Novembre 29, 2021
Par Lundi matin
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Des mecs tout blancs sur fond tout blanc avec des vĂȘtements tout bleu bien sombre comme le fond du fond de l’ocĂ©an. Des mecs tout blancs qui font des dessins au trait avec des stylos numĂ©riques qui savent imiter le pinceau ou le crayon de papier et mĂȘme (c’est surtout ça finalement le comique de la situation) des bombes de peintures. Des mecs tout blancs qui dessinent des arriĂšres de bagnoles dans lesquels ils iront jamais foutre les pieds. Ils dessinent des arriĂšres de bagnoles pour que d’autres aillent se niquer le dos Ă  se tordre pour entrer dans ces arriĂšres. Des arriĂšres de bagnoles pour ranger le matos nĂ©cessaire quand la ville veut que ça dĂ©gage. Quand la ville veut que ça dĂ©gage elle envoie les voitures avec son logo dessus direct sur la zone ou c’est qu’il faut que ça dĂ©gage et que ça dĂ©gage fissa parce que surtout on ne veut pas que ça reste « en l’état Â».

En l’état ça veut dire comme c’était quand le soleil est venu rĂ©vĂ©ler les grandes lettres peintes en noir, des fois en rouge ou en fluo (ça doit dĂ©pendre des arrivages au magasin de bricolage), mais cette fois-ci en noir. Des grandes lettres qui se sont dessinĂ©es dans la nuit, qui on poussĂ©es dans le noir comme des champignons. Des lettres comme celles que l’école de la rĂ©publique t’a appris Ă  faire pour que tout le monde puisse bien les lire. Des lettres bĂątons en majuscule bien droite qu’on dirait presque qu’il a fallu que quelqu’un tienne une rĂšgle Ă  cĂŽtĂ© du dĂ©bit de la bombe pour que ça fasse des trucs aussi droits. Des lettres qui ne tremblent pas, qui ne traduisent pas la peur, ni le froid, ni la colĂšre quand elle est Ă  son paroxysme et que les jointures des mains seraient presque prĂȘtes Ă  pĂ©ter en serrant si fort le mĂ©tal de la canette. Des lettres tracĂ©es tellement vite et bien que tu n’en as rien eu Ă  foutre du reste, de l’orthographe, du sens, de la distance qu’il te restait sur ce mur avant d’arriver sur une fenĂȘtre, du recul nĂ©cessaire pour bien tout voir en un coup.

Et alors ça on peut dire qu’on ne manque pas de recul, en plein milieu de la place dis donc !

Du coup quand le soleil, ce gros bĂątard, est venu raconter Ă  tout le monde ce qui avait Ă©tĂ© Ă©crit sur le mur de la place, la mairie s’est dĂ©pĂȘchĂ©e d’envoyer trois voitures pour que ça ne reste surtout pas « en l’état Â». De ces voitures sont sortis des gars et des meufs de la mairie, des agent·e·s de la mairie qu’on dit. Des agent·e·s qui sont allé·e·s se niquer le dos Ă  l’arriĂšre des voitures Ă©largies suffisamment pour y faire tenir les produits qui schlinguent un max, mais pas des personnes. Des produits qui schlinguent, pensĂ©s par des mecs qui schlinguent, dans des bureaux qui schlinguent. Des produits qui ne font pas exprĂšs de schlinguer parce que ce n’est pas ce qu’on leur demande, ce qu’on leur demande c’est de recouvrir les lettres capitales dessinĂ©es sur les murs des places d’oĂč on a le recul nĂ©cessaire pour voir que ces lettres forment des mots tout pleins.

Des produits qui schlinguent parce qu’ils contiennent toute la merde chimique nĂ©cessaire pour recouvrir, dissoudre, fondre, attĂ©nuer. Tout ça pour que tout ça ne reste surtout pas « en l’état Â» ou plutĂŽt tout ça pour que tout redevienne « en l’état Â». En l’état de ce que c’était avant. Avant quoi ? On ne sait pas, on s’en fout, c’est pas vraiment un vrai souvenir, c’est plutĂŽt qu’il faudrait pas que n’importe qui se mette Ă  prendre les bĂątiments des places pour des genres d’ardoises.

Des voitures de la mairie qui se sont garĂ©es tout prĂšs du mur-ardoise, pour que les badauds badass ne se mettent pas Ă  lorgner dessus. Des voitures qui se sont garĂ©es tellement prĂšs que les mecs et les meufs de la mairie se sont retrouvé·e·s presque coincé·e·s entre le mur et les bagnoles le nez sur les grandes lettres capitales. Le nez sur les grandes lettres et dans le produit qui schlingue qu’il fallait mettre Ă  toute vitesse pour que tout redevienne « en l’état Â». Iels avaient Ă©crit « en l’état Â» dans leurs bureaux, des bureaux qui doivent ressembler aux mĂȘmes bureaux que ceux des mecs en blancs et des mecs qui schlinguent. Des bureaux pleins de bureaux de gentes qui te prennent des dĂ©cisions dans lesquelles iels mettent des mots comme « en l’état Â» pour que les gars et les meufs de la mairie aillent ensuite exĂ©cuter ce qu’on leurs Ă  dit de faire en se collant le pif dans de la bonne grosse peinture qui schlingue.

Alors iels ont peinturlurĂ© Ă  l’abri des regards, derriĂšre leurs voitures de la ville, au petit matin. C’était pas facile de bosser avec les bagnoles dans le dos serrĂ© si prĂšs que t’as pas le droit d’avoir pris du bide pour passer pĂ©pĂšre. Iels ont repeints par dessus pour remettre en l’état et que tout continue comme si de rien n’était. Pour que personne voit que quelqu’un un jour Ă  Ă©crit sur le mur d’un bĂątiment de la mairie, sur une place d’oĂč on avait pourtant le recul nĂ©cessaire pour lire ces lettres bĂątons qui formaient les mots : « NIK TOUT BRÛLE LE RESTE Â»

Non mais ça c’est pas possible, c’est franchement pas possible d’écrire des trucs pareils Ă  la bombe en pleine nuit, aussi grand, sur une place bien dĂ©gagĂ©e, sur un mur d’un bĂątiment, un bĂątiment de la mairie en plus et puis mĂȘme franchement si c’était que ça
 Non mais faut voir aussi l’orthographe, faut voir le message je veux dire qu’est ce que c’est que ce truc nihiliste là
 Non mais nous on est lĂ , on fait des efforts, on essaie de les comprendre. On essaie de les comprendre. Alors. Si, non, si justement on essaie de les comprendre et je vais vous dire. Je vais vous dire moi je les comprends ces jeunes. Non parce que ce sont des jeunes, c’est pas le club du troisiĂšme Ăąge qui est allĂ© nous pondre – pardonnez mon language – mais nous pondre une merde pareille. Ce sont des jeunes, les jeunes lĂ  qui traĂźnent, ils sont d’ailleurs pas tous si jeunes que ça, parce que faut voir aussi ce que nous racontent les agents de la municipale hein, c’est souvent quand mĂȘme aussi des gens plus si jeune que ça et quand mĂȘme bien amochĂ©s. Je vais vous dire, ça Ă  la municipale ils ont du mĂ©rite parce que c’est pas tous les jours facile-facile aussi de mettre de l’ordre lĂ -dedans. C’est des jeunes et des pas si jeunes que ça qui passent le plus clair de leurs temps Ă  traĂźner sur la place. Ils trainent, ils traaaaaiiiiiiiiiiinent je vous dit. Ils sont lĂ  et ils traĂźnent et ne pas vouloir le reconnaĂźtre c’est ne pas comprendre que c’est un vrai problĂšme pour la municipalitĂ© et aussi pour tous les habitants. C’est devenu un enfer cette place, plus personne. C’est bien simple, demandez autour de vous, plus personne ne veut en entendre parler de cette place. Pourtant elle est bien situĂ©e, elle est idĂ©alement situĂ©e. C’est pas compliquĂ©, si je devais, je veux dire non mais si la municipalitĂ© voulait, on pourrait faire quelque chose de trĂšs trĂšs classe. Un truc d’enfer, non vraiment sensass avec quelques billes qu’on mettraient dans le projet. Non mais rien qu’un truc, une terrasse avec un food-truck, pas quelque chose de dĂ©lirant non plus mais un truc sympa avec un peu de rond, en faisant confiance aux bonnes personnes et on pourrait dĂ©jĂ  mĂ©tamorphoser l’espace et en faire quelque chose de vraiment trĂšs chouette. Mais ça c’était pas possible avant, non mais on sort quand mĂȘme de plusieurs dĂ©cennies d’annĂ©es noires il faut dire. Non, je veux pas non plus avoir l’air de casser du sucre sur le dos du truc mais faut quand mĂȘme dire que bon ça n’a pas toujours Ă©tĂ© facile. A croire, c’est pas compliquĂ©, Ă©coutez, Ă  croire que de toutes les façons il n’y avait rien Ă  faire. On regardait cette place comme une anomalie en se disant qu’il faudrait faire quelque chose et personne ne levait le petit doigt. C’est pas compliquĂ©, de toutes les façons dĂšs qu’on arrive en pĂ©riode prĂ© ou post Ă©lectorale il n’y a plus personne. Alors vous pensez, s’occuper du problĂšme des jeunes qui traĂźnent sur la place


Non
 Mais
 Non, mais je dis “problĂšme” c’est pas un problĂšme. Je veux dire, enfin si, je m’excuse, non mais merde, je m’excuse mais si quand mĂȘme un petit peu un problĂšme cette histoire parce que je ne connais personne. Et vraiment j’insiste demandez autour de vous hein, je ne connais personne qui ne se sente pas un peu en danger ici. C’est pas non plus une zone de non-droit, non c’est sĂ»r, mais enfin, si on n’y prend pas garde ça pourrait le devenir. Non mais, c’est sĂ»r
 Alors, oui lĂ , pardon c’est sĂ»r
 Si vous prenez vos grands airs, non mais oui d’un seul coup tout le monde
 C’est pas compliqué  Non mais oui, alors
 AHAHAHAH
 Non mais je me marre ! Mais alors, avec vous, c’est sĂ»r que tout le monde est fasciste ! Mais vous vous entendez un peu ? Mais vous ĂȘtes ri-di-cule
 Fasciste, non mais traitez-moi de nazi pendant qu’on y est ! Allez-y, ne vous gĂȘnez surtout pas ! Je vous rappellerais quand mĂȘme que mes grands-parents Ă©taient dans le Vercors ! Oui ben je suis pas sĂ»r que ce soit le cas de tout le monde ici ! Non mais, non je n’insinue rien, mais enfin
 Non ben c’est sĂ»r que vous
 Non mais avec un nom de famille pareil ! Ah ! Oui ben non mais dĂ©solĂ© ! Oulala, pardon mais je vous ai peut-ĂȘtre blessĂ© ? Oh mais non, mais je voulais dire, comme vous supposiez que j’étais une fasciste non mais je me suis permise de vous rappeler que moi ma famille s’était battue pour la libertĂ© de la France moi. Non c’est tout ! C’est tout
 Non, je ne disais pas ça par rapport Ă  votre nom de famille
 Mais enfin, ça sonne pas franchement FFI hein ? On est plus du cĂŽtĂ© de la chemise brune, non mais peut-ĂȘtre que votre famille n’y est pour rien hein. Non mais peut-ĂȘtre que vous ĂȘtes arrivĂ©s en France pleins de bonnes intentions mais enfin, je ne pense pas que vous vous soyez franchement battus pour la libertĂ© de qui que ce soit ici
 Alors vous pensez, vos soupçons de fascisme lĂ , je me marre. Oui, je me marre, parce que franchement, vous ĂȘtes drĂŽle ! Non mais c’est vrai que vous ĂȘtes drĂŽle Ă  venir me dire Ă  moi
 Moi et mes grands-parents, qui ont, je vous le rappelle encore, fait le Vercors. Venir nous dire Ă  nous que nous sommes des fascistes, Ă©coutez ce n’est pas compliquĂ© c’est grotesque et vous ĂȘtes grotesque.

Ah parce que c’est un “problĂšme”
 Super, ben c’est bien enfin vous le dites
 C’est sĂ»r qu’on pouvait avoir encore un doute, mais lĂ  au moins maintenant au moins c’est clair. Le masque tombe ! Non mais c’est marrant de se dire quand mĂȘme que c’est toujours la mĂȘme chose ! C’est toujours la mĂȘme chose avec vous ! Vous ĂȘtes pas croyables ! C’est dingue quand mĂȘme de se dire qu’il n’y a qu’à gratter un peu
 Gratter un tout petit peu pour que vous perdiez votre masque de bonnes vertues. Vous savez que ça Ă  un nom tout cela


Oui, oui, tout Ă  fait, je
 NOOOON
 Non je n’ai pas dit fasciste, je n’ai jamais
 Non je n’ai jamais
 Oh ben vous pouvez vous marrer hein, mais je n’ai jamais dit que vous Ă©tiez fasciste
 Ecoutez laissez vos grands-parents en dehors de tout cela, non mais on nage en pleine science-fiction
 Mais je n’ai jamais dit que vous Ă©tiez nazie, mais arrĂȘtez avec ça, c’est pas possible
 Mais c’est vous qui voyez ce truc-lĂ , c’est vous qui en parlez ! Je disais juste que moi ces jeunes je les comprends, c’est pas facile de se faire chier autant dans cette ville ! Alors au moins c’est sĂ»r qu’on est d’accord que personne n’a jamais voulu se bouger, ni la droite
 Ni la droite, ni la gauche et je
 Comment ça, mon nom de famille ? Mais vous dĂ©lirez complĂštement ma parole ? Mais ça va pas de dire des trucs pareils ? Vous ĂȘtes pas bien ou quoi ? Mes parents Ă©taient alsaciens chĂšre madame, alsaciens oui, parfaitement. Mais vous savez que vous insultez une bonne partie de ces gens madame ! Mais, et puis d’abord quoi ? Allemand=nazi ? C’est ça ? Mais remballez vos saloperies madame ! On n’en veut pas ici, ici c’est la place publique, vos dĂ©gueulasserie de cafĂ© du commerce vous vous les mettez sous le bras. Mais c’est moi qui me marre chĂšre madame, c’est moi qui me marre parce que vous, vous, vous ĂȘtes une imbĂ©cile. Oui je suis grotesque, c’est ça, allons-y ! Et bien vous chĂšre madame, pardonnez-moi, mais vous ĂȘtes une conne.

Robin Garnier-Wenisch




Source: Lundi.am