J’entends des bruits sourds de mon appartement et une agitation dans la rue. Dans le quartier des Halles, les bruits qui remontent à ma fenêtre sont ceux des pas pressés et des freins de vélos mal entretenus. Les voitures roulent au pas, et certains pavés mal cimentés toquent deux fois à leur passage. Cet après-midi, il n’y a aucune voiture, et la nuit est déjà presque tombée. J’entends un vacarme pas possible qui approche. En ouvrant la fenêtre, je suis piqué par le froid. L’ambiance est gaie dehors, j’entends des chants, des pétards et la voix de mille personnes réunies. Il y a trois manifestations aujourd’hui, mais je ne me doutais pas qu’un cortège passerait par là, il prend souvent les grands boulevards. Une des manifestations a été annulée le jour même. Beaucoup de manifestants se sont retrouvés sans cortège ce qui explique peut-être cette déviation d’itinéraire, mais ma rue est si petite que le cortège ne passe pas. Dommage, de mon sixième étage, rue Bailleul, j’aurai eu une belle vue. Ce sont plutôt les CRS que j’entrevois au bout de ma rue. Ils sont une quinzaine de grands gars sans leur camion bleu. En même temps, la rue est trop étroite. Ils sont casqués, sans bouclier, mais munis de protections tibiales, de genouillères et de renforts sur le ventre, dos, épaules, avant-bras, coudes. Ils n’ont pas de flashball, seulement leur flingue et leur matraque attachés à la ceinture. Ce doit être assez tranquille, car je ne sens pas de gaz lacrymogène, ce qui me permet de rester à la fenêtre. Imaginer ce qu’il se passe et ce qui se dit. De mon téléphone, je recherche pourquoi il y a tant de manifestations le même jour, ah oui, pour le climat et l’anniversaire des Gilets jaunes, on s’y perd…

Soudain, un groupe de personnes courent au bout de ma rue, il y a des femmes et des hommes, jeunes la plupart. Derrière eux, les policiers que j’apercevais immobiles tout à l’heure sont dans l’action la plus totale. J’en vois certains sortir leur matraque en même temps qu’ils redoublent leurs courses pour atteindre la trentaine de manifestants. Une des femmes tombe. Un CRSs’arrête à ses pieds et sort sa matraque alors qu’une autre femme surgit par-derrière et s’écrase sur la première pour la protéger. La matraque cogne une main au sol qui tentait de relever un corps douloureux. Au même moment, un autre de la Compagnie républicaine de sécurité atteint avec sa matraque une autre femme qui tombe aussitôt. Il l’a tapée dans la nuque, mais continue sa course et un autre qui arrive à hauteur de la femme tombée, abat sa matraque sur ses côtes. Le groupe de personne s’est divisé à l’embouchure de la rue. Mais je vois une troisième personne à terre, je l’ai vu se retourner brusquement à la chute de son compère et se faire bousculer sur le côté. À présent les CRS passent sans la voir. Ils veulent rattraper la distance. Le silence qui suit me met mal à l’aise, jamais je n’aurai eu le courage de cette femme qui a protégé une consœur. Est-ce qu’elles se connaissent ? Je ne connais aucune d’entre elles, mais je me sens aussi proche de leur sort. C’est ce qui doit se passer la plupart du temps où on est témoin. Je me sens con et j’ai les jambes qui tremblent derrière ma fenêtre. Il n’y a plus un seul CRS dans la rue, ou étaient-ce des BRAV-M ? Après avoir été témoin de cette violence, je perçois les « gardiens de la paix » comme un signe potentiel de risque. Je ne vois plus non plus les femmes, mais j’entends des voix. Je décide de descendre dans la rue. Elles sont quatre à s’être réfugiées dans mon hall d’immeuble. Je m’entends balbutier : « Bonjour, je m’appelle Thibault, je peux vous aider, vous apporter des pansements, de l’eau, du sucre ? ».



Léa vient d’endormir son bébé avec toute l’attention et la douceur qu’elle pouvait. Elle sort de sa chambre à la lumière tamisée pour regagner la cuisine. Une goutte d’eau suspendue au robinet réfléchit un rayon de soleil. Elle ouvre la fenêtre, mais la chaleur du rayon derrière la vitre se dissipe aussitôt pour laisser passer un vent glacial. Dehors, la rue est pleine de manifestants emmitouflés. Ils défilent depuis des mois comme ça avec leurs pancartes, leurs avis, leurs banderoles, leurs pieds surtout. Elle habite un grand boulevard dans les beaux quartiers. C’était plutôt rare, auparavant, les cortèges dans ce coin. Son immeuble haussmannien fait face à une boutique Apple. Ce sont les soldes, le magasin tout vitré sur le boulevard est bondé ; les gens fourmillent, attendent, s’impatientent, étouffent dans leurs manteaux entrouverts. D’en bas de la rue s’élèvent quelques slogans repris en chœur. Il y a des vieux, des jeunes, des hommes des femmes, ils avancent d’un bon pas, déterminés et légers. Malgré ça, la fin du cortège ne se fait toujours pas voir.

Elle entend deux détonations et, par-dessus un immeuble, cinq objets tombent au milieu de la foule, suivis de cinq autres. Il y a de la fumée, du gaz lacrymogène sûrement, qui fait fuir tout le monde, mais personne ne sait où se diriger. Une femme s’affole, car la cartouche a atterri dans sa capuche. Du bout de la rue une voiture avance toute seule, complètement enfumée, elle manque d’écraser deux passants sur le passage piéton. On ne voit pas les personnes à l’intérieur, deux courageux stabilisent la voiture et ouvrent les portes. Il y a là un couple d’octogénaires qui n’arrive pas à déboucler la ceinture pour sortir. Une cartouche de gaz lacrymogène s’est glissée sous leur voiture. Ils semblent dépourvus de tous leurs moyens. Il parait que le gaz lacrymogène fait très mal aux yeux comme si des cailloux pointus roulaient sous les paupières. Prise dans cet accident qui vire à la catastrophe, Léa ne s’est pas rendu compte que la fumée s’installe dans son appartement comme une pluie de poivre. Elle ferme vite la fenêtre et, affolée, elle court jusqu’à la chambre. Le bébé n’a pas bougé, sa respiration est bruyante et régulière. Elle se sent en sécurité loin de la rue. Elle se dit qu’elle aurait pu se retrouver avec son bébé dans cette voiture. C’est facile pour ces manifestants, pour eux qui sont à l’origine de tout ce grabuge ; ils ne subissent pas ce qui leur arrive, ils ne sont pas victimes d’accidents collatéraux. Elle ne mettra pas le nez dehors aujourd’hui. De toute manière, il fait trop froid. En infusant son thé au-dessus de l’évier, elle constate par la fenêtre fermée que la fin du cortège est passée. Tout de même, ces gens dans la rue ont oublié l’essentiel. Le petit cœur endormi dans la chambre lui fait prendre conscience de toute sa sagesse en ayant fait le choix d’être maman à plein temps. Pourquoi ces gens-là ne retrouvent-ils pas leur famille pour se serrer les coudes et vivre de l’amour plutôt que dans la confrontation et la violence ? La violence dans la rue ne peut amener aucune communication constructive. Elle entend son bébé pleurer, et s’en va le bercer tendrement en gazouillant avec lui.

Certaines gens sont passifs et regardent leur vie comme si elle passait à la télévision, l’opinion de ces gens sur la vie publique devrait nous importer peu, car leur existence s’arrête à leur vie privée. Ils ne sont pas contents des lois qui passent, ils s’énervent des manifestants, ils s’agacent quand on parle de bloquer le pays ou du moins leur routine. Parce que dans leur routine il n’y a pas de lois, pas d’injustice, pas de valeurs à défendre. Il y a des rendez-vous, des projets à finir à temps et c’est bien comme ça. On stresse pour un retard ou on se réjouit parce que ce matin, en dépêchant un peu son gosse, on a eu le temps de l’amener à l’école, d’aller au marché et d’arriver pile à l’heure au boulot, et ça, c’est une réussite sociale.

À chaque époque son lot d’indignation et de résignation. Léa et Thibaut amorcent une conscience politique. Léa, témoin de l’insécurité de la rue, veut affronter l’avenir de son enfant par la sécurité du foyer, elle est dans la résignation. Thibaut, par le risque d’insécurité de la rue dont il a été témoin va remettre en question le sens de la démocratie et de la liberté d’expression. Il est dans l’indignation.

Aucun de ses états n’est agréable. Il n’est pas intéressant de s’attarder sur le premier. En effet, quelle importance donner aux résignés vu qu’ils se retirent eux-mêmes de la vie en collectivité ? Aucune. Les résignés n’ont pas à nous dire comment se comporter pour exprimer notre indignation et n’ont pas à participer aux débats, car selon leur discours il n’y a pas place à la discussion. Le deuxième état, l’indignation, est un état pas plus agréable dans le sens où cette réaction provient d’un sentiment d’exclusion dans un monde étranger aux valeurs du socialisme. L’injustice sociale de ne pas être bien né ou la culpabilité d’avoir une meilleure place qu’un autre est le résultat de ce sentiment d’étrangeté et une souffrance. L’important dans l’indignation est de ne pas perdre de vue ce questionnement : pourquoi on se sent plus serein quand on établit des lois humanistes qui préservent la liberté et qui pérennisent la solidarité d’une collectivité ?

Une fois ceci posé, on sait dans quel contexte on peut de nouveau retrouver une certaine sérénité et on va agir dans cet objectif : chercher un sens dans ce qu’on vit et dans ce qu’on fait au sein d’une communauté.



Ce n’est pas que pour notre gueule qu’on vit. On a besoin de voir son existence comme une condition humaine dans un monde qu’on appréhende en tant qu’humain et pour cela il nous faut voir un « vivre ensemble ». Et si nous archivons, nous nous remémorons, nous collectons des souvenirs, ce n’est pas par nostalgie du passé. De la mémoire collective se construit un avenir ensemble. D’où ce témoignage que je vous remercie d’avoir lu.


Article publié le 25 Mar 2020 sur Paris-luttes.info