Juillet 22, 2021
Par Paris Luttes
327 visites


Retour sur le procès du 23 mars 2021 devant la 23e chambre 2 du TGI de Paris

J’ai pris assez longtemps pour revenir sur ce procès, car mon objectif n’est pas uniquement de demander de l’argent pour subvenir aux difficultés financières qu’a engendrées cette arrestation, il est aussi de faire part des réflexions qui traversent mon esprit depuis lors.

Je remercie toutes les personnes qui ont participé à cette cagnotte, alors que je ne suis ni une organisation, ni l’auteur d’un acte spectaculaire.

Je remercie la coordination antirépression qui a tenu parole et m’a aidé à hauteur des arrangements tarifaires qu’ils ont habituellement avec les avocats. Même si pour cela il a fallu que je rencontre par hasard un membre lors d’une audience de E. arrêté le même jour que moi (les différents moyens que j’avais utilisés pour les contacter – durant plusieurs années – n’avaient pas porté leurs fruits).

Je remercie les personnes qui se sont déplacées de m’apporter leur soutien pendant ces audiences, ma mère, mes ami-e-s, les gens que je ne connaissais pas et mes professeurs de Paris 8 qui se sont déplacés.

J’ai mis à jour la cagnotte, mon avocat a réduit ses honoraires pour la deuxième audience (600€ au lieu de 1200), et la coordination antirépression m’a envoyé un chèque de 600€, j’ai rajouté les frais de justice qui sont aux alentours de 100€.

Le procès

On arrive à l’heure pour le procès. On a mangé chez moi avec des ami-e-s avant, iels ont tout fait pour que je ne stresse pas trop. Je m’assieds devant, sur un banc, tout seul, et cette fois je ne suis pas en débardeur blanc C&A avec un jogging du marché. Je porte le seul jean que j’ai, il est troué entre les jambes, je m’en rends compte trop tard, une chemise et des chaussures que j’ai achetées sur vente privée, et la chevalière que je me suis fait faire pour mes 30 ans où deux ל (lamed) s’opposent en permanence. Mon avocat vient me voir à plusieurs reprises, et il m’explique que ce ne sont pas les policiers qui sont jugés, mais c’est moi. Je lui donne des papiers relatifs à l’obligation de soin (psychologue) du contrôle judiciaire, une quittance de loyer et une attestation de l’université faite par mes professeurs (pour montrer que j’ai une existence dans la norme), et un papier que je fais faire maintenant chaque année par un psychiatre pour contrer toutes les bêtises écrites par les « médecins psychiatres » de l’Unité hospitalière spécialement aménagée (UHSA), l’HP des prisons, la prison dans la prison. Je lui dis que si l’éthylotest affiche 0.00 et que les deux psychiatres que ces institutions m’ont fait voir pour m’enfermer ne l’ont pas fait, c’est que mon comportement n’était pas comme les policiers le décrivent. Par ce qu’il n’y a aucune limite, et que chercher à se justifier quand la personne arrêtée en état d’ébriété a un éthylotest à zéro, mène forcement pour eux a des procédures administratives qui conduisent malheureusement dans ce que l’État fait de pire : la psychiatrie.

Dans ce procès le juge est juif, l’avocat est juif, et le prévenu aussi.

Mon avocat vient me voir pour me dire que si je retirais ma kippa de ma tête, ça ferait plus républicain, je refuse.

Lorsque le procès commence, ça va assez vite. Le juge refuse les nullités que l’avocat a préparées, l’avocat ne comprend pas. L’avocat explique que malgré la réquisition du procureur d’effectuer des contrôles aux alentours de la place Denfert Rochereau, la manifestation de Génération identitaire est terminée depuis longtemps, comme en témoigne un PV de la préfecture qu’il a joint au dossier. Il fait état de la navrance de la situation, qu’un stylo m’a envoyée devant un juge, alors qu’il y a quelques années encore tout Paris brandissait des stylos pour faire valoir la « liberté d’expression ». Et que mon état n’était pas comme celui que décrivent les policiers, car même si j’ai passé le test après une heure de GAV, mon alcoolémie aurait baissé alors de 0.1 gr/l de sang en une heure, et que pour atteindre 0.0, elle aurait été au maximum à 0.1 gr/l de sang, ce qui ne correspond pas avec la version des policiers, les psychiatres qu’ils m’ont fait voir les faits mentir aussi. . Il explique ma présence sur les lieux, une après-midi au parc avec des ami-e-s, un achat de pâtisserie de chez le « merveilleux de Fred ». Il fait remarquer que je n’ai pas été prévenu de ma mise en GAV, en citant le PV d’une policière où elle indique que je dis « ne pas être en GAV et que je veux sortir », et que fait très surprenant, je n’apparais pas sur la caméra de vidéosurveillance qui se situe juste sur la rue.

Le procureur se débat dans un combat qui semble perdu d’avance, il tente de faire passer mon passage en « hôpital » psychiatrique pour une justification à la fiche A que les policiers avaient pondue après mon arrestation, se faisant plus psychiatre que les psychiatres eux-mêmes, il n’y a aucune limite.

Le juge m’interroge avec des questions fermées. Il lit le procès-verbal d’un policier de manière mécanique et me demande de confirmer les dire du policier : c’est vous ? Je réponds non, puis il continue de lire, c’est bien vous ? Je dis oui, et il ne me laisse pas continuer ma phrase.

Après la délibération, le juge qualifiera la relaxe pour la rébellion (la « flagrance » qui m’a conduit jusqu’à lui), et me condamnera pour le reste à 70h de TIG, sous prétexte qu’il est impossible d’être sûr de mon comportement concernant l’outrage. Michel Foucault disait que l’absence de preuve n’est pas la relaxe, mais la réduction de la peine, et il a raison. Mon avocat m’indique que ce n’est pas une victoire, que j’ai été condamné, et que je devrais faire appel. La vérité c’est que même si « un innocent fait appel », un innocent pauvre ne le fait pas.

Les flics s’autoqualifient de nazi

Pour appuyer leurs accusations. Les flics vont inventer les insultes qui auraient conduit à mon arrestation. Sans parler du fait qu’une fois les menottes passées à mes poignets par la violence (comme le témoignera 1 jour d’ITT) j’ai hurlé que c’était des « fachos de l’État ». Ils s’autoqualifient de nazis. Sans faire le rapprochement avec le fait que je suis juif. Et que pour moi faire appel au nazisme est un des plus gros problèmes que nous vivons. C’est une minimisation de la Shoah, qui est de l’antisémitisme, et qui conduit premièrement à des dérives antisémites, comme nous avons toutes et tous pu le voir récemment dans les campagnes antivax, et deuxièmement à une impossibilité de voir et comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Réflexion sur la garde à vue

Ce que je me dis, c’est que je ne serai jamais tranquille, mes tatouages font que les flics s’acharnent comme ils peuvent dès qu’ils les voient, et les juges transforment n’importe quel procès en procès politique. Je suis jugé en permanence pour ce que je pense, par ce que j’ai réussi à m’émanciper de la chape de plomb que l’universalisme contemporain républicain met sur ma famille depuis au moins trois générations. Et que chaque jour qui passe me sépare toujours plus de la condition dans laquelle l’État français m’avait enfermé. Connaître ses droits en garde à vue n’empêche pas l’incarcération quand bien même on n’a rien à leur dire. Lors de ma première garde à vue à Vitry-sur-Seine (94) en 2017, je n’avais pas les mêmes droits que dans ce commissariat du 14e arrondissement de Paris. En effet, mon avocat n’avait pas été contacté (peu importe son nom – n’en déplaise aux situs), et ma famille non plus, dans la procédure la police mettra que je souhaite un avocat commis d’office et que je ne souhaite pas contacter ma famille. Le but de toute l’institution judiciaire est de faire croire que les personnes enfermées le sont en toute adhésion, qu’ils sont d’accord. Lorsque ce policier m’a privé de nourriture, j’ai compris que la nourriture qu’ils nous donnent n’est que l’instrument de notre mort. Manger, c’est assurer sa mort, c’est être d’accord avec celui qui nous a mis là, c’est consentir au sort qui nous est réservé. S’ils veulent que leur machine de mort fonctionne, nous devons rester en vie, pour subir.

Comme le dit une de mes profs Elsa Dorlin dans « Se défendre, une philosophie de la violence » p.7 que j’ai commencé récemment, « plus la puissance subjective est mise en scène dans ses efforts répétés, désespérés, pour survivre, plus l’autorité répressive la gouverne tout en disparaissant derrière la présence d’un bourreau passif et fantoche. Ce gouvernement mortifère du corps s’effectue dans une telle économie de moyens que le supplicié paraît même se mettre à mort lui-même. »

J’ai la chance d’avoir auprès de moi un grand kabbaliste, qui m’a fait remarquer que pendant ces 3 jours, je n’ai pas eu faim. Et que mes hurlements depuis cette cellule pour de la nourriture et de l’eau en pleine nuit au début de ma gav, ont réveillé ma mère à 20km de là avec le moyen de trouver un avocat, un jour avant la défection des avocats « super-militant ».

La culture de la prison

Connaître les juges, les prisons, savoir que dans telle prison il y a les douches dans la cellule, mais que dans l’autre les remises de peine sont plus rapides, espérer dans les cellules du TGI puis demander à aller dans une prison en particulier dès la condamnation (ce qui n’arrivera pas). C’est une réalité qui ne m’avait pas marqué lors de mon incarcération à Fresnes. Même si les ERIS étaient venues très rapidement me chercher dans ma cellule en tenue antiémeute. La première fois, la prison vous écrase, c’est très difficile de percevoir les subtilités qui font de la violence le régime général. Après être passé par Fresnes, cette gav, aussi horrible que passer 3 jours enfermé sans manger puisse être, ressemblait à un parcours du jeu de l’oie. Passer de case en case en imposant son autorité de manière spectaculaire. Ne pas avoir à demander à ce qu’on te fasse une place. Embrouiller puis rejeter le blanc qui ne parle pas, et qui a l’air traumatisé. Donner des conseils sur la prison au jeune noir qui s’est fait braquer dans sa voiture à l’arrêt par les flics, pour 10g de coke et 1000€ et qui a l’air de prendre sa situation comme une nouvelle routine. Remarquer que le blanc est russophone et le rassurer avec quelques mots que les flics ne comprennent pas lors d’un détour dans un ascenseur. Poser une lettre hébraïque sur la tête de l’OPJ et le voir se gratter le plexus solaire. Demander à D.ieu quelle lettre poser sur celle de son avocat. Le régime de l’autodéfense par excellence.

Ségrégation et régime différencié – Théorie de la construction

Chaque institution que nous connaissons diffère selon les endroits où elle se situe. Une carte d’identité française ne rend pas français. Pendant que les Parisiens faisaient la révolution à Vincennes, la banlieue de Paris était en construction, la ville où j’ai grandi passait de champs agricoles à un champ de tours de béton. Et ce sont les mêmes professeurs français de l’époque coloniale qui venaient enseigner à nos parents qu’ils n’étaient pas capables, que leurs avenirs se destinaient à être la main-d’œuvre de la société de service qui se construisait, loin de chez eux, à Paris. Et ce fut la même chose pour toutes les générations qui ont suivi.

Je ne suis pas ashkénaze, je n’ai pas plongé dans Paris ou dans une autre grande ville depuis au moins deux cents ans. Et leur assimilation ne m’intéresse pas. Pour nous beaucoup commencent avec La Kahina.




Source: Paris-luttes.info