Août 3, 2022
Par Lundi matin
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Au mois de mars dernier, nous nous sommes rendus en Ukraine pendant quelques semaines afin d’apporter notre soutien à une coopérative agricole appartenant au mouvement Longo Maï.

Cette coopérative située à l’ouest du pays (en Transcarpatie) participe depuis le village de Nijnié Sélitché à l’accueil des personnes déplacées par la guerre. Des informations plus précises sur leurs actions sont disponibles sur les sites https://www.prolongomaif.ch/ et sur https://radiozinzine.org/.

Lors de notre passage à Nijnié, nous avons rencontré quatre personnes originaires des régions occupées par les pro-russes depuis 2014, à l’est de l’Ukraine. Lorsque la nouvelle phase de la guerre a commencé le 24 février 2022, elles ont décidé de partir vers l’ouest. Depuis lors elles rénovent une maison dans la forêt, non loin du village, dans laquelle elles comptent habiter pour les prochains temps, faute de pouvoir retourner dans le Donbass. Malgré notre distance géographique et des réalités bien différentes, le temps passé ensemble nous a permis de sentir avec elles et eux une vraie proximité éthique et politique.

Cet entretien relate des bribes de leur vie depuis le mouvement Maïdan jusqu’à aujourd’hui.

Depuis ce printemps la situation en Ukraine a beaucoup changé. L’armée russe n’a pas réussi à se déployer dans l’ensemble du pays comme elle le souhaitait et a été mise en échec aux abords de Kyiv. Leurs forces militaires se sont donc petit à petit concentrées sur les régions de Louhansk puis de Donetsk. La ville de Severodonetsk a été particulièrement impactée ces dernières semaines car c’est un point stratégique pour contrôler la région.

Q : Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ?
N  : Je m’appelle Nastia, je suis native de Lougansk et je suis artiste. J’ai trente ans et j’ai fait mes études aux Beaux-Arts de Lougansk. J’ai juste eu le temps de finir en 2014 puis j’ai déménagé à Severodonetsk. Je suis partie de Lougansk en 2014 parce que j’avais pris une part active dans le Maïdan de Lougansk et il était dangereux pour moi de rester. Ensuite j’ai fait du volontariat et j’ai décidé de rester à Severodonetsk car j’y avais des connaissances et que ce n’était pas trop loin de Lougansk. J’avais envie d’être proche pour pouvoir y retourner. A Severodonetsk nous avons créé une association, Tumbler [1]. Nous avons beaucoup travaillé avec des jeunes, notamment des jeunes frontaliers qui vivaient sur les territoires séparatistes. Nous avons monté des festivals et autres projets, à Shastya et à Severodonetsk.

Avec Zhenia et d’autres personnes, nous avons aussi fondé la Lougansk Contemporary Diaspora [2] (LCD), un collectif d’artistes. Une partie de nos ami.es de LCD sont dans la musique et nous, nous sommes plutôt dans la partie graphisme. Nous avons travaillé avec A. qui habite ici, c’est comme ça que l’on s’est rencontré.


Z  : J’ai 33 ans je suis peintre et activiste de la culture dans son sens le plus large. Mon art est lié à mon activité militante. Je suis né à Lougansk mais ma famille est de Crimée et c’est là que j’ai passé mon enfance. Ensuite je suis allé à l’école à Lougansk où j’ai passé la plus grande partie de ma vie. Avant le début de la guerre en 2014, à Lougansk, nous avions plusieurs communautés d’artistes et de musiciens, nous organisions divers événements. Il n’y avait aucune aide publique à la culture non conventionnelle donc si nous voulions que des choses se passent, il fallait le faire nous-mêmes. Lougansk est une petite ville, tout le monde se connaissait et nous nous regroupions par affinités. En 2014, il y a eu un pic d’activité, avec beaucoup de jeunes très actifs, une grande offre culturelle. Des amis ont ouvert des cafés ou des clubs… On avait le sentiment d’un essor culturel sans précédent. Il y avait beaucoup de bons musiciens et artistes. Lougansk est une petite ville proche de la frontière avec la Russie, un peu isolée du reste de l’Ukraine. Les échos de ce qui s’y passait arrivaient au maximum jusqu’à Kharkiv. On avait l’impression de vivre dans notre petite enclave où nous pouvions êtres actifs.


La guerre a commencé en 2014, précédée des événements de Kiev. Lougansk a aussi eu son Maïdan, avec un petit mouvement pro-ukrainien d’un côté et l’anti-Maïdan pro-russe, plus massif et agressif, de l’autre. Je me suis retrouvé pris dans ce flot. Nous avons voulu nous engager avec les copains, pour soutenir le mouvement Maïdan dans un premier temps, puis pour s’opposer aux actions des anti-Maïdan. Bien que ces événements aient fortement polarisé la ville, la plupart de mes amis se sont retrouvés du côté ukrainien. C’est certainement parce que nous étions dans un milieu plus « progressiste », davantage tourné vers l’Europe. Nous penchions pour la démocratisation du pays plutôt qu’un retour à l’Union soviétique… Quand les affrontements armés ont commencé, j’ai quitté Lougansk pour m’engager dans un bataillon de volontaires pendant deux ans, puis lorsque la guerre a stagné quelque peu, je me suis retrouvé à Severodonetsk, où j’ai voulu reconstruire un peu ma vie. C’est là que j’ai rencontré David et Lena. J’avais rencontré Nastia précédemment, au moment du Maïdan de Lougansk.



À Severodonetsk, j’ai voulu retrouver les activités culturelles que nous avions à Lougansk. Severodonetsk est une petite ville et le niveau d’activité était à peu près équivalent à ce qu’il y avait à Lougansk quand j’étais enfant. Nous avons donc essayé de reproduire ce que nous avions fait à Lougansk. Avec des artistes locaux nous avons créé une communauté d’artistes : “Contemporary Art Center”. Comme le disait Nasta plus haut, nous avons aussi participé à la création d’une union d’artistes, la Lougansk Contemporary Diaspora, avec des artistes qui avaient fui Lougansk, qui avait pour vocation de traiter les questions qui nous préoccupaient : le conflit armé, ses conséquences et ses origines. Ces deux activités étaient séparées car nous n’abordions pas le thème de la guerre au sein de la communauté de Severodonetsk.

Lena  : J’ai 35 ans, je suis née dans la partie de la région de Lougansk et ma maison a été sous occupation depuis 2014. Je suis actrice comme Nastia. Nous avons étudier au même endroit, à l’Académie de la Culture et des Arts, mais nous n’étions pas dans la même promo. Nous nous sommes rencontrées plus tard, en 2016, au théâtre de Severodonetsk. Après mes études j’ai déménagé à Ivano-Frankivsk où j’ai travaillé environ 8 ans au théâtre dramatique de Kolomya pendant 8 ans. Fin 2015 mon professeur de l’Académie des Arts de Lougansk a fonder son propre théâtre à Severodonetsk et j’ai rejoint sa troupe. J’avais entendu parler de Longo-Maï plusieurs années auparavant, quand j’avais commencé à travailler dans l’Ouest de l’Ukraine. Ça faisait longtemps que je voulais venir ici, mais jamais je n’aurais imaginé y arriver dans ces conditions.

David  : J’ai 22 ans. Je suis né à Severodonetsk et j’y ai vécu la plus grande partie de ma vie. Les événements du 24 février 2022 m’ont obligé à partir. Maintenant je suis ici, je réfléchis aux valeurs qui régissent la vie, au sens de la vie et ce que je pourrais en faire… J’ai fait un lycée avec une spécialisation maths et sciences, puis je suis entré à l’Université de Severodonetsk. J’étais en train de finir mes études d’ingénierie électrique. J’avais déjà ma licence, il ne me manquait que 8 mois pour finir mon master. J’espère qu’ils vont me le donner quand même. J’ai été dans la même université que Zhenia. et celle-ci a dû déménager trois fois à cause de la guerre. [ndlr : depuis 2014].


Comment êtes-vous arrivés en Transcarpatie à Nijnié Sélitché ?
Nous connaissions tous A. depuis 2017. Nous nous sommes rencontrés à Kiev. Elle voulait travailler avec les enfants au Donbass et ensemble nous avons créé, à Severodonetsk, l’association Tumbler, qui a été active pendant un an. Puis A. est partie pour Nijnié Sélitché. Nous sommes restés en contact et nous sommes venus ici pour la première fois à l’automne dernier pour aider à planter des pommiers, puis pour le Nouvel An. Quand la situation a commencé à se tendre, A. nous a dit qu’on pouvait venir ici si besoin, et deux mois après le Nouvel An nous étions de nouveau là.

D & L  : Pour venir planter la pommeraie l’automne dernier, David avait pensé venir en voiture, mais il y avait renoncé tant le trajet lui semblait long depuis Severodonetsk. Cette fois ci c’est ce que nous avons fait et cela a duré une semaine, à cause des couvre-feux etc. Nous n’avions pas imaginé que nous reviendrions ici en voiture, et encore moins avec tous nos chats… Au début on ne voulait pas partir, c’était le plan B que nous venions tous ici. Arrivés à Dnipro, nous avons voulu rebrousser chemin, mais nous avons vite compris que ce n’était plus possible et nous avons continué vers Nijnié.

Pouvez-vous raconter le contexte du Maïdan à Lougansk et nous parler des implications que le mouvement a eu dans votre vie ?
Z  : Le Maïdan a commencé avec les manifs à Kiev. J’allais souvent dans cette ville car j’y avais beaucoup d’ami.e.s artistes. J’ai suivi le mouvement dès ses débuts, car je n’appréciais pas le président de l’époque et je voyais là une possibilité de changements positifs dans le pays. Avec les événements en Crimée et le « printemps russe » (le mouvement anti-Maïdan), je suivais les infos en me demandant par quel biais agir. À l’époque, je n’imaginais pas à quoi tout cela allait mener et tout ce que je pouvais faire c’était de participer aux quelques manifs organisées à Severodonetsk. C’est là que j’ai rencontré Nastia. Nous réfléchissions ensemble aux actions à faire pour soutenir le côté ukrainien et montrer qu’il y avait une position « pro-ukrainienne » dans le Donbass.


Quelle est la proportion de pro-russes par rapport aux pro-ukrainiens au Donbass ?
Léna et Nastia  : (L.) Cette division n’existe pas qu’au Donbass, elle est présente dans toute l’Ukraine. Mais on ne peut pas penser ça en termes de proportion ou de pourcentage.

(N.) On peut dire que la majeure partie de la population est neutre et veut juste le calme et la paix.

(L.) Il est faux de dire qu’il n’y a que des séparatistes dans les territoires occupés. Oui, il y a des gens à qui ça ne fait ni chaud ni froid d’être sous occupation russe, mais d’autres sont pro-ukrainiens et sont obligés, pour diverses raisons (parents âgés, emploi…), de rester là-bas. Il est impossible d’établir des statistiques pour déterminer qui est pro-russe ou anti-russe et de plus, les choses ont changé au cours des années. A titre d’exemple, en 2014, au début du conflit, il y avait des gens qui soutenaient le mouvement pro-russe, pas énormément, mais plus qu’aujourd’hui. Puis, au fil des années, en se rendant compte de la violence engendrée par la guerre, même des pro-russes convaincus se sont retrouvés de l’autre côté, quasiment pro-ukrainiens. Ceci dit, il y a des exemples de l’inverse aussi…

Est-ce que des Russes sont venus s’installer dans ces zones dans le but de déclencher un mouvement à visée séparatiste ?
N : Les liens sont très étroits. Comme nous vivons juste à côté de la Russie, nous avons tous de la famille russe. Presque tous les habitants des régions de Lougansk et Donetsk sont allés au moins une fois en Russie ou y ont travaillé et vice versa. Même moi je ne peux pas m’identifier comme russe ou ukrainienne car la moitié de ma famille est russe et l’autre ukrainienne. C’est comme ça dans pratiquement toutes les familles. Tout est donc très mêlé et dire que des Russes sont « venus s’installer », alors à quelle époque ? Il y a longtemps ou après 2014 ?

(Z.) En 2014 personne ne s’est « installé » exprès.

(N.) Comme je le disais, ma famille est moitié russe et moitié ukrainienne. Au moment du Maïdan, il y a eu un schisme dans ma famille : mes parents avait toujours été plutôt pro-russes, ma mère avait même voté pour Ianoukovytch [ndlr : Viktor Ianoukovytch président pro-russe que le mouvement Maïdan a destitué], or j’ai commencé à manifester en 2014 après avoir entendu que des étudiants avaient été durement réprimés dans les manifestations à Kiev et qu’un mouvement Maïdan émergeait à Lougansk. J’étais moi-même étudiante et j’étais révoltée. J’ai donc rejoint ce mouvement ; ma mère m’a soutenue et a adopté une position pro-ukrainienne, en revanche mon beau-père est resté sur ses positions pro-russes, ce qui a provoqué leur séparation. Ma mère m’a rejointe à Severodonetsk et lui est resté à Lougansk. Voilà, c’est aussi ça, les conséquences de Maïdan. J’ai participé très activement au Maïdan de Lougansk, même si ce n’était pas comme à Kiev, où les manifestants étaient présents 24 heures sur 24. Nous nous réunissions dans le centre, tous les soirs, avec des actions ou bien simplement en tenant un grand drapeau. Parfois c’est tout ce que nous arrivions à faire, dix personnes avec un très grand drapeau et voilà ! Le 9 mars 2014, la situation s’est dégradée : la manifestation a été dispersée avec violence et cela a été un tournant. Nous avons compris que c’était devenu dangereux pour nous de manifester alors qu’une vague pro-russe montait. Nous avons commencé à nous réunir « clandestinement » la nuit pour fabriquer des drapeaux ukrainiens, pour faire de l’affichage, accrocher des rubans etc. Nous avons continué comme ça jusqu’à l’été, puis le 22 juin j’ai quitté Lougansk avec une amie, pour Kiev. Là-bas, c’était étrange pour nous, parce que tout le monde déclarait la victoire – le Maïdan de Kiev avait tenu bon. On avait l’impression qu’on nous disait, en somme : « Vous n’avez pas su défendre Lougansk et Donetsk, c’est votre problème/tant pis pour vous ! ». Cela nous a beaucoup gênées et deux semaines après nous avons rejoint un bataillon de volontaires (d’abord à Spatovo, puis à Severodonetsk). Nous y sommes entrées de justesse, ils nous ont prises en cuisine. On peut dire que nous avons servi la cause, mais depuis la cuisine… Quand le conflit a semblé se geler et qu’il était clair que la situation n’allait pas évoluer, j’ai compris que je n’apporterais rien au bataillon et que je pouvais être plus utile en mettant mes compétences artistiques à contribution.

J’y suis restée neuf mois en tout. Vers la fin je n’étais plus seulement en cuisine. J’ai travaillé à l’état-major, sur des tâches administratives, de la paperasse. Je le faisais tout simplement parce que j’avais un ordinateur et parce que personne n’aime ce travail-là. Les filles, ça sert à faire le travail que personne d’autre ne veut faire !…

Je suis partie de Lougansk en juin 2014 quand il y a eu l’occupation, via un des derniers trains qui circulait pour rejoindre la zone ukrainienne, avant que les liaisons ne s’arrêtent définitivement. Contrairement à Lena qui peut encore passer la ligne de démarcation, Zhénia et moi ne pouvons plus retourner à Lougansk. Nous sommes inscrits sur les listes noires non seulement pour notre participation active aux événements pro-Maïdan mais surtout à cause de notre engagement militaire dans le bataillon.

L : Au moment de Maïdan, je vivais déjà en Ukraine de l’ouest et j’avais très peu de contacts avec Lougansk car tous mes amis étaient partis après leurs études, soit à l’étranger, soit ailleurs en Ukraine. Pour moi ce mouvement du « printemps russe » a été une grande surprise. À l’époque où j’avais quitté Lougansk, les gens ne remettaient pas en question l’appartenance à l’Ukraine, il n’y avait pas de velléités de séparatisme. Je suis allée à Kiev dès le premier jour du Maïdan, un peu par hasard, en accompagnant une amie qui voulait y aller et que je ne voulais pas laisser seule. Jusque là je ne m’étais pas trop intéressée à tout ça, mais elle m’a dit que les étudiants se faisaient tabasser et qu’elle ne pouvait pas rester les bras ballants. Il fallait se décider rapidement et partir le soir même, tout le monde partait en masse à Kiev. Par la suite je suis retournée plusieurs fois au Maïdan de Kiev. Il y a eu beaucoup d’autres « petits » Maïdan dans toute l’Ukraine, mais j’ai compris que manifester en Ukraine de l’est était réellement dangereux et que ceux qui le faisaient (à Lougansk, Donetsk, Severodonetsk…) prenaient de grands risques et qu’ils faisaient preuve d’un grand courage. Maïdan c’est un peu le déclencheur d’une prise de conscience chez ceux qui ne s’étaient pas posé de questions jusque là. Ce mouvement m’a permis de rencontrer beaucoup de gens très intéressants. Peut-être que David pourrait parler de ce qui s’est passé dans les régions de Lougansk et Donetsk, car pour ma part j’avais quitté la région en 2008 et je n’avais pas été témoin du développement de ce mouvement pro-russe. Quand tout a commencé en 2014, j’aurais beaucoup aimé être en contact avec des personnes qui auraient pu m’expliquer comment on en était arrivé là, alors que tout allait bien quand j’étais partie. Mais je n’avais plus d’amis dans la région et vivant en Ukraine de l’ouest, Kiev était plus près de chez moi, ainsi « mon » Maïdan a été celui de Kiev.

D : J’aimerais reprendre la chronologie de tous ces événements : le début du mouvement était à Kiev, en novembre 2013. Ensuite il s’est propagé dans les autres grandes villes ukrainiennes, dont Lougansk, villes dans lesquelles il y a eu des manifestations. Mais à Severodonetsk, qui est une petite ville [ndlr : Environ 110 000 habitants en 2014], il ne se passait rien. Il y avait par contre beaucoup de discussions, des groupes organisaient des voyages pour aller au Maïdan à Kiev et à Lougansk. Mais les groupes qui organisaient des voyages pour se rendre aux manifs anti-Maïdan étaient beaucoup plus actifs. La situation a commencé à changer et à devenir instable après l’annexion de la Crimée, en mars 2014. A partir de ce moment, en plus des idées simplement anti-Maïdan, on a commencé à entendre des idées séparatistes à Severodonetsk. Chaque samedi, des gens ont commencé à se réunir sur la place principale, a priori des locaux car j’en reconnaissais certains, avec des drapeaux bizarres. Pour le passant lambda qui regardait ces manifestants défiler, tout ça était incompréhensible, mais nous, nous avons assez vite compris qui étaient ces gens, ce que représentaient leurs drapeaux et ce qu’ils voulaient. C’était des anti-Maïdan, des pro-russes dont les slogans principaux appelaient au référendum pour l’indépendance ou tout au moins l’autonomie de certaines régions comme Lougansk et Donetsk ; il y avait ce genre de manifestation également à Kharkiv, Zaporijia ou Kherson, principalement en Ukraine de l’est. La situation était plus stable dans les régions de Dnipro et Zaporijia où les autorités locales réagissaient avec moins de violence qu’à Lougansk, Donetsk ou même Kharkiv. Petit à petit ces manifestations ont commencé à prendre de l’ampleur, avec leurs figures de proue farfelues qui se donnaient l’image de gens du peuple qui prétendaient mener les masses… Un jour je suis passé devant la mairie qui avait toujours été ornée d’un drapeau ukrainien, et ce jour-là il avait été remplacé par un drapeau soviétique. En fait on a trouvé ça drôle parce qu’on n’aurait pas été étonné si cela avait été le drapeau de la LNR ou même de la Russie, mais le drapeau soviétique !… A Severodonetsk il n’y avait que des anti-Maïdan. Moi j’avais 14 ans, j’étais observateur de ce qu’il se passait. Je faisais quelques actions avec mes amis, plutôt des tags : « LNR c’est de la merde » ou « Gloire à l’Ukraine ». Mais le temps des plaisanteries a pris fin et la situation a commencé à devenir plus compliquée quand des groupes pro-russes se sont concrètement constitués dans la ville, des gens qui avaient aussi fait la guerre en Afghanistan. Ils organisaient des réunions avec des objectifs précis. Ils ont constitué un groupe de 16 personnes mené par un chef dont je ne me rappelle plus le nom, un homme qui était précédemment vendeur de patates sur un marché. Ils ont trouvé des mitraillettes et ont pris le contrôle d’un commissariat de police, où tous les policiers, pourtant armés, se sont rendus, avec le reste du personnel civil (environ 100 à 150 personnes). Puis ils ont pris la mairie, où ils ont été accueillis à bras ouverts. Quand les dirigeants plus haut-placés de la LNR sont arrivés, l’ancien vendeur de patates ne voulait plus céder son poste de chef de la « cellule » de Severodonetsk. Ils l’ont fourré dans le coffre d’une voiture, l’ont emmené dans une forêt, l’ont tué et enterré. A la fin mars, début avril 2014, les pro-ukrainiens ont commencé à s’organiser à Severodonetsk, se rassemblant d’abord en petit nombre – une quarantaine de personnes, ce qui n’était rien comparé aux manifs pro-russes qui rassemblaient environ un millier de personnes. Les pro-ukrainiens ne comprenaient pas trop les enjeux ou alors avaient peur et étaient prudents. Le 6 avril 2014, il y a eu des affrontements importants. Les séparatistes avaient organisé un grand rassemblement au centre ville, devant le palais de la culture. C’est là qu’était le plus grand drapeau ukrainien de la ville. Ils ont descendu le drapeau pour le remplacer par celui de la LNR. Ils chantaient l’hymne de la région de Lougansk. Il y avait environ 500 personnes du côté de la cérémonie et de l’autre côté de la rue il y avait une contre-manifestation que nous avons rejointe avec mes amis. Nous étions une cinquantaine à observer la scène quand nous nous sommes faits charger par la foule qui criait « Russie ! ». À mon grand étonnement, la police a fait son travail : elle a fait un cercle autour de nous pour nous protéger, mais ça n’a pas suffit et la foule enragée s’est jetée sur nous. Ensuite, certains policiers sont passés de leur côté quand ils ont compris que les forces étaient inégales, mais heureusement, la plupart d’entre nous a réussi à s’enfuir. Il n’y a pas eu de victimes, mais certains d’entre nous, moi y compris ont quand même eu des blessures, mais dans l’ensemble nous avons eu de la chance. Après ça, tout le mouvement est passé dans la clandestinité.

Pouvez vous nous dire comment le Maïdan a changé votre vie ?
N : J’ai déjà parlé de mon expérience militaire. Après avoir quitté le bataillon, je suis restée à Severodonetsk car c’était le nouveau chef-lieu de la région de Lougansk et parce que je voulais rester au plus près de chez moi, afin de pouvoir rentrer rapidement si la possibilité se présentait. De plus, je connaissais bien Severodonetsk. Il s’y passait relativement peu de choses, c’était une ville peu développée sur le plan culturel et une partie des quelques personnes actives auparavant avaient quitté la ville. Je me disais qu’il y avait un espace pour agir et que c’était nécessaire. Il en allait de même pour les villes alentours, que presque tout le monde avait quitté. J’ai eu le sentiment que je devais me consacrer à cet endroit, parce qu’en tant artiste, c’était ma vocation et il me semblait que je pouvais y être beaucoup plus utile. Nous avons amorcé plusieurs activités : d’abord un modeste cinéclub, puis un théâtre. Nous avons fondé une association, nous faisions de plus en plus de choses et, avec le recul, il est clair que nous avons beaucoup fait pour recréer une communauté comme celle que nous avions à Lougansk (rencontres artistiques, etc.). Nous voulions que des gens nous rejoignent et s’installent. Avec le temps, j’ai compris que je voulais recréer Lougansk à Severodonetsk et que c’était vain, que ça n’avait pas de sens, qu’il fallait simplement faire autre chose et qu’au fond nous étions tout de même des étrangers dans cette ville qui avait sa propre dynamique. Nous avons été déçus par ce constat et nous nous sommes un peu éloignés de Severodonetsk pour nous consacrer davantage à la « LCD » (Louganskaya Contemporary Diaspora), axée sur Lougansk. Nous avons commencé à rétablir nos liens avec les gens de cette ville ; beaucoup de temps avait passé et nous nous sommes rendu compte que notre vécu et celui des personnes restées là bas appartenaient à des mondes parallèles. Après cette interruption, nous avons cherché à comprendre ce qui s’était passé pendant cette période et comment nous pourrions rétablir le lien. Nous avons aussi fait connaissance avec de nouvelles personnes. Les activités autour de LCD ont commencé à ce moment-là et se sont poursuivies jusqu’à maintenant.
Cela remonte à quelle époque ?
N : Le pic d’activité était il y a environ trois ans, quand des personnes ont commencé à nous rejoindre sur place à Severodonetsk. Nous les emmenions voir Kharkov, Kiev… Il y a eu beaucoup de nouveaux contacts et le sentiment que nous devenions très proches. Il y avait beaucoup de projets pour l’avenir et d’ailleurs, le jour avant le début de cette guerre, nous avons publié une bande dessinée que nous préparions depuis longtemps sur les liens entre les gens des deux camps opposés. C’était écrit dans un genre un peu fantastique mais inspiré de faits réels. Le gros du stock est encore chez nous – nous n’avons pas pu l’envoyer aux lecteurs à cause des événements [On peut trouver la BD en cliquant sur ce lien : https://cargocollective.com/Lugansk/TroubleSide].

LCD et Tumbler ont existé en parallèle. Diaspora est simplement un collectif d’artistes, ce n’était pas une association déclarée, contrairement à Tumbler, qui était enregistrée et qui avait des activités sociales. Ces deux groupements étaient constitués de personnes différentes, bien que certaines faisaient partie des deux.

 : Pour ma part j’ai beaucoup d’histoires à raconter qui concernent des personnes qui ne sont pas présentes ici, donc c’est compliqué. Tout comme les événements que nous traversons aujourd’hui créent un « avant » et un « après », les événements de 2014 ont bouleversé ma vie : ma famille s’est retrouvée sur un territoire et moi sur un autre et nous n’avons plus pu nous voir aussi souvent. En 2014, j’avais envie de revenir dans ma région natale depuis un moment déjà. La steppe me manquait. Les circonstances ont rendu possible ce retour : mon professeur de théâtre, metteur en scène et directeur artistique, a souhaité fonder un théâtre à Severodonetsk, sa ville d’origine. C’est intéressant comme tout s’entremêle dans la vie. J’avais déjà entendu parler de Nijnié et j’avais envie d’y aller, mais à chaque fois que je passais par l’Ukraine occidentale, en tournée par exemple, je manquais de temps pour le faire. C’est aujourd’hui, après toutes ces années, que je m’y retrouve, dans des circonstances toutes autres. C’est pareil pour Severodonetsk : à la fin de mes études, comme j’étais boursière, je devais travailler dans un théâtre public, à Severodonetsk. Je ne voulais pas y aller et j’ai tout fait pour l’éviter ; Severodonetsk est une ville-usine, or j’aime les montagnes et la nature et je voulais échapper à cette région industrielle. J’aurais préféré vivre dans les Carpates et connaître autre chose. Mais j’y suis allée quand même et j’y ai vécu de 2016 à aujourd’hui. Je pensais que je verrais mes proches plus souvent, mais cela n’a pas été le cas, car traverser la frontière n’était pas sans danger, c’était coûteux et chronophage, difficile à concilier avec un travail à plein temps. Nastia vous a montré le trajet sur la carte : il se fait normalement en deux heures, mais il pouvait prendre 24 heures avec les arrêts aux check-points. Nous avons commencé à travailler dans le théâtre de mon professeur. Il avait quitté Lougansk en 2014 pour Severodonetsk.

Les expériences professionnelles jusque là – travailler avec différents metteurs en scène, participer à des festivals – avaient été très précieuses, mais j’avais compris que ce n’était pas exactement ce que je voulais. Mon professeur travaillait selon sa propre méthodologie, avec une vision très personnelle de l’art théâtral que je trouvais passionnante. J’avais toujours voulu travailler avec lui, ainsi lorsque je suis arrivée à Severodonetsk, j’en ai eu la possibilité. Travailler sous sa direction permet aussi de s’exprimer et de déployer son propre potentiel. Dans les théâtres publics, de grandes équipes s’occupent de tout (décorateurs, chorégraphes…), alors que dans ce petit théâtre on faisait tout soi-même. J’ai eu l’occasion de mettre en scène deux contes pour enfants et une pièce pour adultes. C’est une expérience très précieuse et je n’ai jamais regretté de m’être installée à Severodonetsk. C’est un grand morceau de vie qui prendrait beaucoup de temps à raconter si on regroupait toutes les personnes qui en ont fait partie. La vie à Severodonetsk était très remplie, très intense. Mais nous avons rencontré des difficultés : nous avons perdu le lieu qui nous servait de théâtre, ensuite il y a eu le Covid. Nous avons donc entrepris d’autres activités en parallèle, avec David notamment. Il y a eu Tumbler, il y a eu une « éco-école » et un atelier qui recyclait le plastique et qui fabriquait des objets avec [3]… Nous avons fait beaucoup de travaux pour rénover cet atelier (la toiture a été refaite et nous avons installé un système d’extraction d’air très performant) et c’est douloureux de ne pas pouvoir s’en servir à cause des circonstances.


David : Pour moi il convient de commencer par le simple fait que l’année 2014 a plus ou moins coïncidé avec le début de ma vie adulte, car j’avais 14 ans à l’époque. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me demander ce que j’allais faire dans la vie et 2014 a été une sorte de vecteur, d’impulsion. Ainsi, 2014 n’a pas été pour moi une fracture ou un basculement, mais plutôt le début de ma vie. Jusque là, j’allais à l’école et je suis simplement passé à autre chose, donc il n’y a pas eu de rupture dans le quotidien, contrairement à ce qu’ont traversé d’autres personnes.

Je n’ai pas compris, tu disais que ta vie était stable avant ?
D : Oui, j’avais la vie stable et ordinaire de tout collégien de 14 ans et 2014 a donné une orientation à ma vie. Tout comme il y a un avant et un après 2022, il y a eu un avant et un après 2014. Ce sont des événements qui reconfigurent la vie en profondeur. Je ne sais pas trop comment expliquer ça. Les activités que j’ai eues, ce qui a mené aux événements actuels… En moi, j’ai compris que l’enfance était terminée et que c’était la vraie vie d’adulte qui commençait, avec toute sa rudesse.

L : Mais en contrepartie la possibilité de faire connaissance avec des gens intéressants.

 : Oui, mais je me souviens d’avoir ressenti que la vie n’était plus un jeu et que les choses sérieuses et dangereuses commençaient. Peut-être que je prenais tout avec plus de légèreté à l’époque. L’échelle du drame qui se déroule en ce moment est tout autre. En 2014 nous pensions que c’était la fin des haricots, mais si nous avions imaginé ce qui nous attendait en 2022… C’était le jardin d’enfant. Les échelles ne sont vraiment pas comparables. Notre réaction intérieure est donc proportionnelle.

Je comptais construire une maison – heureusement que je ne l’ai pas fait, à la veille de la guerre ! J’aime plaisanter et dire que Dieu merci, je n’ai pas eu le temps de le faire. Les projets de vie aujourd’hui doivent repartir de zéro. C’est comme de naître une seconde fois. Mais naître avec déjà une tonne de problèmes…

Q : Si tu es né la première fois sans problèmes…
D : Oui mais tout me semblait plus facile à l’époque… Maintenant on a vraiment le sentiment de repartir de zéro.

L : Et on a peur de recommencer quelque chose et que tout s’effondre de nouveau.

D : Oui, tout à fait, on a envie de recommencer quelque chose et on le pourrait, mais on a toutes sortes de doutes, on se dit : « Peut-être qu’on reviendra, peut-être pas… » et avec chaque jour qui passe, on se rend compte qu’on est parti depuis un mois déjà, puis deux… Il y a quelques jours, nous coupions du bois avec Zhenia et je me suis rendu compte avec horreur que nous étions déjà le trente mars et que le lendemain c’était le premier avril… La guerre a commencé en fin février, c’était l’hiver, et le temps est passé très vite.

Alors que cette nouvelle phase de la guerre a commencé, avez-vous encore des contacts avec les gens de Donetsk, Severodonetsk, Lougansk ?
Z : Oui nous avions un chat, un fil de discussion sur Télégram où nous postions des nouvelles sur les événements que nous organisions, ce qui était planifié, ce qui était sorti, il y avait des annonces de concerts, de parutions. Nous avions une radio qui n’existe plus depuis peu. Chaque mois une radio italienne à Berlin [4] nous donnait un créneau, une partie de son temps d’émission et nous annonçions aussi ça sur le chat. Maintenant le chat sert aux personnes sur place, restées à Lougansk. La plupart sont chez elles à la maison parce qu’il est dangereux de sortir et il y a le risque de se faire enrôler dans l’armée de la LNR et de la DNR.

Je parle seulement de Lougansk et éventuellement un peu de Donetsk. Depuis que tout ça a commencé beaucoup de personnes participent au chat, demandent ce que font les autres et même sans ma présence ou celle de Nastia les gens continuent de discuter car ils ont beaucoup de temps et ils font part des nouvelles de leur différentes villes, Lougansk ou des petites villes alentours, Donetsk aussi et ils partagent des nouvelles sur les manières de partir, de quitter ces endroits si c’est dangereux ou pas de sortir dans la rue. Ils partagent aussi des nouvelles de ceux qui ont été enrôlés dans l’armée. Voilà donc c’est un canal de communication que nous avons.

N : Oui j’ai des amis avec lesquels je ne communiquais plus parce que nous n’avions plus grand chose à nous dire, nous n’avions plus vraiment de thèmes communs, à Donetsk ou à Lougansk et à partir du moment du début de ces événements nous avons commencé à communiquer très intensément et même des personnes à qui tu n’avais pas écrit depuis un an et demi, tout d’un coup on a commencé à beaucoup communiquer. Sur la route pour venir ici j’avais trois appels par jour de personne avec qui j’avais pas communiqué depuis longtemps qui nous demandaient « Vous êtes où ? Où est-ce que vous allez ? Qu’est-ce que vous faites ? ».

Z : Dans ce chat il y a des personnes qui sont de Rarkof ou d’autres villes qui sont sous contrôle russe et j’ai lu aujourd’hui qu’un ami avait pu quitter Marioupol par ses propres moyens et il a réussit à aller jusqu’à Zaporijia. On n’avait pas de nouvelles de lui depuis un petit moment. Ce chat est un média où les gens peuvent échanger sur la guerre et ce de chaque coté de la ligne de front.

N : Il y a des nouvelles qu’on ne peut pas trouver sur des canaux d’informations ordinaires. Là ce sont des nouvelles de personnes qui voient des choses depuis leur fenêtre. Vraiment depuis leur fenêtre.

Z : Ce sont les seules informations vraiment fiables et plausibles.

Pourquoi avez vous quitté les bataillons et quelle est la forme qui vous a semblé la plus pertinente pour participer à cette guerre ? Et pourquoi c’est cette forme de résistance que vous avez choisis ?
Z : J’ai passé deux ans dans le bataillon et j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir. La fin de ce temps-là là était un moment relativement instable. Je n’étais pas loin de Severdonetsk, à l’arrière du front. Le conflit était gelé, il n’y avait pas de combat actif, il y avait des tentatives de pourparler, d’accords, c’est pourquoi nous étions simplement là à attendre. Pour agir en cas d’exacerbation du conflit. Et nous occupions la routine du quotidien. J’ai eu le temps de beaucoup bouquiner et je me suis rendu compte que je pourrais passer mon temps à quelque chose de beaucoup plus productif parce que pour être soldat il n’y a pas besoin de compétences particulières. N’importe qui peut devenir soldat. Et si tu veux faire quelque chose de plus productif, utiliser tes compétences, tes connaissances individuelles ça va être difficile. En fait c’est toi qui sait le mieux comment utiliser tes connaissances. A l’armée personne ne se préoccupe de ce que tu sais faire et de ce que tu ne sais pas faire, tout le monde est au même niveau. Voilà le premier aspect. Deuxièmement j’ai compris que ce conflit n’allait pas être réglé par la voie militaire. Même avec un avantage militaire d’un coté ou d’un autre de toutes façons le mieux qui pouvait arriver était un gel du conflit parce que les conditions de ce conflit, ce qui y avait mené, n’allaient pas disparaître et tous ceux qui en avaient souffert allaient vouloir se venger, infliger une riposte. Il ne pouvait y avoir victoire seulement si on éliminait tout le monde ou si on éliminait la Russie, à ce moment là ça serait la victoire idéale mais c’était peu probable. En tant qu’acteur de la culture je pouvais faire quelque chose de plus productif, qui aurait plus de sens. J’ai vu des choses et des thèmes dont personne ne parlait et j’ai voulu en faire quelque chose en tant qu’artiste.

N : Oui je rejoins Zehnia sur ce qu’il a dit et de mon coté je me suis rendue compte que les personnes à mes côtés dans le bataillon, que je pensais être du même bord que moi étaient en fait très différentes et pour beaucoup d’entre elles la victoire était à n’importe quel prix : entrer dans Lougansk, prendre la ville et tant pis si la ville était entièrement détruite. Selon eux c’était leur terre et elle ne devait être à personne d’autre qu’à eux. Pour moi ce n’était pas pareil. C’était chez moi mais ma maison détruite ça me faisait une belle jambe.

En plus il y avait un niveau d’agressivité important et tout était pensé en noir et blanc : l’idée que nous sommes Ukrainiens et que nous sommes des saints, que les gens de Donetsk et les Russes sont le mal incarné et personne n’essayait de comprendre ce qu’il y avait à l’intérieur de ces différents groupes. Voir le monde en noir et blanc comme ça et essayer de montrer que les choses n’était pas comme ça ce n’était vraiment pas facile et j’ai compris au bout d’un moment que j’avais beaucoup moins en commun avec ces personnes-là qu’avec des personnes que je connaissais à Lougansk. Là bas je connaissais plein de gens bien, pro-ukrainiens, mais expliquer ça à mes co-combattants était complètement impossible. En fait beaucoup d’entre eux n’étaient jamais allés à Lougansk et pourtant ils voulaient à tout prix défendre cette ville en la détruisant. En fait c’est pareil aujourd’hui, c’est-à-dire que pour moi tous les Russes ne sont pas intrinsèquement mauvais, je sais qu’il y a plein de Russes très bien mais qui ne peuvent rien faire dans cette situation et je comprends aussi qu’en Ukraine tout le monde n’est pas super classe. Par exemple il y a des gens qui profitent de la situation et se font du fric en louant leur appartement à des prix mirobolants. Maintenant je connais les coulisses de ce côté militaire, je sais comment ça fonctionne, je sais aussi que ce qui est montré aux infos n’est pas la réalité. Et donc j’ai compris que ça n’était pas ce que je voulais faire de ma vie et qu’on n’exploitait pas mes compétences, on ne me laissait rien faire, rien voir et que je ne voulais pas gaspiller ma vie à cela, rester en cuisine et faire des listes de je-ne-sais-quoi ; ça n’importe quel idiot pouvait le faire.

Est ce que les unités dans lesquelles vous vous battiez faisaient partie de l’armée ukrainienne régulière ?
N : C’était une formation assez spontanée, informelle qui a ensuite été intégrée à l’armée régulière.

Z : C’étaient de petites unités qui se battaient côté ukrainien. C’était très désordonné au début puis un peu moins mais même après l’intégration à l’armée c’est resté assez désorganisé.

Est ce que vous avez des contacts avec des gens en Russie ?
Z : Nous avons des amis qui ont migré de Lougansk à la Russie et il y en a certains qui soutiennent notre projet. Il n’y a pas beaucoup de gens, peut-être cinq personnes qui nous soutiennent et veulent acheter les trucs qu’on fabrique.

N : Il y a aussi un lien qui s’est fait grâce à un journaliste suédois qui est venu à Donestk en 2014 pour essayer de comprendre la situation. Il travaillait avec des groupes anti-militariste en Suède et ils ont formé une sorte de groupe de rencontres anti-militariste, pour des pacifistes. A l’origine ces rencontres avaient lieu entre des Suédois et des Finlandais parce qu’ils avaient des relations conflictuelles depuis très longtemps. Ensuite des Russes se sont joints à eux et une rencontre entre ces trois pays a eu lieu parce que ce conflit entre la Suède et la Finlande avait un lien avec la Russie.

Et donc en 2018 ou 2019, des Ukrainiens ont pris part à ces rencontres et il y avait donc la Suède, la Finlande, la Russie et l’Ukraine. Il y avait seulement quelques participants ukrainiens et nous en faisions partie. C’était vraiment intéressant pour nous parce que nous avons pu rencontrer des activistes russes, des pacifistes et anti-militaristes et parler avec eux de leurs problèmes, leur expliquer mieux notre propre situation. Après ça nous avons gardé des liens avec certaines de ces personnes et aussi avec des activistes finlandais et quelque activistes suédois.

Donc à la suite de ces rencontres on a eu encore de nouveaux soutiens en Russie. Un d’eux est venu en Ukraine et a acheté des trucs qu’on a fait.

Est ce que vous avez toujours des liens maintenant ? Des nouvelles ?
N : Non nous ne sommes plus en lien.

Z : Nous avons un chat avec beaucoup de gens et nous voyions qu’il y a énormément de messages sur ce chat mais nous n’avons pas le temps de regarder tous les messages.

Est ce que Lougansk Contemporary Diaspora est encore actif en ce moment ou c’est trop compliqué ?
N : Non nous n’avons pas de temps pour des projets artistiques et en ce moment LCD est juste un chat, des connexions.

Z : Mais notre ami Anton qui habite aux Etats-Unis maintenant essaye de faire des choses. Il fait une émission radio mais je n’ai pas eu le temps de l’écouter. Anton est l’un des fondateurs de LCD.


N : J’espère que vous comprendrez mieux la situation de l’Ukraine après cette interview.

Z : Notre vision de la situation n’est pas très populaire/partagée en Ukraine.

N : Beaucoup de nos amis, même ceux de Lougansk, ceux qui ont bougé à Lougansk après 2014, même eux ont des opinions différentes sur la situation. Ils sont plus radicaux et maintenant par exemple ils s’engagent dans l’armée ou font des trucs plus radicaux.

Avant de partir nous avons lu une lettre écrite par des anarchistes qui disaient s’engager dans l’armée et pour nous c’était une chose compliqué à comprendre.
Z : Ça me fait penser à un groupe d’anarchistes de je ne sais plus quel pays d’Europe qui est venu prendre part à la guerre en 2014 mais dans le camp des pro-russes. J’ai vu des articles à propos de ces gens [5]. Ils disaient qu’ils étaient des anarchistes de droite et qu’ils soutenaient le système soviétique. Je pense qu’il y a beaucoup de radicaux qui prennent part dans les deux camps.

Dans mon bataillon j’ai connu un gars qui avait des tatouages anarchistes, une étoile rouge et noir. Il a été capturé par l’armée russe, et il a du scalper ces tatouages parce que ces couleurs là sont celles du parti nationaliste ukrainien. Ce sont les Russes qui lui ont demander de faire ça. Mais les couleurs de son étoile n’avait rien à voir avec celle du parti nationaliste. Les anarchistes utilisent aussi ces couleurs.

Et depuis ici est-ce que vous arrivez à soutenir vos amis qui ont décidé de se battre ? Ici il y a un conflit entre deux positions, l’une d’entre elle est un pacifisme très radical qui refuse de donner de l’aide aux personnes qui se battent. Qu’en est-il de votre position ?
N : Notre position n’est pas aussi radicale.

Z : J’ai un ami qui est dans l’armée actuellement, c’est un vieil ami du bataillon et on est prêt à l’aider s’il nous le demande.

L’entretien commençant à dater, voici quelques mots plus récents concernant leur activités actuelles :

“ Nous sommes toujours en train de faire des rénovations sur la maison. Nous sommes peu et les travaux avancent doucement. Nous voulons finir au moins une chambre avant d’emménager pour de bon. David fait des évacuations de personnes près de Dnipro. Il a même prévu d’aller y vivre pour un temps et Lena va aussi le rejoindre. Ils n’ont pas de plans précis pour le futur et pourraient peut-être revenir par ici. De notre coté, on essaye de passer le permis. On est pas inquiets, on avait déjà pris quelques leçons avant. Il y a quelques jours (le 3 juillet), la région de Louhansk a été occupée complètement. On dirait que ça va durer un bon moment… ” 




Pour mieux comprendre la situation dans le Donbass depuis 2014, quelques films que nous ont conseillés nos ami(e)s :

https://www.imdb.com/title/tt1727854/?ref_=vp_vi_tt

  • School Number 3 (2017)

https://www.imdb.com/title/tt6875570

  • The Distant Barking Dog

https://www.youtube.com/watch?v=kzfMqCFTvC0




Source: Lundi.am