Septembre 24, 2022
Par Les mots sont importants
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Le texte qui suit, paru dans L’HumanitĂ© le mercredi 22 septembre, et reproduit ici avec l’amicale autorisation de son auteur Simon Abkarian, interpelle avant tout les realpoliticiens de droite qui nous gouvernent, en France et en Europe. Mais le travail d’alerte qu’il effectue, et les questions qu’il pose, peuvent dans une large mesure ĂȘtre adressĂ©es aussi aux oppositions, aux gauches et aux mouvements progressistes, notamment anti-impĂ©rialistes. Sa lecture, et la mobilisation qu’il appelle, nous parait en tout cas urgente.


Madame Von der Leyen la prĂ©sidente de la commission europĂ©enne, sanctionne Poutine Ă  juste titre et encense Aliyev. Elle prĂ©fĂšre un autocrate Ă  un autre. Il y aurait donc, un gaz devenu intolĂ©rable, le gaz russe et un gaz noble, celui qui va chauffer nos prochains hivers, celui venu de la Caspienne, le gaz azĂ©rie. Il y aurait, selon madame von der Leyen, deux produits chimiquement identiques mais moralement diffĂ©rents. En effet l’un serait trouble, l’autre pur. Il y a donc une politique bien rĂ©elle qui consiste Ă  mettre en lumiĂšre et condamner (et il le faut) l’invasion de Moscou et accepter celle de Bakou. Quoi qu’en dise la presse française hormis Le Figaro, c’est une agression, une invasion menĂ©e par l’AzerbaĂŻdjan Ă  l’encontre d’un pays souverain l’ArmĂ©nie. Il y a un agresseur et un agressĂ©, comme en Ukraine mesdames et messieurs, comme en Ukraine.

Oui, il faut dire et condamner les brutalitĂ©s et les exactions de l’armĂ©e russe mais pourquoi taire celles perpĂ©trĂ©es sur le sol armĂ©nien par l’armĂ©e azĂ©rie, qui viole, tue, dĂ©membre, dĂ©capite, mutile, hommes et femmes capturĂ©s sur le champs de bataille. Une armĂ©e qui bombarde des civils dans leur sommeil, en usant d’armes interdites telle que les bombes au phosphore ou celles Ă  fragmentation. Une armĂ©e qui grignote et annexe des villages et des villes, des montagnes et des riviĂšres, qui brĂ»le les forĂȘts ancestrales et dĂ©truit les traces plurimillĂ©naires de la prĂ©sence armĂ©nienne sur ses terres historiques.

Une armée qui refuse et ce malgré les conventions internationales qui régissent les lois de la guerre, de libérer les prisonniers arméniens qui croupissent depuis deux ans dans ses prisons.

Qu’est ce qui fait qu’on s’inquiĂšte plus d’un peuple que d’un autre ?

Est-ce la proximitĂ© gĂ©ographique et culturelle ?

ChrĂ©tiens ? Musulmans ?

Est-ce la couleur de la peau, celle des cheveux qui feraient la diffĂ©rence ?

Je n’ose le croire et pourtant je me surprends à me poser les pires des questions.

D’oĂč vient-elle cette sĂ©grĂ©gation compassionnelle ?

Est-elle linguistique, historique, philosophique ?

Est-elle orchestrée, si oui par qui et à quelles fins.

Ou bien est-ce de nouveau le fait racial qui serait le fondement de nos solidaritĂ©s sĂ©lectives ?

Faudra t-il nous teindre les cheveux pour un peu plus d’attention ?

Notre sang n’est-il pas aussi rouge que celui des Ukrainiens ?

Nos enfants sont-ils sortis de la fente d’un mur ?

Nos parents endeuillĂ©s ne sont-ils pas dignes de cette solidaritĂ© rĂ©paratrice ?

Les ArmĂ©niens ne font-ils pas partie de la maison des hommes ?

Leur histoire ne pĂšse t-elle rien dans l’évolution de l’humanitĂ© ?

N’avons nous pas le droit au droit ?

Aliyev caracole sur la scĂšne du monde, drapĂ© dans son costume de business man occidental, il joue le rĂŽle de l’homme providentiel dont les mĂ©faits Ă  l’encontre de la population humaine ne souffrent aucune question ou contestation ?

L’habit ne fait peut-ĂȘtre pas le moine mais il peut faire illusion, surtout s’il est taillĂ© dans l’étoffe des pĂ©trodollars. Et c’est le temps de cette « illusion Â» qui annonce et dĂ©clenche le pire. C’est cette supercherie diplomatique qui nous jette dans les bras de la guerre. C’est cette mise en scĂšne hypocrite et honteuse qui donnent des ailes aux despotes de la planĂšte entiĂšre.

Madame Von der Leyen, une pragmatique à faire rougir l’ancien ministre Le Drian, voit en Aliyev un partenaire fiable. La scùne se passe à Bakou, je la cite.

« L’Union europĂ©enne a donc dĂ©cidĂ© de se diversifier au-delĂ  de la Russie et de se tourner vers des partenaires plus fiables et dignes de confiance. Et je suis heureuse de compter l’AzerbaĂŻdjan parmi eux. Â»

N’est-ce pas une infamie que de dire une chose pareille quand il pleut des oiseaux morts dans les yeux des mĂšres armĂ©niennes orphelines de leurs enfants ? Cette prise de parole n’est-elle pas une abjection, alors que les armĂ©es turque et azĂ©rie sont prĂȘtes pour une invasion de grande envergure ? Fiable ? En quoi ? En sa libertĂ© d’expression ? Les opposants azĂ©ris sont morts, en fuite ou en prison. Le pluralisme n’existe pas en AzerbaĂŻdjan, tout les organes de presse sont sous contrĂŽle du rĂ©gime. Digne de quelle confiance ? Celle d’un despote qui jure d’effacer l’ArmĂ©nie de la face du monde ?

Nous savons oĂč mĂšne le dĂ©shonneur, l’histoire nous l’a montrĂ©. Ce sont ces poignĂ©es de mains immorales, ces deals contre nature, qui petit Ă  petit rongent et avilissent notre utopie dĂ©mocratique. C’est cette absence totale d’éthique, ce sont ces trahisons politiques Ă  rĂ©pĂ©tition qui sous couvert de pragmatisme financier, nous font plier le genou devant ce que les temps modernes ont produit de pire ; le fascisme. C’est une avancĂ©e Ă  rebours qui nous entraĂźne vers les tĂ©nĂšbres de la guerre.

Ce « pas Â» de madame von der Leyen vers monsieur Aliyev est la direction opposĂ©e du progrĂšs. Elle est une rĂ©gression historique qui dira son dĂ©sastre plus tard. Ce n’est pas de la gĂ©opolitique mais le calcul d’une technocrate dĂ©nuĂ©e du sens politique qu’exige sa fonction. En serrant la main du despote, elle annule en un geste, toute Ă©quitĂ© et foule au pied la majestĂ© de son titre et le droit au peuple armĂ©nien de dĂ©fendre son intĂ©gritĂ© territoriale. Pire elle se rend complice du crime Ă  venir. Ceux qui en 2022 brandissent l’épĂ©e de la re-conquĂȘte, sont les enfants des gĂ©nocidaires du siĂšcle dernier. Seulement cette fois ils avancent masquĂ©s et se camouflent dans le costume du business man europĂ©en. Contrats aprĂšs contrats, grĂące Ă  leurs ressources ils achĂštent tout ce qui peut l’ĂȘtre.

EnclavĂ© entre la Turquie et la Russie, toutes deux nostalgiques de leurs grandeurs dĂ©chues, le peuple armĂ©nien se retrouve de nouveau dans l’indicible situation de 1915.

Mais cette fois il risque de ne plus avoir de refuge qui puisse l’abriter.

Ce qu’il lui reste de son pays antique risque de disparaütre à son tour.

Les vies n’ont pas la mĂȘme valeur selon oĂč elles se trouvent au moment oĂč elles sont fauchĂ©es.

Le conflit au YĂ©men nous l’a hĂ©las dĂ©jĂ  prouvĂ©. Les kurdes qui continuent de subir dans une indiffĂ©rence obscĂšne, l’obsession guerriĂšre d’Erdogan, en est la preuve.

Erdogan, Aliyev et Poutine sont les mĂȘmes despotes pĂ©tris de cette mĂȘme brutalitĂ© qui est l’apanage de tous les tyrans. Ils font des affaires, planifient, s’accaparent, se partagent des territoires et des ressources qui ne sont pas les leurs, s’entendent et nĂ©gocient les armes Ă  la main, et si l’ArmĂ©nie ou un autre pays devient un obstacle Ă  leurs intĂ©rĂȘts respectifs ils le dĂ©truisent ou du moins ils essaient.

Nous aussi comme les Ukrainiens et comme tous les autres peuples, voulons naitre, vivre et mourir en paix sur nos terres historiques. Nous aussi aspirons Ă  un monde juste, basĂ© sur le droit et le respect de l’autre, et quand nous sommes menacĂ©s comme nous le sommes aujourd’hui, nous aussi souhaiterions avoir la mĂȘme attention et Ă  dĂ©faut de bĂ©nĂ©ficier d’un traitement diplomatique et mĂ©diatique digne de ce nom, nous voudrions un peu de ces armes qui font la diffĂ©rence, et rĂ©tablissent l’équilibre sur le champ de bataille. Nous ne voulons plus de cette solidaritĂ© toujours en retard d’un massacre, nous voulons le droit. Nous ne voulons plus de ces avions venus de France et d’ailleurs, gorgĂ©s de nourritures et d’articles de premiĂšre nĂ©cessitĂ©. Nous voulons le droit. Nous ne voulons plus de l’exil forcĂ©, ni d’un autre gĂ©nocide Ă  commĂ©morer, ni invoquer encore NĂ©mĂ©sis la dĂ©esse de la vengeance et de la juste colĂšre.

Nous voulons le droit.




Source: Lmsi.net