Janvier 24, 2022
Par Lundi matin
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Un grand char Ă  roulette peint en rose pĂąle et quadrillĂ© d’un carrelage blanc façon J-P Raynaud dans sa pĂ©riode hello kittie est venu servir de cimaise mobile pour dĂ©limiter lĂ  oĂč c’est qu’on boit et lĂ  oĂč c’est qu’on danse. C’est un grand meuble de bois avec deux grosses roues Ă  l’avant et deux poignĂ©es Ă  l’arriĂšre façon brouette, faut ĂȘtre costaud·e ou plusieurs pour le dĂ©placer. C’est massif mais mobile. À l’intĂ©rieur on accĂšde au glouglou par des portes dĂ©coupĂ©es dans la planche, des glouglou sous forme de canettes de 16 ou du pĂ©teux sont servis par ceusses qui ont pu rester un peu plus tard.

Si le pĂ©tillant et le comptoir/char d’asso ont Ă©tĂ© sortis sur la place, c’est surtout pour cĂ©lĂ©brer, cĂ©lĂ©brer la fin de l’annĂ©e, le dĂ©but d’une expo, la pandĂ©mie qui perdure, l’hiver, la fin du monde, choisi ton poison. Faut dire que dans la ville, c’est pas comme qui dirait la fĂȘte tous les jours et encore moins celle de la culture qui reste reluquĂ©e avec une sorte de dĂ©fiance parce que ça sonne toujours un peu Ă©litiste dans certaines oreilles.

Enfin je dis “ça sonne Ă©litiste”, c’est que c’est le principal son de cloche qu’on entend, c’est l’argument d’autoritĂ© qui est servi parce que personne veut sembler Ă©litiste et surtout pas les gentes de la culture qui passent les trois quarts de leur Ă©nergie Ă  essayer de l’ĂȘtre le moins possible.

Et puis c’est dans certaines oreilles aussi, hein, c’est pas non plus toutes les oreilles, mais c’est vrai il y’en a pour dire que c’est Ă©litiste, que ça divise, que ça isole, que ça fractionne. Que ça fait des genres d’opĂ©rations complexes et que ça c’est pas le rĂŽle de l’art. Personne ne sait d’ailleurs ce que c’est exactement que le rĂŽle de l’art (parce qu’aussi paye ton concept Ă  milles entrĂ©es) mais toustes ont quand mĂȘme une idĂ©e bien prĂ©cise de ce que ça ne devrait pas ĂȘtre. Et ça construit en nĂ©gatif, en creux façon “Qui est-ce ?ℱ” Est-ce que le monde de l’art Ă  une moustache ? Ben ça dĂ©pend
 Ah merde, attend mais du coup c’est oui ou c’est non ? Je sais pas moi, mettons que oui. Bon du coup il en a une ou pas ? Ben je te dis ça dĂ©pend, dans le doute mets non. Mais alors c’est plus oui ? Ben non, c’est non ? Mais c’est sĂ»r ? Non. Du coup c’est sĂ»r que c’est non ? Non, c’est sĂ»r que c’est ni oui ni non et Ă  la fois oui et non. Laisse tomber


Y’en aura toujours pour te dire ce que c’est pas ça le rĂŽle de l’art parce que l’art par exemple ben c’est beau et quand c’est beau, ben c’est beau quoi merde, y’a pas non plus besoin que ce soit trop autre chose, dĂ©jĂ  rien que ça, que ce soit beau je veux dire, dĂ©jĂ  rien que ce soit beau c’est dĂ©jĂ  beaucoup demandĂ© j’ai l’impression. Non mais beau, pas forcĂ©ment beau-beau parce que bon-bon c’est pas le tout de faire du beau-beau, faut que ce soit beau-beau et bien fait, enfin tu vois, qu’on sente que bon-bon ce soit un peu plus que 5 secondes Ă  se
 enfin si Ă  se
 tu vois le genre quoi ? Non mais voilĂ  aussi, forcĂ©ment, beau-beau oui alors oui ça veut rien dire sans doute ? C’est bien un truc de bobo de pas comprendre le beau tient ! C’est bien un truc de gentes qui s’en foutent de la valeur esthĂ©tique, iels pensent qu’à spĂ©culer parce que c’est ça aussi le monde de l’art que personne le dit mais que moi je le dis. ça spĂ©cule, ça spĂ©cule Ă  mort ! Ohhh que ça spĂ©cule Ă  droite Ă  gauche Ă  rien faire que de spĂ©culer sur du pas-beau qu’on dirait que l’artiste s’est
 enfin
 oui ben iels s’est
 sur le
 C’est bien un truc de bobo pleins de thunes de vouloir spĂ©culer sur du pas-beau, au moins spĂ©culons sur du beau-beau, au moins ça ce serait bon-bon. Non ? Je sais pas moi sans doute ? J’ai pas le droit Ă  ma belle part de beau ? Je peux pas entrer ? On est pas obligĂ© de fumer la beuh-beuh pour apprĂ©cier votre beau-beau ? Si ? Non ? Ben de toutes les façons je rentre pas parce que c’est Ă©litiste. C’est fait exprĂšs ? C’est fait exprĂšs on dirait de faire pas beau pour que mon sens du beau soit agressĂ© et que je me sente mis de cĂŽtĂ© parce que vous faites rien qu’à faire semblant que c’est du beau-beau alors que c’est du cas-cas, moi je vous le dis, je vous le dis que vous ĂȘtes en train de m’ostraciser, de me diviser, de m’isoler de me fractionner. Avec votre boomboom en plus qu’on dirait que c’est fait presque pour nous obliger Ă  venir pour qu’on ose pas entrer parce qu’on n’ose pas entrer, ça aussi c’est une rĂ©alitĂ©, on n’ose pas parce que c’est Ă©litiste. Si, on ne comprend rien de toutes les façons, dĂ©jĂ  rien que ça c’est Ă©litiste, et puis mĂȘme si on voulait comprendre, mĂȘme si on Ă©coutait ce que les gentes on a raconter qui nous dit que ce serait pour autant qu’on se sentirait pas un peu mis de cĂŽtĂ© ? Hein ? Qui nous garantira que c’est pas un peu pour vous moquer de nous que vous faites exprĂšs de faire du boomboom pour nous obliger Ă  venir pour ensuite nous agresser. Faudrait voir Ă  faire des efforts parce que c’est pas comme ça qu’on arrivera Ă  vivre ensemble, hein ? Vous vous en rendez pas compte mais on ne vit pas ensemble, il s’agirait de descendre un peu de votre petite planĂšte de bobo. AllĂŽ ? AllĂŽ la lune, ici c’est le vrai monde ! Vous me recevez sur la lune ? AllĂŽ ? Non ça ne capte pas peut-ĂȘtre ? Y’a pas la 5G sur la lune ? AllĂŽ ? Ou alors vous ĂȘtes sur Mars ? Vous ĂȘtes des martienx c’est ça ? Blip blip ? C’est la soupe au choux cette affaire ? Pfff
 C’est pas la peine d’argumenter
 Vous n’ĂȘtes mĂȘme pas drĂŽle, vous voulez que je vous le dise ? Je vais vous le dire, vous ĂȘtes tristes, voilà
 Vous ĂȘtes tristes a fendre des pierres
 C’est pas de ma faute si vous ĂȘtes tristes hein ? Tout le monde iel est triste, va falloir faire avec. C’est pas en faisant du boomboom que vous allez ĂȘtre plus heureuxses hein
 Non, non je suis sĂ»r que non, parce que je vais vous dire chez moi ça ne marche pas comme ça, mais alors pas du tout du tout. Non mais de toutes les façons vous ne comprenez rien. C’est pas la peine. Non c’est pas la peine. C’est pas le genre de truc Ă  dire Ă  des gentes qui sont dĂ©connectĂ©s du vrai monde.

L’argument de l’élitisme c’est comme dire “t’y connais rien au vrai monde” mĂȘme si dire ça c’est dĂ©jĂ  un brin Ă©litiste forcĂ©ment.

Bon
 Faut aussi faire avec, tu peux pas plaire Ă  toustes. C’est mĂȘme pas ça le coeur du problĂšme, c’est normal de pas plaire Ă  toustes, c’est mĂȘme presque un peu rassurant de se dire qu’on a pas toustes Ă©tĂ© mis en place avec le mĂȘme logiciel. Non ça c’est rien, l’essentiel c’est d’arriver Ă  exister sans avoir besoin de se justifier ni parasiter les autres. Oui, c’est plus ça au fond une des clefs pour ĂȘtre bien avec toute cette merde. Faut genre que tu puisses vivre avec le boomboom de ta teuf et de ton coeur en harmonie avec ton boomboom interne. Parce que sinon, si on fais pas ça ben on deviens ouf et on risque de faire comme un boomboom dans sa tĂȘte si c’est pas carrĂ©ment faire un boomboom dans la ville et puis ça fait un boomboom en rĂ©percussion qui finit par pousser des gentes Ă  faire des blipblip sur des machins qui vont finir par faire boomboom partout dans le monde et on finira toustes dans un grand boom et ce sera cette fois sans Sophie Marceau.

Je m’emballe
 En tous les cas, c’est une petite teuf pas vraiment officielle oui c’est sĂ»r, c’est pas genre Ă©crit dans le journal local, c’est sans service d’ordre, sans contrĂŽle des sacs, sans dispositif anti voiture bĂ©lier, sans plan vigipirate
 C’est plus bal des pirates que concerto en plein air, du coup ça glougloute et ça boomboom avec un peu plus d’énergie, ou une Ă©nergie nouvelle : c’est bas les masques et le reste
 tout le reste. L’idĂ©e c’était aussi de peut-ĂȘtre plus se prĂ©occuper de comment ça allait boomboom et de comment ça rendrait bien avec ce qu’il y avait Ă  l’intĂ©rieur que de se demander comment tout bien faire dans les clous. Il fait nuit, c’est vrai, mais pourtant il est pas si tard que ça, faut pas se fier Ă  l’horloge lĂ -haut qui pointe 10h27. Il fait nuit parce que c’est l’hiver mais en vrai on en est mĂȘme pas encore Ă  l’heure du jt. C’est pas encore l’heure des bĂȘtises ou l’heure qui fait peur, c’est juste l’heure d’un petit pot qui s’étire en dehors des frontiĂšres habituelles de son entre-soi pour essayer aussi sans doute de partager un peu de la chaleur collective qui anime toutes les tĂȘtes Ă©chauffĂ©es. Tout le monde s’agite, des gentes sortent du thĂ©atre et se mettent Ă  filmer depuis leurs portables l’étrange ballet. Plus loin les keufskeufs de la muni’ appelle la natio’ et ça parle de rave party illĂ©gale en plein centre-ville et surtout en pleine pandĂ©mie. Quelques minutes plus tard, il est toujours 10h27 sur l’horloge de la façade des bozar, la musique est coupĂ©e et un savon passĂ©e au nom de la responsabilitĂ©, de la maturitĂ©, du vivre ensemble, et sans doute aussi un peu de la tranquillitĂ© publique. C’est pas vraiment du tapage nocturne, puisqu’il ne fait pas si nuit que ça, personne ne se fie Ă  l’horloge sur la caserne des bozar, personne ne la regarde vraiment.

On plie les gaules, on range le bazar, pardon messieurs, bonne soirée messieurs, pas la peine de
 Oui messieurs, au revoir messieurs.

C’est anecdotique, c’est en vrai presque mĂȘme un peu normal. Enfin pas normal-normal, mais genre c’est ce Ă  quoi on peut s’attendre et en vrai ça ne surprend pas. C’est jouĂ© et c’est perdu, pas de bol la prochaine les muni’ et la natio’ auront d’autres choses Ă  foutre que de venir emmerder des jeunes qui veulent danser sur une place ou de toutes les façons on ne peut pas faire grand chose de plus. Non c’est pas tant le problĂšme, ce qui fout les boules ce n’est pas tant ça, ce qui fout les boules c’est l’impression systĂ©matique de ne rien pouvoir bouger sans avoir besoin de l’approbation de personnes qui ne te la donneront jamais. Ce qui fout les boules c’est de se dire que des gentes se sont senties un devoir de filmer un boom boom pas mĂ©chant pour faire acte de preuve et de preuve Ă  charge. Ce qui fout les boules c’est de se dire que le truc ne pouvait apparemment pas se rĂ©soudre autrement que par des keufkeuf qui viennent te passer un savon. Parce que ce truc du vivre ensemble, c’est encore une bonne blague, c’est pas le problĂšme de vivre ensemble, toustes le monde peut envisager l’idĂ©e. La vraie question c’est que c’est quoi vivre et que c’est qui ensemble ?

Depuis que je suis dans le coin elle (je veux dire l’horloge sur la façade des bozar) pointe 10h27 et je pense bien qu’elle devait pointer 10h27 mĂȘme avant que j’arrive. Je sais pas pourquoi ça s’est arrĂȘtĂ© Ă  10h27, je sais pas si c’est d’ailleurs 10h27 ou 22h27. Ce que je sais, c’est qu’il est 10h27 ou 22h27 et on est en 1879 : c’est ce qui se lit sur la façade.




Source: Lundi.am