Juillet 7, 2021
Par Le Numéro Zéro
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Lorsque l’on quitte Saint-Étienne pour descendre vers le Puy-en-Velay, via la RN88, on traverse, après avoir passé Yssingeaux, deux petits villages que sont Le Pertuis et Saint-Hostien, entourés de sucs volcaniques, de terres agricoles, de forêts et ruisseaux. Deux villages de moyenne montagne qui subissent depuis des années le trafic de camions et de voitures passant sur la nationale – qui, si l’on prend de la hauteur – est une section de la route reliant Lyon à Toulouse. Les maisons en bord de route de Saint-Hostien se vident, tandis qu’au Pertuis, bar, boulangerie, pompe à essence et autres magasins subsistent grâce à la route.

Les maisons en bord de route de Saint-Hostien se vident, tandis qu’au Pertuis, bar, boulangerie, pompe à essence et autres magasins subsistent grâce à la route.

Voilà plus de 30 ans qu’un projet de déviation est envisagé pour détourner ces deux villages, et continuer de fluidifier l’axe Lyon-Toulouse. Le 3 septembre 2020, le projet s’est vu conforté par l’avis favorable à la demande d’autorisation environnementale, émis par la commission d’enquête publique : « La commission estime que l’intérêt général – la sécurité des usagers et des riverains de l’actuel tracé de la RN 88 –, le désenclavement du département et de son chef-lieu prévaut aux enjeux agricoles et environnementaux. »

Laurent Wauquiez a la maîtrise d’ouvrage de ce dossier et finance près de 90 % des 226 millions d’euros de coût – auxquels il faut adjoindre 38 millions d’euros d’une autre déviation de la RN88 aux abords d’Yssingeaux. Il a su « acheter » le silence des habitant.e.s, agricultrices et commerçants des deux bourgs – qui pour certain.e.s affirment être contre le projet, mais ne pas pouvoir se montrer par peur de perdre des subventions, ou autres promesses faites par le président de région, comme le fait pour une commune d’obtenir un échangeur qui permette un accès direct à la nationale. Disqualifiant le collectif d’opposant.e.s au projet de gens « venus d’ailleurs », coupant le micro des élu.e.s émettant des questions à la région et refusant le vote à bulletin secret, limitant la durée de l’enquête publique à un mois en plein été post-confinement [2], renvoyant des mails agressifs à des communes locales s’étant positionnées contre le projet, il articule des manières de gouverner « bien à lui » pour arriver à ses fins.

Depuis le 17 juin 2020, où une association proche de Retournac a initié une manifestation d’opposition à ce projet (en réponse à un appel national « contre la réintoxication du monde »), le sujet redevient ouvertement polémique – et les messes basses se transforment en interventions à la radio et dans les journaux locaux. Xavier Maleysson, agriculteur à Saint-Étienne Larderol, assume frontalement son opposition à la 2X2 voies, qui couperait ses terres en deux. Il s’est exprimé dans plusieurs médias, a accueilli sur sa ferme – avec sa compagne Mélanie, très mobilisée également – une journée de mobilisation un mois après le 17 juin. Depuis, des voitures de gendarmerie passent très régulièrement sur la toute petite route longeant leur maison. Mais viennent aussi leur rendre visite des habitant.e.s du coin, ou des personnes ne voulant pas revendre leurs terres « on est de votre côté, mais on ne peut pas se montrer » chuchotent-ils, « comment peut-on vous aider ? ».

Ce projet impacte 29 fermes, et plus de 140 hectares de terres (dont 80 sont agricoles). Laurent Wauquiez attaque l’agriculture paysanne depuis son investiture à la région, il a retiré un grand nombre de subventions à des associations qui travaillent depuis des années à l’aide à l’installation et l’accompagnement des petits paysans non « conventionnels » [3]. Plus directement, il soutient et porte des projets contestés qui impactent directement le foncier agricole : TGV Lyon-Turin, RN88, et anciennement A45.

Marc Bissardon, un paysan qui soutient la lutte contre la déviation, nous raconte leur victoire contre l’A45 « nous avons constitué un collectif agricole au sein de la SCL (Sauvegarde des Coteaux du Lyonnais) pour finir à la fameuse journée de juillet ou 120 tracteurs se sont dirigés vers Saint-Maurice-sur-Dargoire venant des 4 points de la région en 3 énormes convois et finir par un “NON A45” vu d’un drone, ce collectif a vu le jour par la volonté des paysans des deux départements Loire et Rhône pour le seul but la préservation des terres et de notre métier qui est de nourrir la population (…) nous avons aussi construit une tour de guet symbolique sur un de mes terrains  ». Comme le dit Claude Vérot – éleveur à Rosières et membre du collectif d’opposition la lutte des sucs (dont les terres ne sont pas impactées) – les terres visées par le projet sont précieuses : un parcellaire morcelé, une diversité de milieux, l’étalement des calendriers de pâturage des animaux, des sols riches, des haies qui abritent animaux et cultures en créant des microclimats, des précipitations régulières, tout cela permet une agriculture en polyculture et un élevage autonome en intrant, nécessaires pour la sécurité alimentaire.

Il est donc possible actuellement, pour les propriétaires, de ne pas vendre ces terres.

Le projet nécessitera également de nombreuses constructions : un viaduc de près de 300 mètres de long pour franchir une rivière, treize ouvrages d’art, la plupart permettant le passage de la faune [4], des murs de soutènement, des clôtures sur l’ensemble du tracé, des écrans phoniques, des aménagements paysagers… Une partie des voies sera encaissée dans le sol, ce qui conduira à extraire une quantité importante de terre [5]. « Les zones de mise en dépôt des matériaux excédentaires ne sont pas localisées » relève l’autorité environnementale. Ce dernier point n’est pas négligeable : il signifie que les porteurs de projets doivent encore acquérir des terres pour stocker du déblai, mais aussi pour créer des pistes d’accès au chantier, ainsi que des zones de « compensation » écologique. Les propriétaires des terres qui intéressent les promoteurs du projet sont actuellement fortement incités à vendre ces terres à l’amiable, puisqu’ils ne peuvent plus être expropriés, la DUP (déclaration d’utilité publique) ayant pris fin en 2017. Il est donc possible actuellement, pour les propriétaires, de ne pas vendre ces terres. Ce point est d’importance cruciale pour la lutte contre le projet, car les terres sur lesquelles passera la route, ont, à l’inverse, toutes été rachetées.

Il faut tout de même rappeler que Laurent Wauquiez annonce que l’on gagnera 10 minutes sur ce trajet grâce à la nouvelle déviation, mais qu’en réalité, le temps « gagné » ne sera pas plus élevé que 2 ou 3 minutes [6]. Or le gain de temps est le principal argument qui rend nécessaire la construction d’une 2X2 voies, infrastructure qui ressemblera à une autoroute – et donc des travaux d’ampleur – qui pourraient être moindres avec un projet de déviation des villages par une 1X1 voie. Projet dont le tracé pourrait être déterminé par des assemblées d’habitants comme le défend le collectif d’opposition la lutte des sucs.

Le coût faramineux du projet, estimé à 226 millions d’euros (et l’on sait bien que c’est un minimum, les aléas des chantiers faisant toujours monter leur budget), est sans commune mesure avec les peu d’argent investi en Haute-Loire pour les transports en commun. Pierre Pommarel, président de l’association des usagers des transports d’Auvergne, argumente en ce sens : « réaliser 14 allers-retours quotidiens en bus entre Le Puy et Yssingeaux, de 7h à 20h, ne coûterait que 500 000 €. La création d’un aller-retour supplémentaire en train rapide tous les jours entre Le Puy et Saint-Étienne coûterait environ 1M€ par an. »

« Comment comprendre qu’on puisse vouloir aujourd’hui construire 10,7 km d’autoroute en sacrifiant 20 hectares de zones humides ? »

Dans leur deuxième lettre ouverte aux habitants du Pertuis, Nathalie et Francis insistent sur les dégâts qu’un tel chantier engendrera sur l’eau : « les écologues nous expliquent que cette diminution de la surface des zones humides est préjudiciable car ces zones humides possèdent au moins deux intérêts majeurs : elles jouent un rôle « tampon » fondamental en retenant les excès d’eau lors des pluies intenses qu’elles sont ensuite capables de restituer lors de périodes plus sèches. Ainsi elles régulent efficacement les débits des cours d’eau. […] et elles forment de véritables puits de carbone, notamment dans les zones de montagne où la température moyenne sur l’année est basse. […] Le climat change du fait de l’augmentation du dioxyde de carbone atmosphérique. Une des conséquences est que les phénomènes météorologiques avec des pluies intenses alternant avec de longues périodes sèches deviennent de plus en plus fréquents. Les zones humides permettent donc de lutter à la fois contre la cause et la conséquence. Comment comprendre qu’on puisse vouloir aujourd’hui construire 10,7 km d’autoroute en sacrifiant 20 hectares de zones humides ? »

Le dossier relatif au projet comporte actuellement des failles juridiques. Trois associations se rejoignent aujourd’hui pour déposer un recours contre le projet : FNE, SOS Loire Vivante et l’association des usagers des transports d’Auvergne. Le collectif d’opposition au projet la lutte des sucs continue d’imaginer des actions à venir.

Des victoires récentes et proches nous donnent des raisons de nous battre par tous les moyens nécessaires : contre le center parc de Roybon et l’autoroute A45, sans oublier celle, plus ancienne, contre le barrage de Serre de la Fare.

[2La région a bien sûr incité entre autres la FNSEA, syndicat agricole majoritaire et productiviste, à répondre positivement à l’enquête publique en envoyant des lettres types et argumentées. Légalement, les réponses « copier-coller » à une enquête publique ne sont pas prise en compte : elles l’ont été pour celle-ci.

[4Un passage prévu tous les 720 mètres quand la préconisation pour la continuité écologique est de 300 mètres.

[5Deux habitants du Pertuis, inquiets des conséquences d’un tel chantier, écrivent en ce sens des lettres ouvertes, très précises, qu’ils transmettent aux autres habitants et au maire du village, qui en saisissent très bien les enjeux : « quant aux 1 400 000 m3 dont on ne sait pas quoi faire, ils représentent tout de même le volume d’environ trois rochers d’Aiguilhe. On comprend mieux pourquoi le maître d’œuvre cherche à acquérir des terrains. Personne ne voudra de ces remblais “bas de gamme” constitués en grande partie d’argiles que l’on trouve en quantité sous les roches basaltiques dans les environs du Pertuis et de Saint- Hostien. » https://laluttedessucs.noblogs.org/?p=182

[6« Laurent Wauquiez annonce qu’on va gagner 10 minutes sur le trajet mais il faudrait rouler à 110 km/h tout le long du tracé, ce qui paraît peu probable, et prendre en compte une vitesse moyenne de 42 km/h sur le trajet actuel. C’est encore une absurdité énorme. » (Jean-Jacques, membre de France Nature Environnement)




Source: Lenumerozero.info