Janvier 10, 2022
Par Lundi matin
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C’est midi, le soleil est haut, tellement haut que personne ne le voit. Le soleil est tellement haut qu’il s’occupe Ă  dorer le dos des gros nuages rampants qui nous servent de plafonnier quasi 7/7. Le soleil est si haut que pourtant, mĂȘme sans le voir, ça gargouille dans les bidons un genre de chanson qui dirait qu’il fait faim. La place bidon devient place cantine, mĂȘme sous la bruine. C’est joli, ça fait des petits Ăźlots de dos arrondis qui se placent cĂŽte-cĂŽte. Des petits tas d’humain·e·s qui se colle-colle pour faire un cercle sous les arcades ou sous la pluie quand y’a plus de place dans les arcades. La flotte plic-ploc dans les gueuletons, c’est chiant ça fait comme un bouillon de graisse au fond des barquettes en plastique. Ça parle fort, ça gueule, ça rigole et ça se jette des frites sur la gueule. Tout ça, c’est des jeunes. C’est que des jeunes qui mangent ici vite fait avant de retourner se mettre au chaud dans les classes. C’est que des jeunes qui mangent et qui s’emmerdent, c’est des jeunes qui dĂ©jeunent.

La plupart du temps quand on remarque qu’iels le sont : des jeunes, c’est qu’iels font chier celleux qui le sont plus. Iels font chier Ă  ĂȘtre jeunes. Les ancien·ne·s jeunes iels aiment pas qu’on leur rappelle qu’iels le sont plus. C’est pas tant le fait qu’iels soient jeunes ces jeunes, hein, c’est plus qu’en se rendant compte qu’iels sont jeunes, les ancien·ne·s jeunes se rendent compte qu’elleux le sont plus. Je sais pas si c’est trĂšs clair cette histoire. On dit rarement qu’on est jeune, sauf quand on est Damien Saez, mais dans ce cas c’est aussi qu’on est con, et on le dit aussi d’ailleurs qu’on est con et qu’on est jeune. Non en gĂ©nĂ©ral on dit plutĂŽt qu’on a Ă©tĂ© jeune, et que du coup ben on l’est plus. On le dit, comme pour que ce soit bien clair dĂšs le dĂ©but, souvent on dit “moi aussi je l’ai Ă©tĂ©â€. On Ă©vite de dire qu’on ne l’est plus, parce que ça fout la honte, ou qu’on a l’impression que ça fout la honte. Mais en tous les cas on ne dit pas “je suis vieille, ou je suis vieux” sauf quand on est Brigitte Fontaine, mais dans ce cas-lĂ  on n’emmerde personne, non : on encule.

Et il semblerait bien, que mis Ă  part Damien Saez qui est con et Brigitte Fontaine qui nous encule, personne ne dise “moi aussi je l’ai Ă©tĂ©â€ en parlant d’un babyz ou “moi aussi je vais le devenir” en parlant d’un vioque.

On dit “moi aussi je l’ai Ă©tĂ©â€ pour bien rappeler le point de jonction entre le vieux jeune et les djeuns, pour bien le souligner et dire “je l’ai Ă©tĂ©, MAIIIIIIIS je ne le suis plus” ou pire encore “ je l’ai Ă©tĂ© MAIIIIIIIS je ne l’ai jamais Ă©tĂ© comme vous”.

Je l’ai Ă©tĂ©, j’ai ce droit sur vous, j’ai Ă©tĂ© dans les mĂȘmes conditions, j’ai connu la rĂ©volution de mon corps, la modification de texture, la mutation de mes mƓurs, j’en suis revenu, je mange des cĂ©rĂ©ales avec des fibres et je lis le journal. J’en suis revenu, je trouve que le bruit fait du bruit et que l’odeur du tabac sent le tabac. J’en suis revenu, j’ai plus besoin de me dĂ©pĂȘcher de mourir. J’en suis revenu maintenant get over it.

Les jeunes s’emmerdent.

Avant -quand celleux qui disent “moi aussi j’ai Ă©tĂ© jeune” Ă©taient jeunes- les jeunes ne s’emmerdaient pas. Du temps des vieux jeunes, une partie de ces jeunes en revanche emmerdaient, iels avaient pas le temps de s’emmerder parce qu’iels emmerdaient et iels emmerdaient pas n’importe qui, iels emmerdaient notamment le front national. Iels le disait dans les manifs, l’écrivait sur les murs : “plus jamais de 20%” et des trucs du genre. Aujourd’hui ça veut plus rien dire “plus jamais de 20%”, je vais te dire iels te font bien pire que ça, faudrait adapter le truc Ă  chaque fois comme quand tu grave sous les ponts jusqu’oĂč que la merde est montĂ©e la derniĂšre fois. Faudrait adapter, ça veut plus rien dire la jeunesse qui emmerde le front national. Ça s’appelle mĂȘme plus vraiment comme ça et du coup c’est celleux qui disent “moi aussi j’ai Ă©tĂ© jeune” qui sont bien emmerdĂ©.e.s
 comment tu veux dire “la jeunesse emmerde le front national” quand t’es plus jeune et qu’y’a plus de front national ? Y’a limite plus que ton front Ă  toi qui est dĂ©jĂ  pas franchement national et qui en plus tend mĂ©chamment Ă  pousser en hauteur. Évidemment y’a rien Ă  envier aux petit·e·s nouvelleaux qui dĂ©boulent pour gicler comme des putois leurs petit jus de peur et de haine, mais enfin faut trouver d’autres slogans quoi et ça par exemple ben ça fait chier les anciens jeunes parce que du coup ben ça veut dire que ce qui faisait d’elleux des jeunes fait aujourd’hui d’elleux des vieilleux. Surtout qu’en plus aujourd’hui y’a des vieilleux qui emmerdaient mĂȘme pas le front national quand iels Ă©taient jeunes qui disent aujourd’hui qu’iels veulent emmerder les autres tous les autres et en vrai pas tant que ça le front national, alors c’est encore plus emmerdant. C’est encore plus emmerdant parce que merde alors iels ont pas besoin de l’écrire sur des murs ou de le gueuler en manifs, il leur suffit juste d’aller voter dis donc.

Les jeunes d’aujourd’hui iels ont presque pas connus le FN au temps oĂč ça s’appelait encore le FN, on va pas dire le bon temps mĂȘme si c’est un truc de gentes qui diraient “moi aussi j’ai Ă©tĂ© jeune” parce que c’est quand mĂȘme pas le bon temps. Y’a jamais vraiment eu de bons temps d’ailleurs, y’a jamais eu une Ă©poque oĂč des jeunes qu’iels qu’iels soient aient pu se dire “tiens c’est le bon temps”. C’est bien un truc de jeunes ça de pas trouver que le temps est bon, sauf quand tu t’appelles Isabelle Pierre, mais dans ce cas t’as deux ami·e·s qui sont aussi tes amoureuxses. Non, le bon temps c’est un truc de vioques, c’est un truc de quand on est plus un ou une jeune. On parle du bon temps en regardant pousser ses ongles et gonfler ses pantoufles, c’est une Ă©vocation de coin du feu, c’est une lĂ©gende, une rumeur qui grossit en ce moment et une rumeur qui grossit tu te l’appropries et en te l’appropriant tu la tutoies et la rumeur devient tumeur qui grossit. C’est une consĂ©quence, quand t’es plus jeune, tu meurs, tu peux mourir en Ă©tant jeune, mais tu meurs plus facilement quand tu l’es plus, d’ailleurs on dit “trop jeune pour mourir”, mais gĂ©nĂ©ralement on dit ça quand on est trop vieux pour ĂȘtre jeune et mourir.

La tumeur elle, elle s’en fout de ton Ăąge, d’ailleurs je sais pas si tu sais, mais sans doute qu’en fait tout le monde s’en fout de ton Ăąge, celleux qui font semblant de pas s’en foutre sont tout aussi dangereux que celleux qui s’en foutent ouvertement. Je suis dĂ©solĂ© pour Damien, Brigitte et Isabelle, mais en vrai on s’en fout de ton Ăąge et tu t’en fous de celui des autres parce que s’il y a bien une chose qui change toutes les secondes sur cette terre c’est bien ça justement c’est l’ñge.

Alors c’est midi, c’est midi tous les jours, mais lĂ  c’est ce midi-lĂ . Les vieux jeunes mangent pas sur la place, iels ont des cantines en costaud avec du chauffage pour manger, iels ont des tickets resto pour pas les donner aux clodos et les claquer dans des cafĂ©s. Les vieux jeunes ont des boulots pour pas avoir Ă  se niquer le dos en mangeant au sol. Iels ont des boulots pour aller voter pour des gentes qui dĂ©cident de ce qu’il y a dans les cantines de celleux qui peuvent pas encore voter. Les vieux jeunes ont pas besoin de se pĂ©ter le dos Ă  manger au sol du kebab Ă  la pluie, iels sont importants et participent Ă  la marche du monde. Les vieux jeunes ont compris la marche du monde, iels se disent qu’il suffit pas d’emmerder le front national pour rĂ©soudre les problĂšmes. Le problĂšme c’est que du coup iels emmerdent plus grand-chose ou pire encore iels emmerdent celleux qui avaient rien demandĂ© Ă  personne.

Finalement, tout le monde s’emmerde. Les jeunes qui mangent dehors sous la pluie et les anciens jeunes qui passent entre elleux pour se rendre Ă  leurs dĂ©jeuners oĂč on causera de la marche du monde et de pour qui-qui qu’on met le bulletin dans l’u-urne ? On s’y emmerde prodigieusement dans ces dĂ©jeuners, plus que sur la place oĂč ça braille et ça se jette des frites sur la gueule. Les frites c’est drĂŽlement bon, c’est comme des petits rayons de soleil tout gras, des petits Ă©clairs de patate. Les frites c’est bon, ça croustille, mais ça endort mĂ©chamment, alors les vieux-jeunes en mangent plus trop parce que dormir c’est pas un truc qu’on fait quand on est plus un jeune. Et puis les frites ça fait pousser le bidon vers l’avant qu’on voie plus oĂč c’est qu’on met ses pieds et ça aussi c’est chiant parce que du coup on voit plus comment c’est qu’on fait la marche du monde. Vaut mieux pas trop la louper la marche du monde parce que sinon on se pĂšte la gueule et aprĂšs on se retrouve Ă  manger aussi dehors sauf qu’on est plus jeune, qu’on a le dos niquĂ© et qu’on a un grand front pas si national sur lequel la pluie viendra plic-ploc.

Alors les jeunes font chier des vieux-jeunes qui s’emmerdent et le pire dans tout ça, c’est que c’est sans fin, que c’était dĂ©jĂ  le cas hier et que ça le sera encore demain, ben oui c’est sĂ»r que ce sera toujours comme ça vu que la merde ça sert aussi d’engrais.




Source: Lundi.am