l’ébauche, supprimera tous les journaux quotidiens (cette triste mesure du temps !), Ă  commencer par ceux qui ont le plus longtemps et le plus impunĂ©ment menti, depuis KayhĂąn et La Prensa, en passant par le Washington Post et la Pravda, Sun et Bild, La Croix et Les Echos, El Pais et La Gazetta dello Sport, jusqu’à, bien sĂ»r, Le Monde. Ensuite, conseils et comitĂ©s de base passent Ă  la critique ad hominem. Des furieux viennent jusque sur leurs lieux de travail prendre Ă  partie et molester des journalistes. Exigeant Ă  leur tour l’épuration, les comitĂ©s Khomeyni occupent radio, tĂ©lĂ©vision et journaux le 10 avril. ’Tous les journalistes le disent : il n’y a pas de censure imposĂ©e par le haut, mais parfois nous recevons des menaces de gens incontrĂŽlĂ©s.’

La presse occidentale et la presse occidentalisĂ©e d’Iran, devenues elles-mĂȘmes cette censure imposĂ©e par le haut, se croient affranchies de devoir rendre des comptes. HabituĂ©es comme leurs lecteurs en temps de paix sociale Ă  laisser passer, voire Ă  cautionner de multiples ’petits’ mensonges, elles ne savent nullement que la rĂ©volution est par essence la critique de toute petitesse et de tout mensonge. Pas davantage Ă  l’écoute de leur public que lorsque ce public se taisait, elles ne manifestent que le puĂ©ril triomphalisme, tempĂ©rĂ© de vertueuses craintes, de leurs propres carriĂ©ristes, qui s’imaginent dĂ©jĂ  arrivĂ©s, c’est-Ă -dire Ă  la tĂȘte de l’Iran devenu une sorte de vaste quotidien libĂ©ral.

Gauchistes et islamistes, s’ils n’ont pas des prĂ©tentions moindres, n’ont pas des moyens aussi immenses. En jouant le tampon entre cette presse libĂ©rale, dont ils voudraient bien confisquer les meubles, et l’indignation de ses ouvriers et lecteurs, dont ils voudraient bien confisquer la parole, ces deux fractions d’idĂ©ologues s’allient, comme deux petites employĂ©es rivales, avides de plaire, s’empruntent leurs ustensiles de maquillage (ainsi Dieu, non seulement n’est jamais critiquĂ©, mais souvent adoptĂ© par les gauchistes, alors que les islamistes apprennent le militantisme gauchiste et bombardent en mot-vedette incritiquable le concept lĂ©niniste d’impĂ©rialisme). Le 26 avril, Khomeyni accuse, sans les nommer, certains journalistes occidentaux d’avoir Ă©tĂ© soudoyĂ©s sous le ShĂąh. Rien, soit dit en passant, n’est plus probable. Mais en accusant ainsi, l’oracle se fait le porte-parole du milieu entre les deux extrĂȘmes, les gueux furieux dont il reproduit la vĂ©hĂ©mence, la presse libĂ©rale qu’il avertit sans agir contre elle. Comme un chien qui aboie avec les loups pour les Ă©puiser, il met en garde en mĂȘme temps ceux que veut mordre sa dangereuse escorte : ’aprĂšs les fusils ce sont les plumes qui se sont dressĂ©es contre l’Islam’ fulmine-t-il de la mĂȘme maniĂšre contre les ’intellectuels’ (superbe inversion : ce ne sont Ă©videmment pas des fusils qui s’étaient dressĂ©s contre l’Islam, mais des gueux, dont la plupart se rĂ©clamaient de l’Islam, qui s’étaient dressĂ©s contre des fusils).

Je trouve important d’exposer ces crapuleries et les petites tricheries qui ont conduit Ă  l’installation d’un dispositif contre les gueux, parce que ceux-ci, engagĂ©s dans un dĂ©bat plus vaste et plus exaltant, n’y ont pas suffisamment exercĂ© leur vigilance. Ces minuscules manoeuvres, auxquelles les valets sont formĂ©s, et que les gueux ont le tort de tolĂ©rer, sont exemplaires, pour toutes guerres sociales, de la façon dont l’ennemi se redispose aprĂšs une dĂ©faite.

Le journal AyandegĂąn, traduisant une interview de Khomeyni au ’Monde’, la titre d’une interprĂ©tation plus qu’abusive : ’Khomeyni disculpe la gauche.’ Khomeyni furieux, bannit formellement un journal aussi dĂ©sinvolte (ce que n’importe quel citoyen aurait fait, si ses propres propos avaient Ă©tĂ© aussi dĂ©naturĂ©s). Mais Khomeyni, soit dĂ©sir de dissimuler qu’il est obligĂ© de renier l’alliance des islamistes et des gauchistes, soit qu’il craint l’interprĂ©tation d’un bannissement qui n’implique nominalement que sa personne, en formule une autre raison : le mĂȘme journal a publiĂ© dans le mĂȘme numĂ©ro un communiquĂ© du groupe terroriste clandestin, ForqĂąn. A ceux qui prĂ©tendent que Khomeyni est trop jaloux de sa personne, on objecte que c’est parce qu’AyandegĂąn couvre des criminels terroristes qu’il est excommuniĂ© ; Ă  ceux qui se plaignent de l’interdiction d’un journal parce qu’il donne la parole Ă  des rĂ©prouvĂ©s, on rĂ©pond que c’est parce qu’il a dĂ©formĂ© les propos de l’EmĂąm, qu’il est interdit. C’est la premiĂšre censure, dans la mesure, il est vrai, oĂč la parole de Khomeyni fait loi, contre une organisation indĂ©pendante, habilement amalgamĂ©e Ă  une critique d’un mensonge. Les gueux ont Ă©tĂ© dupes : quelle que soit l’action de ForqĂąn, leur intĂ©rĂȘt Ă©tait de protĂ©ger sa parole. Cet habile prĂ©cĂ©dent ouvre un dĂ©bat sur la loi sur la presse. Le 15 mai, le comitĂ© islamique de KayhĂąn en expulse 20 journalistes qui s’étaient solidarisĂ©s avec ceux d’AyandegĂąn. Dans le journal du Parti de la RĂ©publique Islamique (PRI) on peut lire : ’le journalisme indĂ©pendant ou neutre’ ou ’journalisme non-aligné’ relĂšve de ’la dĂ©magogie ou l’ignorance’. Phrase pleine de sens pour les gueux qui l’inspirent et pleine d’arriĂšre-pensĂ©es pour les valets qui l’écrivent. Le 3 juillet, le premier journaliste occidental est expulsĂ© pour article ’malveillant’ (ce qui est un euphĂ©misme : la presse occidentale, au mĂ©pris des faits et des dĂ©mentis, dresse Ă  son public une image horrible et fantastique de l’Iran, dominĂ© par un cruel vieillard arriĂ©rĂ©, appliquĂ© perfidement et uniquement Ă  la destruction de ce que cette presse appelle dĂ©mocratie). Fin juillet, le gouvernement iranien profite de sa premiĂšre offensive au KordestĂąn pour interdire les dĂ©placements des journalistes Ă©trangers sur le territoire de l’Etat.

Comme pour la vengeance, les gueux vont se laisser donner la loi par les valets islamiques. Une loi sur la presse a pour seule fonction de la limiter. Une loi sur la presse est le principe de la censure. La seule vraie libertĂ© de la parole, est l’absence de loi la rĂ©gissant, qui n’existe dans aucun Etat du monde, tant son principe est contraire Ă  celui de l’Etat : mĂȘme la grammaire commencerait Ă  rattraper son retard sur le monde, en bonds surrĂ©alistes ! Mais si les pauvres acceptent qu’un gouvernement soit leur Ă©manation, toute loi de ce gouvernement sera Ă©galement comme fait par eux, en leur nom. Tant que les pauvres laissent passer des lois sans se rĂ©volter, ils resteront soumis.

Le 6 aoĂ»t, la loi sur la presse est effective ; le 7, AyandegĂąn est saisi, ses journalistes arrĂȘtĂ©s ; le 14, une manifestation laĂŻque fait la preuve de l’absolue minoritĂ© des partisans de la presse libĂ©rale : 20 000 sympathisants drainent 2 000 contre-manifestants et laissent 20 blessĂ©s. Le siĂšge des gauchistes fedayines est mis Ă  sac. Hors d’Iran, cette censure a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e comme une censure sur toute la presse, parce que cette presse libĂ©rale censurĂ©e y est considĂ©rĂ©e comme toute presse. Pour les gueux d’Iran, pour lesquels la parole Ă©tait alors incensurable, contrairement Ă  ceux des dĂ©mocraties occidentales, elle ne pouvait censurer que des menteurs et des imposteurs. L’information, dans un moment historique oĂč elle est si importante, ne se prenait plus alors dans de pareils torchons, mais de bouche Ă  oreille, et dans la vaste presse parallĂšle. Les gueux avaient commencĂ© Ă  casser la gueule aux responsables libĂ©raux, et c’est autant pour les protĂ©ger que pour affadir et diriger la colĂšre que la loi devint nĂ©cessaire. En aoĂ»t 1979, les gueux n’y virent qu’une extension pondĂ©rĂ©e et lĂ©gale de leur propre action, bien loin de pouvoir se retourner contre eux.

Commence alors un indigne cache-cache entre la presse occidentale et la censure, interdisant ’outrages et calomnies’ Ă  la RĂ©publique Islamique, ponctuĂ© d’expulsions de contrevenants (un journaliste peut ĂȘtre tenu pour responsable de ce qu’écrit son journal, mĂȘme sous une autre signature : les journalistes montraient en effet leur ’bienveillance’ aux autoritĂ©s, puis leurs journaux publiaient leurs infamies dans les Ă©ditoriaux en marge de leurs articles insipides dĂ©clarĂ©s, ou sous d’autres signatures ; un journaliste ne peut plus exercer en Iran avec un simple visa de touriste : on voit la ruse ; sous peine de sanction un journal doit publier les dĂ©mentis du gouvernement : en principe, la moindre des choses). Fin aoĂ»t, l’hystĂ©rie anti-kurde permet d’interdire 22 publications, dont toute la presse de gauche. Les militants islamiques s’emparent aussi du quartier gĂ©nĂ©ral de toutes les gauches, l’UniversitĂ©, et y organisent mĂȘme un autodafĂ© aux cris de ’l’Islam est victorieux, le communisme sera anĂ©anti’. Ils sont contrĂ©s par des gardiens de la rĂ©volution, qui, cette seule fois, feront honneur au sens premier de leur nom paradoxal (la plupart du temps ils se comportent en matons), et contredisent ainsi la mesure fondamentale de toute loi sur la presse : ’ceux qui dĂ©chirent des livres sont contre-rĂ©volutionnaires.’ Le 4 septembre, 12 journalistes Ă©trangers sont expulsĂ©s d’un coup ; le 9, KayhĂąn et Ettelñ’ñt sont nationalisĂ©s.

Les idĂ©ologues islamiques se sont emparĂ©s des journaux libĂ©raux et ont interdit la parole aux gauchistes. Mais la victoire sur leurs rivaux les met alors en danger contre les gueux. Leur propagande n’arrive pas Ă  faire l’unitĂ© contre les Kurdes. Les rites de la religion mĂȘme ne semblent observĂ©s que dans la mesure oĂč ils sont un refus du travail, un prĂ©texte de rencontre ou d’agitation. Le gouvernement est de plus en plus violemment critiquĂ©. Et les complicitĂ©s des chefs religieux commencent Ă  faire l’unitĂ© contre eux. Fin octobre, marche arriĂšre, toute la presse de gauche est rĂ©autorisĂ©e : il vaut mieux avoir des alliĂ©s que de rĂ©gner seuls avec des adversaires se renforçant dans la clandestinitĂ© que la puissance momentanĂ©e des gueux transforme en abri.

TĂ©hĂ©ran, KhuzestĂąn, KordestĂąn, banlieues, usines, campagne, partout la parole des troubles se formule en ces curieux troubles de la parole oĂč la charpente d’un discours se dessine dans l’imagination issue de la communication gĂ©nĂ©ralisĂ©e : ’deux autres demandes ont Ă©tĂ© rejetĂ©es, l’une pour la diffusion d’informations pĂ©riodiques sur bandes magnĂ©tiques, ce cas n’étant pas prĂ©vu par la loi sur la presse, l’autre Ă  cause du “manque de compĂ©tence morale” de l’auteur de la demande.’

De Cronstadt en 1921 nous connaissons les Izvestia, et du Quartier latin en 1968, les graffitis. Mais de TĂ©hĂ©ran, onze ans plus tard, l’intel-ligence a Ă©tĂ© interceptĂ©e et les cris intĂ©gralement dĂ©formĂ©s. Si pourtant l’avenir en est l’écho, c’est parce que la spontanĂ©itĂ© explosive du mouvement n’est que sa sĂ©duction et sa jeunesse ; mais que son fond solide et puissant est son organisation. La richesse du discours de la rĂ©volution iranienne nous apparaĂźt dans sa substance nourriciĂšre : c’est un mouvement des conseils.

6) Organisations des gueux

Les conseils, ouvriers, paysans, de soldats, de marins, d’entreprise, de quartier, Soviets, RĂ€te, Shuras, depuis leur naissance en 1905 Ă  St-PĂ©tersbourg, ont toujours Ă©tĂ© tous vaincus. Les Etats bien diffĂ©rents qui ont eu Ă  les combattre les ont fusillĂ©s tant qu’ils pouvaient ĂȘtre tus, calomniĂ©s s’il fallait les reconnaĂźtre, et se sont insinuĂ©s par l’hypocrisie et la flatterie dans ceux qu’ils ne pouvaient plus que rĂ©cupĂ©rer pour assassiner.

Les ’conseillistes’ s’émerveillent bruyamment, comme les hommes d’Etat s’irritent en silence, de ce qu’à chaque insurrection il en foisonne. La raison en est simple : une grĂšve sauvage ou une insurrection Ă©clate ; les organisations prĂ©existantes n’y sont ni prĂ©parĂ©es ni conviĂ©es ; grĂ©vistes ou insurgĂ©s sont alors contraints de se coordonner, de se dĂ©lĂ©guer des responsabilitĂ©s sans attendre que partis ou syndicats s’y intĂ©ressent ou s’y intĂšgrent ; le conseil est nĂ©. Est baptisĂ©e conseil toute organisation de ceux qui n’en ont pas et se la donnent eux-mĂȘmes. Une dĂ©finition aussi large est comme un vaporeux dĂ©shabillĂ© de gaze : chacun peut imaginer en dessous ce qui lui plaĂźt ; et personne n’ose toucher Ă  un tel concept de peur d’ĂȘtre déçu. La thĂ©orie des conseils, depuis Pannekoek, s’est arrĂȘtĂ©e. La pratique des conseils, c’est-Ă -dire l’auto-organisation des pauvres quand ils se rĂ©voltent, soumise au siĂšcle, s’y est engagĂ©e profondĂ©ment, sans son ombre, sans sa thĂ©orie.

La rĂ©volution iranienne a Ă©tĂ© le plus vaste mouvement des conseils connu, et le moins connu. Ce paradoxe ne redĂ©montre qu’avec Ă©clat combien l’information est un monopole ennemi (des conseils). DĂšs le dĂ©but de la grande grĂšve de 1978, les ouvriers iraniens, privĂ©s des maquereaux syndicaux et des eunuques politiques alors en exil ou en clandestinitĂ©, furent bien obligĂ©s de s’organiser seuls et ensemble, pour dĂ©fendre leur grĂšve et pour s’approprier leurs usines. Lorsque l’engagement est au-delĂ  du point de retour, lorsque donc communiquer est devenu nĂ©cessaire, il y a gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e de conseils.

La longue rĂ©pression sous le ShĂąh, et la durĂ©e exceptionnelle de cette grĂšve gĂ©nĂ©rale, ont fait la force et la faiblesse des conseils iraniens. Leur force : toujours exposĂ©s Ă  la rĂ©pression directe, ils furent Ă  l’abri de la rĂ©cupĂ©ration ; irremplaçables dans leur fonction, les conseils ne purent ĂȘtre ni noyautĂ©s ni attaquĂ©s de front par les mollas ou par les guerilleros, pas encore convertis en militants, et n’ayant pas encore l’autoritĂ© suffisante pour dĂ©nigrer ces organisations notoirement anti-shah. Leur faiblesse : le mĂȘme couvre-feu, les mĂȘmes combats quotidiens leur interdirent de se fĂ©dĂ©rer. Ainsi en fĂ©vrier 1979, aprĂšs quatre mois d’existence, les conseils en Iran s’étaient Ă©tendus Ă  toutes les usines, puis Ă  toutes les administrations en grĂšve ; puis, avec la fuite des SAVAKis, et dans leur sillage, de tous ceux qui craignaient trop leurs compromissions passĂ©es, la pĂ©nurie de pĂ©trole, d’aliments, de vĂȘtements, d’eau et de mĂ©dicaments, et la distribution des armes, des conseils se crĂ©Ăšrent dans toutes les principales villes. ’Morris also reports that “neighbourhood committees, sometimes called islamic cooperatives, have been created to help those in need, particularly strikers and the families of those injured in street clashes”. One of the Teheran committees has put 200 people to work making low cost clothes and others are distributing medical supplies he says. “It appears” says Morris, “that a broad democratization of public life is occuring here, and that it is happening without any government control”.’ Aucun mouvement de conseils depuis le dĂ©but du siĂšcle n’a eu un baptĂȘme de feu aussi long, aussi profond. En fĂ©vrier 1979, alors que l’Etat est en ruines, l’organisation de la sociĂ©tĂ© en conseils est un chantier dont les fondations sont dĂ©jĂ  terminĂ©es.

La pauvretĂ© et la raretĂ© des rapports sur un phĂ©nomĂšne aussi riche et aussi abondant entretiennent la confusion Ă  ce sujet. La diffĂ©rence entre conseils et comitĂ©s (rĂ©volutionnaires, islamiques et Khomeyni) est partout signalĂ©e mais nulle part expliquĂ©e d’une façon satisfaisante. Le plus probable est que le conseil est l’organisme des reprĂ©sentants de la base, alors que le comitĂ© serait une sorte de censeur idĂ©ologique et moral. Cela dit, la frontiĂšre entre les deux organismes est mouvante : dans beaucoup de cas les conseils ont jouĂ© eux-mĂȘmes le rĂŽle du comitĂ©, et les comitĂ©s ont souvent la mĂȘme modalitĂ© de fonctionnement, et mĂȘme les mĂȘmes compĂ©tences que le conseil. Bref, souvent les deux mots dĂ©signent la mĂȘme chose. Lorsque c’est le cas, le conseil est le plus souvent issu du comitĂ© de grĂšve de l’entreprise, et le comitĂ©, du conseil de quartier : ’la vacance de pouvoir et l’unanimisme rĂ©volutionnaire prĂ©sident Ă  la formation des conseils de quartier qui se transforment par la suite en Komitehs que le nouveau pouvoir va s’approprier non sans difficultĂ©.’ Construits autour du lieu de travail, les conseils ont plutĂŽt Ă©tĂ© noyautĂ©s par les gauchistes, alors que les comitĂ©s, construits autour de la mosquĂ©e, prenaient plutĂŽt une teinte islamique.

Une disparitĂ© plus grande encore marquait leur organisation interne. HĂ©las, lorsqu’ils ont prononcĂ© le mot magique de conseil, les conseillistes de tous bords prĂ©supposent leur organisation copie de celle Ă  laquelle leur idĂ©ologie adhĂšre. Ils s’intĂ©ressent Ă  ce moteur du conseil Ă  peu prĂšs autant que si c’était la tapisserie intĂ©rieure d’un carrosse. Je n’ai mĂȘme pas de preuve qu’il y ait eu en Iran des conseils pratiquant la dĂ©mocratie, quoique j’en sois persuadĂ©, tant la situation y Ă©tait favorable. Par dĂ©mocratie j’entends ce que ses ennemis nomment dĂ©mocratie totale, c’est-Ă -dire la libre Ă©lection et la libre rĂ©vocabilitĂ© des dĂ©lĂ©guĂ©s. La plupart des conseils iraniens semblent avoir Ă©tĂ© des conseils Ă©lus une fois pour toutes, et certains auraient vu leurs dĂ©lĂ©guĂ©s nommĂ©s, par exemple par le mollĂą du quartier ou le directeur de l’entreprise. D’autres conseils encore ont composĂ© avec les restes ou les renouveaux de l’autoritĂ© d’avant la rĂ©volution. On trouve des conseils d’usine tripartites, un tiers de dĂ©lĂ©guĂ©s du personnel, un tiers de siĂšges pour la direction et un tiers pour les reprĂ©sentants du ministĂšre de tutelle. Ainsi se trouvait reproduit le schĂ©ma des syndicats du ShĂąh ; de mĂȘme, de nombreux comitĂ©s de quartier ont pactisĂ© avec les nouvelles formes de police et les rĂ©sidus des anciennes. Mais au cours de l’annĂ©e 1979, l’éclectisme des conseils et la variĂ©tĂ© inimaginable de taille, de forme et de contenu semble s’ĂȘtre encore accrue par un mouvement de radicalisation de ces organismes devenus souverains, mouvement lui-mĂȘme trĂšs inĂ©gal selon le lieu et le temps : ’dans toutes les entreprises, grandes ou petites, les comitĂ©s ouvriers, nĂ©s pour la plupart pendant les grĂšves insurrectionnelles de l’automne dernier, ont instaurĂ© une sorte de “dictature autogestionnaire”. En collaboration ou non avec les comitĂ©s islamiques, les ouvriers procĂšdent Ă  des Ă©purations, dĂ©signent leurs directeurs, s’octroient des hausses de salaire, fixent la nature et le niveau de la production. N’ayant aucun statut lĂ©gal, ces comitĂ©s ne sont pas passibles des tribunaux. Les licenciements ayant Ă©tĂ© interdits ‑ sauf dans des cas exceptionnels – les patrons ne peuvent pas non plus rĂ©duire leur personnel, et, encore moins, sanctionner les “fauteurs de trouble” qui bĂ©nĂ©ficient le plus souvent de la complicitĂ© des “comitĂ©s islamiques”. On est loin des “chouras” , ces conseils mixtes patrons-ouvriers-employĂ©s que les intĂ©gristes musulmans avaient tentĂ© d’imposer au dĂ©but de la rĂ©volution comme substituts aux syndicats.’ MĂȘme s’il avait mieux connu le sens du mot ’Shurñ’ et la composition des syndicats sous le ShĂąh, cet approximatif journaliste du ’Monde’ n’en aurait pas moins marquĂ© d’affolement d’autant de libertĂ© Ă  la base ; et s’il s’était doutĂ© de la pluralitĂ© ’absolue’ du mouvement qu’il esquisse avec autant d’effroi, certainement n’aurait-il mĂȘme pas rapportĂ© si peu de ce dĂ©bat si vaste.

Mais si leur vie interne a Ă©tĂ© bariolĂ©e, l’action concertĂ©e de ces conseils sur le monde, et mĂȘme sur le mouvement iranien, est restĂ©e bien pĂąle. Les pauvres y ont gĂ©rĂ©, et bien entendu, comme toujours, mal gĂ©rĂ©. Les conseils sont d’abord un instrument de dĂ©fense, dĂ©fense de l’entreprise, du quartier, dĂ©fense du pauvre dans sa pauvretĂ©, dĂ©fense de ce qui est lĂ . La plupart du temps, les conseils tendent Ă  dĂ©truire des institutions pour les remplacer et non pas pour dĂ©truire l’activitĂ© de ces institutions. Quoique ils l’aient partout et toujours soutenue vigoureusement, ils ne m’est pas connu que les conseils aient pris l’offensive dans la guerre sociale. Cependant, devenant l’autoritĂ© responsable de la vie civile, le conservateur du bien public, un frein au mouvement de ses membres, les conseils, gĂ©nĂ©ralisĂ©s, ont Ă©tĂ© l’incontournable ennemi du gouvernement et la terreur secrĂšte des idĂ©ologues.

C’est pourquoi l’écrasante majoritĂ© des idĂ©ologues a feint de soutenir les conseils. Il faut en excepter les libĂ©raux, qui, chargĂ©s de la rĂ©novation de l’Etat ont feint de les ignorer, comme la presse hors d’Iran, qui s’était faite en bloc l’écho de cette petite coterie-lĂ . Toutes les gauches, mĂȘme lĂ©ninistes, ont fait comme LĂ©nine en 17 et le SPD en 18, elles ont criĂ© vive les conseils ! d’une voix blanche, sauf le Tude : ’the attitude of the left parties towards the councils is on the whole favorable. Only the Tudeh Party has achieved the historic distinction of being decidedly unenthusiastic about the whole idea of the workers’ councils, even in the teeth of the workers’ overwhelming enthusiasm… The vehemence of the Tudeh Party on this subject is puzzling. It seemed to me (something less than a belief but more than a suspicion) that it was stronger than any other party among industrial workers and also that those of his sympathizers who are or were members of councils are as fervently for the councils as everyone else.’ C’est que le PC iranien, qui sait avec un peu plus qu’une certitude qu’il a un peu moins qu’un soupçon d’influence auprĂšs des ouvriers de l’industrie, contrairement Ă  ce qu’en pense le brave de gauche Ă©crivant dans ’Merip Reports’, sait aussi combien, de Cronstadt Ă  Budapest et Prague, la pĂ©rennitĂ© du stalinisme a toujours eu pour prĂ©alable l’écrasement des conseils.

Les partisans officiels les plus chauds des conseils ont Ă©tĂ© parmi les nĂ©o-islamiques : ’Khomeiny himself has supported the idea of councils in the most general possible way (allegedly reluctantly and under pressure from Taleghani) although it is not clear what he means by the word.’ L’ñyatollĂąh Behechti, le 1er mai, va jusqu’à dire : ’Pour libĂ©rer les travailleurs de l’oppression des propriĂ©taires, il faudrait crĂ©er des conseils ouvriers islamiques, de vrais “soviets”’, six mois aprĂšs le dĂ©but de leur existence ! ’On assiste mĂȘme Ă  la tentative de lier le conseil au martyre par le slogan : “Il y a – deux choses, principes, institutions essentiels – le martyre et le conseil” (ChahĂądate asto chĂŽwra)’. Le mot conseil en Iran, ShurĂą, est un mot coranique qui signifie consultation. De Mahomet Ă  ’Ali, la consultation est restĂ©e un principe de commandement chez les fiers et farouches nomades qu’étaient les premiers musulmans. L’Article II de la Constitution de 1906, qui accorde Ă  un Conseil de cinq religieux le droit de veto sur toute dĂ©cision du Parlement, est l’exemple le plus cĂ©lĂšbre de la survivance de l’antique coutume de ShurĂą dans l’Iran shi’ite (il convient d’ajouter que ce droit n’a jamais pu s’exercer). Le nĂ©o-Islam ancre ainsi dans sa propre origine l’origine des conseils. C’est l’Islam, disent les menteurs comme Behechti, qui crĂ©e les conseils, les conseils sont vieux comme l’Islam. Les conseils ne sont pas l’organisation spontanĂ©e d’une rĂ©volution qui cherche sa thĂ©orie, mais le retour des conseils est du Ă  un retour de l’Islam. Ainsi, quitte Ă  bousculer un peu les rĂ©pugnances de Khomeyni, le nĂ©o-Islam fait oublier qu’il prend le train des conseils en marche en prĂ©tendant qu’il est depuis toujours sa locomotive.

De fĂ©vrier Ă  octobre, comme en 1917 en Russie, les conseils, en 1979 en Iran, connaissent une impunitĂ© qui les transforme en avalanche. ’Pendant un temps (derniers mois de l’ancien rĂ©gime, jusque quelques mois avant le dĂ©part de Banisadr)’ en Ă©tĂ© 1981, ’un bouillonnement conseilliste s’est emparĂ© de la sociĂ©tĂ© toute entiĂšre, n’épargnant aucune organisation : universitĂ©s, usines, Ă©coles, administrations, villages, zones urbaines, rĂ©gions ethniques etc. Ne serait-ce que pour rendre justice Ă  la rĂ©volution iranienne, il faut, au risque d’en surestimer la portĂ©e, attirer l’attention sur la massivitĂ© et l’ubiquitĂ© du fait conseilliste en Iran pendant cette pĂ©riode.’ Jusque dans l’armĂ©e la critique de l’organisation passĂ©e se fait par l’organisation en conseils : ’De nombreuses unitĂ©s ont Ă©lu des “conseils” de soldats, de marins, d’aviateurs. Conseils Ă  ne pas confondre avec les “comitĂ©s islamiques” avec lesquels ils coexistent quand ils ne les supplantent pas.’ ’Certaines unitĂ©s ont Ă©lu leur propre commandant et refusent d’obĂ©ir Ă  ceux qui ont Ă©tĂ© nommĂ©s par le chef d’Etat Major GĂ©nĂ©ral, qui, le plus souvent, finit par entĂ©riner la dĂ©cision prise par la troupe.’ Mais au moment oĂč les premiers conseils, forts de leur expĂ©rience et de son impunitĂ© se radicalisent et haussent le ton, l’hypocrite adhĂ©sion de tous les idĂ©ologues y pousse dĂ©jĂ  en masse les timorĂ©s, les suivistes et les paysans. Comme les foules de l’AshurĂą avaient plus bloquĂ© la rue Ă  l’insurrection qu’elles ne la lui avaient ouverte, la gĂ©nĂ©ralisation permise des conseils est l’eau dans leur vin.

Il serait cependant trompeur d’oublier que cette victoire du quantitatif sur le qualitatif s’est dĂ©roulĂ©e dans une longue ivresse ne se cristallisant qu’insensiblement en gueule de bois. Dans les campagnes, les casernes, les usines, les Ă©coles et les bidonvilles, de la propriĂ©tĂ© privĂ©e Ă  la hiĂ©rarchie, en passant par la probitĂ© des chefs religieux, tous les principes de domination sont mis Ă  mal sans mots d’ordre. C’est comme si, dans la glaise silencieuse dans laquelle est encastrĂ©e l’apathie des pauvres, l’absence de respect et le plaisir d’agir commençaient Ă  insuffler un mouvement imperceptible Ă  des millions de golems, condamnĂ©s Ă  mourir sans avoir vĂ©cu. Les conseils sont la premiĂšre Ă©tape de cette tentative de maĂźtriser leur histoire. Et de cette terrible poussĂ©e les dĂ©gĂąts sont visibles sur le champ : chaque conseil ne consulte plus que soi-mĂȘme pour agir et l’Etat a perdu le contrĂŽle de ce qui se fait, de ce qui se pense. Industrie, commerce, information ne sont plus coordonnĂ©s par une tutelle centralisĂ©e et ne le sont pas encore par une union Ă  la base. MĂȘme la religion, si fort en progrĂšs, est discutĂ©e et interprĂ©tĂ©e dans chaque comitĂ© par les passifs d’hier, d’oĂč ses progrĂšs. Le consensus prĂȘchĂ© par les chefs religieux est un voeu pieux. D’abord charmĂ©s par l’avalanche de questions, ces thĂ©ologiens sont maintenant Ă©pouvantĂ©s par la boule de neige des rĂ©ponses. Ce n’est plus le sommet de la sociĂ©tĂ© qui maintient sous le poids grandissant de sa lente Ă©lĂ©vation ceux qui gĂ©missent en la soutenant, c’est cette base, sur laquelle est construite la pyramide, qui la balance Ă  bout de bras, menaçant Ă  la moindre accĂ©lĂ©ration de son mouvement, de lui faire perdre cet Ă©quilibre si fragile, dont le maintien est devenu un si grand miracle.

7) Organisations ennemies

Pendant l’annĂ©e 1979, l’image donnĂ©e de l’Iran Ă©tait celle de fractions concurrentes, Ăąprement engagĂ©es dans une course au pouvoir devenu vacant. De multiples organismes, partis, groupes, groupuscules y sont mĂȘlĂ©s, divisĂ©s, et chacun possĂ©dant ses atouts et ses fiefs considĂ©rĂ© comme un des multiples ’centres de dĂ©cision’, l’ensemble formant un tragi-comique chaos. Selon qu’ils commettent une analyse ’économique’, ’politique’, ’sociale’, ’thĂ©ologique’, ’militaire’ ou ’globale’, les rapporteurs ennemis divisent chaque ’sphĂšre’ entre quatre ou cinq concurrents. VoilĂ  des parties de Monopoly bien incomprĂ©hensibles, quoique bien excitantes. Mais pourquoi durent-elles si longtemps ? En 1979, lorsqu’elle parle de l’Iran, l’information ennemie ne parle que de cette situation si anarchique et compliquĂ©e, qui n’est la situation anarchique et compliquĂ©e que des valets d’Iran. Un luxe de dĂ©tails : ce que disent et jusqu’à ce que pourraient faire mĂȘme des valets subalternes, laisse l’impression qu’on a beaucoup, peut-ĂȘtre trop, parlĂ© de l’Iran. L’ironie Ă  propos de l’incapacitĂ© de ces valets d’Iran Ă  reconstruire l’Etat, s’est vite muĂ©e en agacement face aux excĂšs de cet Etat, jamais compris comme l’écho affadi des excĂšs de ses gueux. Car les gueux et leurs conseils ne figurent pas dans cette façon de prĂ©senter comme un jeu de sociĂ©tĂ© l’histoire du monde en Iran, sauf comme ajout, comme cartes ’Caisse de Communauté’ ou ’Chance’.

Comme dans tout jeu dans l’histoire, l’Iran en 1979 n’est pas divisĂ© en quatre ou cinq, mais en deux : les gueux qui tentaient de s’organiser en conseils, avec les forces et les faiblesses qu’on vient de voir, et les valets qui tentaient de s’organiser malgrĂ© les conseils, avec les forces et les faiblesses qu’on va voir. Ce dĂ©sordre dans les lignes ennemies, si promptement rapportĂ© par tous les observateurs, et si persistant, a plusieurs causes : la marchandise, molestĂ©e, conspuĂ©e, sa circulation endommagĂ©e, vit son rĂŽle de moyen de communication dominant Ă©branlĂ© ; l’autre moyen de communication dominant, l’Etat, discrĂ©ditĂ© par le rĂ©gime du ShĂąh, continua d’ĂȘtre dĂ©truit pendant que les conseils ne cessaient de se renforcer ; les valets n’osĂšrent jamais reconnaĂźtre que leurs ennemis Ă©taient les gueux et furent donc obligĂ©s de s’organiser contre des Ă©pouvantails qu’eux-mĂȘmes avaient plantĂ©s : communisme, athĂ©isme, retour du ShĂąh, impĂ©rialisme, etc., ce qui les opposa entre eux et nuisit, pour le bonheur mais aussi la confusion des gueux, Ă  leur efficacitĂ© ; leurs organisations ne furent pas construites en fonction de la lutte prĂ©sente contre les conseils, mais en fonction d’une paix sociale hors de portĂ©e ; enfin les valets furent divisĂ©s sur la stratĂ©gie Ă  adopter : rĂ©pression ou rĂ©cupĂ©ration, ou plutĂŽt, quel dosage entre les deux ? C’est pourquoi, Ă  cĂŽtĂ© d’un Etat sapĂ© Ă  la base, qui cherche Ă  se raffermir par le sommet, des organismes officiels nouveaux se constituent, usurpant des prĂ©rogatives, tantĂŽt s’opposant Ă  l’Etat poussĂ©s par les gueux, tantĂŽt servant l’Etat contre les gueux.

a) Khomeyni

Sans titre ni fonction, Khomeyni est l’autoritĂ© suprĂȘme. On le nomme EmĂąm, ce qui veut dire guide religieux. Les shi’ites arabes donnent l’EmĂąm aux grands chefs religieux qu’en Iran on nomme plutĂŽt ayatollahs. Mais les Emams pour les shi’ites sont surtout les douze grands Emams (dans le shi’isme duodĂ©cimain, majoritaire), descendants du prophĂšte, et notamment le douziĂšme, sous le rĂšgne duquel ils vivent depuis 1100 ans, et dont les shi’ites attendent la rĂ©apparition, puisque pour eux il vit toujours. En acceptant l’EmĂąm comme un titre, Khomeyni a acceptĂ© l’ambiguĂŻtĂ© avec cette rĂ©apparition. En quittant TĂ©hĂ©ran pour Qom le 1er mars, cet arbitre appelĂ© Ă  trancher tous les conflits qui lui sont portĂ©s, dont les dĂ©lĂ©guĂ©s personnels (comme EshrĂąqi au KhuzestĂąn) ont autoritĂ© comme des commissaires de la Convention, cet idĂ©ologue dont les discours sont considĂ©rĂ©s comme le prĂ©sent, et les directives comme l’avenir de l’Iran et des shi’ites, se soustrait progressivement Ă  la vue de ceux dont il ombrage la destinĂ©e et passe dans la semi-obscuritĂ© de l’EmĂąm cachĂ© dont l’incarnation paraĂźtrait alors en Iran Ă  la mesure de l’extraordinaire d’une grande rĂ©volution. Son image est partout, dans les rues, les maisons, les usines, les casernes, Ă  la tĂ©lĂ©vision, dans les manifestations, sur les badges. Des rues et une ville prennent son nom. Ses apparitions, dans l’éclat de la simplicitĂ©, espacĂ©es avec Ă©conomie, renforcent cette image ; de mĂȘme, il ne reçoit que trĂšs peu, mais aussi bien les petits que les grands. Si bien que son image est devenue la rĂ©alitĂ©, complexe raccourci d’une ambiance que sa personne ne travaille plus qu’à alimenter. Aussi applaudit-on son image comme des spectateurs applaudissent au cinĂ©ma, pour manifester l’enthousiasme de leur soumission dans l’oubli de la diffĂ©rence entre ce qui apparaĂźt et ce qui est. La lĂąchetĂ© dĂ©magogique de tous les partis leur fait, sans exception, mĂȘme ceux que Khomeyni attaque nommĂ©ment (le Tude, par exemple), approuver toutes les paroles de ce haut-parleur. Mais comme pour Mao Zedong en Chine, ces paroles souvent vagues, contradictoires et trop tributaires de l’évĂ©nement, de la religion, de l’ambiance, peuvent se retourner comme des crĂȘpes et rester toujours comestibles. Aussi les gueux avancent Ă  couvert de citations de Khomeyni contre les valets qui agissent Ă©galement avec des citations de Khomeyni. Khomeyni, milieu et miroir fidĂšle de la dispute et l’indĂ©cision entre gueux et valets dont il est le monstrueux compromis, tranche de plus en plus dans le concret, Ă©rodant par lĂ  mĂȘme sa supĂ©rioritĂ© si jalousement entretenue, puis se rĂ©tracte avec la mĂȘme vĂ©hĂ©mence, sans conscience d’autant d’indĂ©cision, sacrifiant sĂ©rĂ©nitĂ© et clartĂ© Ă  l’image de vĂ©hĂ©mence, bien plus nĂ©cessaire Ă  entretenir alors face aux gueux que toute cohĂ©rence. Aussi le murmure gagne t-il mĂȘme cette projection lunaire qui se veut perpĂ©tuelle ; et Khomeyni, maintenant sur la dĂ©fensive, doit utiliser les fĂȘtes religieuses pour compter, dans des cortĂšges oĂč la spontanĂ©itĂ© est bannie, ses partisans, noyĂ©s parmi ceux qui ont peur d’eux, et plus encore, des plus virulents parmi les gueux.

Ainsi, le 17 juillet, 3 Ă  500 000 personnes ressuscitent Ă  TĂ©hĂ©ran, le souvenir des grandes manifestations de l’hiver passĂ© (ShĂąpur Haqiqat, nullement impressionnĂ© par ces foules devenues mornes et sombres, mais restant dĂ©terminĂ©es et maĂźtresses de la rue, ne signale dans sa chronologie depuis fĂ©vrier 1979, qu’une seule manifestation : le 21 juillet, soit quatre jours plus tard, 50 000 personnes, soit dix fois moins, ont rĂ©pondu ’à l’appel des formations laĂŻques, nationalistes, libĂ©rales et des partis de gauche’ ! Comment un public qui n’a pour informations que ces Ă©normitĂ©s de pareilles crapules, pourrait-il soutenir, voire comprendre, la rĂ©volution iranienne ?) ; ainsi encore 1 million de manifestants Ă  Behecht-e ZahrĂą, le 7 septembre, anniversaire du Vendredi Noir. Enfin, le 26 octobre, le fourbe PRI appelle Ă  manifester autour du slogan Ă©motionnel et devenu vrai : ’Attention citoyens, l’Imam est seul.’ La premiĂšre institution de l’Etat et de l’idĂ©ologie est seule par l’altitude, mais aussi abandonnĂ©e par la ferveur populiste. LĂ  encore, comme Ă  chaque ressac de l’ambiance, Khomeyni teste puis entretient avec soin sa popularitĂ©, son seul capital : plusieurs centaines de milliers de citoyens viennent apporter leur crĂ©dit Ă  ce charisme chancelant, sans dissimuler la lĂ©zarde profonde du socle de la statue, mais tĂ©moignant aux valets du PRI que la masse de son bronze peut toujours se changer en canons.

b) Conseil de la RĂ©volution

Un Conseil de la RĂ©volution avait Ă©tĂ© nommĂ© par Khomeyni avant son retour en Iran. Ce Conseil, qui ressemble bien davantage Ă  l’idĂ©e de consultation que peut se faire un EmĂąm inconditionnel de Mahomet et ’Ali qu’à des conseils ouvriers, ou des comitĂ©s, mĂȘme portant son nom, arrogants et indĂ©pendants, n’a jamais Ă©tĂ© dissous Ă  ma connaissance. Jamais non plus sa composition n’avait Ă©tĂ© rendue publique, ce qui permit de douter de son existence formelle. A part Khomeyni, tous les chefs religieux, de parti et de gouvernement, en auraient fait partie, prenant sous le parrainage de cet organisme toutes les dĂ©cisions auxquelles Khomeyni ne pouvait pas s’abaisser et auxquelles le gouvernement ne pouvait pas s’élever. Les gardiens de la rĂ©volution, par exemple, auraient Ă©tĂ© fondĂ©s par ce Conseil. Mais on imagine mal tant de sommitĂ©s se rĂ©unir secrĂštement bien aprĂšs la chute du ShĂąh ; et sinon, comment le secret sur la composition du Conseil aurait-il pu ĂȘtre gardĂ© devant les fans des vedettes toutes neuves qui le constituaient, et devant les chasseurs de scoop ? C’est pourquoi ce cĂ©nacle d’autant plus prestigieux qu’occulte (et flattant bien lĂ  le goĂ»t du secret du shi’isme) n’a eu d’importance que sur le papier. Ainsi, TĂąleqĂąni en est puisqu’il en dĂ©missionne le 27 fĂ©vrier, ainsi que MahdavikĂąni, RafsanjĂąni, ’Ali KhĂąmene’i, Banisadr et BĂąhonar dont on dĂ©voile l’appartenance fin juillet, pour qu’ils puissent faire leur entrĂ©e au gouvernement avec un poids dont manque alors leur obscuritĂ© relative. Le Conseil de la RĂ©volution semble avoir eu pour fonction de pouvoir promulguer l’unanimitĂ©, le consensus, entre les hauts valets de plusieurs tendances, sans rencontrer leur opposition, tant aprĂšs le dĂ©part prĂ©coce de TĂąleqĂąni, il Ă©tait devenu inimaginable pour un grand-ĂąyatollĂąh, un chef de parti ou un ministre de s’en dĂ©solidariser sans s’exposer aussitĂŽt mortellement. Tant que les conseils n’étaient ni dĂ©truits ni rĂ©cupĂ©rĂ©s, tant que les valets d’Iran ne contrĂŽlaient pas les armes, tant que la fragile popularitĂ© d’un vieillard (Khomeyni, le 1er mars 1979 : ’il me reste un ou deux ans Ă  vivre’) est la seule institution sur laquelle ils peuvent compter, le Conseil de la RĂ©volution a Ă©tĂ© pour les valets un atout de rechange.

c) Gouvernement

Le gouvernement, nommĂ© lui aussi par Khomeyni avant la chute de BakhtiyĂąr, Ă©tait provisoire et responsable devant le seul Khomeyni puisque l’AssemblĂ©e (le Majles) Ă©tait dissoute. Ce gouvernement manchot et sĂ©nile n’avait plus de bras pour frapper, plus de vigueur pour restaurer les ruines importantes d’une bureaucratie non moins importante et son seul attrait consistait dans la convoitise des arrivistes, qui, lorsqu’ils voient un Etat avec un pied dans la tombe, soupĂšsent dĂ©jĂ  leur part d’hĂ©ritage respectif. Le gouvernement BĂązargĂąn, rĂ©solument libĂ©ral, laĂŻc, bourgeois, Ă©tait tout Ă  fait sympathique Ă  tous les autres gouvernements. Son seul objectif fut de reconstruire l’Etat. Malheureusement pour lui, comitĂ©s et conseils ne crurent lui devoir obĂ©ir en rien et Ă  aucun titre. SahĂąbi, qui avait Ă©tĂ© nommĂ© chef des comitĂ©s de grĂšve par Khomeyni dans une tentative aussi autoritaire que vaine de contrĂŽler la grande grĂšve, fut dĂšs le 20 fĂ©vrier nommĂ© ministre des ’affaires rĂ©volutionnaires’ ; comme s’il y avait alors

d’autres affaires ! Aussi impuissant contre les conseils que contre la vengeance, ce gouvernement les dissolvait par la force, lĂ  oĂč il en avait, c’est-Ă -dire presque nulle part. Il faut dire que gauchistes et islamistes critiquaient et gĂȘnaient de plus en plus ce gouvernement, persuadĂ©s qu’il fallait rĂ©cupĂ©rer et infiltrer les organisations de base, pour reconstruire sur ces acquis qui paraissaient imprenables aux pauvres, un Etat plus solide que ce remake de Mosaddeq avec vingt cinq ans – et quels vingt cinq ans ! – de retard. Aussi le gouvernement, au lieu de se rĂ©approprier toute l’organisation civile Ă  la base, dut se cantonner, pour dĂ©fendre l’idĂ©e mĂȘme de l’Etat qui Ă©tait en pĂ©ril, non seulement contre ses vrais agresseurs, les pauvres modernes, qui Ă©taient tabou, mais encore contre ses concurrents islamiques et gauchistes, qui pour s’introduire parmi les gueux critiquaient violemment ce gouvernement, et surtout son idĂ©ologie. BĂązargĂąn s’en plaignit amĂšrement. Mais ses dĂ©missions, vues comme des caprices, furent refusĂ©es. Lui-mĂȘme ne put retenir ses ministres qui tombaient par plaques, comme un vieux membre rongĂ© par la syphilis.

Pourtant, comme il n’était nullement question d’une rĂ©publique des conseils, ou de l’abolition de toute lĂ©galitĂ©, il fallut bien, par respectabilitĂ© lĂ©galiste, abolir officiellement l’Empire et donner une lĂ©gitimitĂ© au gouvernement provisoire. Le rĂ©fĂ©rendum sur l’abolition de l’ancien rĂ©gime eut pour prologue, la premiĂšre et peut-ĂȘtre la plus exemplaire dispute spectaculaire de ce nouveau rĂ©gime, divisĂ© pour rĂ©gner : au lieu de leur demander s’ils voulaient ou non l’abolition, on demanda aux moutons que par courtoisie exagĂ©rĂ©e on appelle Ă©lecteurs, s’ils voulaient ou non une ’RĂ©publique Islamique’. Ce sont les gueux, ce sont les conseils, ce sont les comitĂ©s, qui auraient du rugir d’une pareille insolence, mais non, ce furent la gauche et les laĂŻcs, dont les membres du gouvernement qui devint ainsi islamique, qui protestĂšrent contre cette formulation, proposant le non moins sinistre ’RĂ©publique DĂ©mocratique’. Parce qu’il y eut deux camps, au lieu d’en rire, les gueux se turent dans cette question sur l’organisation de la sociĂ©tĂ©, et dans un silence complaisant suivirent la balle Ă  droite puis Ă  gauche du filet, chacun priant pour son favori. L’arbitre de chaise, Khomeyni, penchait nettement d’un cĂŽtĂ© : les 30 et 31 mars, 98 % des votants mirent un petit bulletin vert (comme l’Islam) dans les urnes, alors que les 2 % qui y dĂ©posĂšrent un petit bulletin rouge (comme le drapeau du mĂȘme nom) furent amalgamĂ©s aux nostalgiques des Pahlavi. Les opposants Ă  l’’Islamique’ avaient demandĂ© l’abstention. Ce petit scandale lĂ©galiste, qui fonda tous ceux qui suivirent, fut vite oubliĂ©.

Enfin, comme l’exige la tradition moderne des Etats, il fallut donner Ă  cette RĂ©publique Islamique une ’Constitution’. Mais pour en dĂ©terminer, et l’importance dans l’Etat et la composition, on pensa recourir Ă  une AssemblĂ©e constituante, toujours selon la mĂȘme tradition. Le 3 aoĂ»t eut donc lieu l’élection Ă  l’AssemblĂ©e des Experts (’constituante’ ne sonnait pas assez islamique) que boycottĂšrent les partis Ă©lectoralistes par excellence, les libĂ©raux et la gauche, estimant le terrain truquĂ© d’avance, et sachant certainement sur un sujet si sensible pour eux, ce que truquĂ© veut dire. L’écrasante majoritĂ© des ’experts’ est donc constituĂ©e de thĂ©ologiens et de prĂȘtres. L’opposition s’y targuera d’y avoir mis QĂąsemlu, chef du PDKI kurde, Rajavi, chef des mojahedines, JavĂądi, pouĂȘt libĂ©ral, et l’ñyatollĂąh TĂąleqĂąni, trĂšs populaire Ă  TĂ©hĂ©ran. Cette AssemblĂ©e a pour seule tĂąche d’établir un Etat moderne, sous la prĂ©Ă©minence d’un EmĂąm, et d’entĂ©riner le principe du VelĂąyat-e Faqih. Jamais, jusqu’à livraison, elle n’osa s’occuper mĂȘme de murmurer contre la commande qui lui avait Ă©tĂ© faite. Et il n’est pas exagĂ©rĂ© de dire qu’aucune organisation en Iran n’avait, depuis la chute du ShĂąh, autant oeuvrĂ© pour rĂ©introduire par l’exemple, la servilitĂ© dans les affaires publiques.

d) Polices

La SAVAK Ă©tait dissoute le 24 fĂ©vrier. Dans le cas d’une police secrĂšte, la dissolution formelle entraĂźne toujours l’anĂ©antissement complet. Contrairement Ă  ce qu’en sous-entend l’idĂ©ologie dominante, les polices secrĂštes ne sont pas peuplĂ©es de fanatiques, mais de carriĂ©ristes, et malgrĂ© le secret, tout relatif, d’ailleurs, dans lequel elles opĂšrent, ne sont pas des sectes soumises Ă  des rites bizarres, mais des administrations donnant toute son extension Ă  leur impunitĂ©. L’un des premiers mensonges, l’une des premiĂšres diversions, l’un des premiers actes de guerre contre le mouvement qui l’a permis, est, pour un rĂ©gime qui s’installe dans les cendres d’une dictature, de brandir l’épouvantail du complot revanchiste de la police secrĂšte du rĂ©gime renversĂ©, tablant sur le mĂ©lange irrationnel de peur et de haine que le nom infamant d’AVO, de PIDE ou de SAVAK avait semĂ©. Mais comment la SAVAK, qui au sommet de sa puissance, plus crainte que la justice de Dieu, plus respectĂ©e que la ShĂąhbĂąnu, maĂźtresse invincible de la place avec la complicitĂ© de tous les Etats du monde, a Ă©tĂ© prise d’assaut, pourrait-elle revenir, alors qu’elle est honnie dans le monde entier, que ses ennemis irrĂ©conciliables ont maintenant conquis ses armes, alors que ses membres sont traquĂ©s, en fuite, cachĂ©s ou pris ? Et mĂȘme s’il avait existĂ© une infime chance pour que revienne le ShĂąh, la SAVAK n’aurait pas Ă©tĂ© la premiĂšre, mais la derniĂšre chose qu’il aurait pu restaurer.

Une police secrĂšte dĂ©grade tous les autres services de police au rang d’auxiliaires craintifs, car policĂ©s eux-mĂȘmes, et rendus inopĂ©rants par leur propre opposition au rĂ©gime, nĂ©e de cette frustration qui le plus souvent s’exprime par une grĂšve de zĂšle et une rĂ©sistance passive. Les polices ordinaires iraniennes, haĂŻes pour l’uniforme du tyran qu’elles portaient encore, et mĂ©prisĂ©es pour se retrouver soudain moins armĂ©es que ceux qu’elles avaient Ă  charge de contenir, s’évanouirent dĂ©moralisĂ©es, affaiblies par les dĂ©sertions de toutes sortes, dans une paralysie d’anĂ©mique qui dura plusieurs mois (le 5 juillet il fallut mĂȘme interdire officiellement aux gardiens de la rĂ©volution d’arrĂȘter des policiers !). L’immobilitĂ© de ce corps encore gros, devant l’imprĂ©cision des lois, et la vĂ©hĂ©mence sanguinaire qui lui Ă©tait opposĂ©e, ne fut donc jugĂ©e ĂȘtre un recours pour le gouvernement que lorsque celui-ci fut assurĂ© qu’il ne pouvait maĂźtriser aucun autre groupe armĂ©. Et, certainement, en Ă©tant obligĂ© de s’appuyer sur une telle police, le gouvernement faisait son aveu d’impuissance et inaugurait, publiquement, sa propre agonie. Quant Ă  l’armĂ©e, dont on coupait la tĂȘte pendant que par le bas elle Ă©tait gangrenĂ©e par ses conseils, il devint mĂȘme question, dans l’Etat, de l’abolir purement et simplement.

Pendant la prise d’armes de fĂ©vrier, les valets, peu habituĂ©s Ă  ĂȘtre si dĂ©couverts, pensĂšrent un instant appeler Ă  la place vacante les guerilleros gauchistes dont les organisations pyramidales semblaient une garantie pour sauver un Etat. Mojahedines et fedayines se disputĂšrent donc Ăąprement la place honteuse, avant que la poudre de l’insurrection se dissipant du champ de bataille, on ne s’aperçoive que ce n’était pas eux qui s’étaient emparĂ©s du gros des armes, mais bien x ou y, insurgĂ©s anonymes.

Graduellement Ă©merge alors le corps des ’gardiens de la rĂ©volution’, les pasdarans. Abu Sharif, qui en a Ă©tĂ© nommĂ© commandant, prĂ©tend qu’il s’est occupĂ© dĂšs avant la chute de BakhtiyĂąr de former ce corps (dans une interview donnĂ©e en dĂ©cembre 1979) suivant un dĂ©cret du Conseil de la RĂ©volution, alors que ’Le Monde’ signale que les pasdarans ne sont placĂ©s sous l’autoritĂ© de cet organisme secret que le 8 mai, pour lutter contre les ’terroristes’. LĂ  encore, le mensonge et le silence intĂ©ressĂ© ne permettent pas, aux contemporains des Ă©vĂ©nements, de saisir d’oĂč proviennent les gardiens de la rĂ©volution, qui ils sont et oĂč ils vont. Il semble que, angoissĂ©s par l’inopĂ©rance des appels Ă  la reddition des armes, idĂ©ologues islamiques et gouvernement, ne pouvant plus confier leur dĂ©fense aux sournoises et bien trop minuscules organisations gauchistes, essayĂšrent de promouvoir un corps franc, Ă  la fois milice, police et garde nationale. Habillant de civisme des hezbollahis, couvrant de lĂ©gitimitĂ© des voleurs d’armes, neutralisant au service d’un statu quo qu’ils craignaient de ne pouvoir instaurer, des pauvres auxquels ils donnaient l’éclat de leur propre livrĂ©e en les faisant s’avancer sous la lumiĂšre comme service d’ordre du spectacle, les valets mirent entre eux et les gueux, parmi lesquels elle Ă©tait prĂ©levĂ©e, cette masse d’armes, vite odieuse, et odieuse Ă  tous.

Car les gardiens de la rĂ©volution (Comme une contre-rĂ©volution est une contre-offensive, une rĂ©volution est une offensive, et donc, une rĂ©volution, aussi peu qu’une offensive, ne se garde. L’expression ’garder l’offensive’ est assurĂ©ment un paradoxe, tout comme ’garder un fugitif’ puisque le fugitif cesse de l’ĂȘtre au moment oĂč il est gardĂ©. Garder la rĂ©volution signifie arrĂȘter l’offensive, un syndicat ou un boutiquier diraient dĂ©fendre l’acquis. Les gueux d’Iran n’avaient alors encore rien acquis, sauf justement leur mouvement, et leur offensive que les pasdarans voulaient ’garder’ n’avait ni atteint son point culminant, ni affaibli les forces ou le moral de ses auteurs de sorte Ă  justifier une quelconque dĂ©fensive ; de mĂȘme trouvait-on dans le titre de ’l’Immonde’ Ă  la mi-fĂ©vrier, ’La victoire de la RĂ©volution’, la tentative de limiter Ă  la chute du ShĂąh un assaut contre le monde.) Ă©taient encore bien trop indĂ©pendants et puissants pour rassurer ceux qui les flattaient en les institutionnalisant. BĂązargĂąn, au dĂ©but, y vit une police comme les autres, mais lorsqu’il envoya les pasdarans contre les grĂ©vistes, ils refusĂšrent d’y aller. De mĂȘme agirent-ils avec un peu trop de zĂšle au goĂ»t de leurs patrons islamiques lorsqu’ils arrĂȘtĂšrent des parents de TĂąleqĂąni qui Ă©taient mojahedines. Les pasdarans furent une boule de feu devenant lave poreuse, non sans fumĂ©e. LĂ  encore l’Islam, seule idĂ©ologie trĂšs prĂ©sente et trĂšs souple, avait des gants, et sut, patiemment, prudemment, donner raison (au sens faire dĂ©couvrir sa raison) Ă  ce nouvel organisme rĂ©pressif, composĂ© d’hommes dĂ©terminĂ©s Ă  Ă©terniser fĂ©vrier, comme si l’on pouvait garder un instant, si beau fut-il.

e) Institutions religieuses

Pour les mĂȘmes raisons que les pasdarans gonflĂšrent leurs effectifs au dĂ©triment de la police, les institutions religieuses se virent soudain investies de l’autoritĂ© qui manquait aux institutions de l’Etat. L’arrivisme et le radicalisme se rencontraient et s’épousaient sous la banniĂšre verte. Ce mĂ©lange, qui avait dĂ©jĂ  rĂ©duit les fĂȘtes de rue spontanĂ©es en fĂȘtes religieuses Ă  date fixe et les manifestations en cortĂšges, crispa comme dans une crampe douloureuse toutes les institutions religieuses promues au premier rang, parce qu’à ce moment, ce premier rang ennemi Ă©tait le plus pĂ©rilleux.

Les deux principales villes saintes de l’Iran, Qom et Mashhad, peuvent d’ailleurs ĂȘtre rĂ©duites, l’une Ă  la comparaison avec l’arrivisme, l’autre avec le radicalisme islamiques. DĂšs la date du retour de Khomeyni, le 1er mars, Qom, Ă  150 kilomĂštres de TĂ©hĂ©ran, fut considĂ©rĂ©e par beaucoup d’ambitieux comme le Versailles de la nouvelle RĂ©publique, et sa population, composĂ©e pour beaucoup d’étudiants en thĂ©ologie, doubla, pense-t-on, en un an ; Ă  Mashhad au contraire, au bout du monde, c’est la religion qui est mordue par la rage des conseils : ’Mashad is a city whose residents have taken control in what appears to be a loosely organized commune system, that links workers, doctors and religious leaders’ disait le Washington Post dĂ©but janvier. De mĂȘme, les mosquĂ©es contrĂŽlent-elles parfois les comitĂ©s et parfois sont envahies par eux. Les pĂ©lerinages redoublent. Des ’minoritĂ©s religieuses’ (sunnites, israĂ©lites, baha’is) voient leurs diffĂ©rences avec les shi’ites devenir des dĂ©bats, parfois sanglants. Ceux qu’on considĂšre comme grands-ayatollahs, tous vieillards, se terrent, peu habituĂ©s ou propices aux tourbillons d’une jeunesse ignorante, Ă  la religiositĂ© trop soudaine pour ne pas devenir suspecte, sauf Khomeyni, Shari’atmadari et TĂąleqĂąni.

Ce dernier est la coqueluche de la gauche (qui est loin de lui appliquer le prĂ©cepte de Marx : toute critique a pour prĂ©alable la critique de la religion). Khomeyni lui confie la responsabilitĂ© de l’entreprise qui va Ă©puiser la rue en permettant aux chefs nĂ©o-islamiques de mesurer soigneusement et rĂ©guliĂšrement leur popularitĂ© et leur force coercitive : la priĂšre du vendredi. Le vendredi est le dimanche de l’Islam. La priĂšre collective avec sermon, antique institution ressuscitĂ©e de l’oubli, se dĂ©roule hors de la mosquĂ©e, devant des foules aux proportions de l’hiver passĂ©, et va permettre de compter les absents en injectant peu Ă  peu le dĂ©goĂ»t de la foule dans ces foules iraniennes qui avaient tant le goĂ»t de la vie. Mais TĂąleqĂąni, le 7 septembre, anniversaire du Vendredi Noir, aprĂšs un silence de plusieurs semaines, profite de cette tribune pour critiquer la politique kurde de la rĂ©publique islamique. Le 9, ce grand rĂ©cupĂ©rateur meurt avec les honneurs, sans que son assassinat, par ses pairs, n’ait jamais pu ĂȘtre prouvĂ©. Provisoirement, l’ñyatollĂąh MontĂązeri le remplace dans sa fonction, devenue si importante.

Enfin, il n’a pas manquĂ© l’oeuvre rĂ©cupĂ©ratrice dirigĂ©e : la JehĂąd-e SĂązandegi (croisade de la reconstruction). FondĂ©e Ă  des fins Ă©conomistes par BĂązargĂąn, les libĂ©raux en sont cependant vite Ă©purĂ©s. Les pasdarans sont son aile militaire, et elle enrĂŽle des volontaires, hezbollahis et Ă©tudiants, qu’on Ă©loigne dans les campagnes, oĂč, en mĂȘme temps qu’ils en sont isolĂ©s, ils rendent haĂŻssables le mouvement de TĂ©hĂ©ran. La mĂȘme sanction avait dĂ©jĂ  frappĂ© les Gardes rouges et les Ă©tudiants d’Addis Abbeba. ’The goals of the Jihad were officially stated as 1) to unite to energetic volunteers, especially university and high school students, unemployed high school graduates and others without work 2) to create lines of communication between the intelligentsia and the desinherited 3) to assist rural economic devellopments 4) to increase literacy among peasants 5) to propagate Islamic culture and the Islamic revolution in the rural areas… The Jihad considered every social and economic aspect of village life to be within its juridiction, such as setting up village councils and redistribution of land (which they supported but could not carry out in the absence of a word from Teheran)…’ Avant de devenir une Ă©norme administration, cette JehĂąd Ă©tait associĂ©e Ă  l’organisation, dans TĂ©hĂ©ran, de ’journĂ©es’ orwelliennes, comme ce 1er novembre 1979, journĂ©e du ’sacrifice’ et de la ’lutte anti-impĂ©rialiste’.

f) Partis politiques

f1) Libéraux

Le parti du dĂ©jĂ  mythique Mosaddeq, le Front National, oscillait entre la nostalgie des annĂ©es 50 et l’absolue cĂ©citĂ© des vieillards qui le dirigeaient. Il eut la douleur de subir une scission, d’oĂč jaillit le FDN, rajoutant l’original vocable ’dĂ©mocratique’ entre les lettres fanĂ©es du FN, rĂ©alisĂ©e par l’avocat Matindaftari, authentifiĂ© petit-fils de Mosaddeq. Contrairement au parti geignant de SanjĂąbi, celui-lĂ  gĂ©mit avec vĂ©hĂ©mence, puisque la vĂ©hĂ©mence Ă©tait le ton du jour. Il faut Ă©galement faire une brĂšve mention Ă  la formation de BĂązargĂąn, Ă  peu prĂšs aussi lilliputienne que les deux autres, le Mouvement de LibĂ©ration de l’Iran, crĂ©Ă© quelques annĂ©es plus tĂŽt dans l’obscuritĂ© dans laquelle il est toujours restĂ©, quoique, puis parce que, se prĂ©tendant islamique.

f2) Gauches

Les sociaux-dĂ©mocrates ont fui avec BakhtiyĂąr, il faut ĂȘtre Roulure pour s’en plaindre. Passons vite l’ultra-conservateur Tude, qui soutient Khomeyni, appelle au travail contre la grĂšve et condamne les conseils. Alors que tous les autres partis politiques pensent que rĂ©cupĂ©rer les gueux et massacrer les valets concurrents est la seule façon de s’emparer d’une dictature durable, le Tude pense que pour cela il faut massacrer les gueux et rĂ©cupĂ©rer les valets. Pas beaucoup moins bornĂ©s, mais lĂ©gĂšrement moins cyniques, un peu plus hypocrites, deux grands partis lĂ©ninistes Ă©mergent de la brousse crĂ©pusculaire : les fedayines et les mojahedines. Meurtries par d’innombrables scissions, guerilleros impĂ©nitents, ayant le goĂ»t de la discipline et du secret, des armes et de la hiĂ©rarchie, de l’idĂ©ologie et de la vulgarisation, ces maigres bureaucraties sont dĂ©jĂ  lourdes. C’est elles qui sont, Ă  un degrĂ© moindre que le Tude, mais autant que les libĂ©raux, la part conservatrice de la rĂ©volution iranienne. Partis des classes moyennes, ils dĂ©fendent, non pas la modernitĂ© occidentale, mais le vieux monde occidental, ce qui dans ce vieux monde occidental est bien difficile Ă  comprendre. DĂ©fenseurs du travail, du socialisme, de l’économie, d’une circulation limitĂ©e des marchandises, d’une armĂ©e populaire, d’un peu de religion, de beaucoup de nationalisme et de toutes les valeurs de la gaucherie mondiale, du fĂ©minisme au tiers-mondisme, ces misĂ©rabilistes ne comprennent pas, et s’y opposent avec vigueur, que c’est tout cela, justement, que les gueux d’Iran, auxquels ces cloisonnĂ©s prĂ©tendent faire la leçon, attaquent. Toutes les idĂ©es auxquelles la gauche iranienne se raccroche ont pris un coup de vieux depuis que les gueux d’Iran ont commencĂ© Ă  bouger en 1978, et ces fossiles coincĂ©s, qui rĂȘvent de pouvoir ’progressiste’ Ă  travers de sempiternelles rĂ©formes agraires et d’alliances de classe imaginaires, sont les derniers Ă  pouvoir le savoir. Ils ne mĂ©ritent mĂȘme pas le prĂ©fixe nĂ©o, comme leurs rivaux islamiques. Hors d’Iran on oppose bien volontiers cette gauche, qui serait rĂ©volutionnaire, Ă  l’Islam, qui serait archaĂŻque. Mais en Iran, l’avis gĂ©nĂ©ral est que les mojahedines sont plus Ă  gauche que les fedayines athĂ©es, parce que les mojahedines sont musulmans, et que l’Islam est considĂ©rĂ© comme Ă  gauche du marxisme. Cette gauche qui feint d’ignorer que la gauche a cessĂ© de se savoir rĂ©volutionnaire avec Bernstein, voire avec Ledru-Rollin, et ce gauchisme, qui n’est pas encore revenu de Chine, ni mĂȘme du Portugal, sont donc mariĂ©s dans une modĂ©ration dont la seule forme est radicale. Ces conservateurs brimĂ©s par d’autres conservateurs pensent que le fait d’ĂȘtre brimĂ© va cacher le fait d’ĂȘtre conservateurs. Mais pour dĂ©fendre le bazar et l’universitĂ©, ils ont toujours pris le fusil, comme le boutiquier contre les voyous. Et nous qui sommes du parti des voyous, nous avons vu errer avec leurs oeillĂšres, ces angoissĂ©s, vocifĂ©rant des slogans ou chuchotant des mensonges, sur les dĂ©combres de leurs boutiques, qu’ils s’acharnaient encore Ă  dĂ©fendre, avec dĂ©votion, contre les intempĂ©ries mĂȘmes.

Ainsi, de la clandestinitĂ© Ă  la clandestinitĂ©, le chemin de croix des gauches sera pavĂ© d’espoirs pitoyables, de revirements honteux, de bassesses baptisĂ©es tactiques. Tude et fedayines, parce qu’ils sont athĂ©es, mais aussi parce qu’ils manifestent des prĂ©tentions disproportionnĂ©es avec ce qu’ils sont, se trouvent, dĂšs fĂ©vrier, violemment interpellĂ©s par Khomeyni. A l’air pur de la lĂ©galitĂ©, ces groupes enflent de maniĂšre Ă©phĂ©mĂšre, et l’hostilitĂ© de l’EmĂąm leur fut la meilleure publicitĂ©. Pourtant le Tude vient lui manger dans la main et les fedayines prĂ©fĂšrent reporter leur meeting du 20 au 23 fĂ©vrier, oĂč ils parviennent encore, fortement affaiblis par leur dĂ©faite armĂ©e contre les mojahedines, Ă  rĂ©unir 100 000 personnes Ă  l’universitĂ©. De lĂ  au 1er mai, qui est la journĂ©e du ’sacrifice’ et de la ’lutte anti-impĂ©rialiste’ de toutes les gauches, il y a beaucoup de bagarres, et l’anniversaire de la mort de Mosaddeq, le 5 mars, un million de participants Ă  Behecht-e ZahrĂą verront les orateurs laĂŻcs empĂȘchĂ©s de parler et la fondation du FDN. Pour la fĂȘte du travail, il y a quatre cortĂšges : le PRI, Shari’atmadari et TĂąleqĂąni ; le ComitĂ© de Coordination Intersyndical, made in Tude, qui rejoint lĂąchement le premier ; les mojahedines ; et les ’maoĂŻstes’. ’Elles ont regroupĂ© chacune quelques cent mille personnes’ arrondit tranquillement un journaliste qui sait bien que personne n’est allĂ© compter. Puis comme les anathĂšmes et les combats de nuit continuent, c’est fin aoĂ»t que les siĂšges de ces organisations sont fermĂ©s (Tude), pris d’assaut (fedayines) par les hezbollahis, sans, bien sĂ»r, l’intervention des gardiens de la rĂ©volution, et Ă©vacuĂ©s (mojahedines), qui aprĂšs plusieurs jours de siĂšge acceptent de se retirer en bon ordre de l’ex-Fondation Pahlavi, dont ils avaient fait leur imposant quartier gĂ©nĂ©ral. Alors que le Tude, Ă  force uniquement de reptation et de reniement arrivera Ă  rentrer dans une semi-disgrĂące, les fedayines sont dĂ©jĂ  rentrĂ©s dans les Ă©gouts d’oĂč ils sortent et oĂč ils ne peuvent plus prolifĂ©rer. L’indĂ©cise et ambiguĂ« attitude des mojahedines, semi-musulmans, semi-marxistes, qui critiquent un gouvernement, mais soutiennent un Etat, leur vaudra d’ĂȘtre rappelĂ©s par les islamistes bousculĂ©s, comme une cavalerie auxiliaire peu sĂ»re, parce que de mauvaises moeurs. Mais aprĂšs la mort de TĂąleqĂąni, ces experts en doctrines et disputes de chapelle, secs et mĂ©caniques, qui du fond de leur abnĂ©gation absurde analysent le monde comme s’il avait aussi peu de vie qu’eux, et dont la presse la plus abondante a Ă©tĂ© colportĂ©e hors d’Iran comme seule presse rĂ©volutionnaire, en savent-ils moins sur l’Iran que le lecteur attentif de ce texte. Et cantonnĂ©s dans une dĂ©fensive de plus en plus outrĂ©e (c’est la vie, c’est parler, aimer, jouer qu’ils craignent et dont ils se retranchent), ils ne savent interprĂ©ter qu’en complots tout ce qui se passe autour d’eux, et qui est ce feu d’artifice d’offensives gueuses.

f3) Islamiques

Le PRI, Parti de la RĂ©publique Islamique, aussitĂŽt constituĂ©, organise une marche silencieuse, dĂšs le 21 fĂ©vrier 1979. VilipendĂ© comme obscurantiste et rĂ©trograde, ce parti est au contraire le seul dont le programme adapte l’idĂ©ologie aux Ă©vĂ©nements, au contraire de tous les autres partis qui ne reconnaissent des faits que ce qui vĂ©rifie leur idĂ©ologie. Le PRI est le laboratoire du nĂ©o-Islam. Son programme, imputĂ© Ă  un de ses fondateurs, l’ñyatollĂąh Behechti (et apparemment, si l’on interprĂšte Yann Richard, publiĂ© seulement en mars 1981, ce qui en dit dĂ©jĂ  long sur la souplesse et le pragmatisme d’une organisation qui a tenu le premier rĂŽle politique dans un Etat secouĂ© par une rĂ©volution, pendant deux ans, sans programme), est un petit chef d’oeuvre de dĂ©magogie populiste. On y trouve d’abord une couche islamique anthropologique et Ă©thique, pour donner le ton ; puis un enduit, Ă©tatiste, dĂ©mocrate, dans le respect de l’auto-dĂ©termination des peuples et de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, cimentĂ© de quelques hardiesses empruntĂ©es aux gueux en rĂ©volte, comme le conseillisme ou le talion ; enfin une derniĂšre couche islamique (rĂ©volution culturelle, pan-islamisme, etc.) pour garder la couleur et laisser sĂ©cher cette façade de synthĂšse hĂątive et tape-Ă -l’oeil. Cette tiĂšde bouillie voudrait voir la sociĂ©tĂ© construite Ă  la fois sur le VelĂąyat-e Faqih, la ’dĂ©mocratie’ et les conseils, bref tout ce qui est lĂ , tout ce qui est irrĂ©conciliable. Ces bricoleurs d’idĂ©ologie sont comme ceux qui en conservent religieusement la lettre : ils veulent que rien ne change, que l’histoire s’arrĂȘte. Mais entre la lune de Khomeyni et les pĂąquerettes sauvages des rues de TĂ©hĂ©ran, il fallait un interprĂšte qui parle une synthĂšse idiomatique entre les deux langues, comme entre les sciences positives et le public, il faut aujourd’hui passer par le filtre des vulgarisateurs. Le PRI fut cet interprĂšte, plus Ă  l’écoute, au dĂ©part, comme sa manifestation silencieuse le dĂ©note, de la rue que des cieux. Le parti devint donc la pĂ©piniĂšre des arrivistes en turban, toujours le plus sensible Ă  l’ambiance, suivant de si prĂšs le mouvement gueux que ceux qui le suivaient de plus loin pouvaient croire, dans un reflet de perspective Ă©crasĂ©e et d’autosuggestion politicienne, que le PRI le prĂ©cĂ©dait comme le flĂ»tiste de Hameln. Vainqueur des Ă©lections Ă  la Constituante, dont Behechti devint prĂ©sident, les premiers succĂšs, trop rapides, firent de ce rassemblement flou et gourmand une cible, ce qui manqua lui devenir fatal ; mais ce mĂȘme Ă©clairage des petites disputes et des personnages jusque-lĂ  inconnus le sauva aussi, parce qu’il lui attira des foules de recrues nouvelles, tant le carriĂ©risme heureux et facile y rayonna soudain comme un phare au crĂ©puscule. Alors que dans l’armĂ©e, les grades infĂ©rieurs, alors que dans la boutique, les petits bureaucrates, tous s’en prenaient depuis dĂ©but fĂ©vrier aux sommets de la hiĂ©rarchie qu’ils avaient jusque-lĂ  enviĂ©s, les petits ayatollahs et hojjatoleslams, c’est-Ă -dire les colonels, capitaines et sous-lieutenants de l’Islam, constituĂšrent l’équipage du PRI, dont les voiles gonflĂ©es au vent furieux des gueux ralentissaient celui-ci. Si les pauvres, dans les longues pĂ©riodes a-historiques de leurs vies se laissent entraĂźner de l’apathie au dĂ©faitisme, Ă  l’inverse, dans les pĂ©riodes si intenses oĂč tout change vite, ils se laissent rapidement glisser de la fĂȘte Ă  l’insouciance. Le succĂšs des ardents, voire enthousiastes rĂ©cupĂ©rateurs du PRI, pratiquant l’arrivisme le plus effrĂ©nĂ©, dans une crise du monde arriviste oĂč mĂȘme l’arrivisme commençait Ă  ĂȘtre publiquement menacĂ©, dĂ©couvre l’étendue des rĂ©serves ennemies, et combien l’insouciance peut coĂ»ter aux gueux.

Mais quoique ne se rebutant devant aucune souplesse dans la thĂ©orie, et devant aucune duretĂ© dans la pratique, le PRI ne put seul recouvrir tout le champ Ă  rĂ©cupĂ©rer, tant la moisson fut fĂ©conde. Cette carence fut le crĂ©neau du PRPM. Ce petit parti fut si complĂ©mentaire au grand PRI, qu’en tout il lui fut opposĂ© : patronnĂ© par Shari’atmadari, n°2 islamique, alors que le PRI se disait patronnĂ© par le grand n°1, Khomeyni ; Le PRPM Ă©tait de la petite Tabriz, le PRI de la grande TĂ©hĂ©ran, le PRPM de la province d’AzarbĂąyjĂąn, le PRI de la capitale ; dans l’imagerie imprĂ©cise des analystes politiques, le PRPM reprĂ©sentait les grands-ayatollahs, leur retenue, leur modĂ©ration, leur passivitĂ© traditionnelle shi’ite, la Constitution de 1906, la sympathie de l’Occident, alors que le PRI fut considĂ©rĂ© comme le parti des mollas, de leur vĂ©hĂ©mence, de leurs audaces rĂ©cupĂ©ratrices, de leur nouvel activisme shi’ite, de l’AssemblĂ©e des Experts, de l’exĂ©cration de l’Occident. Le PRPM joua le rĂŽle de l’archaĂŻsme islamique (en Iran, parce qu’hors d’Iran, spĂ©culant une fois de plus sur l’ignorance du public, on inversa les rĂŽles, prĂ©sentant la tiĂ©deur du PRPM comme moderne, et la vigueur du PRI comme moyenĂągeuse) offrant ainsi au PRI son aurĂ©ole ’rĂ©volutionnaire’. Et c’est donc Ă©galement en partie grĂące Ă  la mise en avant dans le PRPM de l’Islam discret de la grande bourgeoisie, que put s’épanouir avec autant de dĂ©sinvolture le nĂ©o-Islam criard et populiste du PRI.

Enfin, signe des temps, il y eut dans cette dĂ©charge publique qui tint lieu de tout paysage Ă  la presse occidentale, le sigle terroriste. Le groupe ForqĂąn se rĂ©clamait de ’Ali Shari’ati et prĂ©tendait, dans ses rares dĂ©clarations, lutter contre tous les akhunds, c’est-Ă -dire tous les membres du clergĂ©. Une sĂ©rie d’attentats soutint la mystĂ©rieuse rĂ©putation du groupe, jusqu’à sa dislocation en dĂ©cembre 1979 : le 24 avril, assassinat du gĂ©nĂ©ral GharĂąni, qui avait dĂ©missionnĂ© du poste de chef d’Etat Major le 27 mars ; le 1er mai, assassinat de l’ñyatollĂąh Motahhari ; le 25 mai, l’hojjat ol-EslĂąm RafsanjĂąni est blessĂ© par balles au ventre, ce qui a rendu Ă  la carriĂšre de cet inconnu un tel service, qu’il serait absurde d’exclure qu’il ne l’ait lui-mĂȘme commanditĂ© ; le 7 juillet, assassinat d’un gros bĂązĂąri ; le 1er novembre, assassinat de l’ñyatollĂąh TabĂątabñ’i, envoyĂ© spĂ©cial de Khomeyni Ă  Tabriz et pĂšre du nouveau porte-parole du gouvernement. Il est vrai qu’en Iran, la facilitĂ© de se procurer des armes et de se cacher peut avoir permis l’existence d’un tel groupe clandestin. Mais le terrorisme fait aujourd’hui partie de la panoplie de tout Etat, notamment en si grande difficultĂ© que cet Etat iranien ; on a vu comment ForqĂąn a Ă©tĂ© utilisĂ© pour couper la parole lorsqu’AyandegĂąn a Ă©tĂ© fermĂ©, et comment le ’terrorisme’ a Ă©tĂ© la justification de l’institutionnalisation des gardiens de la rĂ©volution ; ForqĂąn est aussi la meilleure façon de discrĂ©diter la violence anti-clĂ©ricale de Shari’ati. Cette rĂšgle gĂ©nĂ©rale des attentats terroristes, comme quoi c’est toujours l’Etat sur le sol duquel ils ont lieu qui doit ĂȘtre tenu pour le premier suspect, parce que c’est lui qui y gagne le plus, complĂ©tĂ©e par cette rĂšgle particuliĂšre des attentats terroristes, comme quoi c’est toujours le parti des victimes qui y gagne le plus, semble moins contredite que confirmĂ©e par l’activitĂ© aussi spectaculairement exploitĂ©e de ForqĂąn. En cette matiĂšre, malheureusement, il convient de considĂ©rer comme plus graves les prĂ©somptions que les preuves, qui sont comme les chiffres dans les traitĂ©s d’économie, semĂ©s avec discernement par leurs auteurs, et confĂ©rant sous une apparence de transparence une autoritĂ© incensurable Ă  leurs Ă©ventuels manipulateurs.

1) A bas les frontiĂšres !

La frontiùre est le principe de l’Etat, comme toute limite est le principe de la chose qu’elle limite.

Dans les temps appelĂ©s antiques, la frontiĂšre marque la limite dans l’espace, de cette forme nouvelle d’aliĂ©nation qu’est l’Etat. Elle est donc la dĂ©fense des lois Ă©crites contre les coutumes, la dĂ©fense du troupeau contre le chasseur pilleur, la borne qui protĂšge l’histoire de la prĂ©histoire, si l’histoire est bien l’histoire de l’aliĂ©nation.

Dans l’Etat moderne, qui recouvre la planĂšte, la frontiĂšre d’Etat est toujours double : elle est frontiĂšre de deux Etats. Contrairement aux sauvages primitifs qui en sont les ancĂȘtres, les sauvages modernes sont les enfants de l’Etat. Ils sont nĂ©s, ils chassent et ils pillent Ă  l’intĂ©rieur de la frontiĂšre. Et quand ils l’attaquent, ce n’est pas pour rentrer dans l’Etat, c’est pour en sortir. Le Limes et la muraille de Chine, n’interdisant que l’entrĂ©e, ne sont que la lointaine origine du mur de Berlin, qui interdit la sortie, et des deux cĂŽtĂ©s. La frontiĂšre dĂ©fend toujours le troupeau de l’Etat contre la subjectivitĂ© carnassiĂšre, mais Ă  l’inverse de l’époque de sa naissance, c’est elle qui reprĂ©sente aujourd’hui la vieillesse, la prĂ©histoire. Comme le barbelĂ© entre deux champs, la frontiĂšre dĂ©fend encore la propriĂ©tĂ© privĂ©e contre sa turbulente fondatrice, la marchandise, qui lamine chaque jour davantage ce corset, qui, aprĂšs avoir protĂ©gĂ© sa croissance pendant des siĂšcles, en est l’entrave. La frontiĂšre dĂ©fend les liens du sang et de la terre contre l’esprit, ce vent de l’histoire, qui en se levant se retourne contre ce qui l’a semĂ©.

Voici l’ordre de passage aux frontiĂšres : le gueux y est fouillĂ©, insultĂ©, arrĂȘtĂ©, refoulĂ© ; la marchandise (ou le touriste, c’est la mĂȘme chose) y passe en force, en nombre et en ennemi, sans conscience, mais avec des effets incalculables, si bien que quelques valets, pour faciliter la circulation, proposent l’abolition de quelques douanes (nom de la frontiĂšre pour marchandises). D’autres, plus proches des prĂ©occupations de police, arrivent parfois, pour un temps, Ă  bloquer massivement la marchandise sur une frontiĂšre ; les valets de la marchandise et de l’ambiance, cadres, marchands, vedettes, profitent de l’empire de leur maĂźtresse et de leurs ressemblance et connivence avec les valets d’Etat, pour n’ĂȘtre que trĂšs peu retenus aux frontiĂšres ; et les valets d’Etat, par convention entre tous les Etats, traversent les frontiĂšres sans contrĂŽle. C’est peu dire que la frontiĂšre moderne est un long et double barrage de police. Sa dĂ©fense est encore la justification principale de l’existence d’une armĂ©e. En effet, lorsqu’une insurrection dissout la police des villes, l’armĂ©e, vaste police de rĂ©serve, plus puissante et moins mobile, dĂ©fend la frontiĂšre contre les seuls ennemis qu’elle a. Car quand deux armĂ©es s’affrontent, elles ne cherchent qu’à discuter son tracĂ©, qu’à confirmer la frontiĂšre. Aucune insurrection n’a encore dĂ©passĂ© aucune frontiĂšre. Mais en dĂ©passer une seule, c’est les dĂ©passer toutes.

Voici enfin le premier secret d’Etat : la frontiĂšre est la limite de l’Etat. Cette lapalissade signifie en vĂ©ritĂ© : sans frontiĂšre pas d’Etat. VoilĂ  qui ruine singuliĂšrement cette croyance trĂšs rĂ©pandue d’un Etat mondial, sorte de paradis de la fĂ©licitĂ© publique, oĂč se cĂŽtoient l’Etat et l’éternitĂ©, dans un avenir proche certainement, mais qui risque bien d’ĂȘtre pour nos enfants seulement. TĂ©moins de l’étendue de ce mirage, le nombre de romans de science-fiction qui commencent par cet aboutissement, et dont la plupart, d’ailleurs, s’empressent de reculer les frontiĂšres dans les Ă©toiles, faisant combattre la terre contre d’autres planĂštes ou galaxies, sur le mĂȘme mode que des petits fiefs moyenĂągeux, futurisant simplement panoplie et dĂ©cor. L’Etat est une division de la sociĂ©tĂ©. Et c’est une division divisĂ©e. L’Etat, c’est plusieurs Etats. La frontiĂšre n’est pas que la fin de l’Etat, elle est aussi son dĂ©but. C’est en dĂ©limitant le territoire, qu’on accomplit la premiĂšre mesure de police, qu’on fonde l’Etat. Aussi, depuis le dĂ©but du siĂšcle, au contraire d’une unification de tous les Etats du monde, rien que dans la vieille Europe, le nombre des Etats a doublĂ©. Et ceci sans parler des prĂ©tentions rĂ©centes Ă  Ă©riger en Etats indĂ©pendants des provinces, par mouvements dits de libĂ©ration interposĂ©s.

C’est la guerre. La frontiĂšre est une position retranchĂ©e ennemie, qui tant qu’elle n’est pas dĂ©truite, mitraille contre le cours de l’histoire.

2) Les frontiÚres géographiques de la révolution iranienne

Il y a de l’abus Ă  dire ’rĂ©volution iranienne’ pour dĂ©signer la rĂ©volution qui a eu lieu sur le territoire de l’Etat d’Iran. En dehors de cette identitĂ© gĂ©ographique, cette rĂ©volution n’avait rien de particuliĂšrement iranien. D’ailleurs, l’Iran, comme l’a dĂ©montrĂ© l’effondrement de l’Etat en 1979, n’est rien qu’un Etat. En donnant ainsi le nom d’un Etat Ă  une rĂ©volution, on cautionne des contresens comme ’Etat rĂ©volutionnaire’ ou des absurditĂ©s comme l’identitĂ© entre nationalisme et rĂ©volution. Si, en dĂ©pit de son impropriĂ©tĂ©, je maintiens quand mĂȘme cette dĂ©nomination, c’est parce qu’elle est simple, et que plus qu’aucune autre elle Ă©voque Ă  tous ses contemporains les multiples et fortes images de l’hiver 1978-79, qu’aucune police n’a eu la prĂ©sence d’esprit de censurer.

La rĂ©volution iranienne, donc, s’est faite Ă  TĂ©hĂ©ran ; puis dans d’autres villes. Les campagnes et les provinces n’ont que suivi, puis subi. Une des premiĂšres rĂ©vĂ©lations de ce mouvement c’est la distance de la province Ă  la capitale. Tant que le ShĂąh faisait l’unitĂ© de la rĂ©volte, celle des villes et des provinces paraĂźt identique. Mais en 1979, toutes les provinces frontaliĂšres de cet hybride Iran sont en rĂ©bellion, mais sans aucune unitĂ© avec les gueux de TĂ©hĂ©ran, ni mĂȘme entre elles, si ce n’est qu’ils sont tous confrontĂ©s Ă  la mĂȘme police. Ainsi donc, l’agitation dans ces rĂ©gions, ignorante des gueux de TĂ©hĂ©ran et opposĂ©e aux effets de la leur, va constituer le premier sas de la rĂ©volution iranienne.

Hors d’Iran, il est nĂ©cessaire d’assigner une frontiĂšre Ă  la rĂ©volution iranienne, afin qu’elle ne s’étende pas au monde. Et la frontiĂšre d’Etat, double barrage contre les idĂ©es en paix sociale, affaiblie, puis renforcĂ©e avec ostentation en guerre sociale, vĂ©hicule alors toute l’excitation et l’énervement qu’elle est chargĂ©e de contenir. C’est pourquoi, bien au-delĂ  de la frontiĂšre de l’Etat iranien, la secousse, l’ambiance de la rĂ©volution iranienne, est ressentie directement dans le questionnement et la fĂ©brilitĂ© soudains des pauvres de provinces et mĂȘme d’Etats entiers.

Ainsi, la ’rĂ©volution iranienne’ aura accompli cet amusant prodige de transformer une ligne imaginaire et autoritairement gardĂ©e, en une surface, une sĂ©rie de marches d’Empire, de part et d’autre de cette ligne. AiguillonnĂ©es directement par l’orage dont l’épicentre est TĂ©hĂ©ran, et dont leurs chefs-lieux attirent la foudre comme des paratonnerres, les provinces frontaliĂšres iraniennes beuglent et s’émeuvent contre cet orage mĂȘme ; et cette agitation oĂč l’espoir et l’inquiĂ©tude se rencontrent pour le meilleur et pour le pire, fait partager cette ambiance intermĂ©diaire entre la guerre et la paix Ă  tout un troupeau de contrĂ©es tout autour de l’Iran. Ennemis de toutes les frontiĂšres, vous apprĂ©cierez les grotesques problĂšmes de contrĂŽle qu’ont eu toutes les polices Ă  dominer ce marais ; mais vous n’oublierez pas qu’il est aussi marais pour les assiĂ©gĂ©s, qui, s’ils ont eu le mĂ©rite d’y attirer un nombre non nĂ©gligeable de valets, y ont aussi perdu des leurs, et n’ont jamais su le franchir pour en sortir.

3) Provinces et Etats frontaliers

Au sud, la frontiĂšre de l’Iran est identique Ă  la frontiĂšre de la rĂ©volution iranienne : elle est composĂ©e, d’ouest en est, du golfe Persique, du dĂ©troit d’Ormuz et du golfe d’Oman, que de la mer. Une mer interdit encore aux pauvres des deux rives tout dialogue direct.

La frontiĂšre orientale est sĂ©parĂ©e en deux parties : au sud, elle traverse la province du Baloutchistan, dont l’ouest fait partie de l’Iran et l’est du Pakistan. Au nord, cĂŽtĂ© iranien, se trouve la province du Khorasan et Ă  l’est de la frontiĂšre d’Etat, l’Afghanistan. L’Afghanistan est donc pris entre l’Iran Ă  l’ouest et le Pakistan Ă  l’est, qui se rejoignent dans le Baloutchistan au sud et l’URSS au nord.

L’URSS n’est pas que la frontiĂšre nord de l’Afghanistan, elle est aussi toute la frontiĂšre nord de l’Iran. Le tiers central de cette frontiĂšre nord la coupe en deux aussi sĂ»rement que sa frontiĂšre sud divise l’Iran du monde, parce qu’il s’agit Ă©galement d’une mer, la mer Caspienne. Au nord-est, le TurkmĂ©nistan, au nord-ouest, l’AzerbaĂŻdjan s’étendent sur les deux Etats. Chacune de ces deux rĂ©gions est une RĂ©publique Socialiste en URSS, mais alors que l’AzerbaĂŻdjan est une province en Iran, les TurkmĂšnes y sont rĂ©partis entre les deux provinces du Khorasan, au nord‑est, et du MĂązandarĂąn, qui borde la Caspienne par le sud.

La frontiĂšre occidentale se divise Ă©galement en trois. Le tiers nord est la frontiĂšre avec la Turquie ; de part et d’autre de cette frontiĂšre, ainsi que du tiers mĂ©dian, entre l’Iran et l’Irak, commence le Kurdistan, rĂ©gion qui s’enfonce au nord et au sud, tout au long de la frontiĂšre turco-irakienne, jusqu’en Syrie ; le tiers mĂ©ridional oppose Ă  l’est le Khouzistan, la province arabe d’Iran, et Ă  l’ouest, l’Irak.

Les pauvres de toutes les provinces iraniennes se sont rĂ©voltĂ©s contre le ShĂąh ; mais moins vite dans certaines que dans d’autres, moins vite dans les villages que dans les villes, et moins fort dans les villes qu’à TĂ©hĂ©ran. Ces diffĂ©rents dĂ©calages ne parurent en tant que tels qu’aprĂšs la chute du ShĂąh. Ces provinces, Ă  la fois secouĂ©es par leur propre mouvement et subissant le contre-coup de celui de TĂ©hĂ©ran, le critiquent alors, en lui empruntant son ton, ses maniĂšres et ses armes. C’est que l’autoritĂ© du nouveau gouvernement n’arrive pas dans ces zones reculĂ©es oĂč le charisme de Khomeyni mĂȘme est concurrencĂ© par celui des notoriĂ©tĂ©s locales. AprĂšs avoir suivi le mouvement comme le prĂȘt Ă  porter la haute couture, ces provinces cherchent maintenant Ă  s’en dĂ©tacher, et en tant que provinces. Partout, des petits chefs autonomistes ou indĂ©pendantistes flairent la bonne soupe. Ce ne sont pas des VendĂ©es, en ce sens que nul ne se bat pour le retour des Pahlavi. Mais ce sont des VendĂ©es en ce sens que partout on se bat contre la nouvelle autoritĂ© centrale, arriĂšre-garde caricaturale et brutale du puissant mouvement dont le coeur bat Ă  TĂ©hĂ©ran. De violents et spectaculaires dĂ©bats entre petits chefs de province et petits chefs d’Etat, vont bientĂŽt brouiller les ondes entre les pauvres de TĂ©hĂ©ran et ceux d’Iran, jusqu’à ce que ces intermĂ©diaires tentent de les lancer les uns contre les autres. Tous pauvres, et pauvres en jeu, leur diffĂ©rence est celle-ci : les premiers le savent ou le devinent dĂ©jĂ , les seconds, non. Les premiers ont entrevu la chute du mensonge, de l’Etat, du travail, de la baise, du peuple, de la terre et de l’immobilitĂ© du temps, et c’était le moment de l’espoir suprĂȘme ; les seconds ont entrevu la mĂȘme chose, mais c’était le moment de l’angoisse suprĂȘme. Les premiers prĂ©figurent l’humanitĂ© de demain, les seconds sont des bouseux d’antan dĂ©teints.

Dans les Etats qui encerclent l’Iran, les pauvres ne captent pas mieux ces nouveaux dĂ©bats publics que dans les provinces qui encerclent TĂ©hĂ©ran. Les valets de ces Etats y sont plus puissants quoique moins populaires, parce qu’ils ont des polices plus dĂ©veloppĂ©es, que les valets de ces provinces. Ils divisent donc avec encore plus d’efficacitĂ© leurs propres pauvres de ceux d’Iran. Ces pauvres n’ont pas non plus la lutte contre le ShĂąh comme terrain d’entente. Mais ça ne leur est donc pas non plus une fin. Et l’exemple iranien y avive d’autres prĂ©textes. Ils ont la mĂȘme haine contre tout ce dont le ShĂąh n’est que l’image dont les contours sont ceux de leurs propres chefs d’Etat. MĂȘme dans le miroir dĂ©formant de l’information ennemie, ils reconnaissent, dans celle si voisine de TĂ©hĂ©ran, leur propre colĂšre contre ce monde immobile qui ne change que contre eux. Car comme TĂ©hĂ©ran est le tremplin du monde pour les gueux d’Iran, les gueux des Etats voisins, contrairement aux pauvres de provinces Ă  la lisiĂšre de l’histoire, ont leurs trous de serrure vers le monde. Et, comme ce monde en fait l’expĂ©rience, ce ne sont pas les apprentis serruriers qui leur manquent.

4) FrontiĂšre orientale

a) Baloutchistan (BalutchestĂąn)

Le Baloutchistan est une rĂ©gion de montagnes, de vallĂ©es encaissĂ©es et de dĂ©serts. Ses habitants sont nomades depuis les Mongols. Leurs rares bourgs ne sont pas toujours reliĂ©s par des routes. Sur 1 500 kilomĂštres entre le dĂ©troit d’Ormuz et l’Indus, ce gigantesque tampon pelĂ© a sĂ©parĂ© sur le terrain les rĂ©voltĂ©s de Karachi en 1977 et ceux de TĂ©hĂ©ran en 1978. Pourtant, le 3 avril 1979, on signale des affrontements Ă  ZĂąhedĂąn (dans le Sistan voisin), et le 6, d’autres ’rumeurs de troubles sanglants’ dans cette rĂ©gion. Comme de si loin du monde et de l’histoire on ne peut avoir guĂšre plus que des rumeurs, comme ces rares bĂ©douins ne se sont pas autrement manifestĂ©s (Ă  l’exception, peut-ĂȘtre, de ce lointain Ă©cho, dĂ©but octobre, toujours Ă  ZĂąhedĂąn, oĂč une Ă©lection municipale aurait fait 7 blessĂ©s), il est impossible de mĂȘme conjecturer sur la cause, le but, les suites et l’étendue de ces ’troubles sanglants’. Mais ils sont Ă  signaler dans l’histoire, parce qu’en rapport direct avec les gueux d’Iran, sinon avec ceux du Pakistan.

b) Pakistan

L’Etat voisin apparemment le plus accessible Ă  la grande marĂ©e montante iranienne, s’est trouvĂ© dans un mouvement de reflux, paradoxe qui souligne la puissance des frontiĂšres contre l’impuissance des gueux Ă  se fĂ©dĂ©rer. En mars 1978, aprĂšs la condamnation Ă  mort de Bhutto, l’Etat pakistanais apparaissait comme ayant diffĂ©rĂ© sa ruine, qu’une minuscule Ă©tincelle aurait consommĂ©e dans une sĂ©rie d’explosions dont toute l’annĂ©e 1977 n’aurait Ă©tĂ© que la meurtriĂšre aspiration. Comment les grandes flammes iraniennes, si proches au-delĂ  du Baloutchistan, n’ont-elles pas mĂȘme rĂ©chauffĂ© un mouvement si ressemblant par sa gĂ©nĂ©rositĂ©, sa fougue et sa tĂ©nacitĂ©, qui Ă©tait encore incandescent ? La premiĂšre raison est l’humeur si brusque des rĂ©voltes, qui dans un monde en trompe-l’oeil, se jouent des dispositifs, des mĂ©canismes et des sciences positives, avec la libertĂ© majestueuse du caprice. Les plus furieux, soudain Ă©lectrisĂ©s, sont aussi soudain dĂ©sabusĂ©s. Pendant qu’insensiblement la joie est devenue de la hargne et le courage de l’obstination, au bout d’une imperceptible usure, l’ardeur tombe soudain. Le gros des valets, l’origine de sa peur Ă©vanouie, feint de n’en avoir jamais eue. Les fossoyeurs se mettent alors au travail. Un linceul est jetĂ© sur le lieu du crime. Et le souffle encore vivant d’un passĂ© si prĂ©sent est attaquĂ© par l’art de la rĂ©cupĂ©ration, qui fige, transforme des idĂ©es en statues, des mouvements en oubli et en lĂ©gende, en quelque chose de satisfait, de devenu, de privĂ© de vie. La seconde raison de l’échec de la jonction du mouvement pakistanais de 1977 et du mouvement iranien de 1978, fut ainsi l’habiletĂ© des ennemis de cette jonction, au Pakistan, avec Ă  leur tĂȘte le gĂ©nĂ©ral Zia Ul Haq, gĂ©nĂ©ral d’aussi peu de principes qu’il en a affichĂ© beaucoup, reprĂ©sentant-type de cette nouvelle race de dirigeants, malins, sans scrupules, qui sont nĂ©s au milieu de l’adversitĂ©, et qui sont prĂȘts, comme les voyous d’en face, Ă  mourir sur place. Ce qui Mengistu a de grossier, nous voyons Zia le raffiner, et ce que Zia a de grossier, nous le verrons raffinĂ© par Jaruzelski.

Les gueux du Pakistan avaient prouvĂ© leur force en faisant tomber Bhutto. Faire tomber Zia aurait d’abord ramenĂ© Bhutto, qu’il Ă©tait bien peu grisant de dĂ©fendre. Dans ce peu de marge, Zia manoeuvrait avec astuce et cĂ©lĂ©ritĂ© : il opposait la rĂ©volte Ă  la religion (Ă  laquelle il donne alors les traits de l’Etat), Bhutto Ă  l’Islam (auquel il donne alors ses propres traits). Avec un pas d’avance sur les rĂ©cupĂ©rateurs d’Iran, qui en apprirent beaucoup, il contrait et divisait les pauvres lentement dĂ©sorientĂ©s, abusĂ©s et lassĂ©s, du Pakistan, qui eurent rapidement deux pas de retard sur ceux d’Iran, auxquels, par le jeu de miroirs cassĂ©s de divisions seulement religieuses, ils semblĂšrent et se crurent finalement opposĂ©s. Ainsi en juillet 1978, Zia forme un gouvernement qui s’affiche d’abord islamique, ce qui, par le biais d’un de ses composants, la Ligue Islamique, entraĂźne le PNA, et la confusion dans le parti de la rue : seul le PPP maintenant s’use encore sur le pavĂ© ; l’amalgame entre ce sigle de la corruption et la foule anonyme est aussitĂŽt proclamĂ© : les 8 (jour du Vendredi Noir) et 17 septembre 1978, Ă  Karachi et Rawalpindi, le 2 octobre Ă  Lahore et Hyderabad, le 4 octobre Ă  Multan, Zia laisse passer cette colĂšre appauvrie et partisane. Quelques milliers d’arrestations prĂ©cĂšdent le rejet d’appel de Bhutto le 6 fĂ©vrier 1979, alors que le 10 (au dĂ©but de la semaine d’insurrection Ă  TĂ©hĂ©ran) la shari’a islamique est introduite dans toute sa rigueur, entraĂźnant le murmure du tiers shi’ite de la population Ă  cause d’un impĂŽt sunnite sur la richesse : on voit vers quelles basses-fosses le murmure est dĂ©viĂ©, et comment la division est prĂ©parĂ©e et entretenue avec l’Iran. Le 4 avril 1979, Bhutto est pendu dans la prison de Rawalpindi. Les 4, 5, 6 et 7, des Ă©meutes dans toutes les grandes villes du Pakistan sont la derniĂšre grande colĂšre des gueux, indignĂ©s qu’on ait pu agir sans leur bon vouloir, eux qui, il y a deux ans encore, dĂ©faisaient des gouvernements en corrigeant leurs polices. A Lahore, oĂč le tiers de la ville est tenu par les barricadiers, et le commissariat central attaquĂ© et dĂ©truit, la corde de la prison de Rawalpindi est dĂ©jĂ  autour du cou de Zia. Mais, dans la perte de leur ennemi de toujours, Bhutto, et dans les vocifĂ©rations de son clan, qui ressemblent tant Ă  leurs propres cris sincĂšres, les pauvres du Pakistan, opposĂ©s au bĂąton de leur propre religion, ont perdu leur Ăąme. La campagne Ă©lectorale, oĂč Bhutto devient martyr public, est annulĂ©e le 16 octobre, 18 jours avant l’élection promise. C’est le vert trĂšs pĂąle de son Islam, sa solennitĂ© plutĂŽt que sa colĂšre, sa tiĂ©deur plutĂŽt que sa violence qui ont fait de cette campagne la derniĂšre d’une guerre. La lassitude, la versatilitĂ© et le manque de perspective (qui est toujours le manque de thĂ©orie) ont enfin permis au fourbe Zia de dĂ©samorcer la poudriĂšre sur laquelle il est restĂ© assis.

c) Afghanistan

Vu dans la perspective cavaliĂšre qui va de l’Iran au Pakistan par le Baloutchistan et revient en longeant la frontiĂšre russe, l’Afghanistan passe pour un bloc compact et homogĂšne. Mais dĂšs qu’on approche la loupe se vĂ©rifie cette rĂšgle de tous les Etats du monde, si contraire Ă  leur propre lĂ©gitimitĂ© Ă  laquelle toutes leurs propagandes tiennent tant : c’est une mosaĂŻque d’ethnies, de langues, de groupes sociaux, de religions. L’unitĂ© fortuite, aussi rĂ©cente qu’éphĂ©mĂšre, n’y est pas un peuple, dans la vieille acception de tribu, de lien du sang, mais un drapeau, au sens moderne d’une police, d’une armĂ©e, d’une frontiĂšre. Dans la turbulente formation des Etats modernes, l’Afghanistan a Ă©tĂ© taillĂ© et cousu en raison de son ariditĂ©, pas seulement climatique, qui l’a fait plus souvent contourner qu’envahir.

En Afghanistan il n’y a pas de pauvres modernes. La marchandise n’a pas encore colonisĂ© ces vallĂ©es encaissĂ©es et peu peuplĂ©es au point de leur donner des pilleurs de supermarchĂ©s et des foules d’anonymes psychopathes. Des chefs-lieux et marchĂ©s antiques qui ignorent encore tout d’une banlieue couronnent toujours ces paysages pour nomades et nĂ©o-aventuriers solitaires. Trop au dĂ©but de la clameur iranienne pour qu’il soit possible de relier les deux Ă©vĂ©nements, un coup d’Etat militaire, le 27 avril 1978, renverse le prĂ©sident Daud, qui avait lui-mĂȘme renversĂ© la monarchie en 1973, et porte Ă  la direction de l’Etat le Parti

DĂ©mocratique du Peuple, stalinien pro-russe. Ce PDP Ă©tait partagĂ© en deux fractions rivales, le Khalq (les masses, le peuple) et le Parcham (le drapeau). Le Parcham soutint Daud contre le Khalq jusqu’en 1977, mais soit que cette tendance-girouette sentit le vent tourner, soit qu’elle en reçut l’ordre, elle rejoignit alors sa soeur ennemie dans l’opposition. Le gouvernement russe, qui n’a jamais craint de soutenir le gouvernement d’un pays contre le parti stalinien qu’il y cautionne, ne faisait plus confiance au rĂ©gime de Daud, face aux menaçantes vagues pakistanaises, si elles venaient Ă  dĂ©border en direction de Kaboul, qui est aussi la direction des rĂ©publiques musulmanes du sud de l’URSS. Et plutĂŽt que d’affronter le problĂšme Ă  Alma-Ata ou Tachkent, il prĂ©fĂ©rait l’anĂ©antir dans ces sortes de petites fortifications avancĂ©es que constituaient Ă  ses yeux Kaboul ou Kandahar. Mais dĂ©jĂ  le coup d’avril, que l’insolence et l’ignominie des deux tendances staliniennes coalisĂ©es baptisa rĂ©volution, prĂ©figura, par le nombre d’oeufs cassĂ©s, la maladresse de ces faiseurs d’omelette : 72 morts selon ce nouveau gouvernement, 4 000 selon les rescapĂ©s de l’ancien. Les vieilles hiĂ©rarchies tribales, aussitĂŽt bousculĂ©es par toutes les rĂ©formes si nĂ©cessaires Ă  la gestion rationnelle d’un Etat policier moderne, maugrĂ©ent d’entrĂ©e. Grotesque spectacle que l’imposante pesanteur du matĂ©rialisme, rompant soudain, Ă  coup d’alphabĂ©tisation pour lire quoi, ou de sempiternelle rĂ©forme agraire pour libĂ©rer qui, la glaciation historique des pauvres d’Afghanistan. TrĂšs vite, une rĂ©bellion, puis une guĂ©rilla, enfin une sorte de guerre civile d’arriĂšre-garde commencent : d’un cĂŽtĂ© les tribus musulmanes, Ă©garĂ©es dans des dĂ©serts oĂč elle transhument depuis les Mongols ; de l’autre, le gouvernement russe et ses valets locaux, appliquĂ©s Ă  sĂ©parer les Kirguises et TurkmĂšnes russes du Pakistan, puis de l’Iran, avec son doigtĂ© patibulaire. Mais comme aussi bien les chefs de la rĂ©bellion que ceux du PDP se trompent sur ce qui se passe au Pakistan et se dĂ©passe en Iran, ils se divisent, se guerroient et se purgent entre eux, grossissant sans retour leurs hostilitĂ©s d’un autre temps.

Commence alors la rĂ©volte de Herat, qu’il serait injuste autant qu’absurde de ranger, Ă  l’instar des afghanistanologues, en l’une des premiĂšres aspĂ©ritĂ©s, plutĂŽt vite oubliĂ©e, du grand mur d’escalade politique et humain en haut duquel ils prĂ©tendent nous guider. Car l’Afghanistan a servi Ă  pleurer et Ă  s’indigner beaucoup, mais quelques mois plus tard seulement. Herat est la troisiĂšme ville du pays. Depuis que l’Afghanistan est Etat, la rĂ©volte de Herat est la seule urbaine, donc la seule moderne. On comprend que l’effroi des informateurs devant cette brĂšve et fulgurante iranisation se soit transformĂ© en mutisme ou en contradictions. On comprend aussi qu’opposition officielle et gouvernement, et Ă  leur suite, journalistes et Ă©crivains des deux camps, ont voulu transformer, tacitement d’accord, cette rĂ©volte en complot, en ’coup’ montĂ©. Car lĂ  oĂč l’ennemi parle de rĂ©volution, comme pour avril 1978 Ă  Kaboul, il s’agit presque toujours de ’coup’ d’Etat, et lĂ  oĂč l’ennemi parle de coup, il s’agit presque toujours de rĂ©volution. Cet Ă©vĂ©nement, qui commence un mois aprĂšs la chute de BakhtiyĂąr, et se termine 10 jours avant l’exĂ©cution de Bhutto, a Ă©tĂ©, comme le dĂ©nonçaient les staliniens afghans, une offensive iranienne ; mais pas, comme le voudrait cette propagande aussi paranoĂŻaque qu’improbable, une offensive de l’Etat iranien, dont des militaires auraient franchi la frontiĂšre sous le dĂ©guisement de paysans afghans expulsĂ©s. Quel roman ! En mars 1979, alors qu’on se bat encore dans les rues de TĂ©hĂ©ran, il n’y a plus d’Etat iranien simplement en mesure d’exĂ©cuter une aussi absurde expĂ©dition militaire dans un Etat voisin. Et l’appel de Shari’atmadari, le 16 mars, Ă  tous les musulmans du monde pour soutenir les rebelles d’Afghanistan, n’a pas provoquĂ© la rĂ©volte de Herat, comme il a Ă©tĂ© dit, puisque l’insurrection commence vraisemblablement le 12, et au plus tard le 15, mais bien plutĂŽt la premiĂšre tentative d’un orfĂšvre en la matiĂšre pour rĂ©cupĂ©rer ce qui n’était dĂ©jĂ  plus Ă©touffable. La revendication de la rĂ©sistance officielle afghane paraĂźt au moins aussi usurpĂ©e. Pourquoi aurait-elle, contrairement Ă  toutes ses habitudes, lancĂ© un tel mouvement dans une ville ? Et dans ce cas pourquoi pas Ă  Kaboul ? Comment ne pas penser que les chefs de la rĂ©sistance, dont le QG est au Pakistan, donc Ă  l’autre bout du pays, ont Ă©tĂ© dĂ©bordĂ©s par les gueux de Herat, comme cela s’est produit systĂ©matiquement au Pakistan et en Iran ? L’exemple de Mashhad, qui est plus prĂšs de Herat que de TĂ©hĂ©ran et que Herat de Kaboul, n’a pas cessĂ© de traverser la frontiĂšre depuis six mois. Pour l’ennemi une idĂ©e ne peut pas traverser une frontiĂšre toute seule sous forme de chose ou Ă  dos d’inconscient. C’est pourquoi la circulation des idĂ©es ne figure jamais dans ses analyses, dans ses justifications. Mais la police des idĂ©es, quand elle ferme parfois hermĂ©tiquement une frontiĂšre, sait de quoi je parle : un virus de la subversion n’a pas Ă©tĂ© dĂ©celĂ© par la douane, a contaminĂ© Herat (oĂč les staliniens l’affublent de l’allĂ©gorie de paysans dĂ©guisĂ©s en militaires), on doit donc dĂ©crĂ©ter la quarantaine.

Le 5 mars 1979, le gouverneur de la ville est blessĂ© dans un attentat. Le 12, des combats ont lieu dans la province, sans que les protagonistes ne soient discernables. Il semble que le 15, une manifestation dans la ville est rejointe par des paysans, parmi lesquels, probablement, des saisonniers afghans qui traversent la frontiĂšre iranienne et qui viennent de la refranchir dans l’autre sens, soit expulsĂ©s par la xĂ©nophobie ou les nouvelles autoritĂ©s, soit parce que depuis la lutte contre le ShĂąh, le travail dans les champs commençait Ă  ĂȘtre dĂ©laissĂ©. Les insurgĂ©s prennent la ville. Le 17, la garnison fusille les officiers qui lui donnent l’ordre d’attaquer la rĂ©bellion, et, au contraire, s’y joint. Le 18, alors qu’à Kaboul il est interdit aux Occidentaux de s’éloigner Ă  plus de 60 km, sauf sur la route qui mĂšne au Pakistan, l’Iran ferme ses frontiĂšres. L’URSS met en garde tous les pays contre une ingĂ©rence en Afghanistan, ce qui, traduit, veut dire qu’elle se charge de Herat, seule. Les combats, selon les chroniqueurs, cessent le 20, le 22 ou le 25. Aucun d’entre eux ne dit un mot sur l’organisation de la ville, donc du dĂ©bat public, pendant 5 (du 15 au 20) ou 13 jours (du 12 au 25) d’autonomie. La seule chose, invĂ©rifiable, qui a frappĂ© les imaginations est que parmi les Ă©trangers prĂ©sents dans la ville, les seuls Russes, civils et militaires, ont Ă©tĂ© Ă  tel point torturĂ©s, que leur prĂ©sence haĂŻe a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e comme prĂ©texte de l’insurrection. Le chiffre le plus courant est de 5 000 morts pour cette ville de 200 000 habitants, bombardĂ©e par l’aviation russe, et prise d’assaut sous le feu de l’artillerie afghane. Aucun Vendredi Noir en Iran n’est arrivĂ© Ă  pareil carnage. MĂȘme la Commune de Paris, dont la semaine sanglante hante nos manuels d’histoire, n’en dĂ©clare que le double, mais pour une ville neuf fois plus peuplĂ©e. Signalons pour illustrer le silence absolu qui accompagna cette rĂ©pression, et lui garantit ses proportions, la prĂ©sence en Afghanistan de GĂ©rard Viratelle, envoyĂ© spĂ©cial du journal ’Le Monde’, qui, du 20 au 22 mars, fit paraĂźtre trois articles de fond sur l’état gĂ©nĂ©ral de ce pays sans un seul mot sur ce qui se passait au mĂȘme moment Ă  Herat !

La durĂ©e de l’insurrection, la quantitĂ© de morts, et ce silence absolu sont bien les signes les plus sĂ»rs qu’à Herat, oĂč plusieurs centaines d’officiels du rĂ©gime ont pĂ©ri, les chefs de l’opposition ne devaient guĂšre en mener plus large, face aux Ă©meutiers. Mais si Herat a Ă©tĂ© le point culminant de l’iranisation vers l’est, il faut aussi le considĂ©rer comme la dĂ©faite dĂ©cisive de la rĂ©volution iranienne en Afghanistan. L’éternelle guĂ©rilla entre technocrates modernistes et patriarches tribaux qui a suivi, a pour premiĂšre fonction d’empĂȘcher un retour de Herat ; et pour seconde, de faire que cette charcuterie absurde et archaĂŻque rĂ©pugne tellement aux gueux d’Iran, du Pakistan et du sud de l’URSS, qu’ils ne songent pas Ă  s’y fĂ©dĂ©rer.

Le 27 mars, ’le grand leader’, Taraki, perd son poste de chef du gouvernement au profit de son nouveau rival Amin (car les chefs du Parcham, aprĂšs avoir Ă©tĂ© associĂ©s au coup d’Etat, sont depuis longtemps Ă©cartĂ©s ou arrĂȘtĂ©s), qui s’il n’y gagne pas vraiment en pouvoir, avance d’un cran sur la scĂšne. Le 5 aoĂ»t, une mutinerie Ă  Kaboul ferait 600 morts. Peshawar, au Pakistan, devient la capitale du flot grossissant de rĂ©fugiĂ©s, et Zia, qui a grand besoin de dĂ©tourner l’attention, se plaint de l’indiffĂ©rence des adversaires spectaculaires de l’URSS. Le 18 aoĂ»t, Amin reconnaĂźt entre 1 000 et 1 500 ’conseillers’ soviĂ©tiques dans son pays, chiffre que les Occidentaux multiplient allĂšgrement par 3, 4 ou 5. Enfin, signe qu’une certaine modernitĂ© s’est insinuĂ©e dans les mises en scĂšne afghanes, les Russes y montent, Ă  la mi-septembre, un western Ă  la Mengistu. Taraki rentre de La Havane pour arrĂȘter Amin. Amin lui tire dessus. Taraki est mort. Amin prend tous les pouvoirs. Les Russes haussent les Ă©paules : entre Amin et Taraki, il y avait un ’grand leader’ de trop, peu importe lequel. Mais bientĂŽt ils vont froncer les sourcils. Car Amin, c’est un Mengistu de trop.

5) FrontiĂšre russe

a) De la politique russe

Jeunes, ils ont tremblĂ© devant Cronstadt et la Makhnovtchina ; puis ils ont rampĂ© sous Staline ; ils ont complotĂ© sous Khrouchtchev ; maintenant, ils sont vieux, Brejnev, Kossyguine, Gromyko. Ils aspirent Ă  la retraite. Mais aucune retraite n’est sĂ»re, pour ceux qui de Sylla n’ont que les mĂ©thodes sans l’éclat, et aucune retraite n’est possible, pour ceux qui ont fait tomber plus de tĂȘtes qu’ils n’en connaissent pour arriver en haut de la pyramide dont ils s’aperçoivent que c’est une roche TarpĂ©ienne. Plus leurs derniers jours approchent, plus ils ont la hantise que ne les Ă©courte cette jeunesse aux accents inintelligibles, qui ne respecte ni leur Ăąge, ni les exploits d’intrigue et de brutalitĂ© qui les y ont amenĂ©s, ni LĂ©nine, ni les traditions, ni l’avancement Ă  l’anciennetĂ©. Comme Charles VII s’est laissĂ© mourir de faim pour que son fils, Louis, ne l’empoisonne pas, ce mĂȘme Louis XI qui est mort reclus, obsĂ©dĂ© par la mĂȘme crainte, les sĂ©niles dirigeants russes ont consacrĂ© Ă  la neutralisation de leur propre progĂ©niture la prioritĂ© de leurs efforts. Toute la politique russe entre 1976 et 1982 ne dĂ©pend de rien que de la dialectique entre cette peur inavouable et cette menace anonyme.

Ces vieux rentiers, qui au cours de leur carriĂšre mouvementĂ©e ont appris comment amuser les pauvres, de grade infĂ©rieur, avec des images, et comment les paralyser avec des systĂšmes d’idĂ©es, n’ont plus l’ardeur des contre-attaques vigoureuses, comme il y a dix ans encore, Ă  Prague. Chaque dĂ©cision est un conclave, chaque conclave ressemble Ă  un sanatorium : indĂ©cis autant que dĂ©crĂ©pits, c’est eux que la paralysie de l’idĂ©ologie a fini par gagner. D’un cĂŽtĂ©, l’usure de la guerre froide, la lĂ©thargie de la coexistence pacifique, le positivisme bĂ©at de la dĂ©fense de la patrie du socialisme, de l’autre, l’agressivitĂ© amĂ©ricaine : voilĂ  un sport tĂ©lĂ©gĂ©nique, qui interdit de sortir aprĂšs 10 heures du soir, et qu’il convient donc de privilĂ©gier, tant qu’il maintient, avec beaucoup de vodka, toute cette canaille sous le knout.

Mais voici qu’à l’étage en dessous, au Pakistan, puis en Iran, s’installent de bruyants voyous (jusque tard dans la nuit, lorsque tout honnĂȘte bureaucrate dort, des radios Ă©mettent vers le territoire soviĂ©tique depuis l’AzerbaĂŻdjan et le TurkmĂ©nistan ; et on a beau taper avec colĂšre du balais, le bruit continue) qui, mĂȘme, en Iran, squattent et ont chassĂ© le propriĂ©taire lĂ©gitime. Qu’on Ă©tait tranquille, avec le concierge amĂ©ricain, ce gros balaise avec ses chiens, qui certes rackettait toute la rĂ©gion, mais qui au moins garantissait l’ordre et dont la seule prĂ©sence nĂ©cessitait, sans qu’on ait besoin de s’en justifier, la plus rigoureuse frontiĂšre ! Que va faire notre dernier propriĂ©taire de cet immeuble en dĂ©crĂ©pitude, qui craint ses enfants du mĂȘme Ăąge ? Il va verrouiller sa porte, installer une alarme et un blindage, rĂ©unir les copropriĂ©taires, exiger des rondes plus frĂ©quentes dans le quartier, Ă©couter aux portes, protĂ©ger son bien.

C’est pourquoi la hantise occidentale d’un impĂ©rialisme russe, quelque peu fĂ©lin, se lĂ©chant les babines devant la mĂ©saventure de l’administration Carter en Iran, prĂȘt Ă  bondir sur la rĂ©volution iranienne sans dĂ©fense, paraĂźt pour le moins abusive. Les dirigeants russes ont suffisamment sur leur compte d’épargne pour ne pas risquer ce coquet capital dans une mauvaise prise de bec avec des garnements qui viendront Ă  la raison tous seuls, car ainsi va le monde. C’est la peur du crĂ©puscule, la peur de sortir seul, la peur de ne pas voir la derniĂšre marche de l’escalier. Elle s’accorde mal avec cette thĂ©orie des dominos, oĂč, sournoise et cynique, l’URSS s’ouvrirait un ’dĂ©bouchĂ© sur les mers chaudes’ pour anĂ©antir l’Occident en s’emparant de saint-pĂ©trole. D’abord, je ne vois pas trĂšs bien en quoi la conquĂȘte de saint-pĂ©trole par les Russes serait la fin de l’Occident : il faudrait bien que les Russes le revendent, ce saint-pĂ©trole, et pas au-delĂ  du prix du marchĂ©, s’ils ne veulent pas effondrer le marchĂ©, ce qui serait une catastrophe pour eux ; ensuite je ne vois pas trĂšs bien non plus, comment, ayant dĂ©bouchĂ© sur ces cĂ©lĂšbres mers chaudes, les Russes s’empareraient de tout saint-pĂ©trole qui y circule ; et quelle espĂšce de puĂ©rile thĂ©orie, que celle des ’dominos’, oĂč chaque Etat ’tombe’, ’dĂ©stabilisé’ Ă  son tour, pareil au voisin, le rural et nomade Afghanistan (dont chacun craint que l’exploitation ne coĂ»te plus qu’elle ne rapporte, et oĂč le gouvernement russe s’est rĂ©signĂ© Ă  faire la police, Ă  perte, pour Herater la rĂ©volution iranienne), mis Ă  Ă©galitĂ© avec l’urbain Iran, trois fois plus peuplĂ©, et le Babel pakistanais, cinq fois plus peuplĂ© ; enfin quand on a vu la modĂ©ration et la maladresse qui ont forcĂ© ces mĂȘmes dirigeants russes Ă  changer de camp au cours de la guerre de l’Ogaden, quand on voit avec quelles discrĂ©tion, timiditĂ© et mĂ©fiance ils soutiennent les Etats conquis par les mouvements de libĂ©ration qu’il Ă©tait bien plus sympathique, car bien moins risquĂ©, d’aider alors, comme dans les colonies portugaises, quand on voit enfin la consternation, le silence puis l’embarras, non exempts de fĂącheux revirements, que ces croulants manifestent devant les rĂ©voltes du Pakistan et d’Iran, oĂč ils finissent toujours par applaudir, avec un bruyant soulagement le parti de l’ordre, il paraĂźt bien difficile de leur prĂȘter le regard d’aigle du conquĂ©rant !

ParticuliĂšrement sur la frontiĂšre d’URSS, l’exubĂ©rance, la ferveur, la jubilation gĂ©nĂ©ralement partagĂ©es en Iran, n’ont pas traversĂ© les murs qui font des Etats des prisons, quand ce ne sont pas des asiles d’aliĂ©nĂ©s. Mais Ă  travers les fissures si nĂ©cessaires Ă  la complicitĂ© des gestionnaires,

l’inquiĂ©tude est passĂ©e. Les pauvres de ces pays sont d’abord alarmĂ©s par cette inquiĂ©tude, car en partie ils croient leurs dirigeants, et en partie ils ont fait l’expĂ©rience amĂšre que les inquiĂ©tudes de leurs dirigeants s’éteignent et se rassasient dans leur sang. Ils sont loin de voir l’Iran Ă  leur portĂ©e. Ce qui s’y fait leur revient si dĂ©formĂ© qu’ils n’arrivent pas Ă  comprendre l’origine de la fĂ©brilitĂ© grandissante de leurs hommes d’Etat. Mais ils finissent, insensiblement, dans cette angoisse sans raison par reconnaĂźtre un mensonge, une brĂšche. Leur orgueil et leur morgue se redressent, leur ton devient plus ferme. Ils se consultent Ă  voix basse, puis la font entendre haute. En un mot, ils s’iranisent.

b) Turkménistan (Torkamùnestùn)

Lorsque vous lirez que les TurkmĂšnes avaient soutenu le gouvernement BakhtiyĂąr, traduisez : les indĂ©pendantistes nationalistes turkmĂšnes. Aussi, Ă  la chute de ce gouvernement se forme un ’Centre Culturel et Politique du Peuple TurkmĂšne’ ainsi qu’un ’ComitĂ© RĂ©volutionnaire’, tous deux Ă  Gonbad-e KĂąvus, car mĂȘme les reprĂ©-sentants du tribalisme, qui prĂ©tendent raviver le lustre des yourtes de feutre et le commerce des bonnets d’astrakan, se disputent dĂ©sormais dans les villes, pour former des Etats.

DĂšs fin fĂ©vrier 1979, Ă  Bandar-e ShĂąh, de ’graves affrontements’ opposent les sunnites turkmĂšnes aux shi’ites iraniens, pour changer le nom de la ville en Bandar-e TorkamĂąn ou Bandar EslĂąm : ce premier nom sera finalement concĂ©dĂ©. Cependant, dans les campagnes, les nomades occupent les terres des riches commerçants shi’ites. Des renforts de gardiens de la rĂ©volution arrivent Ă  Gonbad-e KĂąvus, localitĂ© capitale de la rĂ©gion, pour soutenir le ComitĂ© RĂ©volutionnaire. Le 26 mars, une affaire de contrebande de cigarettes met le feu Ă  la ville. Il faudra attendre le 1er avril pour qu’elle soit ’presque entiĂšrement’ reprise. Il y a 50 morts. Le 2 avril, les envoyĂ©s de TĂąleqĂąni, devenu, depuis le Kurdistan, une sorte de chef de la diplomatie frontaliĂšre, nĂ©gocient l’accord suivant : 1) transport des blessĂ©s, 2) dĂ©mantĂšlement des barricades, 3) nĂ©gociation pour la libĂ©ration des otages, 4) maintien de l’ordre par l’armĂ©e, qui s’interpose entre les combattants.

D’un cĂŽtĂ©, la rĂ©volte urbaine et spontanĂ©e de la jeunesse, tĂ©hĂ©ranaise en actes ; de l’autre, pour endiguer une aspiration si vaste, le particularisme des chefs locaux. Contre ces excĂšs rĂ©volutionnaires (rĂ©volutionnaire devient soit la tautologie qui signifie anti-ShĂąh, soit une opprobre calomnieuse), soutenus en personne depuis TĂ©hĂ©ran, et par cette raison nĂ©cessairement infĂąmes, ces chefs locaux qui espĂšrent hĂ©riter de la rĂ©gion, rĂ©cupĂšrent et canalisent une partie de la colĂšre qu’ils ne craindront dĂ©sormais plus. La jeunesse locale est maintenant divisĂ©e par un problĂšme qui n’est pas le sien : soit elle collabore Ă  l’intrusion des ’gardiens de la rĂ©volution’, cette nĂ©o-police, soit elle est rĂ©duite Ă  ne plus que dĂ©fendre, nĂ©o-police aussi, la boutique des aĂŻeux. VoilĂ  l’abrĂ©gĂ© de ce qui a agitĂ© chaque province-frontiĂšre d’Iran en 1979.

c) Guilan (GilĂąn)

Six mois plus tard, le 14 octobre, Ă  Bandar-e Anzali, les pasdarans tirent sur une manifestation de pĂȘcheurs d’esturgeons, 16 morts. Le lendemain, non seulement les troubles continuent, mais ils gagnent Rasht. Voici une information qui se termine en queue d’esturgeon.

d) AzerbaĂŻdjan (AzarbĂąyjĂąn)

C’est Ă  Tabriz que les combats de fĂ©vrier 1979 semblent avoir Ă©tĂ© les plus longs et les plus meurtriers d’Iran. Puis les doutes qui ont surgi sur la durĂ©e et l’envergure de ces Ă©vĂ©nements, si bien que leur affirmation est devenue hasardeuse, ont rĂ©vĂ©lĂ©, dans ce flottement de l’information, la distance insoupçonnĂ©e de la seconde ville du pays Ă  la capitale.

Mais comme Ă  TĂ©hĂ©ran ou au Khouzistan, disputes entre comitĂ©s rivaux, entre comitĂ©s et administration, grĂšves, occupations de terres et d’usines, ont alarmĂ© les gouvernements russes et turcs, peu habituĂ©s Ă  des voisinages aussi remuants.

L’Azerbaïdjan est aussi la province de Shari’atmadari. C’est à Tabriz que s’installe la roue de rechange conservatrice du PRI, le PRPM,

et le 23 avril 300 000 personnes y manifestent leur soutien Ă  Shari’atmadari, publiquement traitĂ© de ’diviseur’ par l’exĂ©cuteur de basses oeuvres et de dĂ©clarations fracassantes du parti nĂ©o-islamique, l’ñyatollĂąh KhalkhĂąli. A l’exception, cependant, de quelques troubles Ă  Ardabil en avril, cette province (qui avait mĂȘme acquis pour quelques mois en 1946, sous l’égide de Staline, une chimĂ©rique indĂ©pendance) pansait ses blessures de fĂ©vrier dans une expectative lourde de menace et pleine de rĂ©serve. Ce n’est qu’en dĂ©cembre que, fidĂšles Ă  la rĂ©putation de lourdeur et de lenteur de leurs habitants, Tabriz et l’AzerbaĂŻdjan dĂ©tonneront Ă  retardement.

6) FrontiĂšre occidentale

a) Kurdistan (KordestĂąn)

Comme l’Afghanistan va devenir le charnier qui obstrue la frontiĂšre orientale, comme c’est au Kremlin qu’on trouve la clĂ© du verrou nord, le Kurdistan est le premier et principal Ă©cran de la frontiĂšre occidentale, qui va absorber toute la lumiĂšre de l’Iran.

Le Kurdistan a Ă©tĂ© la province vedette de l’Iran en 1979. Les pauvres de cette province ont Ă©tĂ© rapidement convaincus de se battre pour cette province au moment oĂč les pauvres de TĂ©hĂ©ran se battaient pour le monde ; c’est-Ă -dire, pour leur pauvretĂ©, au moment oĂč ceux de TĂ©hĂ©ran se battaient contre leur pauvretĂ©. Les autoritĂ©s de TĂ©hĂ©ran ont combattu les pauvres de cette province avec une vigueur telle qu’elles apparurent sous le jour sanguinaire et rĂ©trograde que les informateurs Ă©trangers Ă©taient ravis de dĂ©velopper aux pauvres de leurs propres pays, et qu’elles renforcĂšrent l’opiniĂątretĂ© des Kurdes Ă  se battre pour cette vieillerie qu’est le Kurdistan. Ce conflit n’était donc qu’en bordure de l’histoire, et sa place dans ce rapport ne sera donc pas proportionnelle au spectacle qui en a Ă©tĂ© fait, mais aux effets qu’il a eu sur la rĂ©volution iranienne.

Aucune langue ne ressemble plus Ă  celle des Kurdes que celle des Baloutches, qui par le sang, sont leurs cousins les plus proches ; comme le Baloutchistan est divisĂ© entre les trois Etats de la frontiĂšre orientale, le Kurdistan est divisĂ© entre les quatre de la frontiĂšre occidentale de l’Iran (Iran, Irak, Turquie, Syrie) ; et comme les vallĂ©es, les troupeaux, les tribus, les chefs et les rĂ©sistants afghans sont la guerre Ă©ternelle qui enlise le mouvement iranien Ă  l’est, les vallĂ©es, les troupeaux, les tribus, les chefs et les rĂ©sistants kurdes sont la guerre Ă©ternelle qui enlise le mouvement iranien Ă  l’ouest. Car ce n’est ni pour empĂȘcher, ni pour imposer un Etat moderne dans ces contrĂ©es oubliĂ©es que s’y dĂ©ploient les plus meurtriers dispositifs rĂ©pressifs. C’est pour arrĂȘter lĂ  l’hĂ©morragie du coeur. Les contemporains qui contemplent ces guerres du Kurdistan et d’Afghanistan sans savoir que c’est des rues de TĂ©hĂ©ran qu’elles proviennent, sont comme ceux qui prennent la tumeur pour le cancer.

Depuis qu’en 1920 le traitĂ© de SĂšvres leur accorde un Etat qu’ils n’obtiendront jamais, les Kurdes se sont trouvĂ©s des prĂ©tendants Ă  la direction de cet Etat. Depuis, ces fiers guerriers religieux et obĂ©issants qui peuplent ces montagnes ont donnĂ© d’innombrables vies pour que ces quelques chefs en costume-cravate arrachent une frontiĂšre supplĂ©men-taire Ă  l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie. En 1946, comme Ă  Tabriz, Staline donna mĂȘme un corps Ă  ce rĂȘve de valet, en patronnant une RĂ©publique de MahĂąbĂąd pendant quelques semaines. Non seulement, mĂȘme pendant cette brĂšve colonisation, les Kurdes n’ont jamais rĂ©ussi Ă  parquer dans une mĂȘme frontiĂšre leurs tribus mouvantes, mais les frontiĂšres des Etats, cela indique l’efficacitĂ© de ces frontiĂšres, ont toujours divisĂ© leurs chefs : dans les annĂ©es 70, les Kurdes d’Irak guerroient contre l’Irak avec le soutien de l’Iran, pendant que les Kurdes d’Iran guerroient contre l’Iran avec le soutien de l’Irak. Le rĂ©sultat d’une politique aussi schildbourgeoise est le traitĂ© d’Alger en 1975, oĂč le ShĂąh d’Iran obtient la reconnaissance de ses prĂ©tentions sur le Shatt el-Arab (confluent du Tigre et de l’Euphrate) en Ă©change de sa renonciation au soutien des Kurdes d’Irak : on se figure la panique et la rĂ©pression qui accompagnĂšrent la fermeture de la frontiĂšre d’Iran !

Enfin, en 1978, les Kurdes d’Iran, comme tous les habitants de cet Etat, s’insurgent contre le ShĂąh. Et, coĂŻncidence, l’époque nouvelle y commence par la mort de l’ancienne : le 2 mars 1979, moins d’un mois aprĂšs la chute de BakhtiyĂąr, meurt dans un hĂŽpital de New York, le vieux Barzani, chef le plus cĂ©lĂšbre des Kurdes d’Irak, longtemps commis avec le ShĂąh, qui venait tout juste Ă  Alger en 1975 de le sacrifier contre une qualitĂ©, comme un pion passĂ©.

La premiĂšre grande question, en mars 1979, qui agita le Kurdistan, n’avait rien de kurde. Il s’agit de la question agraire. La rĂ©volution iranienne, en dernier lieu, a gagnĂ© la campagne. Au Kurdistan, comme partout, devant la dĂ©bandade des anciennes autoritĂ©s, toutes commises Ă  titres divers avec le despote dĂ©chu, les paysans occupent les terres des grands propriĂ©taires. Ceux-ci relĂšvent la tĂȘte en embauchant, parmi leurs clientĂšles, des polices qui empruntent le nom de la nouvelle milice tĂ©hĂ©ranaise, gardiens de la rĂ©volution. Nous voilĂ  au coeur de la grande question des campagnes, la rĂ©partition des terres. Elle est la grande question des petits conservateurs, lĂ©ninistes qui prĂ©conisent de scabreuses alliances de classes, ou national-autonomistes qui Ă©tablissent leur popularitĂ© en lĂ©gitimant le vol des terres. LĂ©gitimer ce vol des terres, c’est arrĂȘter l’occupation sauvage, dont la menace est bien plus grande parce qu’elle ne se satisfait pas de la terre. IllĂ©gitime, l’occupation est toujours prĂ©caire et son principe contient une critique de toute lĂ©galitĂ© qui menace Ă  tout moment tous ses tenants. JustifiĂ©e au contraire, l’occupation devient une fin en soi et arrĂȘte le mouvement. Ceux qui lĂ©gitiment de pareils actes leurs imposent leur drapeau et lui gagnent des partisans. Le tour de passe-passe qui a transformĂ© la dispute entre gueux des champs et valets des champs en dispute entre Kurdes et Iraniens est un des phĂ©nomĂšnes les plus remarquables de la rĂ©cupĂ©ration, parce qu’on le rencontre dans presque toutes les grandes disputes modernes, et parce que, souvent, il demeure invisible tant il est prompt. Dans la rĂ©volution iranienne, le problĂšme kurde est d’abord l’aliĂ©nation du problĂšme paysan.

C’est pourquoi, dĂšs le 2 mars 1979, oĂč la presse rapporte un meeting du puant PDKI (iranien), lĂ©gal aprĂšs 33 ans de clandestinitĂ©, Ă  MahĂąbĂąd, auquel auraient assistĂ© 200 000 ’Kurdes’, les chroniques ne reflĂštent et gonflent que la spectaculaire dispute entre rĂ©cupĂ©rateurs locaux et nouvelles autoritĂ©s tĂ©hĂ©ranaises, comme si, de savoir Ă  quels valets ils seraient soumis Ă©tait la question centrale des pauvres de cette rĂ©gion. Le 18 mars, les peshmergas (’qui affrontent la mort’), ces guerriers dĂ©jĂ  presque guerilleros de la rĂ©sistance kurde, avec l’aide des fedayines, s’emparent de SanandĂąj (200 morts). Comme cette offensive paraĂźt de gauche, (le PDKI se dit social-dĂ©mocrate, les fedayines lĂ©ninistes), TĂąleqĂąni, le spĂ©cialiste du dialogue public gauche-nĂ©o-Islam, part nĂ©gocier une ’autonomie limitĂ©e’, le 24 mars.

Cet accord n’est qu’une trĂȘve : d’un cĂŽtĂ©, les peshmergas continuent Ă  s’emparer de petites localitĂ©s, et le Kurdistan boycotte massivement le rĂ©fĂ©rendum sur la RĂ©publique Islamique ; de l’autre, le 4 avril, BĂązargĂąn retire la proposition d’autonomie, et annonce qu’aucune autonomie ne sera plus accordĂ©e Ă  aucune minoritĂ© sĂ©parĂ©e. Le 20 avril, commence une semaine de combats, entre Kurdes et Azaris, dit-on, Ă  Naqadeh, que l’armĂ©e calme par une centaine de morts. Pendant les trois mois qui suivent, la multiplication des escarmouches par les peshmergas, et des vexations par les pasdarans, ne suffiront pas, semble-t-il, Ă  divertir les pauvres du Kurdistan des discussions tĂ©hĂ©ranaises sur la religion, le travail, et probablement mĂȘme la baise, et de l’occupation des terres.

Une offensive militaire est donc dĂ©cidĂ©e Ă  TĂ©hĂ©ran. Les deux signes avant-coureurs en sont le limogeage du gĂ©nĂ©ral Farbod, chef d’Etat Major, le 21 juillet, qui connaissant bien l’état de sa troupe ne pouvait que s’opposer Ă  ce qu’elle soit utilisĂ©e, et l’autorisation, le 22, par le gouvernement turc Ă  l’armĂ©e iranienne de prendre les Kurdes Ă  revers en utilisant son territoire. Le 24 juillet, Ă  MarivĂąn, commence la guerre du Kurdistan, c’est-Ă -dire l’occupation par deux armĂ©es de la frontiĂšre occidentale de l’Iran. Un exode des civils et de forts combats ont pour but d’empĂȘcher les gardiens de la rĂ©volution, soutenus par l’armĂ©e, de s’emparer de l’administration de cette ville. Un accord intervient : les pasdarans quittent la ville, les Kurdes y rentrent sans armes. Mais Ă  la suite de l’expiration d’un ultimatum qu’ils ont posĂ© pour obtenir d’homologuer leur propre police et pour faire juger le chef des gardiens de la rĂ©volution, 2 000 combattants kurdes attaquent PĂąveh le 16 aoĂ»t (13 morts).

La seconde grave question tĂ©hĂ©ranaise dont la solution fut trouvĂ©e au Kurdistan, est la question du garant de l’ordre, nĂ©e de la disparition de la SAVAK et de la dĂ©capitation de l’armĂ©e. C’est par les affrontements entre dĂ©shĂ©ritĂ©s des campagnes et gardes des grands propriĂ©taires qu’est nĂ© ce conflit ’kurde’ de 1979. D’un cĂŽtĂ©, les insurgĂ©s se sont vite retrouvĂ©s encadrĂ©s par les guĂ©rillas kurdes de l’époque prĂ©cĂ©dente, de l’autre, les milices privĂ©es se sont transformĂ©es en milices publiques en prenant le nom de ’gardiens de la rĂ©volution’. Leurs homonymes tĂ©hĂ©ranais, haĂŻs pour la tĂ©hĂ©ranie qu’ils exerçaient jusque dans les vallĂ©es les plus reculĂ©es dans le temps, et craints comme on pouvait y craindre un troupeau de moutons atteint par la rage, les vinrent soutenir,

soulageant ainsi les rues et les Ă©difices de la capitale de leur turbulente indĂ©pendance. Mais face aux peshmergas aguerris, connaissant le terrain, les pasdarans fondirent, appelĂšrent l’armĂ©e, se reformĂšrent sur ses arriĂšres en tant qu’auxiliaires, et apprirent toutes les maniĂšres d’une armĂ©e en campagne. L’arrivĂ©e de l’armĂ©e au Kurdistan, fut une bonne chose pour les gueux de TĂ©hĂ©ran, parce que les derniers restes d’une police d’Etat furent ainsi Ă©loignĂ©s du vĂ©ritable terrain de jeu ; et une mauvaise, parce que l’information dominante, en suivant (Ă  la jumelle) l’armĂ©e au Kurdistan, prĂ©tendit non sans succĂšs, Ă©loigner le terrain de jeu de TĂ©hĂ©ran. Mais cette vieille armĂ©e qu’envoyait ce nouvel Etat, pour lui remonter un moral qu’il savait bas, transportait en elle-mĂȘme le mal qui l’avait fait Ă©loigner de TĂ©hĂ©ran : la troupe, qui refusait dĂ©jĂ  la hiĂ©rarchie, refusa de se battre contre les Kurdes, dĂ©serta ou se mutina en masse. Il fallut aux gardiens de la rĂ©volution, bien Ă©tonnĂ©s, accomplir toutes les besognes dĂ©goĂ»tantes : roquets de garde de ce troupeau en dĂ©bandade, commissaires aux armĂ©es, rĂ©pression sommaire dans les bourgades reprises, troupe auxiliaire mĂ©prisĂ©e, chair Ă  embuscade. Par la dĂ©sobĂ©is-sance de l’armĂ©e c’est BĂązargĂąn et le parti libĂ©ral, qui comptent sur les institutions d’Etat, qui se virent soudain privĂ©s de fusils, et par la supplĂ©ance des gardiens de la rĂ©volution, c’est le parti nĂ©o-islamique, veillant Ă  n’avoir jamais plus d’une foulĂ©e de retard sur les dĂ©bordements, qui trouva enfin les siens. Aussi la guĂ©rilla kurde, dont les diffĂ©rentes composantes s’étaient Ă©galement entre-tuĂ©es, en fĂ©vrier, au pillage des arsenaux, en s’éternisant dans la guĂ©rilla, parce que c’est la seule situation oĂč son mĂ©tier lui donne la certitude d’ĂȘtre obĂ©ie, fit-elle aux gueux de TĂ©hĂ©ran ce prĂ©judice incommensurable de rĂ©armer, d’entraĂźner, et de rĂ©organiser les combattants, esclaves et mercenaires, de leurs ennemis.

Le 17 aoĂ»t, c’est le Ramadan. Et Khomeyni va disputer le PĂąveh aux Kurdes : dans un violent rĂ©quisitoire, il laisse 24 heures aux officiers, gagnĂ©s par l’insubordination des soldats, pour agir ’énergiquement’. Toutes les unitĂ©s sont consignĂ©es. Le 18, PĂąveh et SanandĂąj sont reprises par les pasdarans (400 morts). Les 25 et 26, SĂąqqez est Ă  son tour dĂ©gagĂ©e de l’emprise peshmerga (160 morts). Le 27, une dĂ©lĂ©gation kurde arrive Ă  TĂ©hĂ©ran, oĂč elle nĂ©gocie avec TchamrĂąn, TĂąleqĂąni, TabĂątabñ’i : 1) cessez le feu, 2) rappel de KhalkhĂąli, tĂȘte de Turc de l’Occident, procureur islamique aussi dĂ©bonnaire que cruel, 3) rappel des pasdarans, 4) fin d’exĂ©cution de prisonniers kurdes, 5) fin des offensives de l’armĂ©e,

6) confĂ©rence de paix. Le 27, 9 soldats sont exĂ©cutĂ©s pour indiscipline. Tout Kurde, tout fedayine et tout mojahedine trouvĂ© en possession d’une arme sera exĂ©cutĂ© sur le champ : voilĂ  une bien belle proposition de guerre civile prĂ©ventive, que les gauches dĂ©passĂ©es ont manquĂ© de saisir. Le 29 aoĂ»t, brutale fin des nĂ©gociations par une condamnation publique des Kurdes en onze points par Khomeyni. BukĂąn tombe le 2, PirĂąnshahr, le 3, les contre-attaques kurdes sur SĂąqqez et BostĂąn Ă©chouent. MahĂąbĂąd est prise le 3 septembre, 600 morts. Les combattants kurdes quittent toutes les villes, se rĂ©fugient dans les montagnes, traquĂ©s par les Phantom de l’armĂ©e de l’air. Sheikh Hoseyn, chef religieux des Kurdes, et QĂąsemlu, chef du PDKI, dĂ©jĂ  tous deux nommĂ©ment bannis par Khomeyni, s’enfuient en Irak, dont le gouvernement est sommĂ© de fermer la frontiĂšre. 100 000 habitants (la moitiĂ© de la ville ?) fuient MahĂąbĂąd devant les reprĂ©sailles des pasdarans.

Le troisiĂšme effet du Kurdistan sur la rĂ©volution iranienne tient dans l’hystĂ©rie anti-kurde qui a Ă©tĂ© provoquĂ©e Ă  TĂ©hĂ©ran. L’organe retrouvĂ© de Khomeyni, sa vĂ©hĂ©mence toute fraĂźche, la censure des journaux qui l’a mise en valeur, la falsification et la calomnie sur les Ă©vĂ©nements au Kurdistan, ont eu pour objectif, non pas de rĂ©duire ces Kurdes, mais ces TĂ©hĂ©ranais. Une propagande outrĂ©e, vulgaire, simpliste, nationaliste, haineuse, voulut faire de la petite dissidence kurde la grande menace sur la rĂ©volution, premiĂšre grande mise en scĂšne orwellienne. Les nĂ©gociations entre arrivistes kurdes et arrivistes tĂ©hĂ©ranais sont rompues, parce que pour ces derniers, il vaut mieux la guerre que la victoire. Une guerre officielle rallie toujours les pauvres. Ceux qui refusent d’y aller, ceux mĂȘmes qui parlent d’autre chose sont des traĂźtres, mĂȘme en cette fin de siĂšcle iranien. Les valets-vedettes (Shari’atmadari, TĂąleqĂąni, SanjĂąbi, Banisadr) apeurĂ©s par le canon de la voix de l’EmĂąm presque autant que par l’insĂ©curitĂ© des rues qui l’a provoquĂ©, condamnent les Kurdes Ă  l’unisson de la xĂ©nophobie ambiante. Le martyrisme, restĂ© sans objet depuis fĂ©vrier, est rĂ©chauffĂ© dans la casserole kurde : les jeunes les plus enthousiastes voient un ennemi unanimement dĂ©signĂ© Ă  leur Ă©lan. Mais si le battage fut grand, en Iran, et la contradiction nulle, si les mesures extraordinaires contre presse et gauche en furent facilitĂ©es, le gros du mouvement ne fut pas entraĂźnĂ©. Les dĂ©sertions, les refus d’obĂ©issance et de tĂąches rĂ©pressives dans l’armĂ©e, la publicitĂ© des atrocitĂ©s et des pillages commis par les pasdarans au Kurdistan,

donnĂšrent Ă  penser. Aussi les grĂšves continuĂšrent, les armes ne furent pas rendues, et les dĂ©bats reprirent dans les rues de TĂ©hĂ©ran, aprĂšs un bref mais Ă©loquent silence.

La suite des Ă©vĂ©nements au Kurdistan, aprĂšs l’exode de MahĂąbĂąd, qui ne dura que trois jours, vit les affaires des autonomistes kurdes se redresser continĂ»ment. C’est une longue sĂ©rie d’embuscades, presque toujours contre les gardiens de la rĂ©volution, comme celle du 8 octobre, qui fut la plus retentissante : on annonça 72 pasdarans tuĂ©s, et comme par hasard, c’est le nombre de martyrs de la bataille de KarbalĂą, oĂč mourut Hoseyn : il y eut deux jours de deuil et l’augmentation du service militaire de 18 Ă  20 mois : voilĂ  comment les coups d’éclat kurdes permirent d’utiles expĂ©rimentations rĂ©pressives au parti nĂ©o-islamique. C’est aussi une longue sĂ©rie d’offensives stĂ©riles de l’armĂ©e dans les montagnes. Ce sont encore de perpĂ©tuelles tentatives de nĂ©gociations avortĂ©es, des petits chefs qui s’accusent, aussi bien chez les Kurdes (Sheikh Hoseyn, QĂąsemlu, et les chefs plus anonymes du KOMALA, parti lĂ©niniste) que chez les nĂ©o-islamiques (le 17 octobre, BahĂądorĂąn, envoyĂ© de Khomeyni, accuse TchamrĂąn, chef des services secrets, devenu ministre de la DĂ©fense le 30 septembre, d’avoir armĂ© fĂ©odaux et collabos contre la population ; l’armĂ©e, d’avoir provoquĂ© la haine contre la RĂ©publique ; et les pasdarans, d’avoir massacrĂ© un village en reprĂ©sailles). Du 18 au 21 octobre, une nouvelle insurrection Ă  MahĂąbĂąd fait au moins 90 morts. L’armĂ©e fait le blocus de cette principale ville du Kurdistan, pendant que Foruhar, ministre de l’IntĂ©rieur, nĂ©gocie en cachette une trĂȘve, puis une interruption, le 29 octobre, de toutes les opĂ©rations militaires. Cette volte-face dans la politique kurde prouve que l’outrance et le radicalisme de façade, qui ne peuvent faire usage que tant qu’ils font illusion, sont en trĂšs peu de temps menacĂ©s d’ĂȘtre dĂ©masquĂ©s. Le 1er novembre, des milliers de manifestants dans les rues de MahĂąbĂąd conspuent le gouvernement, et l’autre signataire de cette paix qui permet cette manifestation, le PDKI, s’y opposera avec vigueur. Ainsi, dĂšs qu’ils relĂąchent leur guerre prĂ©ventive, valets kurdes et nĂ©o-islamiques sont confrontĂ©s jusqu’au Kurdistan aux rapides progrĂšs de la conscience. La mort dans l’ñme, ils vont donc reprendre une guerre dĂ©sormais perpĂ©tuelle, sans autre but que leur propre sĂ©curitĂ©, celle de leur autoritĂ©, celle des Etats voisins, et, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la dĂ©fense du monde pĂ©rimĂ© auquel ils se sont vendus.

Pour espĂ©rer atteindre les buts initiaux de la guerre du Kurdistan, dĂ©tourner l’attention des gueux d’Iran jusqu’à la profondeur atteinte par leurs perspectives, il faudra dĂ©sormais un thĂ©Ăątre plus vaste, un spectacle plus grandiose, une guerre qui touche le monde.

b) Turquie

Pendant des siĂšcles, l’histoire est entrĂ©e en Turquie par l’Europe, et s’y est embourbĂ©e au Kurdistan. Aujourd’hui, oĂč c’est le contraire, l’éclairage inversĂ© du temps y surprend, en premier, deux partis europĂ©anisants, complĂštement corrompus, qui se succĂšdent au gouver-nement avec la seule intention d’y manifester une rapacitĂ© plus rapide que leurs concurrents. L’indice le plus spectaculaire des profonds remous que l’ambiance incontrĂŽlĂ©e du monde y fĂ©conde, rĂ©side dans le nombre d’assassinats, dits politiques, qui aprĂšs avoir doublĂ© de 1977 Ă  1978, triplent de 1978 Ă  1979. Le 31 dĂ©cembre 1977, la droite subit un vote de dĂ©fiance au Parlement ; son chef, Demirel, dĂ©missionne, et Ecevit, chef de l’opposition, forme un gouvernement de gauche. L’indiffĂ©rence profonde et rĂ©ciproque des Turcs et de leur gouvernement s’interrompt, lorsqu’à Malatya, au bout de trois jours d’émeute (17-20 avril 1978), on accuse mĂȘme les enfants de porter les armes : destruction de bĂątiments publics, enlĂšvements et assassinats d’étudiants, le ministre de l’intĂ©rieur de gauche accuse la droite. L’information sera mieux Ă©touffĂ©e pour des Ă©vĂ©nements similaires Ă  Elazig, Kars et Sivas. Puis, du 21 au 24 dĂ©cembre, la majoritĂ© sunnite attaque la minoritĂ© alaouite Ă  Kahraman-maras : 111 morts dans cette ’insurrection contre l’Etat’ comme dit Ecevit, qui en a la charge. Sunnites contre alaouites remplacent, dans les comptes rendus, le droite contre gauche dĂ©sormais plus traditionnel de la vieille Europe, l’Iran s’insinue. Le 26 dĂ©cembre, ce gouvernement de gauche, dont l’aspect le plus moderne est de faire une politique de droite derriĂšre la feuille de vigne de son sigle, dĂ©crĂšte la loi martiale dans 13 provinces, Ă©tendue Ă  19 dont 16 kurdes, le 25 avril 1979, cinq jours aprĂšs un accord irako-turc anti-kurde. Mais tout continue. Ce mĂȘme gouvernement de gauche, pour empĂȘcher le dĂ©filĂ© du 1er mai, dĂ©crĂšte 29 heures de couvre-feu Ă  Istanbul, Ă  mon sens un record ; comme Ankara est aussi sous loi martiale, les combats ont lieu Ă  Izmir, oĂč la journĂ©e sacrĂ©e du travail sacrĂ© dĂ©bute par 1 000 arrestations et s’achĂšve par 1 500 autres. L’affranchissement des moeurs continue. L’exemple public en est donnĂ© au CongrĂšs du PRP, parti au pouvoir, lors d’un pugilat de dĂ©lĂ©guĂ©s, que seule l’armĂ©e parvient Ă  interrompre. Deux jours plus tard, le gĂ©nĂ©ral Evren, chef d’Etat Major de la mĂȘme armĂ©e, menace de rĂ©tablir l’ordre manu militari, au nom d’une soi-disant tradition d’intervention de l’armĂ©e turque de ce siĂšcle, dont le dernier exemple date de 1971. Mais la sanglante dĂ©sagrĂ©gation de toute autoritĂ© continue. MalgrĂ© la loi martiale, Ă  partir de fĂ©vrier, on comptait dĂ©jĂ  20 ’assassinats politiques’ par semaine. Et par la loi martiale, Ă  partir d’octobre, l’Etat entre officiel-lement en tant que parti dans ces assassinats, en exĂ©cutant soudain les peines de mort. Alors que les Etats-Unis, dans leurs profonds calculs gĂ©opolitiques visant Ă  la fois l’URSS et l’Iran, libĂšrent l’embargo d’armes que la Turquie avait mĂ©ritĂ© depuis la ’crise de Chypre’, toujours irrĂ©solue depuis 1974, et se voient rendre en Ă©change 4 de leurs 26 bases militaires, le gouvernement turc s’effrite : les dĂ©putĂ©s changent volontiers de parti, avec l’insouciance de gens qui ont moins de comptes Ă  rendre Ă  leur base qu’à leur portefeuille, si bien que le 16 octobre 1979, Ecevit, redevenu minoritaire au Parlement, est contraint de laisser Demirel revenir, pour un temps, au cordon des affaires.

La Turquie peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme cas exemplaire d’un Etat oĂč la modernitĂ© s’infiltre Ă  vue d’oeil mais dans l’impuissance, parce que dans l’ignorance complĂšte du gouvernement, de ses administrĂ©s et des Etats Ă©trangers. Il n’existe pas d’indicateurs sĂ»rs de ce phĂ©nomĂšne, Ă  part peut-ĂȘtre les pillages de marchandises, accompagnant toute exaspĂ©ration anonyme, quel qu’en soit le prĂ©texte. En tous cas les chiffres des Ă©conomistes, auxquels il manque les concepts de totalitĂ©, de qualitatif, de nĂ©gatif, pour que leur histoire ait un sens qui ne soit pas immĂ©diatement dĂ©menti par d’autres chiffres similaires, voire les mĂȘmes, reflĂštent au mieux de leur pertinence le dĂ©sordre de la gestion des marchandises. Les valets d’Etat, ici hĂ©ritiers d’AtatĂŒrk, se croient et sont trĂšs loin des autres pauvres de cet Etat. Mais alors qu’ils se croient trĂšs loin devant, ils ne sont que trĂšs loin Ă  cĂŽtĂ©, et un peu derriĂšre. Fourbes, politiciens, occidentalisĂ©s, ils ont le dos tournĂ© Ă  l’irruption de la richesse qu’ils ont mĂȘme un peu mauvaise conscience de croire dissimuler dans leur poche ; Ă  ces innocents, les mains vides ! (Comme le parallĂšle entre l’Afghanistan et le Kurdistan, celui entre le Pakistan et la Turquie, par rapport Ă  l’Iran,

s’impose : Etats musulmans en conflit, d’un cĂŽtĂ© avec l’Inde, de l’autre avec la GrĂšce, les deux grandes portes du territoire de l’Islam ; leur pro-amĂ©ricanisme tiers-mondiste, leur frontiĂšre russe ; leurs ethnies rebelles, leurs urbanisations accĂ©lĂ©rĂ©es ; leurs hommes d’Etat corrompus, avec le PPP de Bhutto ou le PRP d’Ecevit ; leurs rĂ©giments d’émigrants qui ont accĂ©lĂ©rĂ© jusqu’au vertige l’introduction du tourisme, de la marchandise, et de l’insoumission ; et, consĂ©quemment, les poussĂ©es de rĂ©volte soudaines, furieuses et anonymes, aussitĂŽt Ă©vanouies.) Les pauvres se modernisant de Turquie affrontent Ă  travers leur mobilitĂ© grandissante le viol de leur conscience par un esprit dont ils ne veulent pas admettre l’indĂ©pendance, mais dont l’immense puissance les effraie, les humilie et les rĂ©volte. Et ils n’ont que mĂ©pris grandissant pour les figures publiques Ă  moitiĂ© auto-proclamĂ©es qui singent les tribuns du passĂ©, avec des inflexions importĂ©es sans rĂ©flexion. Ainsi, la marche de l’aliĂ©nation pratique divise de plus en plus l’Etat de la sociĂ©tĂ©, mĂ©diatise de plus en plus son dĂ©bat, et lui donne le ton de la nĂ©gativitĂ©. L’esprit moderne se glisse dans toutes les tĂȘtes en commençant par se glisser entre les tĂȘtes. Il est donc nĂ©cessaire de remarquer que ce flottement des Etats, qui se manifeste par la migration grandissante des idĂ©es, des hommes et des choses qui les portent, par la sĂ©paration grandissante des individus entre eux, des institutions par rapport Ă  leur contenu, des idĂ©ologies dominantes et de l’ambiance de ceux auxquels elles s’adressent, atteint au mĂȘme moment l’Iran et tous ses voisins. Et il est donc logique de conclure, que cette mĂȘme cause profonde, qui a produit de si grandes consĂ©quences en Iran, en a Ă©galement produit dans les pays voisins ; que, comme les mouvements des pauvres du Pakistan et de Turquie n’ont que peu amplifiĂ© la secousse iranienne, sans jamais en ĂȘtre la cause, cette secousse iranienne n’a qu’amplifiĂ© la rĂ©action entre les pauvres au Pakistan et en Turquie, sans non plus en ĂȘtre la cause ; que le mĂȘme sĂ©isme souterrain a provoquĂ© des ravages dans tous les Etats, mais qualitativement diffĂ©rents selon les Etats ; et que ses mĂȘmes et principaux acteurs, ne se sont pas reconnus comme tels, d’une frontiĂšre par dessus l’autre.

c) Irak et Syrie

Les deux grandes guerres entre Etats, dites mondiales, ont eu pour consĂ©quence plus ou moins immĂ©diate, d’étatiser le monde : ainsi, les grands Etats du monde, qui s’étaient formĂ©s par rĂ©volutions violentes, imposĂšrent cette forme de mĂ©diation sociale Ă  des contrĂ©es en plein repos historique, Ă  des dĂ©serts. Pas plus l’Irak que la Syrie ne regroupe-t-il un ’peuple’, une religion, une ethnie, encore moins un courant de pensĂ©e ou une activitĂ© gĂ©nĂ©rique qui justifie Ă  quelque titre que ce soit ce regroupement. Ces Etats forcĂ©s, qui entretiennent bien utilement des valets de plume pour s’inventer une essence Ă©ternelle, sont en permanence l’objet des disputes indĂ©cises de leurs diffĂ©rentes parties constitutives, et le butin Ă©phĂ©mĂšre des chefs de ces divisions souvent bien plus anciennes que l’Etat qui leur sert de scĂšne, bien plus rigide mais mieux Ă©clairĂ©e, oĂč la vie est presque toujours Ă  l’abri de la reprĂ©sentation. Ces Etats s’avĂšrent donc des outils encombrants parce qu’inadĂ©quats, plutĂŽt que maniables, pour leurs fondateurs Ă©trangers autant que pour les petites coteries locales qui les gĂšrent sur place. Le chahut permanent de cette classe d’intermĂ©diaires entre les protecteurs Ă©trangers et entre les habitants de ce pays, favorise des interrĂšgnes excentriques et incommodes ; et surtout, comme dans les disputes de Chine Populaire, entraĂźne peu Ă  peu, pour donner la supĂ©rioritĂ© Ă  tel ou tel parti, ceux qu’il aurait fallu Ă  tout prix laisser en dehors de toute histoire. LĂ  encore (aliĂ©nation oblige, galope), les gueux deviennent plus modernes que les valets, sans que ceux-ci s’en aperçoivent ; et lĂ  encore, l’Etat moderne introduit des rĂ©gions dans l’histoire, en les rendant ingĂ©rables, donc au contraire de ce qui Ă©tait prĂ©vu par les puzzlologues dĂ©colonisateurs qui les ont fabriquĂ©s.

Aussi depuis l’’indĂ©pendance’ qui les a divisĂ©s par Etats, les chefs d’Etat arabes ne rĂȘvent-ils que d’unitĂ©. Ce sont souvent de petits putchistes, vainqueurs dans leurs tribus ou partis, puis vainqueurs dans leurs Etats et qui joueraient bien la finale pour s’imposer Ă  tous les arabes. De multiples tentatives d’accouplement entre Etats arabes jalonnent tout le troisiĂšme quart de ce siĂšcle. Aucune ne dure, parce que, Ă  court terme, une telle union verra forcĂ©ment la victoire de l’un et la dĂ©faite de l’autre des deux arrivistes du dĂ©part. Et comme au moment du mariage les chances ne peuvent plus ĂȘtre Ă©gales, le plus faible, gĂ©nĂ©ralement, divorce avant le mariage. En octobre 1978, le niĂšme projet de ce genre Ă©clot entre la Syrie et l’Irak, irrĂ©conciliables jusque-lĂ . A la base de cette fusion, les gĂ©nĂ©raux Bakr, chef de l’Etat d’Irak, et Assad, de Syrie, s’étaient dĂ©couverts des intĂ©rĂȘts complĂ©mentaires. Bakr, qui avec l’Irak apporte la plus grosse part et qui est le plus vieux, sera sultan jusqu’à sa retraite et aura la gloire de l’unification ; Assad se contentera, en proportion Ă  sa dot et Ă  son Ăąge, d’ĂȘtre grand vizir, et hĂ©ritier universel. Alors que le premier rĂȘve d’un crĂ©puscule de vie dorĂ© dans les voluptĂ©s de la gloire, le second calcule l’annexion d’un pays plus grand que celui qu’il a dĂ©jĂ  sous sa botte, au prix de quelques annĂ©es de patience, dans une excellente position, ni trop obscure, ni trop exposĂ©e. Je m’excuse qu’il s’agit ici, en plein milieu et Ă  quelques kilomĂštres de la plus fĂ©roce poussĂ©e anonyme de l’histoire, de s’intĂ©resser encore Ă  des combinaisons de satrapes, Ă  des affaires individuelles ; par ailleurs cela Ă©claire fort bien les dĂ©calages auxquels notre Ă©poque, qui par instants communique l’impression d’un mouvement uniformĂ©ment rythmĂ©, est soumise. Ce mariage de raison entre les deux gĂ©nĂ©raux Bakr et Assad est, de plus, soutenu par leur fournisseur d’armes commun, l’URSS. Comme entre Somalie et Ethiopie, les archontes de Moscou prĂ©conisent d’unifier leurs deux marchĂ©s, craignant toujours devoir choisir. De plus, la frontiĂšre occidentale iranienne, dont ils commencent Ă  se prĂ©occuper, leur paraĂźt plus hermĂ©tique si le tampon irakien est doublĂ© du piston syrien. Au nom du principe qu’il vaut mieux un alliĂ© solide que deux alliĂ©s mĂ©diocres, de plus ennemis, ces poussiĂ©reux vieillards trahissent l’infirmitĂ© de leur vue en fermant les yeux sur la chasse aux communistes qui vient de commencer en Irak.

Car l’hymen projetĂ© entre Irak et Syrie est par ailleurs comme un noeud qu’on essayerait de faire entre deux sacs de noeuds. Bakr et Assad sont chacun chef du parti unique dans leur pays, et, curiositĂ©, c’est le mĂȘme dans les deux pays : le parti Baas, panarabe et socialisant. Mais alors qu’en Irak c’est l’aile gauche du Baas qui est au pouvoir, en Syrie le putsch d’Assad en 1970 Ă©tait justement un putsch de l’aile droite contre l’aile gauche (qu’on ne s’arrĂȘte pas Ă  ces dĂ©nominations ronflantes mais creuses : il n’y a pas plus de diffĂ©rences entre aile gauche et aile droite qu’entre Bakr et Assad) : d’oĂč l’irrĂ©conciliabilitĂ©, jusque-lĂ , entre Irak et Syrie. Ensuite, les chefs du Baas irakien sont sunnites dans un pays Ă  majoritĂ© shi’ite ; et les chefs du Baas syrien, shi’ites (alaouites) dans un pays Ă  majoritĂ© sunnite. Ces quelques contradictions, qui pour les fiancĂ©s passent pour des complĂ©mentaritĂ©s, vont redevenir des obstacles infranchissables sous l’impulsion des jaloux.

En effet, si la lune de miel semble ĂȘtre de l’intĂ©rĂȘt des deux dictateurs, elle n’est de l’intĂ©rĂȘt que des deux dictateurs. Prenons l’exemple du numĂ©ro deux irakien, Saddam Hussein, qui soudain se retrouve numĂ©ro trois, ce qui Ă  ce stade de la compĂ©tition est inacceptable, et qui d’ailleurs Ă©quivaut Ă  un pied dans la trappe Ă  partir du moment oĂč le Syrien Assad, qui saura prĂ©fĂ©rer les siens, a une fesse sur le trĂŽne. Ce numĂ©ro deux irakien, qui se voyait bientĂŽt numĂ©ro un irakien et qui se retrouve soudain numĂ©ro zĂ©ro irako-syrien, va donc manoeuvrer de toutes ses forces contre l’union. Il s’attaque d’abord au PC, alliĂ© du Baas, mais qui soutient plutĂŽt Assad que lui. D’ailleurs si cela pouvait fĂącher l’URSS, ce serait dĂ©jĂ  un premier pas contre le mariage. Pour les armes, peu importe, ce ne sont pas les fournisseurs qui manquent. Aussi, de purges en purges, les communistes passent du gouvernement Ă  la clandestinitĂ©. Ensuite Hussein attaque les Kurdes, et il est raisonnable de supposer qu’il finance leurs divisions : plus les troubles fomentĂ©s en Irak sont complexes, moins Assad aura envie de les Ă©pouser. Et Hussein retarde la noce. Puis, puisque l’URSS demeure insensible aux malheurs des communistes irakiens, Hussein prĂ©textant l’alliance de l’Irak avec la Somalie (quelle ironie), se dĂ©fait de celle de l’URSS, rejetĂ©e sur la seule Syrie. Et le 16 juin 1979, l’Iran se fait sentir, c’est le massacre de 63 cadets, alaouites comme Assad, Ă  Alep en Syrie, ce qui est en mĂȘme temps un spectaculaire applaudissement du massacre de Kahramanmaras, et dont Hussein, s’il n’en est pas l’auteur, en demeure nĂ©anmoins le principal bĂ©nĂ©ficiaire. Enfin, le 16 juillet, Hussein met Ă  la retraite le gĂ©nĂ©ral Bakr, maintenant heureux de s’en tirer si bien, et qui dĂ©missionne de la direction de l’Etat et du parti pour ’raisons de santé’. Le 28, pas mĂȘme deux semaines aprĂšs s’ĂȘtre emparĂ© de toutes les prĂ©rogatives de la dictature, Hussein dĂ©masque un complot dans la plus pure tradition stalinienne, Ă©teint ainsi tout murmure contre sa propre famille unanimement haĂŻe, et en accuse bien sĂ»r Assad et la Syrie. Mais dĂ©jĂ  l’Iran rappelle Ă  la rĂ©alitĂ© tous ces rĂ©volutionnaires de palais.

Du 30 aoĂ»t au 2 septembre 1979, le seul port de Syrie, Latakia, est fermĂ© par l’émeute. Son prĂ©texte et sa limite semblent avoir Ă©tĂ© la dispute alaouite-sunnite (autant qu’on puisse en croire une presse avide d’exalter des disputes confessionnelles orientales, nouveau filon mĂ©diatique Ă  la mode, appuyĂ© sur le background iranien et les prĂ©cĂ©dents de Kahramanmaras et d’Alep), mais sa forme et son contenu sont ceux des pauvres modernes qui s’insurgent contre l’Etat et pillent les marchandises. Il faut 2 000 soldats pour en venir Ă  bout, et on avouera 12 morts. En Irak, le vent frais d’Iran entretient les brasiers allumĂ©s par Hussein pour s’emparer de l’Etat : au nord, les Kurdes, gagnĂ©s par l’exemple de ceux d’Iran, et par la crainte que le nouveau dictateur ne supprime leur espĂšce d’autonomie, ont repris les armes, rejoints par la guĂ©rilla communiste ; au sud, les shi’ites, fascinĂ©s, en mĂȘme temps que poussĂ©s par la RĂ©publique Islamique, se rĂ©veillent en temps que communautĂ© : Hussein fait arrĂȘter l’ñyatollĂąh Bakr el-Sadr et exĂ©cuter les chefs shi’ites du Baas irakien, accusĂ©s d’avoir organisĂ© le complot du 28 juillet pour le compte de la Syrie d’Assad.

ExĂ©crĂ©s par tous leurs administrĂ©s, ces nĂ©o-despotes n’ont pas vraiment entendu dans les vocifĂ©rations de plus en plus nombreuses et inintelligibles des nouvelles gĂ©nĂ©rations le gong du dernier chapitre de l’histoire personnelle des sous-officiers arrivistes comme eux. DĂ©jĂ  la menace de dĂ©bordement du Khouzistan, Ă©trange et incomprĂ©hensible, fait que Saddam Hussein masse ses troupes derriĂšre cette frontiĂšre trop poreuse. Mais au lieu d’en ĂȘtre remerciĂ© par les nouveaux valets d’Iran, il en est violemment apostrophĂ©. Au sommet d’une carriĂšre brutale, ces hommes qui se croient nouveaux, reprĂ©sentent dĂ©jĂ  le passĂ© des hommes.

d) Khouzistan (KhuzestĂąn)

Comme le Kurdistan, le Khouzistan a Ă©tĂ© en 1979 le thĂ©Ăątre de l’affrontement entre les pauvres qui y vivent et les nouveaux valets qui y prĂ©tendent gĂ©rer. Mais au Kurdistan, les pauvres les plus combatifs sont paysans alors qu’au Khouzistan ils sont ouvriers. C’est pourquoi au Kurdistan le nationalisme local a absorbĂ© et dĂ©tournĂ© le conflit entre gueux et valets, alors qu’au Khouzistan ce fut l’inverse : la dispute des ouvriers remorqua toujours le problĂšme de la rĂ©gion. De tout cela il a Ă©tĂ© suffisamment question quand il s’est agi d’illustrer le refus du travail, qui y a Ă©tĂ© exemplaire.

7) De l’attitude de la RĂ©publique Islamique hors de ses frontiĂšres

L’Iran n’a pas, Ă  proprement parler, de politique Ă©trangĂšre en 1979. La violence des remous Ă  l’intĂ©rieur, n’autorise aux nouveaux dirigeants aucun principe, aucune conduite, aucune Ă©quipe suivis. Aussi, ce qui est perçu de l’Iran hors de ses frontiĂšres, n’est pas une politique ou une diplomatie, mais davantage une attitude, quelques effets, quelques dĂ©cisions subites et isolĂ©es, et une image. L’Iran en 1979 ressemble Ă  un rodĂ©o : d’un cĂŽtĂ©, les nouveaux valets, uniquement prĂ©occupĂ©s Ă  se maintenir, alternant vocifĂ©rations et flatteries, coups d’éperon et gestes dĂ©sordonnĂ©s ; de l’autre, la bĂȘte sauvage qui rue ; autour, les barriĂšres ; derriĂšre les barriĂšres, parfois juchĂ©s dessus, les spectateurs.

Le premier acte, ferme et radical en apparence, n’était que du vent : Arafat, chef de l’OLP, fut le premier visiteur officiel en Iran aprĂšs la chute de BakhtiyĂąr. Mais ce rusĂ© politicien se mĂ©fia vite d’aussi impĂ©tueux et imprĂ©visibles protecteurs. HabituĂ© Ă  ĂȘtre reçu en cachette, pour ĂȘtre soutenu en cachette, il fut, pour une fois, reçu comme un chef d’Etat pour n’ĂȘtre pas du tout soutenu. Et, de fait, l’Etat d’IsraĂ«l, injuriĂ© en Iran, mais nullement inquiĂ©tĂ©, continua d’occuper la Palestine, et les Palestiniens, des camps.

L’Etat iranien Ă©tait dans la difficile situation internationale de tout Etat issu d’une rĂ©volution : en rupture avec tous les autres Etats, puisque tous les autres Etats avaient soutenu, d’une façon ou d’une autre, le rĂ©gime prĂ©cĂ©dent. Depuis l’arrivĂ©e de Yazdi aux ’Affaires Ă©trangĂšres’ (23 avril), de nouveaux responsables du dialogue avec les autres Etats remplacent peu Ă  peu les traditionalistes du Bazargang : ils sont peu connus, connaissent peu ou font peu de cas de la complexe Ă©tiquette internationale, ont des moeurs, des titres, des conceptions inconnues, en un mot, effarouchent. C’est de s’ĂȘtre maintenus en selle sur le dos de la bĂȘte qui leur permet de crotter les parquets des salons du monde. Et ils y parlent haut et fort, en Ă©cho affaibli des rues de TĂ©hĂ©ran, oĂč ils ont appris Ă  parler, et oĂč l’on parle plus haut et plus fort que nulle part ailleurs. Ainsi rejettent-ils avec vĂ©hĂ©mence, et tous les jours, toute alliance avec un pays ’impĂ©rialiste’, comme l’athĂ©e et matĂ©rialiste Union SoviĂ©tique, ou les

Etats-Unis, protecteurs du ShĂąh et ’Grand Satan’. Mais autant cette fermetĂ© de vacher parmi les fonctionnaires effarouche, autant la force physique non dĂ©nuĂ©e d’une certaine habiletĂ© de ces dresseurs les plus modernes, attire. D’ailleurs de nombreux hommes d’Etat prĂ©fĂšrent ĂȘtre protecteurs ou amis de ces brusqueries, plutĂŽt que cibles, et leurs Ă©conomistes calculent que l’Iran est un juteux marchĂ©, Ă  prendre. Et plus l’Iran s’isolait de tous les Etats, plus tous les Etats courtisĂšrent l’Iran. La palme, sans fruits, dans la bassesse, y revient Ă  Hua Guofeng, revenu fin juillet s’excuser platement de sa chaleureuse visite de l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente, au ShĂąh d’Iran.

Mais sentant bien que l’admiration dont ils sont l’objet au-delĂ  des barriĂšres dĂ©pend de la gestion de cette force non docile qu’ils ont sous eux, et non pas l’inverse, libĂ©raux et nĂ©o-islamiques qui parlent en son nom, sont partagĂ©s entre deux techniques de bridage, que certains d’entre eux essayent mĂȘme de marier. Le nationalisme iranien, quoique rappelant un peu le ShĂąh, mais tiers-mondiste (c.-Ă -d. anti-impĂ©rialiste, anti-amĂ©ricain, anti-marxiste), fait effet sur la rue, notamment lorsqu’il s’agit de s’en prendre aux immigrĂ©s afghans ou aux sĂ©paratistes kurdes, et soutient l’unitĂ© de l’Etat, Ă  l’intĂ©rieur comme Ă  l’extĂ©rieur des frontiĂšres ; le panislamisme, cohĂ©rent avec le VelĂąyat-e Faqih, seyant comme des oeillĂšres aux lois qui immobilisent le sang de la vengeance et des moeurs, fait miroiter l’Iran, seul pays Ă  franche majoritĂ© shi’ite, Ă  la tĂȘte d’une troupe disparate d’Etats sunnites, comme jadis le prophĂšte Ă©tait Ă  la tĂȘte de quelques tribus guerriĂšres Ă©garĂ©es. Aussi, ces deux conceptions de l’attitude de la RĂ©publique Islamique, nourrissant plus de contradictions que d’identitĂ©, en elles et entre elles, restreignent autant son action au‑delĂ  des frontiĂšres, qu’elles augmentent sa rĂ©action Ă  l’intĂ©rieur. Et on imagine que les chefs d’Etat voisins, autant face Ă  ce nĂ©o-natio-nalisme islamique qu’à ce nĂ©o-panislamisme iranien, sourcillĂšrent singuliĂšrement !

Ce fut donc un grand service que de reprocher aux valets iraniens, si empruntĂ©s Ă  dĂ©finir leur place dans le monde, d’’exporter la rĂ©volution’. Ils s’en firent un titre de gloire auprĂšs des gueux d’Iran. Car qui exporte la rĂ©volution la fait, mieux, la porte, en est donc la vĂ©ritĂ©. Dans ’l’Iran exporte la rĂ©volution’, les gueux se rassurent parce qu’ils entendent ’RĂ©volution’, et croient leur plaisir dĂ©border librement au-delĂ  des frontiĂšres avec la complicitĂ© des garants de ces frontiĂšres ; et les

valets du monde entier se rassurent, parce qu’ils entendent ’l’Iran exporte’, ce qui signifie l’Etat contrĂŽle enfin ces jaillissements trop puissants, comme un prĂ©servatif. Sans nul doute, les valets iraniens continrent mieux et plus vite la pensĂ©e de leurs gueux hors de leurs frontiĂšres qu’à l’intĂ©rieur. Aussi, Ă  la panique de leurs collĂšgues Ă©trangers succĂšde rapidement le soulagement, puis un vif agacement. Car cette transformation de la rĂ©volution en ’exportation de la rĂ©volution’ (d’ailleurs, les gueux d’Iran, qui ont fait preuve, sur ce point, d’une coupable inattention, auraient dĂ©jĂ  du s’alarmer du terme ’exportation’ qui entretient un respect infini des frontiĂšres, absolument contraire Ă  l’impĂ©rieux mouvement des hommes, aseptisĂ© comme une opĂ©ration mĂ©dicale ou Ă©conomiste : aucune rĂ©volution ne s’exporte, au pire elle se rĂ©pand) a Ă©tĂ© la transformation d’un vaste mouvement de la pensĂ©e en idĂ©ologie islamique d’Etat. Cette aliĂ©nation Ă©tait incontournable dans la mesure oĂč le mouvement iranien, quoique tu, ne pouvait ĂȘtre anĂ©anti. Et l’exportation de la rĂ©volution est en vĂ©ritĂ© l’exportation, comme un moindre mal, de la part non retenue de cette rĂ©volution, mais attĂ©nuĂ©e et dĂ©formĂ©e par son emballage nĂ©o-islamique d’Etat, assortie de virulence devenue inauthentique, son symbole et son image, son filtre et son frein. De sorte que, voyant le danger de la rĂ©volution se transformer en incommodes leçons de doctrine, tous les autres Etats, surtout Ă  population musulmane, surtout voisins de l’Iran, criĂšrent au scandale. D’autant plus que ce qui en germa sur leur sol ne fut plus un ouragan de gueux, mais la mauvaise herbe de valets nĂ©o-islamiques, qui, s’ils n’étaient pas dangereux pour la sociĂ©tĂ©, l’étaient pour tous les autres valets. Quant aux gueux de la plupart des pays, ils ne virent la rĂ©volution iranienne, qu’à travers son exportation, comme un Etat, radical et islamique, vision qui leur fut incroyablement grossie par tous les services d’information ennemis, et dont les gueux eurent bien Ă©videmment horreur, rejoignant en cela, sans le savoir, leurs alter ego iraniens.

La seule activitĂ© suivie de la RĂ©publique Islamique au-delĂ  de ses frontiĂšres a donc Ă©tĂ© la traque des dignitaires de l’ancien rĂ©gime. Elle se fit, comme celle d’IsraĂ«l contre les anciens ’criminels de guerre nazis’, sous deux formes : demandes d’extradition officielles, dont aucune, Ă  ma connaissance, n’eut de succĂšs, et menace d’envoi de commandos pour liquider telle ou telle personnalitĂ©, qui n’eut pas non plus le moindre rĂ©sultat. Cette double façon d’agir, plus que son impuissance, reflĂšte l’édulcoration de la vengeance, qui occupe alors le pavĂ© de TĂ©hĂ©ran. Le ShĂąh, principale revendication de cette politique, qui fuyait de pays en pays (Egypte, Bermudes, Mexique), Ă©tait devenu impotent d’amertume et de dĂ©pit, ce qui se manifesta par un cancer. Le 22 octobre 1979, il fut hospitalisĂ© Ă  New York. La rage de le voir admis et soignĂ© chez ses anciens protecteurs amĂ©ricains, fut exploitĂ©e et amplifiĂ©e par la propagande nĂ©o-islamique, ravie d’offrir Ă  son violent public une cible moins controversĂ©e et plus Ă©loignĂ©e que le nouvel Etat iranien, qui commençait Ă  ĂȘtre menacĂ©. Le 1er novembre 1979, journĂ©e du ’sacrifice’ et de la ’lutte anti-impĂ©rialiste’ (on remarquera que ces slogans rĂ©concilient le nĂ©o-Islam et la gauche), 1 500 personnes dĂ©jĂ  scandent ’Mort aux AmĂ©ricains’ devant l’ambassade des Etats-Unis.




Source: Lundi.am