DĂ©cembre 13, 2020
Par Paris Luttes
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Cette occupation d’un local appartenant Ă  la SIEMP, troisiĂšme bailleur social de la ville de Paris, et louĂ© depuis 2015 au restaurant Le Petit Cambodge est dans la continuitĂ© d’un premier local occupĂ© dans le quartier depuis septembre. Ce dernier appartient Ă  la SIN, sociĂ©tĂ© immobiliĂšre de Normandie, qui est elle-mĂȘme dĂ©tenue majoritairement par les gĂ©ants de l’immobilier Nexity et Edmond Coignet. C’est par ces actions que nous luttons contre la gentrification de notre quartier.

Suite Ă  notre assignation en justice par le petit Cambodge le 18 dĂ©cembre 2020, il nous a paru important de partager avec vous les motivations de notre dĂ©marche, souvent rĂ©duite Ă  une solution d’hĂ©bergement ou de relogement.

Le Petit Cambodge a aussi tenté de décrédibiliser notre occupation à travers un mail adressé à la mairie et aux habitant.es du quartier. Nous tenions donc à rétablir quelques faits à travers cette réponse.

Tout d’abord voici le mail en question, envoyĂ© par Le Petit Cambodge quelques jours aprĂšs le dĂ©but de notre occupation :

Madame la Maire,

Je vous Ă©cris, pour solliciter votre aide.

Comme vous le savez, notre futur restaurant situé 24 avenue Claude Vellefaux dans le 10° arrondissement est squatté depuis ce week-end.

Beaucoup l’ont su mais personne ne nous a prĂ©venu dans le dĂ©lai de 48 heures.

Nous sommes aujourd’hui Ă  la croisĂ©e des chemins :

  • soit les pouvoirs publics nous aident, en offrant une solution de relogement aux personnes qui squattent notre restaurant,
  • soit nos annĂ©es de travaux et nos lourds investissements risquent d’ĂȘtre anĂ©antis, ce qui va mettre en danger notre activitĂ©.

AprĂšs plusieurs annĂ©es de gros travaux, le futur restaurant du 24 avenue Vellefaux Ă©tait proche de l’ouverture (retardĂ©e par le second confinement et la seconde fermeture de tous les restaurants). Nous avions commencĂ© les dĂ©marches de recrutement des futurs salariĂ©s.

Le local a Ă©tĂ© complĂštement rĂ©habilitĂ©, avec crĂ©ation d’un restaurant et d’un laboratoire de prĂ©paration culinaire soumis Ă  des rĂšgles d’hygiĂšne trĂšs strictes. Tout est neuf, tout est blanc. Nous installions les derniers Ă©quipements et finalisions pour prĂ©senter la demande d’agrĂ©ment sanitaire.

Les rĂšgles sanitaires strictes qui nous sont imposĂ©es sont totalement incompatibles avec une occupation de type habitation – a fortiori par de nombreux squatteurs.

Sont en jeu des centaines de milliers d’euros investis pour prĂ©parer l’avenir, du mobilier et du matĂ©riel professionnel qui seront dĂ©gradĂ©s, si toutefois ils sont encore sur place.

Sont aussi en jeu vingt nouveaux emplois, prévus dans le futur restaurant avenue Claude Vellefaux.

L’occupation illĂ©gale du restaurant met en danger ces embauches. Quel gĂąchis insupportable.

La procĂ©dure judiciaire s’annonce longue et coĂ»teuse.

Les bĂ©nĂ©fices laborieusement gagnĂ©s au cours de cette annĂ©e de Covid, confinement, fermeture des restaurants, devaient ĂȘtre distribuĂ©s aux salariĂ©s du restaurant LE PETIT CAMBODGE (prime de fin d’annĂ©e) pour rĂ©compenser leur travail et leur dĂ©vouement.

La prime de fin d’annĂ©e va finalement ĂȘtre dilapidĂ©e en frais de procĂ©dure. Quel gĂąchis.

A dĂ©faut d’aide, nous serons obligĂ©s de mener un combat qui n’est pas le nĂŽtre et de puiser Ă  nouveau dans nos ressources alors que nous sommes assaillis de toute part.

Nous n’avons pas eu beaucoup de rĂ©pit depuis cette fin d’annĂ©e 2015, cĂ©lĂ©brĂ©e rĂ©cemment en votre prĂ©sence et en celle de nombreux Ă©lus. Attentats meurtriers, longue procĂ©dure d’instruction criminelle, grĂšves diverses, place de la RĂ©publique transformĂ©e en champ de bataille chaque week-end, un quartier qualifiĂ© de « no go zone Â» touristique, confinement total, fermeture des restaurants, nouveau confinement, et maintenant ça
 c’est trop.

Nous travaillons d’arrache-pied, nous innovons, nous embauchons.

Comment ne pas ressentir de l’écƓurement face Ă  l’injustice qui nous frappe Ă  nouveau, dans cette pĂ©riode si difficile.

Cette situation qui ne peut pas trouver de solution constructive sans votre intervention.

Vous pouvez compter sur nous : nous dĂ©ployons une Ă©nergie folle pour nous adapter (vente Ă  emporter), maintenir nos salariĂ©s dans l’emploi et maintenir un peu de vie dans le quartier.

Nous comptons sur vous : pour chercher une solution de relogement aux personnes qui occupent illĂ©galement le futur restaurant LE PETIT CAMBODGE.

Dans l’attente, je vous prie d’agrĂ©er, Madame la Maire, l’expression de ma sincĂšre considĂ©ration.

Le Petit Cambodge a tentĂ© de dĂ©crĂ©dibiliser notre occupation Ă  travers ce mail. Notre rĂ©ponse n’a pas pour vocation de convaincre le Petit Cambodge de la lĂ©gitimitĂ© de notre occupation mais plutĂŽt de tĂ©moigner de l’imagination et de la mauvais foi toujours grandissante des proprios pour rĂ©cupĂ©rer leurs biens.

Nous tenions donc à rétablir quelques faits.

Tout d’abord, malgrĂ© quelques pĂ©riodes de travaux sporadiques Ă  l’intĂ©rieur du local, celui-ci est restĂ© de fait fermĂ© depuis son attribution en 2015 malgrĂ© l’obligation que comporte normalement un bail commercial de tenir les lieux louĂ©s toujours ouverts et achalandĂ©s. Le Petit Cambodge a agit uniquement selon ses intĂ©rĂȘts privĂ©s sans jamais prendre en compte les nombreuses relances du Conseil du quartier et des associations. Il est important de rappeler que pour obtenir l’attribution du local, Le Petit Cambodge n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  jouer sur les Ă©motions suscitĂ©es par les attentats de 2015 tout en cachant le fait qu’il Ă©tait sur le point d’ouvrir un deuxiĂšme restaurant rue Beaurepaire.

En cette fin d’annĂ©e 2020, l’inachĂšvement des travaux dans ce local (absence de laboratoire culinaire, d’évacuation des eaux usĂ©es et de systĂšme de ventilation…) prouve qu’une ouverture au public Ă  la fin du confinement, comme le prĂ©tend Le Petit Cambodge dans son mail, aurait Ă©tĂ© impossible et que ce lieu serait restĂ© encore fermĂ©. Depuis dĂ©jĂ  plusieurs annĂ©es, Le Petit Cambodge atteste que son restaurant va ouvrir incessamment et chaque fois la promesse se rĂ©vĂ©lait fausse. Ce local inoccupĂ© est d’autant plus regrettable que le quartier de la place Sainte Marthe souffre, depuis sa rĂ©habilitation dans les annĂ©es 1990-2000, d’un problĂšme de vacance des locaux d’activitĂ©s en RDC malgrĂ© une forte demande notamment de la part d’artisans et d’associations.

Tous ces Ă©lĂ©ments tĂ©moignent, s’il Ă©tait nĂ©cessaire, du faible besoin que reprĂ©sente ce lieu pour le Petit Cambogde et surtout pour le quartier. En effet les habitant.es du quartier de la place Sainte Marthe n’ont pas besoin d’un Ă©niĂšme restaurant, d’un Ă©niĂšme lieu marchand hors de ses moyens tenu par des propriĂ©taires venant des quartiers les plus aisĂ©s. Ils ont besoin de vie, de rencontres, de liens, d’associations, d’espaces culturels et crĂ©atifs — tout ce que ces attentats de 2015 visaient Ă  annihiler.

Nous sommes déçu.e.s, sans ĂȘtre supris.e.s, que le Petit Cambodge voie du “gachis” dans cette organisation solidaire et cette entraide. D’ailleurs, si comme le restaurateur le fait remarquer « la procĂ©dure judiciaire s’annonce longue et coĂ»teuse Â», il ne tient qu’au Petit Cambodge de l’abandonner et d’économiser cet argent pour abonder la prime de fin d’annĂ©e promise aux salariĂ©.e.s. Nous l’encourageons vivement Ă  le faire.

En tant que locataire d’un lieu relevant du domaine public, puisqu’il est dĂ©tenu par la SIEMP pour la Ville de Paris, nous pensons qu’il est lĂ©gitme qu’un tel espace revienne Ă  l’animation et Ă  la vie collective du quartier, plutĂŽt qu’à la consommation frĂ©nĂ©tique de l’espace public et de nos temps libres dans une logique une nouvelle fois marchande.

A une Ă©poque oĂč le logement et l’emploi suivent la mĂȘme Ă©volution : rarĂ©faction de l’offre et prĂ©carisation de l’existant, les attentats, aussi dramatiques qu’exceptionnels, ne sont pas les seuls maux qui nous touchent.

En effet, le monde qui nous est fait, est d’une violence rĂ©guliĂšre et profonde. Si le Petit Cambodge est Ă©cƓurĂ© de faire face Ă  l’injustice, nous sommes de celleux qui la vivent au quotidien. Nous bataillons pour avoir le droit de vivre quand ce systĂšme mortifĂšre capitaliste, qui spĂ©cule sur l’espace public, nous renvoie aux marges de cette sociĂ©tĂ©. Ce systĂšme nous ignore comme il nous mĂ©prise. Il nous violente comme il nous oublie. Ce lieu au 1 rue Jean et Marie Moinon nous redonne capacitĂ© Ă  agir, ensemble, Ă  faire collectivement ce que la machine Ă  fric veut nous enlever : cantine populaire et maraude alimentaire, librairie auto-gĂ©rĂ©e, espace de rencontre et de crĂ©ation artistique, projection de film, Ă©ducation populaire, vĂ©gĂ©talisation


Nous avons besoin de lieux ouverts à tou.te.s et qui sortent des logiques du tout marchand. Des lieux qui permettent de se rencontrer, de s’entraider et de s’organiser.

Les attentats ont visĂ©, non pas l’activitĂ© du Petit Cambodge en tant que restaurateur, mais nos vies. VoilĂ  cinq annĂ©es consĂ©cutives que ce lieu reste inanimĂ©. Cinq annĂ©es que ces attentats ont eu raison de la vie de ce quartier. Nous ne comptons pas donner raison, ni aux commanditaires de ces attentats, ni Ă  celleux qui les instrumentalisent jusqu’à aujourd’hui Ă  des fins de profits.

Opposer, comme le fait le Petit Cambodge, la volontĂ© d’augmenter son chiffre d’affaire et les mouvements sociaux depuis 2015 tĂ©moigne du mĂ©pris du restaurateur face aux difficultĂ©s que les plus prĂ©caires d’entre nous subissent. Ces mouvements, emprunts de justice sociale et climatique, dĂ©gagent des espaces de libertĂ© et de dĂ©mocratie qui sont, eux, indispensables : Nuit Debout, les Gilets Jaunes, les grĂšves pour le Climat ou la rĂ©forme des retraites, les manifestations contre les violences policiĂšres ou le dĂ©mantelement de l’hopital public, les marches des solidaritĂ©s en soutien aux exilĂ©.e.s et aux sans-papier.e.s…VoilĂ  de quoi le Petit Cambodge ne se soucie guĂšre lorsqu’il porte plainte contre notre occupation.

Nous rĂ©sistons pour ne pas voir un quartier aseptisĂ© par la gentrification, repoussant aux pĂ©riphĂ©ries celleux qu’ils mĂ©prisent et reproduisant les mĂȘmes schĂ©mas indĂ©finement, oĂč rĂšgne le bonheur matĂ©riel et individuel des plus aisĂ©.e.s au dĂ©triment des besoins essentiels et collectifs. Un quartier Ă  l’urbanisme sage et docile qui fait de l’espace public un catalogue publicitaire, nous Ă©duque Ă  consommer, qui agite l’opulence comme un leurre hors de portĂ©e, nous berce d’illusions matĂ©rielles accessibles qu’au prix de la destruction ou de l’asservissement.

Les pauvres, les subversif·ve·s, les prĂ©caires, les Ă©tranger·e·s, les rĂ©volté·e·s de ce quartier, sont peu Ă  peu remplacé·e·s par une population aisĂ©e et pacifiĂ©e. GrĂące Ă  ce local, oĂč force est de constater qu’il ne s’y passe rien depuis 5 ans, nous sommes dĂ©sormais en capacitĂ© d’offrir un espace de rencontre et d’organisation pour tous·tes celleux qui refusent ce monde de plus en plus liberticide et autoritaire qu’on nous impose. En plus d’un ensemble d’individus isolĂ©.e.s qui se retrouvent dans ces locaux, nous sommes plusieurs collectifs Ă  nous organiser ici, dont entre autre Youth For Climate Paris, DĂ©colonisons le FĂ©minisme, la Coordination Action Autonome Noire …

Nous refusons leur monde.

N’hĂ©sitez pas Ă  nous envoyer un mail ([email protected]) pour ĂȘtre ajoutĂ©.e Ă  la liste mail du local autogĂ©rĂ© de l’arche

Les révolté.e.s de la Place Saint-Marthe




Source: Paris-luttes.info