Rubrique Ă  parution alĂ©atoire, Le rat noir de la bibliothĂšque vous propose les livres que le ML aura lus et aimĂ©s. Que la lecture de ces recensions vous donne l’envie de lire les livres proposĂ©s.

Vigo (dit Almereyda) : révolutionnaire et dandy

Les Ă©ditions L’EchappĂ©e prĂ©sentent la biographie d’Anne Steiner sur « l’anarchiste dandy », EugĂšne Bonaventure Vigo (dit Miguel Almereyda), nĂ© en 1883. Fils adultĂšre, il connait une enfance fracturĂ©e. ReniĂ© par sa famille paternelle, rudoyĂ© par sa mĂšre, il ne doit que son peu d’éducation Ă  la famille de son beau-pĂšre qu’il quitte prĂ©maturĂ©ment pour tenter sa chance Ă  Paris comme photographe. Par un malheureux concours de circonstance, il se retrouve enfermĂ© deux mois dans la terrible prison pour mineurs de la Petite Roquette, Ă©pisode tragique qui le marque Ă  vie et le conduit Ă  une vengeance implacable contre une sociĂ©tĂ© injuste. A sa sortie, il vit chichement, frĂ©quente l’universitĂ© populaire du Faubourg St Antoine oĂč il rencontre le poĂšte Paul DĂ©couĂ© avec lequel il vit une amitiĂ© particuliĂšre et tĂąte de la bombe. Vigo Ă©crit ses premiers articles dans Le Libertaire de SĂ©bastien Faure sous le pseudonyme de Miguel Almereyda. SurveillĂ© de trĂšs prĂšs par la police politique, DĂ©couĂ© et Almereyda repassent par la case prison. A sa sortie, ce dernier est embauchĂ© dans l’équipe du journal anarchiste La Guerre sociale. Almereyda est de toutes les mobilisations de la Belle Ă©poque aux cĂŽtĂ©s des grandes figures anarchistes (antimilitarisme, Affiche rouge, avec les grandes figures anarchistes) ce qui lui vaut de rĂ©currents arrestations et emprisonnements et de figurer en tĂȘte de la liste des principaux rĂ©volutionnaires de Paris dressĂ©e par les services de la SĂ»retĂ©. On le suit ensuite traverser les dĂ©saccords entre les diffĂ©rentes tendances anarchistes qui s’entredĂ©chirent aprĂšs les attentats de l’action directe, ce qui ne les empĂȘche pas cependant de mener un combat commun contre les royalistes antisĂ©mites de L’Action française. En 1912, Almereyda se tourne vers le blanquisme et intĂšgre le Parti socialiste avec six membres de La Guerre sociale. Seul SĂ©bastien Faure le soutien. Un an plus tard, ils lancent Le Bonnet rouge, revue satirique faisant la part belle aux arts et spectacles. Almereyda s’embourgeoise et perd beaucoup de ses amis notamment en prenant le parti de l’union rĂ©publicaine et en acceptant le financement du journal par le ministre Joseph Caillaux dont la femme va bientĂŽt assassiner Gaston Calmette, le directeur du Figaro. Le Bonnet Rouge, secrĂštement subventionnĂ© par le ministĂšre de l’intĂ©rieur jusqu’en 1916, sera soupçonnĂ© de collaboration avec les autoritĂ©s allemandes. Anne Steiner nous fait pĂ©nĂ©trer dans les arcanes de cette « drĂŽle d’histoire » qui sera fatale Ă  Almereyda retrouvĂ© mort Ă©tranglĂ© avec ses lacets dans sa prison. Que s’est-il passĂ© ? Comment son petit-fils, le cinĂ©aste Jean Vigo cherchera sa vie durant Ă  Ă©lucider la mort de son pĂšre (on se doit de lire Ă  ce sujet, l’excellent livre de Thierry Guilabert : Jean Vigo libertaire, aux Editions libertaires) ? MoitiĂ© polar, moitiĂ© historique, l’ouvrage s’appuie sur de nombreux documents et tĂ©moignages, accompagnĂ©s de photos inĂ©dites. HĂ©sitations, mĂ©andres et circonvolutions d’un parcours peu banal.

Anne Steiner, RĂ©volutionnaire et dandy, Vigo dit Almereyda, Ă©d. L’EchappĂ©e, 21 €, disponible Ă  la Librairie Publico 145 rue Amelot et dans toutes les bonnes librairies.

A l’Ouest rien de nouveau

S’il y a des incontournables, A l’Ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque, en est. L’histoire rĂ©aliste et bouleversante de huit jeunes Allemands ĂągĂ©s de dix-huit ans en 1914 « Quand nous partons, nous ne sommes que de vulgaires soldats, maussades ou de bonne humeur et, quand nous arrivons dans la zone oĂč commence le front, nous sommes devenus des hommes-bĂȘtes. » Nous suivons leur quotidien durant quatre annĂ©es jusqu’en 1918. Le hĂ©ros, Paul BĂ€umer et ses camarades sont soumis dĂšs leur incorporation, Ă  un bourrage de crĂąne patriotique. Des chefs brutaux et bornĂ©s leur assĂšnent les clichĂ©s nationalistes totalement dĂ©connectĂ©s du rĂ©el « Le premier bombardement nous montra notre erreur et fit Ă©crouler la conception des choses qu’ils nous avaient inculquĂ©e. » Le rĂ©el, ce sont les tranchĂ©es envahies de rats, complĂštement dĂ©truites par les obus. Lors d’une permission aprĂšs avoir Ă©tĂ© blessĂ©, Paul se retrouve totalement dĂ©calĂ© Ă  l’arriĂšre. Il s’enferme alors dans une superficialitĂ© qui n’a pour but que dissimuler toutes les atrocitĂ©s auxquelles il a assistĂ©. Ces corps rĂ©duits en charpie que ses proches ne peuvent mĂȘme pas imaginer. Sur ces huit compagnons engagĂ©s en 14, combien en reviendront en 18 ? Ce livre est un concentrĂ© d’humanitĂ©, de solidaritĂ© et d’interrogations sur la guerre.
DĂšs sa parution en 1928, il connut un vĂ©ritable succĂšs. Tout autant que la version amĂ©ricaine filmĂ©e, tĂ©moignage implacable de la boucherie guerriĂšre qui, lors de sa premiĂšre en 1930, sera l’occasion rĂȘvĂ©e de faire un grand coup de propagande pour les nazis. S’estimant humiliĂ©s par les AmĂ©ricains, les hommes de Goebbels perturbent la projection, lĂąchent des bombes puantes et des rats dans la salle, entonnent des chants nationalistes et provoquent leurs opposants. Du balcon, Joseph Goebbels clame « Ce film est une tentative de dĂ©truire l’image de l’Allemagne. » RetirĂ© de l’affiche, les nazis jubilent. A la prise du pouvoir d’Hitler, Remarque s’exile aux États-Unis.
Il faudra attendre les annĂ©es 1950 pour revoir A l’Ouest, rien de nouveau et relire le roman, Hitler l’ayant inscrit sur la liste des autodafĂ©s pour « trahison ». MalgrĂ© ces annĂ©es de censure, il restera dans les annales de l’antimilitarisme, au mĂȘme titre que les incontournables Les Croix de bois de Roland DorgelĂšs, Le Feu d’Henri Barbusse et Orage d’Acier d’Ernst JĂŒnger.

Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau, Livre de poche.

Mohamed SaĂŻl, « l’étrange Ă©tranger »

Les Ă©ditions Lux nous ont envoyĂ© L’étrange Ă©tranger, Ă©crits d’un anarchiste kabyle,un recueil des textes de Mohamed SaĂŻl, Ă©crits tout au long de sa courte existence dans la presse anarchiste du dĂ©but du XXĂšme siĂšcle. SaĂŻl est nĂ© en AlgĂ©rie en 1894.
Peu instruit, aprĂšs avoir exercĂ© plusieurs mĂ©tiers manuels, il rejoint la France continentale Ă  l’ñge de 17 ans et frĂ©quente un petit groupe anarchiste. En 1914, rĂ©fractaire Ă  la guerre, il est internĂ©. A sa sortie, il Ă©crit des articles contre le Code de l’indigĂ©nat, imposĂ© par le gouvernement français dĂšs 1887 sur l’ensemble de ses colonies (travaux forcĂ©s, interdictions en tous genres, rĂ©quisitions, taxes sur les autochtones, etc.) mais tout autant contre l’intoxication idĂ©ologique exercĂ©e sur les populations locales par le Parti communiste.
Mohamed SaĂŻl retourne en AlgĂ©rie en 1925 oĂč il participe au lancement du journal anarchiste Le Flambeau.
Il y Ă©crit des articles anticolonialistes « Prenez garde qu’un jour les parias en aient marre et qu’ils ne prennent les fusils que vous leur avez appris Ă  manier pour les diriger contre leurs vĂ©ritables ennemis, au nom du droit Ă  la vie. »
De retour Ă  Paris dans les annĂ©es 30, il Ă©crit dans Le Libertaire, l’organe de la FĂ©dĂ©ration anarchiste et fonde avec Sliman Kiouane, le ComitĂ© d’action pour la dĂ©fense des indigĂšnes algĂ©riens, affiliĂ© Ă  la FA. Il Ă©crit s’élĂšve contre le centenaire de la conquĂȘte de l’AlgĂ©rie « Que nous a donc apportĂ© cette France si gĂ©nĂ©reuse dont les lĂąches et les imbĂ©ciles vont partout proclamant leur grandeur d’ñme ? Les industriels et gros commerçants français rapaces, sans scrupules n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  dĂ©truire la civilisation algĂ©rienne et ont mis Ă  sa place l’oppression fĂ©roce, l’arrogance, la misĂšre, la mort : leur civilisation ! ». « Que les AlgĂ©riens se souviennent de la comĂ©die criminelle de 14-18. Cent mille travailleurs y laissĂšrent leur carcasse pour conquĂ©rir une prĂ©tendue libertĂ©. On exaltait alors l’hĂ©roĂŻsme des enfants d’Afrique
 Quand il s’agissait de crever, ils Ă©taient des hĂ©ros. Maintenant qu’il s’agit de vivre, ils sont redevenus des « bicots ». En 1934, il Ă©crit dans Terre libre « Les rues d’Alger, ville lumiĂšre, grouillent de mendiants que piĂ©tinent les expropriateurs de leurs parents. Vol, rapine, incendie, assassinat d’un peuple trop faible pour se dĂ©fendre, voilĂ  votre Ɠuvre, voilĂ  ce qu’est votre civilisation dans sa triste rĂ©alitĂ©. » A l’avant-garde de la lutte antifasciste, il est internĂ©. Lorsqu’éclate la rĂ©volution espagnole, il s’engage dans la centurie SĂ©bastien Faure de la colonne Durruti. De retour en France, blessĂ©, il communique son enthousiasme pour les rĂ©alisations communistes libertaires espagnoles. Etroitement surveillĂ© et rĂ©guliĂšrement interpellĂ© pour ses actions politiques et antimilitaristes durant la guerre, il soutient la tendance Georges Fontenis, lors des conflits qui dĂ©chirent la FĂ©dĂ©ration, tandis que la tendance pluraliste crĂ©e Le Monde libertaire. Tout au long de ce petit livre, nous suivons l’évolution de Mohamed SaĂŻl sur une trentaine d’articles d’actualitĂ© politique publiĂ©s dans Le Libertaire, Le Flambeau, L’éveil social, Le Combat syndicaliste, L’InsurgĂ© (anarchiste individualiste), Terre Libre, etc.
En 1939, aprĂšs une distribution de tracts antimilitaristes, il est internĂ© pour une dixiĂšme annĂ©e de sa vie. On perquisitionne son domicile et lui vole sa bibliothĂšque qu’il affectionnait particuliĂšrement. Pendant l’occupation, il fabrique de fausses cartes d’identitĂ© pour permettre aux camarades en danger de fuir. Militant infatigable, il Ă©crit dans Le Libertaire en 1946 « Travailleurs algĂ©riens, pour qu’il n’y ait plus de caĂŻds, de dĂ©putĂ©s ou de marabouts endormeurs du peuple, venez avec nous ! Tous ensemble, nous Ă©difierons un rĂ©gime sans classes, le fĂ©dĂ©ralisme libertaire, oĂč il n’existera ni maĂźtres, ni valets, mais seulement des hommes et des femmes Ă©gaux. »
SaĂŻl, meurt en 1953 ĂągĂ© de 69 ans. Le petit livre retrace sa vie en quĂȘte d’un Ă©ternel combat pour l’idĂ©al anarchiste Ă  travers plus d’une trentaine de ses articles.

Mohamed SaĂŻl, l’étrange Ă©tranger, Ă©crits d’un anarchiste Kabyle, Ă©d. Lux, 10 €, disponible Ă  la librairie Publico, 145 rue Amelot et dans toutes les bonnes librairies.

Relire l’arrache-cƓur

Il est des romans que l’on dit « faits pour les adolescents ». L’Arrache cƓur fait partie de cette catĂ©gorie. N’ayant pas Ă©chappĂ© Ă  la rĂšgle, je l’ai dĂ©couvert Ă  l’ñge de 14 ans, grĂące Ă  une prof de français particuliĂšrement Ă©clairĂ©e. En le relisant cinquante ans plus tard, je me suis aperçu combien la profondeur du drame m’avait Ă©chappĂ©e. L’action se dĂ©roule dans un petit village d’une rĂ©gion indĂ©terminĂ©e. Par le plus grand des hasards, le psychiatre Jacquemort se retrouve Ă  accoucher ClĂ©mentine, la mĂšre des triplĂ©s NoĂ«l, JoĂ«l et CitroĂ«n. AprĂšs leur naissance, leur pĂšre Angel devient « persona non grata », sa femme ne supportant plus qu’il la touche. Jacquemort passera son temps Ă  la recherche de quelqu’un Ă  psychanalyser dans le village pour « remplir le vide qui l’habite ». La proie se rĂ©vĂšlera plus difficile Ă  trouver qu’il n’y parait, tant les mƓurs qui s’y pratiquent sont Ă©tranges. Spectateur impuissant, il assistera au long naufrage de ClĂ©mentine, mĂšre hyper possessive, dans une folie sĂ©curitaire vis-Ă -vis de ses enfants
 Jusqu’oĂč la mĂšnera son dĂ©lire Ă©chappant Ă  tout bon sens ?
L’arrache cƓur est sans doute le plus abouti et le plus poignant des romans de Boris Vian. Histoire dĂ©lirante, sorte de gant retournĂ© contre toute logique, cynique il se rĂ©vĂšle d’une profondeur vertigineuse, abyssale. PonctuĂ©e de mots inventĂ©s, dĂ©tournĂ©s ou enchantĂ©s portant haut la palette magique d’un des plus grands gĂ©nies d’aprĂšs-guerre.

Boris Vian, L’Arrache cƓur, livre de poche, disponible à la librairie Publico et dans toutes les bonnes librairies.

Se défendre, une philosophie de la violence

Se dĂ©fendre, Une philosophie de la violence d’Elsa Dorlin s’ouvre sur l’effrayant jugement de Millet de la GirardiĂšre, exposĂ© sur la place de la Pointe-Ă -Pitre dans une cage de fer, Ă  cheval sur une lame tranchante, les pieds posĂ©s sur des espĂšces d’étriers jusqu’à ce qu’une mort lente s’en suive. Supplice pouvant se rĂ©sumer par l’adage pervers : « Plus tu te dĂ©fends, plus tu souffres, plus certainement tu meurs. »
Elsa Dorlin prend ensuite l’exemple de Rodney King lynchĂ© par la police de Los Angeles en 1991 Ă  coups de Taser et dont la scĂšne filmĂ©e servira pour finir Ă  disculper les policiers impliquĂ©s. Verdict qui dĂ©clenchera les fameuses Ă©meutes de Los Angeles, six jours durant. Introduction Ă  une rĂ©flexion sur la violence dĂ©fensive en deçà de la « lĂ©gitime dĂ©fense ». Celle-ci englobant tout autant l’histoire du port d’arme Ă  travers les siĂšcles de la colonisation, du Code Noir ; de nombreux chapitres consacrĂ©s Ă  l’autodĂ©fense (des citoyennes de la RĂ©volution française aux juifs du ghetto de Varsovie, ainsi qu’aux philosophes de « la dĂ©fense de soi ». Elsa n’épargne pas pour autant les revers de la mĂ©daille avec la dĂ©rive de la lĂ©gitime dĂ©fense chez les milices du Ku Klux Klan, jusqu’à ce que le vent tourne au dĂ©but des annĂ©es 1920, avec le Harlem Renaissance et les Black Panthers dans les annĂ©es 70, faisant Ă©cole dans les mouvements fĂ©ministes, LGBT et trans. Ceci n’empĂȘchant pas Elsa Dorlin de reconnaitre que les campagnes portant sur les violences faites aux femmes ont toutes Ă©chouĂ©es depuis les trente derniĂšres annĂ©es, n’ayant pas proposĂ© de formes alternatives capables de rĂ©pliquer efficacement. Une rĂ©flexion complĂšte sur le sujet.

Elsa Dorlin, Se dĂ©fendre, Une philosophie de la violence, Ă©d. La dĂ©couverte, 11,50 €, disponible Ă  la Librairie Publico et dans toutes les bonnes librairies.

Patrick Schindler


Article publié le 28 Sep 2020 sur Monde-libertaire.fr