Octobre 23, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Fin octobre, le Rat noir vous entraĂźne dans la GrĂšce du XIIIe siĂšcle, alors sous domination franque et vĂ©nitienne, en compagnie de la Princesse Isabeau d’AngĂ©los Terzakis ; Puis, dans l’Allemagne de la fin du XIXĂšme siĂšcle, avec l’inquiĂ©tant Dr Faustus de Thomas Mann ; Nous accompagnons ensuite la jeune Madeleine Proust de Lola SĂ©monin, faire « bonne Ă  Paris » pendant l’Occupation. Suivi d’un petit tour dans l’AmĂ©rique des annĂ©es 30 avec Billie Holiday et enfin, feuilleter ensemble l’album du Garçon en polaroĂŻd de Shaun Levin.

Angélos Terzakis et La Princesse Isabeau

AngĂ©los Terzakis est nĂ© Ă  Nauplie en 1907. Il termine ses Ă©tudes Ă  AthĂšnes et commence sa carriĂšre littĂ©raire en 1925, avec un recueil de nouvelles. Il fut Ă©galement dramaturge mais est surtout connu en GrĂšce pour son Ɠuvre romanesque dont les personnages « pris dans l’étau d’une sociĂ©tĂ© Ă©triquĂ©e, sont confrontĂ©s Ă  des rĂȘves que leur environnement ne leur permet pas de rĂ©aliser ». Son unique roman historique, La Princesse Isabeau, est paru en 1945.

Aris, des Ă©ditions Aiora (AthĂšnes) a conseillĂ© La Princesse Isabeau d’AngĂ©los Terzakis au Rat noir. Bon conseil ! Il s’agit de l’histoire de Nikiphoros Sgouros, jeune homme grec citoyen de Nauplie Ă  la fin du XIIIe siĂšcle. Alors que, fait peu connu aussi bien GrĂšce qu’en France, les Latins catholiques, Espagnols, Français et VĂ©nitiens, avaient pris Constantinople et conquis une grande partie de l’Empire Byzantin, Ă  la suite du dĂ©tournement de la quatriĂšme croisade. L’intrigue du roman de Terzakis s’inspire en largement de la Chronique de MorĂ©e (Ă©crite au XIVe siĂšcle). La prĂ©sence espagnole, française et vĂ©nitienne dans cette partie de la GrĂšce, aux XIIIe et XIVe siĂšcles, est racontĂ©e en dĂ©tail dans la notice historique prĂ©cĂ©dant le roman.

Venons-en Ă  l’intrigue. Elle dĂ©bute un soir d’automne tandis que Nikiphoros Sgouros, fils de feu-LĂ©on Sgouros, seigneur de Nauplie et d’Argos, rentre Ă  Nauplie sur Astritis, son Ă©talon chĂ©ri avant la fermeture des portes, et tombe sur le vieux gĂ©nois, Matteo Cafouris, qui n’est autre que le pĂšre de sa maĂźtresse, la sulfureuse et ambiguĂ«, Bianca. Ce soir-lĂ , Nikiphoros doit justement retrouver celle-ci. Il la frĂ©quente en loucedĂ© de son pĂšre depuis trois annĂ©es. Ayant rencontrĂ© Metteo sur son chemin, Nikophoros est rassurĂ© : le bonhomme va dormir sur sa plantation d’oliviers, il a donc la voie libre pour retrouver sa belle. En rentrant dans Nauplie, il aperçoit la Princesse Isabeau, en visite dans la ville. Il est subjuguĂ© par cette belle femme, si digne et entourĂ©e de mystĂšre. Il rejoint Bianca. Celle-ci semble bien plus amoureuse de lui qu’il ne l’est d’elle. Ils passent la nuit ensemble, avec la complicitĂ© de la vieille servante de la jeune fille. Mais au milieu de la nuit, ils sont rĂ©veillĂ©s par une forte agitation : le frĂšre de Matteo et ses corsaires ramĂšnent le corps de ce dernier, bien abĂźmĂ©. Par ce hasard, Nikophoros va ĂȘtre impliquĂ© comme complice dans cette histoire, pas trĂšs claire. Il arrive cependant Ă  s’échapper lors d’une bagarre avec la garde française, alertĂ©e par les voisins. Il n’a plus que le seul choix de s’enfuir. DĂ©guisĂ© en moine, il laisse Ă  Nauplie, sa vieille nourrice adorĂ©e et Bianca. Il arrive une seconde fois Ă  Ă©chapper Ă  deux sergents de ville Ă  sa recherche, tandis qu’il fait une halte dans une auberge. Et ceci, grĂące Ă  l’intervention d’un chevalier français, Jean de Tournai. MalgrĂ© cela, Nikiphoros va de Charybde en Scylla, « acculĂ© par le sort qui s’acharne contre lui ». En effet, il se retrouve impliquĂ© malgrĂ© lui, dans des cabales de Palais. AngĂ©los Terzakis laisse de cĂŽtĂ© l’intrigue du roman durant quelques pages, pour nous faire une petite leçon sur l’histoire, pleine de rebondissements, de la principautĂ© autonome de Mistra, petit Ă©tat grec noyĂ© au milieu de la MorĂ©e française (nom mĂ©diĂ©val du PĂ©loponnĂšse), fief des Villehardouin.

Nous retrouvons ensuite Nikiphoros Sgouros, accusĂ© d’avoir tuĂ© un messager alors que l’auteur de ce crime n’est autre qu’un moine malfaisant. Il est donc rejetĂ© par son oncle chez lequel il Ă©tait venu trouver refuge et conseil, Sgouramallis, le protector (chef grec) de Mistra, et se retrouve enfermĂ© au fond d’un cachot « abandonnĂ© au point d’en pleurer [
] comme un oiseau blessĂ© qui essaie encore de s’envoler ». Mais son oncle a vent de la supercherie, aussi intervient-il auprĂšs des autoritĂ©s, persuadĂ© la bonne foi de son neveu mais pour l’éloigner l’envoie en mission et lui confie un message qu’il doit apporter en main propre Ă  Saint Omer, Ă  Atravida. Il part donc sur son Ă©talon et c’est ainsi que commence vĂ©ritablement l’aventure, tandis qu’il croise pour le seconde fois la belle Princesse Isabeau, de passage dans la mĂȘme auberge, en route vers son chĂąteau de Kalamata. DĂ©cidĂ©ment !

La seconde partie du livre nous prĂ©sente Ă  prĂ©sent la Princesse Isabeau d’AchaĂŻe, fille d’une mĂšre grecque, Anna Angelina ComnĂšre et de Guillaume de Villehardouin. Elle nous parle longuement de sa petite enfance passĂ©e en solitaire dans leur chĂąteau de Kalamata, en MorĂ©e. Une nouvelle occasion pour nous de dĂ©couvrir cette Ă©poque de la GrĂšce, agitĂ©e. Puis nous suivons la princesse Isabeau envoyĂ©e Ă  Apuli (Naples) pour Ă©pouser Philippe d’Anjou, mariage on ne peut plus stratĂ©gique. Nous allons vivre Ă  ses cĂŽtĂ©s (et donc revivre dans l’ambiance moyenĂągeuse tardive trĂšs bien rendue) jusqu’à la mort prĂ©maturĂ©e de son premier mari et partir avec elle, devenue veuve, de retour en d’AchaĂŻe jusqu’à son nouveau mariage, cette fois-ci d’amour, avec Florent de Hainaut, seigneur de Flandres qu’elle Ă©pouse en secondes noces.

Mais qu’est devenu entre-temps notre hĂ©ros Nikiphoros Sgouros qui vit Ă  prĂ©sent avec une seule idĂ©e fixe : revoir la Princesse Isabeau ? Et par quel hasard ces quatre personnages-clĂ©s du roman, Sgouros le grec, Isabeau la semi-grecque, Jean de Tournai (baron de Kalavryta) et Matteo Cafouris vont-ils se recroiser ? Quel va ĂȘtre leur destin ? Quel va ĂȘtre celui de cette MorĂ©e, contrĂ©e du PĂ©loponnĂšse actuel, oĂč durant deux siĂšcles, se sont rencontrĂ©s l’Occident fĂ©odal et le monde byzantin ?

La magie de ce roman est due Ă  l’art du conteur Ă  si parfaitement faire revivre l’atmosphĂšre de cette GrĂšce mĂ©diĂ©vale, souvent ignorĂ©e des Grecs modernes, dont la plupart ont prĂ©fĂ©rĂ© en effacer tout souvenir ? Un univers oĂč se croisent mĂ©nestrels français et bergers grecs sous un mĂȘme ciel. Il convient de souligner Ă©galement le talent avec lequel AngĂ©los Terzakis nous dĂ©crit cette MorĂ©e, ses paysages envoĂ»tants, parfois si charmants, parfois si menaçants avec leur « Ciel, souillĂ©, qui charrie d’énormes nuages hirsutes, volutes dĂ©lĂ©tĂšres Ă©chappĂ©es de chaudrons qui bouillonnent sous terre ». Paysages qui, (Ă  l’inverse des chĂąteaux francs et vĂ©nitiens dont il ne reste aujourd’hui que quelques vestiges dans le PĂ©loponnĂšse) n’ont, eux, que trĂšs peu changĂ© 
 Ces villes et villages que nos hĂ©ros traversent en un bruyant vacarme, oĂč se mĂȘlent « Grecs ; Ă©trangers ; Juifs aux cheveux longs ; Slaves ; VĂ©nitiens aux Ă©toffes prĂ©cieuses ; bourgeois français se pavanant ; vilains et femmes du peuple et hommes en armes, partageant les rues avec les animaux » ! Nous sommes invitĂ©s Ă  assister Ă  des scĂšnes fascinantes comme celle d’un tournoi (vĂ©ritable charnier) ou totalement hyperrĂ©aliste d’une pendaison publique oĂč « DerriĂšre le mur se balance un pendu. Voltigeant et croassant, les corbeaux, leurs gueules noires exhalant une odeur infecte ». Tout ceci dans le contexte d’un Bas Moyen-Ăąge oĂč de terribles flĂ©aux dĂ©ciment des populations entiĂšres, tandis que les paysans sont « rongĂ©s par la faim » et doivent subir en sus, l’arbitraire et la violence de ces arrogants Seigneurs français. Les « vilains » finiront-ils par se rĂ©veiller, par se rĂ©volter ? Ces forgerons ; tailleurs ; taverniers ; laboureurs et leurs femmes et enfants, abrutis d’histoires de lamies (femmes vampires) et de nĂ©rĂ©ides (fĂ©Ă©s ensorceleuses) ? Se trouvera-t-il quelqu’un sur leur route pour les aider Ă  sortir de leur abĂȘtissement et de leur soumission ? Quelqu’un capable de leur faire retrouver leur dignitĂ© d’hommes ?

Chers lecteurs amateurs (ou non) de contes Ă©piques mĂ©diĂ©vaux hauts en couleurs, nostalgiques d’amours courtois et autres admirateurs de mĂ©lancolies moyenĂągeuses et de rĂȘves inassouvis : n’hĂ©sitez plus, avant de vous prĂ©cipiter sur La Princesse Isabeau !

Thomas Mann et le Docteur Faustus

Thomas Mann, l’écrivain et prix Nobel allemand est considĂ©rĂ© comme une des figures les plus Ă©minentes de la littĂ©rature europĂ©enne de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle. Il est nĂ© en 1875, Ă  LĂŒbeck. FrĂšre d’Heinrich Mann, il est trĂšs tĂŽt influencĂ© par Arthur Schopenhauer et l’étude des rapports entre l’individu et la sociĂ©tĂ©. Ce qui ne l’empĂȘche pas, ainsi que son frĂšre, de s’engager (mais chacun Ă  son rythme) pendant les annĂ©es de la montĂ©e du nazisme, afin de dĂ©fendre les « valeurs mises en pĂ©ril » par les nazis. Thomas se posant, moins radical que son frĂšre, en reprĂ©sentant de la « bonne Allemagne » et de ses meilleures traditions. Thomas Mann est Ă©galement le pĂšre d’Erika et Klaus, ses deux aĂźnĂ©s, eux, trĂšs impliquĂ©s prĂ©maturĂ©ment dans la lutte antinazie.

Mais pourquoi le Rat noir a-t-il choisi de parler de ce dernier grand roman Ă©crit par Thomas Mann ? D’autant plus qu’il serait aisĂ© de qualifier ce livre de « datĂ© », car placĂ© dans la pure tradition littĂ©raire germanophone classique ? Les raisons sont multiples. Tout d’abord parce Thomas Mann a commencĂ© la rĂ©daction de son Docteur Faustus en pleine seconde guerre mondiale, en 1943, tandis qu’il n’a Ă©tĂ© publiĂ© qu’en 1947. Il l’a donc entamĂ© lorsqu’il Ă©tait en exil en Californie et terminĂ© tandis qu’il avait regagnĂ© l’Europe et refusĂ© de retourner en Allemagne « ce pays souillĂ© par le nazisme ». C’est ainsi que ce grand roman classique (dont l’action se dĂ©roule de la fin du XIXe siĂšcle au dĂ©but du XXe et se termine comme une vĂ©ritable symphonie) est nĂ©anmoins traversĂ© de considĂ©rations de l’auteur sur le nazisme, puisque le narrateur est censĂ© Ă©crire l’histoire de son hĂ©ros dix ans aprĂšs sa mort. Ce qui donne l’occasion Ă  Thomas Mann de mettre en parallĂšle deux Ă©poques diffĂ©rentes de l’Allemagne. Cette Allemagne dont contrairement Ă  ses deux enfants aĂźnĂ©s, Erika et Klaus, Thomas Mann, fils de la bourgeoisie de LubĂ«ck, ne rĂ©ussira jamais vraiment Ă  se dĂ©faire, ainsi que des liens affectifs qui le lient avec son pays d’origine.

Mais Docteur Faustus est Ă©galement un roman sur la passion. Passion de la musique (Thomas Mann Ă©tait un grand admirateur de Richard Wagner), poussĂ©e Ă  son extrĂȘme limite. Les deux hĂ©ros sont en premier lieu le narrateur, Serenus Zeitblom (promis Ă  une carriĂšre de docteur en philosophie) et le second personnage, son ami d’enfance, Adrian LeverkĂŒhn (surdouĂ©), « brillant en tout, mĂȘme trop brillant aux yeux des adultes qui l’approchent », loin pour autant d’ĂȘtre un « crĂąneur ». D’un tempĂ©rament au contraire, timide et rĂ©servĂ©, Adrian ne se laisse que rarement aller, ou alors avec parcimonie et uniquement en prĂ©sence de son seul ami et confident, Serenus. Nous les accompagnons durant leurs annĂ©es d’enfance et d’adolescence dans leur jolie petite ville de Thuringe (Allemagne centrale de l’est). TrĂšs jeune, Adrian se distingue de la masse, nĂ© dans au sein d’une famille paysanne pauvre, il est trĂšs douĂ© pour les Ă©tudes et est envoyĂ© chez son oncle Nicolaus, qui possĂšde un dĂ©pĂŽt d’instruments de musiques en ville. Et c’est chez lui que les deux gamins vont dĂ©couvrir petit-Ă -petit l’univers de la musique. Adrian y Ă©tant plus sensible que Serenus, son oncle Nicolaus lui trouve un professeur de Piano, Wendell Kretzschmar. Cet homme extravagant a pour autre passion, d’animer dans la petite ville, des confĂ©rences passionnantes et originales mais qui pour autant, n’attirent pas les foules provinciales. Mais c’est Ă  son contact qu’Adrian emmagasine le matĂ©riau nĂ©cessaire Ă  son Ă©volution future de compositeur de gĂ©nie et construit dĂ©jĂ  sa conception toute personnelle, mathĂ©matique de la musique. Cependant, avant de se donner Ă  sa passion, il dĂ©cide de commencer son initiation, fait qui n’était pas rare Ă  cette Ă©poque, par des Ă©tudes de thĂ©ologie Ă  Halle, la grande ville voisine. C’est lĂ  que nous allons suivre les deux jeunes hommes, dans un contexte estudiantin convivial (typique de cette Allemagne classique de la fin du XIXe siĂšcle), Serenus y terminant lui, ses Ă©tudes de philosophie. VoilĂ  pour les bases du roman.

Nous allons donc, suivre le destin de ces deux hĂ©ros, qui nous sera racontĂ© par Serenus. Serenus, qui malgrĂ© leur amitiĂ©, ne rĂ©ussira jamais Ă  circonvenir la façon de fonctionner intellectuellement d’Adrian. Adrian, gĂ©nie en herbe, mais sujet en permanence Ă  de douloureuses migraines et vĂ©ritable irrĂ©sistible « chieur » ! Nous allons faire connaissance petit-Ă -petit des autres personnages du roman, tous plus hauts en couleur les uns que les autres. Notamment leurs camarades Ă©tudiants, ainsi que leurs professeurs, dont le fantasque thĂ©ologien, Doktor Kumpf « qui n’a pas peur du diable et voit le malin comme un imposteur ». Eberhardt Scleppfuss, professeur de psychologie et de religion qui conseille Ă  ses Ă©lĂšves en thĂ©ologie de « cĂ©der Ă  la tentation », tout en prenant garde Ă  la « femme sorciĂšre ». Ceci jusqu’à ce qu’Adrian, déçu par ses Ă©tudes de thĂ©ologie les abandonne et parte Ă  Leipzig, pour y approfondir ses connaissances en musicologie. Mais, le hasard fait que le valet chargĂ© de l’accompagner se trompe d’endroit et fait installer Adrian dans un bordel
 C’est ainsi que pour la premiĂšre fois, il rencontre l’envoĂ»tante Esmeralda, qui va marquer son destin, puisque c’est elle qui va lui transmettre, lors de sa premiĂšre expĂ©rience sexuelle, la syphilis. Tout ceci entrecoupĂ© de scĂšnes de description des lieux que le hĂ©ros traverse, de ses rĂ©flexions philosophiques des plus passionnantes, etc. Enfin sous la plume et avec l’immense talent du grand conteur des Buddenbrook, de La Montagne magique ou de La mort Ă  Venise : Thomas Mann.

Nous retrouvons plus loin Adrian, par l’intermĂ©diaire du narrateur, Serenus qui, devenu professeur de philosophie et mariĂ©, bien que trĂšs liĂ©s, ne voit plus son ami d’enfance, qu’épisodiquement. C’est par l’intermĂ©diaire de ce dernier que nous allons suivre l’évolution intellectuelle d’Adrian, de sa maladie tandis que bizarrement, alors qu’ils essaient de le soigner, tous ses mĂ©decins disparaissent les uns aprĂšs les autres. C’est ainsi que pour essayer de comprendre ce qu’il lui arrive, Adrian est amenĂ© dans une scĂšne hallucinĂ©e, Ă  rencontrer le diable et forcĂ© de signer un pacte avec ce dernier, qui lui propose « l’inspiration archaĂŻque du primitif pour accĂ©der Ă  l’inspiration pure » et de « transcender l’amour et la crĂ©ation impossible pour atteindre la perfection des Fleurs du Mal », en Ă©change de pas grand-chose, puisque sa vie est dĂ©jĂ  bien compromise par la syphilis


Nous sommes invitĂ©s ensuite Ă  suivre l’évolution musicale d’Adrian « vers le tout ». De la composition de ses premiers lieder, oĂč il met en musique des poĂšmes de Paul Verlaine, de Blake, Keats ou de Brentano et des extraits du Biron de Shakespeare, puis de son lieder majeur, Phosphorescence de la mer, interprĂ©tĂ© pour la premiĂšre fois par un orchestre symphonique et qui provoque autant d’éloges que de critiques dans cette Munich de la fin de la RĂ©gence, quatre ans avant la PremiĂšre guerre mondiale. Cette Munich « folle et innocente. Capoue enivrĂ©e d’elle-mĂȘme, de biĂšre et de Carnaval ». Munich dans laquelle, Adrian « l’étranger laconique » entretient « des rapports superficiels et Ă©phĂ©mĂšres avec des cĂ©lĂ©britĂ©s anoblies par les arts ». Nous partons ensuite avec lui et son ami Schildknapp en Italie. Schildknapp le SilĂ©sien, avec lequel Adrian partage une amitiĂ© « virile et chaste », dont le narrateur s’avoue jaloux. Nous retrouvons plus loin Adrian, rentrĂ© en Allemagne au dĂ©but de la PremiĂšre guerre mondiale. Cette Allemagne qui tandis que la guerre perdure, « s’enfonce dans la misĂšre, tandis que la bourgeoisie continue Ă  s’accrocher Ă  ses privilĂšges. » AprĂšs cet Ă©pisode qu’il traverse en fantĂŽme, Adrian va flotter entre des pĂ©riodes d’exaltations et de dĂ©pressions, tandis que sa maladie continue Ă  l’envahir et le force Ă  se rĂ©fugier dans la campagne munichoise. De plus en plus seul et de plus en plus isolĂ© durant les annĂ©es Weimar « oĂč rĂšgne, un esthĂ©tisme trop poussĂ© avant-coureur de la barbarie ». Suivent les annĂ©es de l’inflation alors qu’Adrian toujours solitaire commence nĂ©anmoins Ă  remporter quelques succĂšs, avec sa Symphonie cosmique et son Concerto pour violon, aussi novateur qu’original, pour foncer, tĂȘte la premiĂšre vers la folie et son ultime et dĂ©moniaque symphonie, Doctor Faustus. Celle-ci, comme son auteur, explosant dans un final digne de la plus grande scĂšne apocalyptique … Du grand roman !

Pour construire le personnage d’Adrian LeverkĂŒhn, Thomas Mann s’est inspirĂ© de la vie de Schönberg (pour ce qui concerne les Ă©pisodes de la maison close), d’Hugo Wolf, le compositeur autrichien, mort fou (pour la partie sur les lieder), de Nietzsche (pour la partie philosophique). Mais notons qu’avant tout, Adrian correspond Ă  l’idĂ©e que se fait Thomas Mann de l’artiste ce « frĂšre du fou et du criminel » …

Ce grand roman est avant tout l’occasion pour Thomas Mann, d’aborder un de ses thĂšmes fĂ©tiche : «l’accomplissement de l’individu par la maladie ». Mais Ă©galement une opportunitĂ© pour nous transmettre sa connaissance de la mĂ©lodie et de la musique classique. Mais, un autre intĂ©rĂȘt du livre consiste Ă  dĂ©guster au passage, les belles disgressions Ă©rudites de Thomas Mann, notamment, celle sur le « maquillage des coquillages » ou celle sur « les profondeurs abyssales des ocĂ©ans » et autre « Ă©clatement du cosmos ». Un plaisir Ă©galement de savourer quelques scĂšnes-clĂ©s, comme celle du mariage en mode suisse de la sƓur d’Adrian, oĂč ce dernier durant la cĂ©rĂ©monie, expose au narrateur sa conception toute particuliĂšre de l’amour physique. Autre scĂšne, celle « hallucinante » dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e plus haut, MĂ©phisto-mĂ©taphilosophique par excellence, dans laquelle Adrian reçoit la visite de SamaĂ«l qui Ă©voque « l’inĂ©luctable de la condition humaine soumise aux caprices diaboliques », prenant pour exemple les catastrophes du Haut-Moyen-Ăąge dans les « rĂ©gions barbares du Rhin ». Heureusement, ces passages assez dĂ©rangeants sont compensĂ©s par d’autres assez nombreux qui laissent la place au rĂȘve, Ă  la contemplation des villes des campagnes allemandes, de Leipzig Ă  Munich, de la Saxe Ă  la BaviĂšre mais aussi, de l’Italie, la Suisse, de l’Autriche et de la Hongrie, oĂč se dĂ©roule tour Ă  tour l’action. Dans cette Hongrie oĂč nous assistons Ă  une des scĂšnes les plus hilarantes du roman, tandis qu’Adrian tombe dans les pattes d’une admiratrice aristocrate hongroise qui devient son occulte mĂ©cĂšne, ou lorsqu’il est approchĂ© par un improbable impresario juif-polonais …

Docteur Faustus est aussi l’occasion pour Thomas Mann, (puisque comme nous l’avons dĂ©jĂ  signalĂ© plus haut, le narrateur est censĂ© Ă©crire l’histoire d’Adrien en pleine Seconde guerre mondiale, tandis que l’Allemagne nazie est en train de s’écrouler) d’insĂ©rer des passages trĂšs politiques. Tout d’abord, en revenant sur la situation de l’Allemagne occupĂ©e aprĂšs la PremiĂšre guerre mondiale, ou encore, lorsqu’il laisse un aristocrate dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© avancer sa thĂ©orie antisĂ©mite, une scĂšne Ă©difiante. Cela permet Ă©galement Ă  Thomas Mann d’évoquer les premiĂšres annĂ©es de la RĂ©publique de Weimar, ainsi que la rĂ©pression de la RĂ©volution allemande (1918-1919) et la mĂ©fiance gĂ©nĂ©ralisĂ©e aprĂšs sa RĂ©volution prolĂ©tarienne, de la nouvelle Russie soviĂ©tique. Large focus, donc, qui dĂ©bute dans l’Allemagne d’avant la PremiĂšre guerre mondiale (celle culturelle des grands musiciens poĂštes et philosophes, « dĂ©suĂšte et dĂšs lors disparue, bien qu’universelle »), et se termine dans une tout autre Allemagne, qui sans aucun doute pour Thomas Mann, eut eu un tout autre destin sans le nazisme !

Lola SĂ©monin : La Madeleine Proust, une vie

Qui eut pu croire que Lola SĂ©monin, aprĂšs avoir tout juste quittĂ© les planches en 2018 et avoir ĂŽtĂ© les vĂȘtements de son personnage, « la Madeleine Proust » (qu’elle incarna sur scĂšne durant une trentaine d’annĂ©e), allait nous laisser sans nouvelles pour jouir tranquillement de sa retraite de comĂ©dienne en se retirant dans son Haut-Doubs natal ? Rappelons tout d’abord aux fidĂšles du site du Monde libertaire que durant la premiĂšre vague de pandĂ©mie Covid, Lola SĂ©monin nous a gratifiĂ© de ses vidĂ©os quasi-quotidiennes 


Mais, ceci n’était pas son activitĂ© principale puisqu’elle nous mijotait parallĂšlement, le troisiĂšme tome de la vie de son personnage, la Madeleine Proust. Pour rappel, les deux premiers tomes ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© recensĂ©s dans le ML. Et cette fois encore, Lola SĂ©monin nous prouve qu’elle n’a pas « rangĂ© son talent dans sa poche » aprĂšs avoir quittĂ© la scĂšne, mais « l’a mis dans sa plume » 


AprĂšs Thomas Mann, nous restons donc dans la pĂ©riode de la Seconde guerre mondiale avec ce troisiĂšme tome de La Madeleine Proust, une vie, de Lola SĂ©monin, « sous la botte 1940-1941 » (Ă©ditions Decrite, 21€). En effet, dans le deuxiĂšme tome, nous avions quittĂ© la petite Madeleine dans son Jura natal, Ă  l’aube de ses quinze ans. Mais la guerre faisant, comme il faut bien surmonter les difficultĂ©s financiĂšres de sa famille de paysans et de sa nombreuse fratrie (sept gosses), en ce 1er janvier 1941, elle se retrouve au dĂ©but de ce troisiĂšme tome, seule dans un train pour Paris. Et ce n’est pas pour son plaisir si elle « monte Ă  la capitale », mais pour y faire « bonne ». En effet, des cousins trĂšs Ă©loignĂ©s et « hauts placĂ©s », les Villemey, l’ont embauchĂ© pour remplacer leur bonne bretonne qui leur a fait dĂ©faut. Durant ce pĂ©nible voyage dans une France occupĂ©e, elle doit partager son compartiment avec des soldats allemands, grosses brutes avinĂ©es et vulgaires. ConfinĂ©e dans ce train avec cette seule compagnie, la jeune fille ne trouve comme remĂšde Ă  son malaise, Ă  sa peur des Boches, que l’évasion par le rĂȘve. Ainsi prend-elle plaisir Ă  revivre les six derniers mois qui ont prĂ©cĂ©dĂ© son dĂ©part forcĂ©. Elle se souvient alors, comment les Allemands ont envahi son petit hameau, rĂ©quisitionnant fermes et bĂȘtes, jusqu’aux vaches les plus misĂ©rables, « celles qui ressemblent Ă  de vrais porte-manteaux ». Elle se souvient des premiers moments de la guerre quand le malheur Ă©tait toujours Ă  frapper. « Je voyais les arbres et les pierres pleurer avec moi ». Mais la jeune Madeleine Ă©voque aussi dans son rĂȘve Ă©veillĂ©, les jours heureux. Quand, isolĂ©s dans leurs chĂšres montagnes, elle passe ces heures enchantĂ©es, « en tout bien tout honneur » avec Constant, son « bonami ». Quel doux plaisir Ă©galement de se rappeler de son petit frĂšre RenĂ©, le dernier de la fratrie, futĂ© comme un singe, « qui n’en manque jamais une ». Le p’tit RenĂ© qui, lorsqu’il se fait tuer dans un jeu de gamins, se relĂšve et s’écrit triomphant : « Oui, et ben moi, j’ai bien l’droit d’ĂȘtre dĂ©mort » ! La jeune fille revoit aussi « le papa » et « la moman », paysans encore assez jeunes mais dĂ©jĂ  usĂ©s qui savent rester plein de bon sens malgrĂ© les Ă©preuves. Et les autres, sa petite sƓur cadette, sa complice avec sa cousine, le voisin Ricet et les autres villageois du hameau, tous aussi attachants les uns que les autres ! Et puis, l’église, « le seul endroit oĂč l’on peut un peu se reposer entre deux tĂąches », rĂȘver un peu en regardant des images et en ayant les pieds Ă  peu prĂšs au chaud. Nostalgie.

AprĂšs cette introduction oĂč Lola SĂ©monin ne fait qu’évoquer pour notre plus grand plaisir, les deux premiers tomes de l’histoire de la Madeleine, le rĂȘve est subitement interrompu quand la jeune fille arrive enfin Ă  Paris qu’elle trouve « aussi dĂ©paysant que doit l’ĂȘtre Zanzibar. Jamais de ma vie, je n’avais vu autant de monde. Et puis personne qui rendait le « bonjour ». Paris, une forĂȘt de pierre » ! Elle dĂ©couvre ensuite avec autant de stupeur, l’appartement des Villemey, ces riches bourgeois du XVIĂšme arrondissement, un appartement « qui ressemble Ă  un Palais. Avec ses meubles qui semblent n’ĂȘtre lĂ  que pour y faire tenir des objets de grande valeur » 
 Mais, Madeleine doit vite dĂ©chanter : elle n’arrive pas dans ce palace en invitĂ©e, mais rĂ©alise bien vite que c’est en tant que bonne ! Elle dĂ©couvre alors son « domaine » rĂ©servĂ© : une chambre minable sans chauffage sous les toits et la « petite cuisine puante » dans laquelle elle doit officier. Car si Madame Villemey l’a embauchĂ©e, c’est qu’on lui a ventĂ© ses talents de cuisiniĂšre. La maĂźtresse de maison lui fait les honneurs des lieux, afin que la petite bonne les dĂ©couvre, ainsi que leurs diffĂ©rents usages. A une Madeleine qui « n’a jamais vu, ni mĂȘme eu idĂ©e, qu’un tel luxe et de tels mƓurs puissent exister ». Toutes ces choses « qui ne servent Ă  rien » : le tĂ©lĂ©phone personnel, l’ascenseur « rĂ©servĂ© aux visiteurs », l’aspirateur ou encore, cette pince Ă  sucre en argent « pour ne pas salir le sucre » ! Elle est encore plus estomaquĂ©e par les tenues extravagantes que porte en pleine guerre, sa patronne.

Madame Villemey, frivole Ă  l’extĂ©rieur ou lorsqu’elle reçoit ses prestigieux invitĂ©s « qui boivent le champagne Ă  petite gorgĂ©e comme s’ils n’avaient pas soif », mais trĂšs exigeante Ă  l’intĂ©rieur. Durant ces « dĂźners du soir » oĂč les invitĂ©s se goinfrent de marchandises achetĂ©es au marchĂ© noir. DĂźners durant l’un desquelles, Madame se croyant irrĂ©sistible dĂ©clare en pleine Occupation alors qu’elle mange sans appĂ©tit dans « un service de trĂšs grande valeur » : « Moi ce que je prĂ©fĂšre dans le caviar, c’est le citron » ! DĂźners durant lesquels se trouvent invitĂ©s comme les autres, des collabos (bien utiles aux affaires de Monsieur) et voire, quelques « officiers boches » et autres drĂŽles de drilles. C’en est trop Ă  ingurgiter d’un seul coup pour la jeune paysanne. Ainsi, aussi paumĂ©e qu’éberluĂ©e, elle regarde tout, Ă©coute tout de « ces gens qui eux, ne s’écoutent pas », de ces femmes qui passent d’un cocktail, chez le dentiste – (alors que dans son Jura natal, quand un vieux s’est fait arracher toutes ses dents on dit de lui : « Il n’a plus de chaises dans la salle-Ă -manger » !) – ou chez la manicure ! VoilĂ  la nouvelle vie Ă  laquelle est soumise la pauvre Madeleine. Une vie de fantĂŽme. Un jour, Monsieur ne lui lance-t-il pas, alors qu’il est surpris de sa prĂ©sence dans son bureau : « Ah, c’est vous Madeleine ! J’avais cru qu’il y avait quelqu’un » !…

Le contexte posĂ©, nous allons donc la suivre, au jour le jour. Aller de dĂ©couvertes en dĂ©couvertes, plus improbables les unes que les autres. La voir ainsi prendre sa premiĂšre cuite tandis qu’elle finit Ă  la cuisine les coupes de champagne des invitĂ©s. Ou dĂ©couvrir les queues devant les magasins « dans ces rues si tristes, si loin de ses montagnes, des oiseaux sauvages et de ses gentianes et autres fleurs des pĂąturages ». Sa premiĂšre descente aux abris durant un bombardement, « abris de riches en pyjamas de prix, avec tout le confort ». Mais la vie est bien faite car en contrepoint, la jeune Madeleine va Ă©galement faire la connaissance de personnes bien sympathiques. Rachel, la belle-fille juive de Madame, qui lui fait dĂ©couvrir les dessous d’un Paris « avec ses drapeaux rouges Ă  croix gammĂ©e. Draps du diable qu’il aurait mis Ă  sĂ©cher » ainsi que l’antisĂ©mitisme qui touche aussi bien les riches que les pauvres, ou encore qu’il existe des « PD ». La niĂšce zazou de Monsieur qui, faisant partie de la jeunesse dorĂ©e n’en dĂ©fie pas moins les officiers nazis. La gentille concierge de la rue voisine, elle aussi montĂ©e Ă  Paris par nĂ©cessitĂ©. Et puis, un jour en faisant une course pour Madame, Madeleine dĂ©couvre enfin cette fameuse Tour Eiffel qui fait tant rĂȘver les provinciaux, mais « si dĂ©cevante en vrai ». Puis, descendant les quais de la Seine, elle va mĂȘme croiser un curieux bouquiniste, un peu voyou et qui a un nom de fleur : un certain Jean Genet ! Mais ces rares moments de complicitĂ© et de dĂ©tente sont bien rares, aussi Madeleine dĂ©cide de se confier entiĂšrement Ă  son cahier. Celui-ci colore son quotidien tout le long de ce sympathique rĂ©cit.

« Sous les bottes », un livre que l’on lit d’une traite, tellement il vous coule entre les doigts ! Ce qui Ă©tait d’ailleurs, soulignons-le, dĂ©jĂ  le cas des deux premiers tomes de la Vie de la Madeleine. Un grand merci Ă  Lola SĂ©monin qui, aprĂšs nous avoir fait rire et vibrer durant une trentaine d’annĂ©es avec le sympathique personnage de la Madeleine Proust sur scĂšne, nous ravie une fois de plus en nous racontant la suite des aventures de son hĂ©roĂŻne. Mais qui surtout, nous restitue-lĂ  un fidĂšle tableau du Paris sous l’Occupation, vu Ă  travers les yeux d’une jeune paysanne de seize ans, paumĂ©e dans ce Paris des riches et des collabos. Lola, contactĂ©e par le Rat noir, lui a confiĂ© avoir travaillĂ© d’arrache-pied ces derniĂšres annĂ©es, s’appuyant sur de nombreux documents historiques, pour nous faire revivre ce morceau de la grande histoire, vu par le petit bout de la lorgnette pleine de verve et de bon sens de la jeune Madeleine Proust … Aussi dĂ©licieux que le bon comtĂ© du Jura !

Strange Fruit de David Margolick

Dans la prĂ©face de Strange Fruit de David Margolick (Ă©d. Alia), Hilton Als fait remarquer qu’il a souvent Ă©tĂ© reprochĂ© Ă  Billie Holiday de ne « s’intĂ©resser qu’à une littĂ©rature mineure, aux romans d’amour populaires et d’ĂȘtre prisonniĂšres des paroles Ă  l’eau de rose » qu’elle interprĂ©tait dans son rĂ©pertoire. Jusqu’à ce qu’elle se mette Ă  interprĂ©ter sa fameuse chanson Ă©voquant un lynchage, Strange Fruit :
Les arbres du sud portent un fruit Ă©trange
Southern trees bear a strange fruit

Du sang sur les feuilles et du sang Ă  la racine

Blood on the leaves and blood at the root
Des corps noirs se balançant dans la brise du sud
Black bodies swingin’ in the Southern breeze
Des fruits Ă©tranges suspendus aux peupliers
Strange fruit hangin’ from the poplar trees
ScĂšne pastorale du Sud galant
Pastoral scene of the gallant South
Les yeux exorbités et la bouche tordue
The bulgin’ eyes and the twisted mouth
Parfum de magnolias doux et frais
Scent of magnolias sweet and fresh
Puis l’odeur soudaine de chair brĂ»lĂ©e
Then the sudden smell of burnin’ flesh
Voici un fruit Ă  cueillir par les corbeaux
Here is a fruit for the crows to pluck
Pour que la pluie se rassemble
For the rain to gather
Pour que le vent suce

For the wind to suck
Pour que le soleil pourrisse
For the sun to rot
Pour que l’arbre tombe
For the tree to drop
Voici une récolte étrange et amÚre 

Here is a strange and bitter crop

Dans ce petit volume trĂšs documentĂ©, David Margolick nous raconte l’étrange histoire de cette chanson. Chanson qui, pour la premiĂšre fois dans l’histoire des Etats-Unis, s’en prenait de front Ă  la haine raciale. PortĂ©e sur scĂšne Billie Holliday en 1939 (seize ans avant que Rosa Parks refuse de cĂ©der sa place rĂ©servĂ©e aux blancs dans un bus de Montgomery), elle fut qualifiĂ©e par Leonard Feather de « premier cri non voilĂ© contre le racisme ». De fait, elle provoqua la stupĂ©faction dans le public prĂ©sent ce soir-lĂ . Public composĂ© pourtant en majoritĂ© de Blancs progressistes, mais lui causa par la suite bien des insultes et provoqua mĂȘme des ratonnades dans d’autres clubs moins « tolĂ©rants ». Strange Fruit ne fut pas le seul apanage de Billie. Josh White l’interprĂ©ta Ă©galement, ce qui lui valut d’ailleurs, d’ĂȘtre trainĂ© en 1950, devant la fameuse Maccartiste, Commission des activitĂ©s antiamĂ©ricaines.

AprĂšs cette prĂ©sentation, l’auteur nous propose l’analyse du texte de Strange fruit, ce « document historique », cet « hymne contre le lynchage », cette « balade si dĂ©rangeante » dans le rĂ©pertoire de Billie Holiday, jugĂ© jusque-lĂ  comme « assez soft ». Un second titre viendra complĂ©ter cette nouvelle image, plus sombre, il s’agit de Gloomy Sunday. Egalement interprĂ©tĂ© en France par « la grande » Damia et qui sera jugĂ© comme une apologie du suicide. David Margolick nous raconte ensuite l’histoire de Billie Holiday qui, aprĂšs une jeunesse malheureuse, une vie amoureuse aussi violente que dĂ©cevante et un parcours difficile et tragique, dĂ©cĂšdera prĂ©maturĂ©ment Ă  l’ñge de 44 ans. De dĂ©sespĂ©rance, d’abus d’alcool et de drogues. L’auteur nous montre ensuite combien Strange fruit a pu transformer durablement, non seulement la vie de Billie Holiday qui se l’était appropriĂ©e, mais aussi marquer plusieurs gĂ©nĂ©rations d’écrivains, de musiciens et d’auditeurs, noirs et blancs autant aux Etats-Unis que dans le monde entier (elle fut bien Ă©videmment interdite dans l’Afrique du Sud de l’apartheid et est encore interdite aujourd’hui sur certaines radios dans le monde !). Et combien cette chanson a pu influencer nombre de militants antiracistes. David Margolick de se demander alors : comment et pourquoi son auteur, le librettiste juif, Abel Meeropol l’avait Ă©crit sous le pseudonyme de Lewis Allan ? Puis, comment et pourquoi, hors de toute classification musicale, Strange Fruit a-t-elle pu glisser entre les mailles des recherches universitaires ?

Dans la seconde partie de ce petit recueil, l’auteur revient sur l’histoire incontournable des 4 000 lynchages rĂ©pertoriĂ©s qui eurent lieu aprĂšs la guerre de SĂ©cession, entre 1889 et 1940 et ceci, autant dans les Ă©tats amĂ©ricains du Sud que dans ceux du Nord. David Margolick passe ensuite en revue les difficultĂ©s liĂ©es aux diffĂ©rents enregistrements du titre et les raisons pour lesquelles beaucoup d’artistes hĂ©sitĂšrent ou ne se sentirent pas capables d’interprĂ©ter Strange Fruit aprĂšs Billy Holiday. La richesse de ce document est Ă©galement de s’appuyer sur de trĂšs nombreux tĂ©moignages (Irene Wilson, Vernon Jarret, Waren Morse, Daddy O’Dayle, Brigitte McCulloch, Gene Marine, etc.), pour nous raconter les pĂ©ripĂ©ties de la vie intime de Billy Holiday. Mais aussi expliquer les raisons pour lesquelles elle prit autant de libertĂ©s dans sa biographie Lady sings the Blues, avec les Ă©pisodes si marquants de sa vie rĂ©elle. Il est possible qu’aprĂšs avoir lu ce petit livre, certains d’entre nous n’écoutent plus Strange Fruit tout Ă  fait de la mĂȘme façon 


Le garçon en polaroïd de Shaun Levin

Charmant petit livre qu’a envoyĂ© Anne Laure Brisac des Ă©ditions Signes et Balises, au Rat Noir. Il s’agit du Garçon en polaroĂŻd de Shaun Levin (11€), un rĂ©cit intime rempli de charme qui se prĂ©sente sous l’aspect d’un album de photos polaroĂŻds. Dans lequel on dĂ©couvre ce souriant petit garçon roux, en maillot de bain lĂ©opard qui, tenant un seau percĂ© « sait bien qu’on n’a pas besoin de le rĂ©parer pour y transporter du sable mouillĂ© ». Ce petit garçon, « une chochotte », « une grosse tapette qui deviendra toute moche avec l’ñge ». Mais qui pourtant Ă©tait si mignon petit et si dĂ©sirable adolescent avec ses boucles rousses ! Ce garçon « qui aurait tellement voulu ĂȘtre un chien pour que son pĂšre le caresse », ou bien « un poussin qui frĂ©tille dĂ©sespĂ©rĂ©ment au creux d’une main ». Ce garçon qui aime bien qu’on le photographie dans son « Ă©cole juive oĂč il y a quelques chrĂ©tiens » et dans laquelle « le bonheur va toujours avec le rejet ». Ce garçon dont « on se sert de la beautĂ© avant de le jeter ». Qui, malgrĂ© le sport qu’il se force Ă  faire, se fait traiter encore de tapette. Qui n’a que des expĂ©riences ratĂ©es avec des filles lors de ses vacances en Afrique du Sud ou sur les bords de la mer Rouge. Ce garçon qui « regarde les autres garçons avec gourmandise ». Toujours Ă  contre-courant. Et que deviendra une fois devenu vieux, ce garçon « qui se dandine sans vergogne sur ses talons aiguilles » ? Sera-t-il un jour une fille ou un homme (ou « tout comme ») ? Ce tendre tĂ©moignage nous le rĂ©vĂ©lera-t-il ou nous laissera-t-il sur notre faim et notre imagination ? Nous laissera-t-il comme seule rĂ©fĂ©rences quelques photos polaroĂŻd, quelques sourires sous le soleil, se succĂ©dant dans un recueil qui nous raconte une histoire simple et hĂ©las trop banale. Sur un ton qui se veut dĂ©sinvolte, mais ne peut voiler une sensibilitĂ© Ă  fleur de peau et une poĂ©sie qui semble balayer toutes les mauvaises vibrations. Un beau livre.

Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr