Novembre 14, 2020
Par ACTA
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Depuis plusieurs semaines, dĂ©clarations du gouvernement français et recommandations de son conseil de dĂ©fense s’enchaĂźnent. Ce gouvernement semble naviguer Ă  vue, sans les quelques semaines d’avance qu’il faudrait avoir si l’on veut atteindre un minimum de clartĂ© au sujet de la crise sanitaire. De cette omniprĂ©sence du gouvernement dans l’espace public restent de trĂšs nombreuses questions auquel il se refuse de rĂ©pondre. Il n’explique pas pourquoi la politique de dĂ©pistage a Ă©chouĂ©, il ne nous parle pas des nombreux foyers dans les Ă©coles et dans les amphis bondĂ©s Ă  l’universitĂ©, il ne nous dit mĂȘme pas pourquoi les lits en rĂ©animation et le nombre de personnel hospitalier sont restĂ©s les mĂȘmes de mars Ă  aujourd’hui (dans certaines rĂ©gions et certains hĂŽpitaux, ils ont mĂȘme Ă©tĂ© rĂ©duits).

Face Ă  l’évidence d’une gestion improvisĂ©e et calamiteuse de l’épidĂ©mie, ce n’est par la question des zones Ă©carlates, puis du couvre-feu et enfin du confinement dont il sera question ici. Ce n’est pas dans une perspective rĂ©active que nous devons nous installer sans quoi nous risquerions de nous retrouver dans une temporalitĂ© entiĂšrement soumise Ă  l’agenda du pouvoir. Ce texte propose quelques hypothĂšses qui partent d’ébauches d’enquĂȘtes. Ces hypothĂšse ne demandent qu’à ĂȘtre discutĂ©es et critiquĂ©es.

À un niveau d’analyse gĂ©nĂ©ral, le travail sera maintenu ainsi que toutes les activitĂ©s qui permettent au dit travail de tenir (en particulier l’école) partout oĂč le virus circule. Pourtant le travail ne peut pas ĂȘtre maintenu comme avant, comme si de rien n’était, parce que des activitĂ©s vont bel et bien fermer. Il faut donc dire que ce Ă  quoi nous faisons face est une crise de la reproduction de la force de travail qui se caractĂ©risait pendant le confinement par la pĂ©nurie de masques.

Cette crise reproductive est fondamentale car elle se dĂ©roule sur deux niveaux. PremiĂšrement, celui de la reproduction de la force de travail au sens oĂč le virus rend improductif, les malades ne peuvent pas travailler et une population massivement malade n’est pas connue pour sa productivitĂ©. Ensuite, au sens de reproduction de rapports sociaux, de reproduction Ă©largie. Les structures sociales ont craquĂ© au moins en Europe et aux États-Unis sous le poids de la pĂ©nurie de dispositifs qui limitaient les contagions. Le sens de la lutte gĂ©opolitique gigantesque qui a Ă©tĂ© engendrĂ©e par le dĂ©veloppement du vaccin prend alors tout son sens : en effet, la mise Ă  disposition d’un vaccin efficace ne signifierait rien de plus que la fin de cette crise reproductive.

Le masque et ses clivages

Comment comprendre notre État d’Urgence Sanitaire, la disposition lĂ©gale qui rĂ©git la pĂ©riode ? Il faut Ă©videmment rendre hommage Ă  l’important travail de l’Observatoire de l’État d’urgence sanitaire pour son travail d’enquĂȘte oĂč le pouvoir rĂ©publicain s’exerce de façon exceptionnelle (prisons, colonies, banlieues, CRA, foyers etc.). Cependant, l’analyse globale que ces camarades ont menĂ© en France semble avoir occultĂ© une importante partie de ce que l’État d’urgence sanitaire reprĂ©sente.

La raison pour laquelle ce dĂ©faut d’analyse paraĂźt important est trĂšs simple : ce n’est qu’à son prix que l’on peut se distinguer dans nos modalitĂ©s d’interventions des discours anti-masques et donc ĂȘtre en mesure de critiquer toutes celles et ceux qui voient dans la critique des mesures sanitaires du gouvernement un Ă©thos trumpiste, libertarien ou raoultien qui viserait Ă  minorer les dĂ©gĂąts du virus.

Il ne s’agit absolument pas de se tenir sur une ligne de crĂȘte entre ces deux discours – Ă  cet Ă©gard, toujours sur le thĂšme des masques : entre la revendication massive de masques gratuits, comme dans les manifs de la rentrĂ©e des gilets jaunes, et les Ă©lucubrations minoritaires des anti-masques, il n’y a pas de conciliation possible, sauf dans le rĂ©cit de BFMTV. Au contraire, il faut affirmer clairement un point de vue qui est celui de celles et ceux Ă  qui le pilotage de cette reproduction en crise incombe : soignant.e.s, personnels de l’éducation, travailleuses domestiques etc.

1 – La position anti-masque comme l’a montrĂ© le dĂ©testable institut Jean-JaurĂšs est assez faible en France et ne peut absolument pas se confondre avec le mouvement des Gilets Jaunes comme certains on pu le croire (en particulier les mĂ©dias). En rĂ©alitĂ©, la vague anti-masque trouve plutĂŽt sa base chez les personnels d’encadrement qui sont, cela va sans dire, moins exposĂ©s aux contaminations. S’il est impossible de rĂ©pondre Ă  tous les gradients de discours « sceptiques Â» sur le Corona, il faut insister avant tout sur leur faiblesse dans la mesure oĂč ils ne voient qu’une politique rĂ©pressive exagĂ©rĂ©e voire inutile lĂ  oĂč les lois d’État d’Urgence sanitaire ont bien d’autres fonctions.

S’il y a un lieu oĂč le gouvernement adopte pour autant une stratĂ©gie rĂ©pressive, ce n’est pas du cĂŽtĂ© d’une quelconque histoire de masques mais bien plutĂŽt avec ses limitations drastiques des possibilitĂ©s d’organisation sociale, qu’il s’agisse d’interdictions de rassemblements ou de fermeture de lieux. Une perspective qui ne peut qu’aggraver cette crise reproductive quand on sait Ă  quel point l’auto-organisation a Ă©tĂ© dĂ©cisive dans la gestion de la premiĂšre vague.

2 – De l’autre cĂŽtĂ©, une certaine gauche qui s’indigne des dĂ©clarations de Raoult, Rubirola, ou des anti-masques ne cesse de soutenir chaque mesure sanitaire comme si les dĂ©cisions prises en ce sens n’étaient prĂ©cisĂ©ment que sanitaires, or cette position oublie que toute mesure prise par un gouvernement qui entrera dans l’histoire pour incapacitĂ© manifeste, et dont le principal trait distinctif reste la rĂ©pression des gilets jaunes, des grĂšves et des luttes sociales, n’a plus aucune lĂ©gitimitĂ© pour adopter des mesures sanitaires, d’autant plus si ces mesures sont Ă  nouveau prises de maniĂšre centralisĂ©e, en imposant la « volontĂ© Â» de l’État aux villes et aux rĂ©gions : en bref, l’époque de la mascarade du Grand DĂ©bat National avec les maires et les administrateurs locaux est rĂ©volue depuis longtemps.

Ces positions ne sont pas diffĂ©rentes de l’unitĂ© nationale demandĂ©e par la macronie, et dans ce cadre la dĂ©nonciation du complotisme se meut elle aussi en un discours irrationnel qui oppose des masses peu tournĂ©es vers l’hygiĂšne et un agencement mĂ©dico-politique qui cherche sans cesse de nouvelles solutions face Ă  un rebond Ă©pidĂ©mique.

En fait, la gestion Ă©pidĂ©mique est principalement une gestion de la crise de reproduction que nous avons exposĂ©e plus haut et n’a rien Ă  voir avec des politiques d’investissement massif dans l’hĂŽpital, un renforcement de la distribution des masques et la fermeture facilitĂ©e des clusters<a href="https://acta.zone/nouvelle-vague-nouvelle-crise/#easy-footnote-bottom-1-6274" title="Comme le montre la notice de SantĂ© Publique France sur la proportion des clusters au dĂ©but du mois d’octobre, les lieux touchĂ©s par les restrictions ne sont pas du tout les mĂȘmes oĂč les clusters sont les plus courants.”>1. Au contraire, le ministre Blanquer a considĂ©rablement compliquĂ© la fermeture des Ă©tablissements scolaires quelques jours avant la confĂ©rence de presse alarmiste du 23 septembre de VĂ©ran.

Quel serait donc ce point de vue assumĂ© par la partie du travail qui aura Ă©tĂ© mise et qui est toujours la plus en crise ? Évidemment les perspectives d’enquĂȘtes Ă  ce sujet paraissent trĂšs vastes, et les lignes qui sont tracĂ©es ici ne sont que des hypothĂšses qui demandent un travail d’enquĂȘte pour dessiner des perspectives Ă  partir de ces « premiĂšres lignes ».

Il semble que de ce point de vue la question primordiale est celle du double standard entre la stratĂ©gie lĂ©gale et la stratĂ©gie pratique du gouvernement. Cette distinction peut paraĂźtre curieuse et demanderait Ă  ce que sa gĂ©nĂ©alogie soit retracĂ©e, pourtant on voit bien que les mesures lĂ©gales, qu’il s’agisse du cadre des mesures comme des protocoles sanitaires spĂ©cifiques sont destinĂ©es Ă  relever de leur responsabilitĂ© quant aux contaminations les « responsables » ; c’est-Ă -dire les directions, les chefs et les patrons. Ces questions ont Ă©tĂ© largement rappelĂ©es en ce qui concerne le secteur privĂ© avec de fortes garanties de la part de Bruno Le Maire qui n’a cessĂ© de marteler dans toutes ses allocutions destinĂ©es aux entrepreneurs pendant le confinement qu’il ne serait pas tenus responsables des contaminations qui se dĂ©roulent sur les lieux de travail. Rappelons Ă  cet Ă©gard, pour revenir aux masques, que les entreprises ont Ă©tĂ© les derniers endroits Ă  ĂȘtre touchĂ©s, dĂ©but septembre, par l’obligation de porter des masques, et que les contrĂŽles pour vĂ©rifier si cette obligation est respectĂ©e sont inexistants.

Ce qui illustre trĂšs bien la dĂ©responsabilisation des chefs, c’est le fait que le droit de retrait ne soit pas reconnu pour le Corona mĂȘme si cette rentrĂ©e du 2 novembre semble occasionner quelques changements et un dĂ©veloppement de l’usage du droit de retrait comme forme d’auto-organisation sur les lieux de travail. Cela indique donc que ce n’est pas de la responsabilitĂ© de l’employeur d’assurer des conditions sanitaires acceptables, il suffit de faire respecter un protocole sanitaire. Pourtant, partout oĂč les informations sur l’application du protocole circulent, il est dit que ce protocole est appliquĂ© « dans la mesure du possible ». LĂ  oĂč les moyens supplĂ©mentaires sont minimes, c’est-Ă -dire partout, c’est donc du travail supplĂ©mentaire qui est utilisĂ©. L’exemple le plus frappant est dans ce cadre l’éducation nationale oĂč sans embauche et sans ouverture de classe, les mesures sanitaires s’appuient sur une augmentation de l’intensitĂ© du travail des prĂ©caires pour faire respecter le protocole sanitaire.

La gestion de la crise reproductive est donc prise en charge par des figures du travail prĂ©carisĂ©, tandis que le plan de relance est destinĂ© au capital. Nous retrouvons lĂ  la logique qui vise Ă  faire peser sur la force de travail le coĂ»t de sa reproduction quand celle-ci entre en crise : c’est le cas de le fameuse taxe carbone Ă  l’origine du mouvement des Gilets Jaunes.

Cette question du protocole sanitaire amĂšne au second point d’analyse Ă  partir duquel nous devrons aborder cette « deuxiĂšme vague en France Â». La confĂ©rence de presse de VĂ©ran avait annoncĂ© 23 septembre que le cas extrĂȘme serait Ă  nouveau, pour des territoires dĂ©terminĂ©s, « l’État d’urgence sanitaire Â» et non pas un confinement. En fait, on ne peut pas lui donner tort car de Marseille Ă  Paris c’est bien autre chose qu’un confinement qui se dĂ©roule dans la rue. Ce dĂ©but du mois de novembre Ă  Paris ressemble plus Ă  un dimanche pluvieux qu’à Wuhan au mois de fĂ©vrier. L’État d’urgence sanitaire c’est donc la loi du 23 mars 2020. La plateforme d’enquĂȘtes militantes Ă©crivait dĂ©jĂ  au sujet de cette loi qu’elle « entretient une forte ambiguĂŻtĂ© sur la question de la finalitĂ© des mesures mises en place : elles sont tout Ă  la fois prĂ©vues pour lutter contre la propagation du virus mais aussi pour faire face aux consĂ©quences Ă©conomiques de l’épidĂ©mie. En fait cela signifie pour une bonne partie de cette loi la suspension sine die du code du travail, sachant que l’entrĂ©e de la France dans une phase de rĂ©cession ce trimestre indique bien que les consĂ©quences de l’épidĂ©mie ne s’arrĂȘteront pas lĂ . Les mesures d’interdiction des licenciements annoncĂ©es comme possibles ont finalement Ă©tĂ© remplacĂ©es par un systĂšme d’aide aux entreprises (sous-forme d’exonĂ©ration des cotisations sociales destinĂ©es Ă  financier la sĂ©curitĂ© sociale). Se fondant donc sur l’idĂ©e que limiter les licenciements passera par davantage d’aides accordĂ©es au patronat ».

Cette analyse est toujours valable comme l’aura montrĂ© le plan de relance qui s’est singuliĂšrement illustrĂ© par un dispositif analogue Ă  celui dĂ©crit dans cette loi tout comme dans les annonces de Le Maire au cours des mois de mars et d’avril.

La raison pour laquelle cette loi est dĂ©cisive, c’est bien parce qu’elle marque une rupture dans la conception de l’État d’urgence qui a cours en France depuis 2015, elle ne se limite pas du tout Ă  un dispositif policier bien rĂ©glĂ© oĂč les pouvoir exĂ©cutifs et administratifs gĂšrent les points chauds de conflits. D’une part, parce que lĂ©galement, le dispositif est diffĂ©rent et se trouve ĂȘtre « contrĂŽlĂ© Â» par le pouvoir lĂ©gislatif. D’autre part, le dispositif vise assez gĂ©nĂ©ralement Ă  une rĂ©organisation du travail qui a bien conscience des limites reproductives qui ont Ă©tĂ© citĂ©es prĂ©cĂ©demment, ce qui expliquerait pourquoi le pouvoir bascule de plus en plus vers une stratĂ©gie qui ressemble Ă  celle de l’immunitĂ© collective qui reste quant Ă  elle un sujet de dĂ©bat scientifique.

En partant de ces quelques pistes les perspectives que nous pouvons proposer sont vastes parce que le Corona a frappĂ© partout et que partout ce sont les subalternes qui ont dĂ» assumer ses consĂ©quences. La seule gestion de la crise sanitaire ne peut venir que de l’organisation dans les lieux de vie et de travail<a href="https://acta.zone/nouvelle-vague-nouvelle-crise/#easy-footnote-bottom-2-6274" title="Le succĂšs des syndicats vietnamiens est exemplaire de ce point de vue, oĂč le pays aura comptĂ© moins de personnes infectĂ©es que la Maison Blanche.”>2.

Cette pĂ©riode nous invite d’abord Ă  Ă©largir les Ă©changes sur les lieux de travail et entre les lieux de travail sur la situation sanitaire rĂ©elle, c’est-Ă -dire comprise du point de vue de celles et ceux Ă  qui il incombe de la faire concrĂštement Ă©voluer. Ce n’est donc pas du cĂŽtĂ© d’une revendication de la transparence que nous nous placerons mais de celle de la constitution d’un savoir situĂ© qui permette de rendre visible la situation concrĂšte d’un quartier, d’un lieu de travail, d’un secteur.

La rĂ©organisation des procĂšs de travail autour de cette deuxiĂšme vague implique une trĂšs grande hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de situation qui se doit d’ĂȘtre enquĂȘtĂ©e et organisĂ©e, elle passe tant par le refus de certaines tĂąches que par l’organisation en vue de droits reproductifs plus larges.

  1. Comme le montre la notice de SantĂ© Publique France sur la proportion des clusters au dĂ©but du mois d’octobre, les lieux touchĂ©s par les restrictions ne sont pas du tout les mĂȘmes oĂč les clusters sont les plus courants.
  2. Le succĂšs des syndicats vietnamiens est exemplaire de ce point de vue, oĂč le pays aura comptĂ© moins de personnes infectĂ©es que la Maison Blanche.



Source: Acta.zone