Le chant s’élance, haut et fort, lancé par les cinq-cents jeunes femmes qui peuplent la place de la mairie, ce vendredi dix juillet, six heures du soir, à Paris.

C’est une marée de jeunes personnes, souriantes, roses, avec des joues rondes, des jeans taille haute et doc’martens, en bonne santé, belles à frémir.

Il y a des étudiantes sans doute, à cause de ces jolies lunettes. Certaines, assises, accolées au petit ami, à la copine, se reposent en attendant, auprès des inscriptions géantes maintenant pour nous familières : « un viol toutes les dix minutes !», « pas la peine de verser notre sang, celui de nos règles suffit !», « elle part et alors il la tue ».
Sur les gradins, on voit écrit « violeur, on ne veut pas de toi ».
A côté, une marée géante s’agglutine devant l’Hôtel-de-Ville, affreux château, dont une fenêtre ouverte semble indiquer qu’on nous écoute, là-haut, caché dans les lambris d’or… Mais est-ce le cas ? Existe-t-on ?
Qui nous écoute, à part ce méchant petit drone qui zigzague au-dessus de nos têtes, malfaisante guêpe qui nous filme, monte et descend, et qui énerve.
Que fait notre gouvernement ? Il n’a nulle part mis sa police : pas de camions à l’horizon, pas de tanks, pas de canon à eau, pas de surhommes harnachés, pas de commissaire méprisant, pas de policier qui effleure nos seins en passant, tire nos cheveux en murmurant : « la rue est à qui maintenant ? » tout en nous tirant sur le sol… Non, le ciel semble toujours bleu, les voitures roulent dans la rue, il y a juste ce bizarre grand lac surgi au milieu de la place avec ses filles-nénuphars émergées comme ça de nulle part.
Rôde quand même ce truc sournois qui ressemble un peu à une mouche, avec ses pattes prêtes à happer, qui nous survole…
Pas de condés ?! Le ministre change sa doctrine ? Que pense donc notre Tartarin, devant ces jeunes filles en folie ? « Toutes des sorcières, ces femelles ! Je les materai, ou plutôt… j’en ai un peu peur. » C’est qu’elles paraissent très bien nourries et très solides sur le sol, ces coquines qui lèvent leurs poings, battent en mesure avec leurs mains et crient en cadence ce slogan : « tout le monde déteste Darmanin ! »

Un tambour gronde. Une voix demande : est-ce que vous voulez crier ? Oui ? Alors, buvez de l’eau, respirez et on y va, à trois, deux, un. Oh, c’est un cri qui résonne loin, qui ébranle les fondations, brise les vitres, effraie les gens, heurte les parois du grand magasin d’à côté où les badauds terminent leurs courses comme si rien d’autre n’existait. Alors, vous êtes prêtes à crier ? Oui !!! Le cri déchire l’assemblée, semblable à un long hurlement…
Flotte une immense mer de pancartes, une haie de femmes au poing levé, de filles juchées sur les statues qui agitent en l’air un drapeau, et puis, ah, les nouveaux vautours où s’inscrivent en lettres géantes : Darmanin, Dupond-Moretti, sous leur bec noir qui pendouille et leurs ailes qui flottent au vent…

On y va ? dit la fille en haut, ses fines mains sur sa poitrine qui, au rythme de la musique, se croisent, se lèvent et puis s’agitent, puis se décroisent et forment des petits poings serrés… Oui, on y va. C’est une forêt de poings levés, menaçants en haut vers le ciel, menaçants par leur petitesse, en même temps que la chanson nouvelle : « On est fortes, on est fières. Et féministes, et radicales, et en colère ! »
La foule hurle. Comme on voit, ce n’est pas fini mes amies…

Rendez-vous demain dans la rue. On est cinquante pour cent de la population, dit une pancarte.

Anne Rocher. gilet Jaune de Belleville


Article publié le 11 Juil 2020 sur Monde-libertaire.fr