Juin 1, 2021
Par Zones Subversives
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Depuis Depuis 2019 s’ouvre une nouvelle vague de révoltes dans différents pays du monde. Mais ces mouvements semblent se heurter aux mêmes impasses. En dehors de la répression, ce sont les perspectives réformistes à coup de constituantes qui permettent un retour à l’ordre. Les révoltes doivent au contraire ouvrir de nouvelles possibilités d’existence. 

De nouvelles révoltes sociales éclatent depuis 2019. En Iran, à Hong Kong, au Chili, en France, aux Etats-Unis ou en Algérie, des soulèvements surgissent. Face à ces contestations sociales, les gouvernements et leurs polices réduisent les libertés et renforcent le contrôle des populations. Mais les soulèvements s’inspirent les uns des autres et se donnent de la force mutuellement en voyant les images qui proviennent des différents pays. Ces mouvements sont largement spontanés. Ils se méfient des directions, des chefs et de la centralisation de la lutte.

Mais il semble aussi important d’analyser ces mouvements pour ouvrir des perspectives nouvelles. Une réflexion stratégique doit permettre de dresser des bilans des mouvements passés et de proposer des hypothèses pour les combats à venir. L’objectif reste d’abattre l’ordre social à l’échelle mondiale et de renverser les Etats pour changer la vie. Le collectif Mirasol propose ses réflexions dans le livre Soulèvements. Premiers bilans d’une vague mondiale.

                       Soulèvement

Soulèvement des gilets jaunes

 

Le 17 novembre 2017 se lance le mouvement des gilets jaunes en France. Des ronds-points et des péages sont occupés. Ces espaces deviennent des lieux de lutte et de rencontres. « Au début on se demandait juste comment bloquer. Et puis on s’est vite aperçu qu’on avait beaucoup en commun. Que quand on parlait ensemble, de notre situation, ce n’était plus la fatalité », décrit le journal Jaune. La classe des exploités se rencontre et s’organise pour devenir une véritable force collective.

Mais cette classe des prolétaires semble atomisée, dans ses lieux d’habitation comme dans ses lieux de travail. Les usines, principal espace de concentration ouvrière, ont fermé. « Les ouvriers sont disséminés en équipe de travail, séparés en de multiples entreprises différentes, statuts différents, dans une cascade de sous-traitance », observe Mirasol. Certains discours estiment que les gilets jaunes ne sont pas uniquement des prolétaires mais représentent l’ensemble de la société. Pourtant les travailleurs, les chômeurs et les retraités composent l’immense majorité du mouvement. Les gilets jaunes restent surtout soutenus par les employés et les ouvriers, et beaucoup moins par les cadres et les commerçants.

De nouveaux secteurs professionnels se mobilisent. Ce sont des travailleurs dans des petites entreprises et dans des secteurs peu qualifiés, restés en dehors des grandes mobilisations sociales. Traditionnellement, ce sont surtout les travailleurs du secteur public qui font grève et manifestent. Mais ce sont aussi ceux qui subissent le plus la domestication syndicale. Les manifs sauvages et les pratiques spontanées peuvent alors se développer. La CGT et les milieux gauchistes dénoncent les gilets jaunes comme réactionnaires. Mais le syndicat refuse surtout de soutenir un mouvement qu’il ne contrôle pas. Il risque de se montrer débordé et dépassé. Aucune force sociale ou politique ne semble capable de prendre la direction du mouvement pour le calmer ou le canaliser.

Le 24 novembre, des émeutes éclatent dans les beaux quartiers de Paris, une capitale du capitalisme mondial. Dans les grandes villes, des manifestations sauvages se déploient. La répression policière vise à faire peur. Mais les gilets jaunes ne sont pas des habitués des manifestations traditionnelles, avec parcours balisés et négociés. La police est surprise, et parfois mise en déroute, par la détermination des manifestants. Les lycéens se lancent également dans le mouvement. Mais ils subissent rapidement une répression violente. Le mouvement perdure, mais l’irruption insurrectionnelle retombe. Les gilets jaunes subissent les divisions et les querelles entre groupes.

             

Décomposition du mouvement

 

Avec la répression brutale, l’Etat apparaît comme un ennemi trop difficile à abattre. Plutôt que d’ouvrir des perspectives révolutionnaires qui plongent dans l’inconnu, le mouvement se rabat alors sur la revendication du RIC. « De plus, en se concentrant sur un dispositif institutionnel sans trancher aucune question sociale, l’unité est préservée, sur la base du plus petit dénominateur commun : la volonté de changement », analyse Mirasol. Cette proposition permet de gommer les clivages sociaux pour se rassembler autour d’une réforme qui semble consensuelle. Mais cette orientation politique s’explique aussi pour d’autres raisons. Le mouvement semble trop faible et minoritaire pour pouvoir renverser l’Etat. Les gilets jaunes sont fortement soutenus, mais rarement rejoints.

Ensuite, l’orientation réformiste reflète également le développement de cette idéologie au sein du mouvement. « L’hégémonie démocrate-populaire l’a emporté. Il s’agissait dès lors non plus de vaincre contre l’Etat, mais de le convaincre de se réformer », observe Mirasol. Par ailleurs, un mouvement doit changer les conditions de vie des exploités qui y participent pour se renforcer. Les gilets jaunes ne peuvent manifester que le samedi à cause des contraintes du loyer et des dépenses du quotidien. Peu de luttes sur le logement, les salaires et les revenus ont permis d’affronter l’Etat sur un terrain plus concret que celui de la rue.

Avec l’essoufflement du mouvement, les gilets jaunes recherchent des alliances car leur force propre semble faiblir. Le mouvement se tourne alors vers les syndicats et leurs journées d’action censées bloquer le pays par la grève. Les gauchistes renouent avec la tarte à la crème de la « convergence des luttes ». Ce débat autour du front uni traverse le mouvement ouvrier. Cette unité peut se créer à la base, ou alors au sommet avec des réunions d’états-majors qui dirigent les partis et les syndicats. Alors que les trotskistes des années 1930 valorisent les comités d’action à la base, l’extrême-gauche et les trotskistes d’aujourd’hui préfèrent s’aligner sur les directions syndicales. La grève générale apparaît alors comme un objet extérieur sur lequel les gilets jaunes ont peu de prise.

Ensuite, les militants de la convergence se posent en interlocuteurs des dirigeants syndicaux et prétendent représenter les gilets jaunes. « Nous ne le redirons jamais assez : tout ce qui encadre le mouvement participe de l’étouffer. Défions-nous de toutes ces directions auto-proclamées. De toute centralisation des décisions », souligne Mirasol. La démocratie devient un idéal qui se développe. Pourtant, le démocratisme vise à noyer le mouvement et l’action dans un flot de procédures et de votes. Ce qui affaiblit la dynamique de lutte et débouche vers un ordre rigide. Les Assemblées des assemblées (AdA) visent à donner une image figée du mouvement avec ses textes incantatoires, ses listes de revendications et ses débats au style parlementaire. Les rencontres et les discussions vivantes se déroulent davantage dans les moments informels. Le mouvement se noie dans les multiples réunions interminables, scandées par le rituel du samedi. Mais les gilets jaunes deviennent une mouvance qui perdure, à l’image de l’autonomie ouvrière en Italie dans le bouillonnement des années 1968.

 

   A l'Assemblée nationale constituante après le vote de la Constitution le 26 janvier.

 

Impasses réformistes

 

Des forces sociales et politiques s’opposent à la révolution. L’Etat et sa police imposent le maintien de l’ordre. Quel que soit le niveau de violence de la répression, la classe dirigeante cherche à écraser les soulèvements par la violence. Cependant, les gouvernements s’appuient sur un consensus social fragile. Dans des pays comme le Venezuela ou l’Algérie, le régime s’appuie sur la redistribution d’une rente qui s’amenuise. Les démocraties capitalistes imposent des politiques néolibérales avec l’austérité. « Partout, les classes dominantes tiennent et pressent leurs États comme des citrons, et ceux-ci, avec le peu de jus qu’il reste, bâtissent leurs consensus social sur la promesse d’un accès – marginal, à l’état de miettes – à la rente, à des emplois, des logements, l’énergie pas chère, la santé gratuite, ou encore la promesse d’une amélioration des conditions de vie », observe Mirasol. Cette situation de misère et d’inégalités sociales provoque des révoltes.

La gestion de la crise sanitaire montre que les gouvernements restent fidèles à leurs deux objectifs : le maintien de l’ordre et la limitation des pertes pour les capitalistes. Plusieurs plans de relance sont envisagés pour sortir de la crise, de l’imposture écologiste jusqu’au nationalisme de gauche avec sa relocalisation. Néanmoins, ces projets vont surtout alimenter l’appauvrissement de la population. « Mais une constante semble claire : tout ira dans le sens d’un gigantesque serrage de vis contre les expoités », prévient Mirasol. Dans ce contexte, le surgissement de nouvelles révoltes, luttes et grèves sauvages semble inévitable.

Depuis les révoltes dans les pays arabes en 2011, la notion de peuple impose une unité malgré les clivages qui traversent la société. Les exploités doivent s’unir avec leurs exploiteurs dans un unanimisme imposé. Les grèves qui luttent contre les conditions de travail imposées débouchent vers une unique revendication démocratique pour un changement de régime. Cette dimension interclassiste a débouché vers l’échec des mouvements précédents. « Approfondir la lutte et la radicaliser, c’est agir contre l’organisation de la société fondée sur la propriété privée et le règne du fric… donc remettre en cause le pouvoir des possédants », propose Mirasol. Au contraire, le débouché électoral permet de briser le processus révolutionnaire qui perd sa dynamique de lutte et finit par se figer. La démocratie repose sur la représentation avec le remplacement de l’action par le vote. Ce qui débouche vers une structure hiérarchisée et centralisée.

Les mouvements peuvent également s’enliser dans une négociation avec l’Etat qui va progressivement étouffer la révolution. Ces aspects démocratiques et réformistes caractérisent les mouvements sociaux qui ont éclaté depuis la crise de 2008. Une révolte peut se généraliser à travers une multiplication de luttes pour satisfaire les besoins comme la nourriture, le logement, l’électricité pour réorganiser la vie sociale. Mais un mouvement peut aussi se contenter de négocier quelques miettes auprès de l’Etat. C’est la perspective proposée par les partis de gauche qui veulent gérer le pouvoir central. Les gilets jaunes, malgré leurs limites, ont permis un rejet de la représentation, des chefs et de la négociation. Ils ouvrent une autre perspective qui cherche à construire le mouvement pour lui-même, et non comme marchepied à des politiciens qui veulent gérer l’Etat.

 

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Vers de nouvelles insurrections

 

Les révoltes débouchent souvent vers des élections constituantes et une négociation avec l’Etat, comme au Chili. C’est ce qui explique leurs échecs. Au contraire, l’insurrection doit renverser l’Etat mais aussi l’ensemble des rapports sociaux. « Parler d’une insurrection intégrale, qui va plus loin que le coup d’Etat ou le remplacement de l’ordre, qui brise intégralement l’appareil d’Etat, c’est parler de révolution sociale et politique. C’est dépasser le cadre du changement de régime, pour attaquer la totalité des rapports sociaux », précise Mirasol. La montée des colères et la généralisation des conflits locaux débouchent vers un moment insurrectionnel. Ensuite, les soulèvements peuvent se propager à l’échelle internationale.

Le mouvement est traversé par une lutte pour l’hégémonie qui oppose deux tendances. Celle de l’approfondissement continu du mouvement et celle du retour à l’ordre à travers une négociation avec l’Etat. Des structures doivent se construire à la base pour permettre une réorganisation de l’ensemble de la société. « C’est-à-dire la mise à bas de la propriété privée et de la marchandise, le démantèlement des entreprises, de l’Etat, et la réorganisation sociale de la société pour vivre comme nous le décidons, et non comme nous l’imposent la misère, la marchandise, l’exploitation », propose Mirasol.

La dynamique de l’approfondissement de la révolution ne cherche pas à négocier pour sa propre négociation. Elle exprime surtout le refus d’une condition de pauvreté et d’exploitation. Cette dynamique est portée par des prolétaires qui ne défendent pas leur condition mais la refusent. La division en classes de la société doit être attaquée par des mesures communistes. Mais le mouvement peut aussi s’affaiblir et se rabougrir. Il débouche alors vers un parti politique qui cherche à gouverner et à réformer l’Etat. Il défend alors le peuple et la souveraineté nationale au nom du réalisme. Pour ne pas plonger dans l’incertitude, le mouvement doit multiplier les luttes pour l’accès aux besoins comme la nourriture, le logement, l’eau et l’électricité.

Deux formes d’organisation se distinguent. Des assemblées para-étatistes font voter des revendications et singent les procédures parlementaires. Elles deviennent le tremplin pour les partis politiques qui prétendent mieux gérer l’Etat. Inversement, des comités d’action visent à organiser et à généraliser la lutte. « La destruction de l’Etat, l’organisation concrète du mouvement, la mise en œuvre des mesures nécessaires au renforcement du mouvement », précise Mirasol. De multiples initiatives doivent permettre de créer un monde sans argent ni Etat pour changer la vie.

Le Hirak algérien échoue à travers son pacifisme revendiqué. Ce mouvement ne soutient pas les groupes de jeunes qui affrontent la police pour accéder au palais présidentiel dans la soirée du 8 mars 2019. Aucune solidarité avec les prisonniers ne s’organise. Dans d’autres mouvements, la violence est incarnée uniquement par des cortèges de type Black Bloc, ce qui permet de cibler la répression.

 

Chile protests on November 12, 2019

Perspectives révolutionnaires

 

Dans toutes les révoltes à travers le monde s’observe une même composition de classe. Ce sont les mêmes fractions du prolétariat qui s’impliquent dans la lutte, notamment les femmes et les jeunes. Le terme de classe ne renvoie pas uniquement à une condition sociale, mais surtout à une perspective de lutte. « C’est-à-dire le moment où un ensemble de personnes prennent parti pour le changement, et l’organisent. Et où ces personnes se sentent solidaires d’une condition sociale, celle de ceux qui n’ont rien, mais non pas pour l’exalter : pour la détruire », indique Mirasol. La lutte des classes doit abolir les conditions sociales existantes avec l’Etat, les rôles sociaux et les diverses formes de hiérarchie. La constitution de la classe renvoie à un regroupement révolutionnaire mondial. Les différents mouvements s’identifient les uns aux autres. Ils combattent le même ennemi et peuvent ainsi se propager.

Le mouvement Black Lives Matter (BLM) semble à la fois interclassiste et prolétarien. Il exprime la révolte du prolétariat américain et un refus des conditions d’existence. Mais il peut aussi négocier à travers des représentants issus de la bourgeoisie noire. « Et ce mot d’ordre BLM autour duquel s’unifie le mouvement est à comprendre en entier : comme une unité qui peut produire la composition d’une offensive d’ensemble, ou se décomposer dans des négociations, des divisions, des petits arrangements, bref la défaite », analyse Mirasol.

L’extrême gauche propose la grève générale. Les syndicats doivent ainsi mobiliser secteurs par secteurs. Surtout, les gauchistes insistent sur l’économie nationale et ses secteurs stratégiques, comme la SNCF. Ce qui produit une délégation de la grève et, si la lutte devient trop menaçante, une répression ciblée sur ce secteur. Il semble plus pertinent d’insister sur la généralisation de la cessation du travail et sur les grèves sauvages. Une majorité des exploités doivent s’impliquer dans ce mouvement. « L’offensive d’ensemble est notre seule perspective de victoire », souligne Mirasol.

 

Ce mouvement suppose d’agir par nous-mêmes. Prendre des bâtiments et des machines devient central pour réorganiser la production. Mais la logique du travail et les entreprises doivent être démantelées. « Et cela signifie aussi sortir du rapport au travail, puisque nous ne parlons pas de relancer les usines, de remettre en route les pointeuses, d’autogérer quoi que ce soit : nous parlons de mise en commun, d’organisation révolutionnaire de la gratuité », précise Mirasol.

Pour agir immédiatement, il semble important de créer des réseaux de solidarité de classe pour sortir de l’atomisation. Ces groupes doivent se distinguer des boutiques et des sectes qui considèrent les luttes avant tout comme un moyen de recruter. Ensuite, ces groupes doivent se distinguer du syndicalisme qui repose sur le légalisme et la négociation. « Aussi, il y a un enjeu à développer des réseaux de solidarité et de diffusion de nos pratiques de lutte qui dépassent le cadre légal, qui tentent au maximum de se doter des moyens nécessaires à l’autodéfense et à la solidarité de classe », propose Mirasol. Grèves, blocages, sabotages et diverses formes d’action doivent permettre de s’opposer à l’Etat et au patronat.

Image: People run as police disperse demonstrators during a protest amid nationwide unrest following the death in Minneapolis police custody of George Floyd, in Washington

Analyse des luttes

 

Mirasol propose un livre particulièrement précieux qui ouvre une importante réflexion sur des enjeux décisifs. Comment changer le monde reste la question centrale. Il n’existe évidemment aucune réponse facile. Mirasol prend le risque d’ouvrir la discussion. L’approche de Mirasol comporte les avantages de ses inconvénients. Il propose une analyse d’ensemble de la nouvelle vague de révoltes dans le monde. Ce regard permet d’ouvrir une réflexion globale sur les perspectives révolutionnaires. Cette approche permet de rompre avec le flux d’actualité et les discours spécialisés pour prendre la bonne mesure des enjeux avec une lecture internationaliste.

Mais cette réflexion semble aussi un peu trop généralisante. Il manque des analyses précises sur chaque mouvement. Il semble important d’observer leurs forces et leurs faiblesses spécifiques, les aspects qui les rapprochent et ceux qui diffèrent. Il semble indispensable de partir des pratiques et des discours des groupes en lutte, de se pencher sur les grèves et les diverses actions. Certes, ce type d’analyses suppose de bien connaître chaque pays et semble difficile à mettre en œuvre. Ce qui explique que Mirasol, en dehors de l’observation des gilets jaunes, préfère un propos généraliste et plutôt théorique. Ensuite, Mirasol a bien raison d’insister sur ce qui rapproche ces différents mouvements. Les causes de la révolte sont évidemment les mêmes. Le point de vue global et internationaliste reste trop rare pour ne pas être salué.

Néanmoins, le livre peut aussi donner l’image d’un point de vue théorique un peu surplombant. Les luttes semblent alors se mouler dans un schéma prédéfini. Les soulèvements semblent déterminés de manière implacable par un cycle de lutte englué par une idéologie démocrate. Il est possible de préférer l’approche plus nuancée, davantage au ras des grèves, proposée par exemple par Echanges et mouvements. Les luttes sociales restent traversées par des contradictions, des moments d’accélération ou d’enlisements. Traquer les prémisses du démocratisme reste indispensable, mais sans occulter la dimension spontanée et imprévisible de la révolte.

Ensuite, Mirasol accorde une importance centrale à l’idéologie. La critique du réformisme demeure indispensable. Mais il semble nécessaire de distinguer l’idéologie de la pratique de lutte. Le mouvement des gilets jaunes déploie des pratiques percutantes, comme le refus de la délégation et du légalisme. Mais il s’englue dans une idéologie réformiste. Pourtant, il semble important de souligner que les pratiques de lutte changent davantage le monde que les seules idéologies. Et c’est évidemment ce critère qui définit la pertinence d’un mouvement. Surtout dans une période de faible politisation avec une conscience de classe qui peut s’exprimer dans un langage confus.

 

Perspectives révolutionnaires

 

Mirasol semble entretenir une relation complexe avec l’insurrectionnalisme et le courant appeliste. Mirasol glorifie les insurrections, mais insiste sur la perspective révolutionnaire. Les émeutes apparaissent comme un point de départ, mais ne doivent pas être fétichisées pour elles-mêmes. Les insurrections doivent avant tout permettre d’ouvrir un processus de rupture avec le capitalisme. Ce propos distingue clairement Mirasol du vulgaire insurrectionnalisme version Comité invisible et riot porn.

Mais le livre semble puiser à la même source de l’autonomie italienne finissante, incarnée par Toni Negri. Mirasol insiste sur l’importance du communisme immédiat, avec occupations de logement et auto-réductions. Ces pratiques peuvent s’inscrire dans une lutte globale et permettre une satisfaction immédiate des besoins. Mais la fétichisation de ces pratiques, déconnectées d’un mouvement global, peuvent aussi déboucher vers l’alternativisme et l’entre-soi citoyen. L’apologie des « zones libérées » suffit à dévoiler ce travers. Ces pratiques doivent être généralisées, et non pas confinée à une avant-garde autonome et marginalisée qui prétend vivre en dehors du capitalisme. Mirasol réserve ses coups pour les réformistes. Les courants autonomes et insurrectionnalistes, qui barbotent dans l’alternativisme, semblent un peu trop épargnés.

Cependant, Mirasol propose aussi quelques clarifications bienvenues. Le processus révolutionnaire est perçu comme un mouvement continu rythmé par des conflits. Ce n’est pas une succession d’étapes par paliers, comme l’imaginent les marxistes-léninistes. Mirasol propose également un communisme immédiat qui permet de prendre pour mettre en commun. Mais Mirasol refuse l’idéologie d’une autogestion du capital. La révolution doit permettre l’abolition du travail et de la marchandise. La réorganisation de la production doit éviter de retourner dans les travers de la logique capitaliste. Mirasol ouvre de véritables perspectives révolutionnaires qui s’appuient sur des pratiques de luttes plutôt que sur des programmes idéologiques.

Mirasol esquisse quelques propositions d’organisation pour agir dans un contexte de pacification sociale, comme dans la France semi-confinée. Il ne surgit évidemment pas d’idées nouvelles ou lumineuses. Même si l’organisation à partir d’une solidarité de classe permet de rompre avec le discours confus et hors-sol des partis et autres sectes idéologiques. Mirasol propose une ligne de communisme immédiat, avec des objectifs plus modestes, mais qui peut permettre de développer des pratiques de lutte à généraliser. La grande force de ce livre consiste à attaquer toute forme d’encadrement bureaucratique, de montrer les impasses du réformisme et de l’interclassisme. Il propose une stratégie clairement révolutionnaire pour changer la vie.

 

Source : Mirasol, Soulèvements. Premiers bilans d’une vague mondiale, Acratie, 2020

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Pour aller plus loin :

Site du journal Jaune

Mouvement à Hong Kong : une discussion avec le Workers Group, publié sur le site Bad Kids le 16 septembre 2019 

Convergence des luttes Vs Dépassement, publié sur le site Non Fides le 20 mai 2017

Cyrnea, Démocratie & mouvement réel : critique des assemblées « démocratiques », publié sur le site 19h17 le 21 mars 2016




Source: Zones-subversives.com