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Une œuvre tombe dans le domaine public soixante-dix ans après la mort de son auteur ou de son autrice. C’est un événement qui passe souvent inapercu. Parfois au contraire, plusieurs maisons d’édition profitent de l’occasion pour s’emparer de textes jugés emblématiques. C’est le cas cette année avec Orwell  ; la possibilité pour les éditeurs de se passer des négociations de droits permet un foisonnement de publications. Une aubaine pour qui voudrait lire ou relire ses textes, et s’intéresser de plus près à l’homme.

Le 1er janvier 2021, l’œuvre de George Orwell, décédé en 1950, tombait dans le domaine public. L’occasion pour nombre d’éditeurs de publier leur version (leur vision) des œuvres d’un auteur reconnu à la fois comme un visionnaire – 1984 restant toujours d’actualité – mais largement méconnu – il faut relire l’anticolonialiste Une Saison birmane ou le fougueux Hommage à la Catalogne – voire honteusement détourné. Pour mémoire la journaliste conservatrice et souverainiste Natacha Polony est à l’origine de la création d’un Club Orwell (rebaptisé Les Orwelliens) et d’une éphémère chaîne de télé Orwell.tv (le média libre de la France souveraine). En 2018, Gallimard, l’éditeur ayant-droit de 1984, anticipait ce flot de publications et sortait une nouvelle traduction de l’ouvrage.

Si la traduction originale datant de 1950 comportait moult erreurs, contresens et coupes inexpliquées, cette nouvelle traduction «  modernisée  » déroutait par ses choix sémantiques (et notamment en effaçant des termes qui sont depuis entrés dans le langage courant) et la mise au présent d’un récit initialement écrit au passé. Aujourd’hui, outre la très bonne traduction que nous proposent les éditions Agone, trois BD ou romans graphiques et un livre pop-up viennent enrichir, ou encombrer c’est selon, les lectures de ce chef-d’œuvre de la littérature dystopique.

Discrètement, les éditions Libertalia publient de leur côté une nouvelle traduction enrichie de la parabole orwellienne, La Ferme des animaux, pamphlet anti-autoritaire à la sauce socialiste libertaire.

Le traducteur, Philippe Mortimer, qui a déjà sévi de nombreuses fois pour la maison d’édition libertaire, notamment au service de la réédition d’ouvrages de Jack London, redonne par cette traduction un souffle particulier, débarrassé d’un faux lyrisme qui n’était pas présent dans l’œuvre originelle, à cette parabole animalière qui est «  avant tout une satire de la révolution russe  ».

Une critique du stalinisme foncièrement libertaire

Mais l’œuvre est plus complexe. Et c’est ce qui est précieux dans cette édition  : chez Libertalia le travail d’éditeur s’entend au sens plein du terme et l’ouvrage est accompagné, outre d’un avant-propos du traducteur, de la préface à l’édition ukrainienne de 1947 et d’un second texte, «  La liberté de la presse  », projet non retenu de la préface à l’édition anglaise découvert une vingtaine d’années après la mort de l’auteur.

Ces textes bienvenus permettent de resituer cette œuvre dans le projet originel de son auteur, une critique du totalitarisme stalinien mais pas seulement, et on y voit Orwell répondre déjà à certaines interprétations droitières de sa fable et se défendre de porter une vision défaitiste.

La critique orwelienne du stalinisme est une critique de gauche antiautoritaire et foncièrement libertaire. Et le bonhomme sait de quoi il parle, il a vécu dans sa chair les traîtrises des staliniens qui préféraient faire le coup de feu contre la CNT-FAI ou le Poum que contre les franquistes dans le Barcelone de 1937. Si la thèse trotskiste d’une révolution dégénérée ne trouve pas grâce aux yeux d’Orwell, ce n’est pas pour aller se blottir dans les bras du capitalisme  : on le voit à sa façon de se moquer du productivisme ou de la fable technophile.

Orwell est et reste socialiste, au sens fort du terme, et c’est en socialiste libertaire qu’il écrit. Pour le dire dans ses mots  : «  Je souhaitais qu’on en tire la morale suivante  : les révolutions ne produisent d’améliorations radicales que lorsque les masses sont en alerte et savent congédier les meneurs dès que ces derniers ont fait leur boulot ». Suivons cette voie et avec Orwell, restons en alerte toujours, tout le temps.

David (UCL Grand Paris Sud)

  • George Orwell, La Ferme des animaux, Nouvelle traduction de Philippe Mortimer, Libertalia, janvier 2021, 168 pages, 13 euros.



Source: Unioncommunistelibertaire.org