Mars 19, 2022
Par Rouen Dans La Rue
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5 personnes remises à la PAF (Police Aux Frontières) et au moins 36 amendes dressées à des personnes déjà précaires, c’est le bien triste bilan de la vaste opération de contrôle des livreurs à vélo qui a eu lieu mardi dernier dans les rues de Rouen.

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Sous l’œil des passants tantôt éberlués, tantôt indifférents, des dizaines d’agents des compagnies départementales d’intervention (CDI) et de la police nationale se sont ce jour-là dispersé à travers la ville, arrêtant la totalité des livreurs qu’ils croisaient. Afin de maximiser leurs prises, les forces de l’ordre avaient privilégié les axes de passage et le lieux connus de rassemblement des cyclistes comme la place du palais de justice, le bas de la rue de la république ou le parvis de l’église St Sever.

Ce genre d’opération n’est pas inédite dans la capitale normande. À deux reprises en décembre dernier ainsi que les 25 janvier et 24 février de cette année, des actions similaires avait déjà été menées. À chaque fois, la police n’avait éprouvé aucune gêne à se féliciter du bilan de ces journées sur les réseaux sociaux, allant même jusqu’à afficher triomphalement le nombre d’arrestations et d’amendes dressées.

FAUSSE OPÉRATION DE CONTRÔLE DES 2 ROUES
VRAIE RAFLE DE SANS-PAPIERS

L’action de lundi n’a pas dérogé à cette règle. Ainsi sur son compte Twitter, la police nationale de Seine-Maritime se félicitait du déroulement ce qu’elle présentait comme une banale opération de contrôle de la conformité des deux roues.

Confrontée à cette information, Florence Capron du Réseau Solidarité Migrants de Rouen (RSM) s’esclaffe devant ce qu’elle considère comme un mensonge absolu.
Pour la militante, les policiers auraient systématiquement contrôlé la régularité des livreurs dans une opération s’apparentant à une rafle de sans-papiers.

L’un d’eux aurait même été contrôlé à pied alors qu’il n’était même pas en service mais qu’il était vêtu de son manteau de travail.

Poursuivant, elle dénonce le climat de tension que la police fait peser sur les livreurs au quotidien

« C’est un peu tous les jours les contrôles. Les gars flippent en permanence »

Ce mardi, 6 personnes ont été interpellées. Si l’une d’entre elles, a été rapidement libérée, le sort des autres serait beaucoup plus problématique. Selon les informations de RSM, trois homme – deux de nationalité guinéenne et un afghan – auraient été incarcérés au Centre de Rétention Administrative (CRA) de Oissel. L’association ne dispose d’aucune de nouvelles des deux autres.

LA MAIRIE IMPLIQUÉE

Chose incroyable, jusqu’à ce mardi où elle n’était pas présente, la police municipale avait apporté son concours à toutes les précédentes opérations de ce type menées ces derniers mois. Dans une municipalité socialiste qui aime à présenter publiquement une ligne « humaniste », la chose a de quoi interpeller et soulève des questions.

L’administration municipale avait-elle à ce moment conscience de la vraie nature de ces opérations ou a-t-elle été bernée par une préfecture la sachant trop crédule ?

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Quelle que soit la responsabilité de la mairie dans cette affaire, les bases légales même de ces actions interroge. Si l’on en croit maître Akli Ait-Taleb, la police aurait détourné les pouvoirs qui lui étaient confiés. L’avocat qui a l’an dernier défendu un livreur interpelé lors de l’un de ces contrôles et enfermé au CRA de Oissel avait à l’occasion de sa plaidoirie dénoncé la nature abusive de ces contrôles de police.

Par une réquisition du procureur de la république, les agents étaient en effet autorisés à procéder au contrôle des véhicules présents dans certaines rues de la ville. En choisissant de ne contrôler que les livreur, de vérifier la régularité de leur séjour pour les étrangers et en revendiquant leur action comme tel sur les réseaux sociaux, les forces de l’ordre auraient selon l’avocat gravement détourné leur mandat

Comme pour Florence Capron, le contrôle des véhicules n’est pour maître Akli-Taleb que le prétexte à une rafle qui ne dit pas son nom

« Ce qu’ils recherchent dans ce type d’opérations, c’est interpeller les étrangers sans papier »

Poursuivant, il évoque ce qui est selon-lui une autre raison – il est vrai assez peu avouables – d’un tel acharnement policier.

« A mon avis, le fond du problème, c’est surtout que là où c’est situé [les rassemblements de livreurs], ça ne fait pas très chic d’avoir ce type de rassemblements. Un samedi après-midi, quand les gens font du shopping, ça donne peut être une image de Rouen que certains n’ont pas envie de voir »

Enfin, l’avocat rappelle les conditions d’emploi des livreurs qui leurs imposent d’effectuer leurs longues attentes en quête d’une course à la merci des éléments.

« Il suffirait que Deliveroo investisse un peu dans un local comme ils le font dans certaines villes mais de là à faire des petites rafles comme ils le font, ce n’est pas de cette façon qu’on réglera le problème »

3 CADRES DE DELIVEROO JUGÉS  POUR TRAVAIL DISSIMULÉ

Il est vrai que les plateformes de livraisons uberisantes ne sont pas connues pour gratifier du moindre droit leurs employés qu’elles maquillent d’ailleurs en prestataires indépendants.

À l’heure ou 3 anciens cadres de Deliveroo ainsi que leur société sont actuellement jugés à Paris pour travail dissimulé, des déploiement policiers dirigés contre les premières victimes de ce système en disent beaucoup sur la mentalité d’une institution incapable de penser autrement qu’avec sa matraque.

Sur les réseaux sociaux, beaucoup s’amusent dans les commentaires des articles de presse et posts faisant référence à ces rafles, se gaussant des arrestations de livreurs dans un racisme de bon aloi, souvent à peine masquées derrière d’hypocrites considérations de sécurité routière.
Rejoignant les vociférations nauséabondes, des personnalités politiques rouennaises s’y sont même essayées à l’instar du conseiller municipal LR Guillaume Charoulet qui critiquait sur twitter l’idéologie « sans frontiériste » de sa collègue écologiste Laura Slimani suite à sa critique du « harcèlement policier » dont les livreurs sont victimes.

Pour relever ce tableau peu reluisant, notons qu’une chauffeuse de bus serait, lors de l’opération de mardi, descendue de son véhicule remplit de passagers pour aller invectiver les forces de l’ordre après avoir entendu la teneur raciste de leurs propos.

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Pendant ce temps, qu’il vente ou qu’il pleuve, les forçats du vélo continuent de foncer à travers la ville subissant tout à la fois des conditions de travail d’un autre âge et la prédation policière. Attaché à une vie tranquille dans son ghetto doré, il n’est pas si difficile d’imaginer la manière dont le bon bourgeois de centre-ville puisse être offusqués du nombre de personnes non-blanches à traverser ses rues.

Pourtant le soir venu, ces personnes sont-elles les même à apprécier un bon repas livré en express et à domicile ?

Illustration de Achille Blaster




Source: Rouendanslarue.net