Mars 2, 2020
Par Lundi matin
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Imaginez des hommes et des femmes qui expriment , ou mieux incarnent toute une Ă©cologie de sentiments profonds (rage, douleur, amour, solidarité ), se fĂ©condent mutuellement en donnant Ă  l’air ambiant une saveur exquise jamais goĂ»tĂ©e, ni mĂȘme fantasmĂ©e, une saveur indescriptible qui est au-delĂ  des mots mais est palpable avec l’ñme, avec poĂ©sie. PoĂ©sie au sens Ă©tymologique de mettre au monde quelque chose qui n’existait pas. De nouveaux corps. De nouvelles Ăąmes. Et, d’une façon plus profane mais sans doute aussi importante : de nouvelles possibilitĂ©s d’ĂȘtre au monde, de survivre, et de perdurer. Vivre et durer – vidurer. Nous voulons vidurer !

C’est cela que les milliers de corps et d’ñmes poĂ©tiques crient ce vendredi sous un soleil Ă©crasant et dans une atmoshpĂšre d’espoir dĂ©bordant Ă  Kaboul, en Afghanistan. Nous voulons vidurer ! Nous voulons vivre en durant et durer en vivant ! Assez de morts prĂ©maturĂ©es et de vies abrĂ©gĂ©es ! Imaginez maintenant deux jeunes au milieu de cette belle foule qui crient ces mĂȘmes slogans, avec la mĂȘme ferveur, et tout d’un coup BOOM ! Je vous le demande encore : imaginez maintenant deux jeunes au milieu de cette belle foule qui crient ces mĂȘmes slogans, avec la mĂȘme ferveur, et tout d’un coup BOOM ! les deux jeunes, chacun chargĂ© de plusieurs kilos d’explosifs, viennent de se faire sauter, crĂ©ant un cimetiĂšre de corps, d’ñmes et de rĂȘves dĂ©chiquetĂ©s, littĂ©ralement dĂ©chiquetĂ©s. La poĂ©sie se termine. Commence le sauve qui peut. Toutes courent pour sauver leur peau. Chacun pour soi, sans pitiĂ© pour quiconque. Les plus faibles succombent piĂ©tinĂ©s.

Ah, pardonnez-moi. Veuillez m’excuser. Je me suis trompĂ©. Ce n’était pas comme ça en rĂ©alitĂ©. Imaginez ce qui s’est vraiment passĂ©. Les deux jeunes se font exploser en dĂ©chiquetant des dizaines de personnes. Du sang partout. Les chants se transforment en hurlements et en pleurs. Beaucoup de personnes s’enfuient pour sauver leur vie (c’est clair), mais bien vite aussi se forme un groupe – pas petit – qui prend soin des centaines de blessĂ©(e)s et se charge d’identifier les mort(e)s afin de les enterrer avec un peu de dignitĂ©. Vous devez vous demander comment il est possible d’identifier celles et ceux qui viennent d’ĂȘtre mises en piĂšces. Je vous le dis tout de suite. Imaginezun rassemblement d’environ vingt-cinq personnes, des survivantes Ă  leur tour d’un nouvel attentat suicide – le cinquiĂšme en deux semaines, tous dans le mĂȘme quartier de Kaboul. Ces vingt-cinq personnes, juste aprĂšs avoir survĂ©cu Ă  ce qui restera dans les mĂ©moires comme l’une des atrocitĂ©s les plus barbares des quarante annĂ©es de guerre ininterrompue qui dĂ©ciment le pays, malgrĂ© leur prĂ©sent Ă©tat de choc, un sentiment abyssal de douleur et de rage, et leur profond dĂ©sir de se mĂȘler aux mortes pour, finalement, arrĂȘter de vivre en mourant – ces vingt-cinq hommes et femmes se consacrent maintenant Ă  la collecte et au ramassage des corps dĂ©chirĂ©s de leurs compagnons de lutte. Imaginez une jeune fille d’une vingtaine d’annĂ©es avec la jambe d’un enfant dans une main et la tĂȘte de sa meilleure amie dans l’autre. Imaginez un vieillard avec sa canne qui pleure, le cƓur brisĂ© alors qu’il soulĂšve un buste habillĂ© d’un maillot de Messi. Des corps seront recomposĂ©s. La plupart non. Imaginez qu’à l’arrivĂ©e des familles, nos vingt-cinq amies ne pourront leur restituer que quelques doigts, un bras, ou une oreille de leurs proches. Imaginez que beaucoup de ceux qui ont perdu la vie en luttant pour un Afghanistan plus vivable pour toutes, indĂ©pendamment de leur Ă©tat de (dĂ©)composition, ne seront recueillis par personne car leurs familles – qui rĂ©sident quelque part dans les campagnes – ne prendront connaissance de leur meurtre que des jours, voire des semaines plus tard.

Cet absurde cauchemar n’est pas fini. Il faut encore enterrer les mortes avant que le gouvernement ne les fasse disparaĂźtre, manipulant le nombre des victimes pour dissimuler sa totale incapacitĂ© Ă  satisfaire les besoins essentiels du peuple afghan – tout d’abord, le droit Ă  la vie et Ă  l’intĂ©gritĂ© physique et psychologique des presque trente-cinq millions d’habitants du pays. Nous avons moins de vingt-quatre heures. Imaginez que dans quelques minutes, en plein nuit, en dĂ©pit du poignant chagrin individuel et collectif, une sorte d’assemblĂ©e de crise du quartier se constitue pour se rĂ©partir et rĂ©aliser les tĂąches les plus urgentes – parler avec les familles des victimes identifiĂ©es pour savoir s’ils acceptent des funĂ©railles « politiques Â» (c’est-Ă -dire, un enterrement collectif et communautaire, plutĂŽt qu’individuel) et dĂ©finir le lieu oĂč inhumer les mortes (c’est Ă  dire, dans un des innombrables cimetiĂšres de quartier de la ville ou alors, en occupant – oui, en occupant – un lieu Ă  valeur symbolique pour empĂȘcher que les innocentes victimes de cette guerre interminable ne soient oubliĂ©es). De plus, il faut entrer en contact avec les divers morda shoye, auxquels incombe la dure responsabilitĂ© de prĂ©parer les cadavres pour les rites funĂšbres du jour suivant. Imagine qu’à 22h30 , on te dĂ©livre dans un paquet les restes sanglants de celui qui Ă©tait, quelques heures auparavant, un ĂȘtre humain de 21 ans – peut-ĂȘtre un Ă©tudiant de philosophie ou un vendeur d’oiseaux, un passionnĂ© de comĂštes ou de cricket, qui rĂȘvait seulement de ne plus avoir Ă  craindre, que lui-mĂȘme ou un membre de sa famille, en allant Ă  la boulangerie, perde la vie dans le dernier divertissement mortel du complexe militaro-industriel amĂ©ricain, ou Ă  cause d’un pauvre Ăąne-bombe (mĂȘme si tu ne me crois pas, les Ăąnes-bombes existent – de petits Ăąnes rebelles Ă  la nitroglycĂ©rine).

À ce propos, excuse-moi si j’ai commencĂ© Ă  te tutoyer, mais aprĂšs t’avoir contĂ© des choses si intimes et douloureuses, et grĂące Ă  ta capacitĂ© d’écoute et de lecture solidaire, je ressens qu’une certaine complicitĂ© entre nous s’est formĂ©e. Oh, et merci pour ta prĂ©sence. Elle me donne beaucoup de courage. Tu ne pourras jamais imaginer combien on se sent seul, submergĂ© par cette tristesse extĂ©nuante. Je te remercie. Tu seras toujours le/la bienvenue ici.

Retournons Ă  l’enterrement. On a optĂ© pour des funĂ©railles politiques, dans un lieu symbolique de la ville. Imagine-toi le jour suivant, une centaine de personnes (des hommes pour la plupart) rĂ©unies Ă  quelques minutes Ă  pieds du parlement national, sur une colline qui Ă©tait, jusqu’à hier, une aire de pique-nique, et qui maintenant constitue un espace de rĂ©sistance contre la culture de la mort et de l’impunitĂ© souveraine en Afghanistan. Imagine-toi comment, ces personnes, une pelle ou une pioche Ă  la main, chargĂ©es d’une furie immense et la mort dans l’ñme, commencent Ă  creuser de leurs propres main, je rĂ©pĂšte : ils commencent Ă  creuser de leurs propres mains une humble fosse commune, suffisamment grande pour recevoir dans les larmes (puisque, c’est certain, les fosses communes aussi pleurent) les restes de Fatima, d’Abdullah et de Tamana – mais une fosse toujours trop petite pour accueillir avec tendresse tous les rĂȘves et les dĂ©sirs massacrĂ©s, les talents et les intelligences annihilĂ©s, les sourires et les joies exterminĂ©s. Les tombes n’ont pas Ă©tĂ© faites pour abriter le rire gĂ©nocidĂ© d’un enfant incinĂ©rĂ©. L’enterrement s’achĂšve dans une priĂšre Ă©touffĂ©e par un tsunami de lamentations. L’air devient irrespirable. Écoutons et sentons. (
)

Tout le monde rentre chez soi. Imagine ce qu’éprouvent les femmes qui, tandis que les autres creusaient, prĂ©paraient leurs maisons pour le fatiha, la veille funĂšbre, en rĂ©pĂ©tant sans cesse des sourates du Coran pour que leurs filles reposent en paix. Imagine-toi la fatigue que ceux qui ont creusĂ© doivent ressentir. Leurs corps fatiguĂ©s, les yeux vides, les cƓurs vaincus. Leur totale impuissance. Toutes, nous sommes au bord de la folie. Personne ne parle. Peine inconsolable. Mort par Ă©puisement. Il y a des plaintes que seuls le silence et les regards peuvent exprimer. Écoutons et sentons. (
) On sert du thĂ©. Et, aussi absurde que cela puisse paraĂźtre, le moral remonte. Les bouches reprennent vie et formulent de nouveaux dĂ©sirs. La poĂ©sie revient. C’est une poĂ©sie humble, une poĂ©sie du courage, une poĂ©sie composĂ©e par plusieurs gĂ©nĂ©rations d’Afghanes qui ont Ă©tĂ© obligĂ©es de mener une vie sans avenir et qui, toutefois, n’ont jamais arrĂȘtĂ© de rĂȘver et de lutter pour un avenir vivant. Écoutons et sentons. (
)

P.S. : Les protestations se poursuivent quotidiennement, prenant des formes Ă©clectiques. Ici personne ne se rend. Peux-tu imaginer te joindre Ă  la lutte pour que nous, toutes ensemble, mettions fin aux guerres et construisions la paix, dans la justice et la dignitĂ© ? Ça te tente ?

Hjalmar Jorge Joffre-Eichhorn, est germano-bolivien. Il travaille depuis 2007 en Afghanistan, oĂč, avec des activistes afghanes, il a fondĂ© l’Organisation Afghane pour les Droits Humains et la DĂ©mocratie (Afghanistan Human Rights and Democratic Organisation ou AHRDO ; www.ahrdo.org), une plateforme de thĂ©Ăątre politique et d’action directe basĂ©e Ă  Kaboul.

Ce texte a d’abord paru ici : https://ctxt.es/es/20190206/Firmas/24319/afganistan-kabul-terrorismo-hjalmar-jorge-joffre-eichhorn.htm

Traduction : Marie-Claire De Mattia et Isabelle Pichard

Mise au point : Matthieu Renault




Source: Lundi.am