Août 15, 2022
Par Demain Le Grand Soir
212 visites

​Pour Gramsci, ce qui, dans l’histoire universelle, différencie la bourgeoisie des autres classes dominantes, c’est que pour asseoir solidement son hégémonie, du moins dans sa phase progressiste, telle la bourgeoisie révolutionnaire française en 1789, elle tend à faire prévaloir la recherche des alliances, voire le consensus le plus large, plutôt que la dynamique coercitive et l’emploi de la force. En effet, « contrairement aux classes dominantes précédentes » restées essentiellement conservatrices voire réactionnaires dans la mesure où « elles ne cherchaient pas à construire un lien organique entre les autres classes et elles-mêmes, c’est-à-dire à élargir ‘techniquement’ et idéologiquement leur sphère de classe », et, en conséquence, refusaient de remettre en question leur « conception de caste fermée », la classe bourgeoise va se montrer capable, en tant « qu’organisme en continuel mouvement », de faire de « ses valeurs culturelles et économiques celles de la société tout entière ». Ainsi, en particulier grâce au contrôle de l’Etat qui lui permet d’exercer sa propre hégémonie, la bourgeoisie réussit à assimiler les autres composantes sociales en présentant ses propres intérêts de classe comme ayant une valeur et une portée universelles. L’exemple le plus frappant à ce sujet est cette fameuse « nuit du 4 août 1789 » qui vit l’Assemblée Constituante mettre à bas les fondements mêmes du système féodal en décrétant par exemple l’abolition de tous les privilèges et des droits féodaux, en instituant l’égalité juridique de tous les citoyens etc.. S’il est vrai qu’il faudra attendre la proclamation de la 1ère République en septembre 1792 pour que soient abolis complètement et définitivement l’ensemble des droits féodaux, il reste que la très grande majorité du peuple français, et en premier lieu la paysannerie, a fait siennes les revendications de classe de la bourgeoisie parce qu’elles ouvraient la voie à la satisfaction des siennes propres. Supprimer les droits féodaux, c’était permettre au paysan de chasser librement, et, partant, de pouvoir enfin se nourrir correctement, et, en même temps, permettre au bourgeois entrepreneur de faire circuler librement ses propres marchandises. Les revendications de la bourgeoisie révolutionnaire française, mûries tout au long du mouvement des Lumières, étaient en phase non seulement avec celles de la nation tout entière, mais également avec les aspirations de nombreux peuples hors des frontières : elles avaient objectivement une portée si universelle que le philosophe allemand Hegel identifiait la Révolution française à « un superbe lever de soleil » pouvant éclairer tous les peuples de la terre.

​Mais, une fois son pouvoir établi, la bourgeoisie, devenue conservatrice et réactionnaire, a montré, tout au long de l’histoire, qu’elle était prête à tout pour maintenir ses privilèges de classe fondés, comme Marx l’a démontré de façon irréfutable avec sa théorie de la plus-value, sur l’exploitation éhontée du travail humain (y compris sous sa forme esclavagiste) : elle est longue la liste des crimes et des massacres les plus odieux commis à l’encontre de la classe ouvrière et du monde du travail, à l’encontre des peuples de « l’Empire » qui osaient refuser le joug colonial ! S’il est vrai que les armées de la Révolution et même du Premier Empire, en bousculant tous les vieux régimes européens, en promouvant, malgré la réalité de la dictature napoléonienne, les idéaux de liberté, de fraternité et de liberté, ont permis à d’autres peuples de commencer à espérer pouvoir respirer « cet air de liberté » qui « au-delà de frontières leur donnait le vertige », selon les mots de Jean Ferrat, il est également vrai que la puissance des baïonnettes françaises a permis à la bourgeoisie nationale, au nom de ces idéaux, de mettre la main sur une grande partie de l’Europe et de réaliser ainsi d’immenses profits.

Si nous essayons de comprendre cette contradiction en termes de logique, nous dirons :

- qu’au moment de la révolution l’affirmation universelle de la liberté pour tous, reconnue dans la célèbre Déclaration de l’homme et du citoyen de 1789, fondait et rendait possible la liberté singulière et particulière d’entreprendre et de rechercher le profit maximum ;

- mais qu’aujourd’hui, pour les émules modernes de Guizot (qui, sous la Restauration, faisait du « enrichissez-vous » le moteur même de la vie sociale), c’est, à l’inverse, la recherche du profit maximum, par le singulier (le capitaliste individuel) ou par le particulier (les grands groupes capitalistes), qui doit fonder et régenter universellement l’ensemble de la vie sociale. Ce qui est bon pour le profit est nécessairement bon pour la société : c’est ce qu’affirmait à sa manière, dans les années cinquante, un ministre du président Eisenhower, soupçonné de ce qu’on appellerait aujourd’hui un conflit d’intérêt, et qui se défendait en prétendant que « ce qui est bon pour la General Motors est bon pour l’Amérique ». Plus que jamais ce mot d’ordre est d’actualité : les événements récents le montrent.

​Au premier trimestre de cette année, on peut constater que les groupes pétroliers et les entreprises du CAC 40 n’ont jamais engrangé autant d’argent, leurs résultats s’élevant à 81,3 milliards d’euros, en hausse de 34% sur un an : non seulement ces grands groupes français n’ont jamais réalisé de tels profits, mais ils sont par ailleurs au premier rang pour la rétribution des actionnaires auxquels ils distribuent 60% de leur bénéfices. Alors que des pays comme l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni ont mis en œuvre des dispositifs (pour l’instant seulement discutés aux Etats-Unis) pour taxer les surprofits des sociétés pétrolières et gazières – suivant en cela les recommandations du secrétaire général de l’ONU : « J’exhorte tous les gouvernements à taxer ces profits excessifs et à utiliser les fonds pour soutenir les personnes les plus vulnérables » – on pouvait espérer que le gouvernement et l’Assemblée nationale unanimes feraient de même. Et bien non ! Lors de la séance du jeudi 2 août, la droite rassemblée, LR et macronie, avec la complicité de l’extrême droite, a refusé cette taxation des surprofits proposée par les élus de la Nupes : réclamer un effort supplémentaire aux grands groupes serait non seulement inutile mais, bien plus, contreproductif, tant il semble évident pour l’ultralibéral ministre des finances Bruno Lemaire que « la stabilité fiscale n’a pas de prix », qu’il n’est donc pas question d’entraver la recherche du profit maximum, recherche considérée non seulement comme légitime, voire naturelle, à ses yeux, mais surtout considérée comme la source unique et universelle de l’organisation de toute vie sociale. Nous sommes bien « dans les eaux glacées du calcul égoïste » de la bourgeoisie, pour reprendre l’expression de Marx dans le Manifeste du parti Communiste !

​Si nous ne pouvons que nous réjouir de la combativité des élus de la Nupes, combativité qui permet de faire connaître les revendications du monde du travail, la journée du 2 août a montré néanmoins les limites d’une action parlementaire dynamique et offensive, mais trop souvent dénigrée et repoussée à l’unisson par tous ceux qui, de manière voilée ou non, défendent les intérêts du capitalisme libéral. Que faire ? Bien sûr, poursuivre avec conviction et persévérance le nécessaire combat mené à l’Assemblée nationale et au Sénat. Mais est-ce que cela sera suffisant ? Certainement pas. Un exemple pris dans les grands moments de notre histoire peut nous éclairer.

​En juin 1793, malgré les nombreuses interventions des députés les plus révolutionnaires, tel Robespierre, la Convention nationale refuse toujours de satisfaire les revendications des sans-culottes parisiens et de la paysannerie la plus pauvre. Exaspérés, le 2 juin, les sans culottes « battent la générale », se rassemblent par dizaines de milliers, en armes, avec la Garde nationale, encerclent la Convention, qui ne peut alors qu’accepter l’essentiel de leurs revendications : c’est le début de la République jacobine, moment le plus révolutionnaire de cette période. Certains diront que pour autant ce n’est pas « la rue qui gouverne ». Tout à fait exact si « gouverner » veut dire exercer une autorité politique, par exemple en tant que ministre : mais il ne faut pas oublier que le mot « ministre » vient du latin minister qui veut dire « serviteur », ce qui signifie que celui qui est chargé d’une fonction ministérielle est au service de ceux qui lui ont permis d’exercer cette autorité politique. C’est donc avec raison que les insurgés sans-culottes ont rappelé à la Convention que son autorité politique ne reposait que sur la volonté et la souveraineté populaires.

​On pourrait multiplier les exemples dans l’histoire contemporaine : 1936, 1945, 1968, autant de dates qui nous rappellent que les plus grandes avancées sociales, politiques et institutionnelles ont toujours nécessité les plus larges mobilisations populaires. Aujourd’hui également, quels que soient les succès possibles remportés par les élus de la Nupes au cours de cette législature qui commence, rien ne pourra vraiment être durablement conquis si des millions de travailleurs ne se mobilisent pas, si des millions de travailleurs n’imposent pas, à tous les niveaux de la vie politique et sociale, leur volonté, si des millions de travailleurs ne battent pas « la générale » pour obliger les assemblées et le gouvernement à satisfaire leurs légitimes revendications et à légiférer en prenant en compte l’intérêt commun et non pas celui des grands groupes capitalistes et de la haute finance.

Gramsci, à la fois pour caractériser son propre état moral et la juste appréciation de la situation politique de son temps, aimait reprendre cette formule de Romain Rolland : « Je suis pessimiste par l’intelligence et optimiste par la volonté ». Pessimisme de l’intelligence ? Certainement pour nous, aujourd’hui, si nous considérons d’une part, la victoire politique et idéologique pour l’instant évidente du libéralisme et du capitalisme, les défaites revendicatives multiples du mouvement syndical, la montée en puissance très alarmante du fascisme et de l’extrême droite en France (quatre-vingt-neuf députés à l’Assemblée nationale !), en Europe et dans les autres continents, comme celle des divers intégrismes religieux, et, d’autre part, pour l’instant, l’inertie revendicative et contestataire du plus grand nombre. Optimisme de la volonté ? Certainement malgré tout, si nous observons avec attention le développement des luttes actuelles et certaines convergences qui se construisent en France et dans le monde entier : l’offensive libérale et fascisante en Amérique latine ne rencontre-t-elle pas une très forte résistance de toutes les forces de gauche ? La dégradation de la situation économique, politique et sociale aux Etats-Unis ne conduit-elle pas des citoyens américains toujours plus nombreux à se reconnaître aujourd’hui dans des mouvements politiques qui se déclarent ouvertement socialistes et non plus seulement démocrates ? En France, l’expérience inédite de la Nupes ne porte-t-elle l’espoir de voir se mobiliser l’ensemble du monde du travail pour construire une alternative politique transformatrice et révolutionnaire ? D’autres exemples témoignant d’une certaine prise de conscience de la nocivité du système capitaliste et de la volonté de le combattre pourraient être cités. Bien sûr, comme le remarquait Jacques Rancière, « le capitalisme ne va pas s’effondrer dans les mois qui viennent » ; mais il ajoutait cependant que « la foi dans sa rationalité a été mise en brèche : la réalité des conflits qu’elle recouvre réapparaît à la faveur de la crise. On voit qu’il n’y a pas un mouvement historique irréversible mais un processus de luttes de classes ».

​Rappelons à ce propos ces fortes paroles de Lucien Sève : contre « la mise en privé universelle » de notre pays comme de l’ensemble de la planète, il est urgent d’organiser « l’insurrection pour le bien commun ». Insurrection ? Rousseau notait déjà dans son Contrat Social qu’à « l’instant que le Gouvernement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu, et tous les simples Citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés mais pas obligés d’obéir ». Les révolutionnaires de 1793 s’en souviendront quand ils écriront, dans l’article 35 du projet de Constitution voté le 24 juin de la même année (à la suite des journées insurrectionnelles de juin), que lorsque « le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Quand la bourgeoisie capitaliste et libérale, avec l’aide de tous les gouvernants à son service, affame des populations entières, dans chaque pays réduit à la misère ceux « qui ne sont rien », ceux qui « n’ont pas réussi » (Emmanuel Macron), et menace même le futur de notre planète, le temps de l’inertie frileuse et conservatrice est dépassé, le temps de l’insurrection du plus grand nombre, pacifique mais néanmoins déterminée et audacieuse, est arrivé. La journée du 2 août dernier a montré ses limites : il nous faut une nouvelle nuit du 4 août.

« Depuis vingt ans que tu sommeilles

Peuple français réveille-toi,

L’heure qui sonne à tes oreilles,

C’est l’heure du salut pour toi ».

Marseillaise de la Commune

Jacques Ducol (Saint-Pierre-Des-Corps)




Source: Demainlegrandsoir.org