Mai 13, 2021
Par Lundi matin
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« (Xavier Niel est est actionnaire à titre individuel du Monde)  », c’est ce que se doit de préciser tout journaliste du quotidien du soir lorsqu’il évoque au détour d’un article l’un de ses propriétaires milliardaire. Quelques mots suffisent pour rassurer le lectorat, il y a l’actionnariat d’un côté, le travail journalistique, la déontologie et l’indépendance de l’autre. Pour notre intégrité, montrons-nous aussi patte blanche : Serge Quadruppani est notre ami et c’est la raison pour laquelle nous publions cette recension dithyrambique de son dernier polar Maldonnes.

Lorsqu’on dit que Serge Quadruppani est un ami, on tâche d’être précis sur les mots. Ce n’est pas un copain du bon vieux temps ou un pote que l’on croise de temps à autres, c’est un ami au sens plein, c’est-à-dire au sens politique. Certes, il est un hôte formidable, une personne adorable, et un collaborateur irréprochable mais ce qui nous lie à lui et qui le démarque de l’énième challenger de Top Chef, c’est l’Histoire. De l’après 68 à nos jours, il a traversé le désert des années 80, qui se sont propagées au moins jusqu’au début des années 2000. François Mitterand, le Minitel, Margareth Thatcher, le club Dorothée, l’imbécile et prétendue fin de l’Histoire. Serge Quadruppani fait partie de celles et ceux, ils étaient peu, qui au milieu de ce désert que fut le capitalisme triomphant maintinrent quelques préciseuses oasis de critique et de subversion. La Banquise, Mordicus, le Brise-Glace, autant d’ancêtres de lundimatin, et puis évidemment la vie qui va avec.

Dans les années 70 et jusqu’au milieu des années 80 du siècle dernier, la fêlure de 68 a laissé surgir sur le territoire français et bien au-delà, une minorité active dont je n’ai aucune honte ni fierté particulière à dire que j’en étais. Dans cette population, certains comportements allaient de soi. L’illégalisme en était un : du vol dans les magasins au braquage, le choix des moyens dépendant des capacités de chacun, des milliers de personnes s’efforçaient d’obéir à l’injonction que les situationnistes avaient reprise à Rimbaud : ne travailler jamais. Un principe tout aussi répandu et très peu discuté, c’était le rejet du couple – certains ajoutant « traditionnel » pour justifier une liaison durable. Ce que ce rejet impliquait parfois de mensonges à soi-même et de souffrance, toute une littérature de repentis l’a abondamment documenté, mais le degré d’intensité dans les passions et de beauté dans la rencontre qu’il a entraîné pour des milliers de femmes et d’hommes, on est peu équipé pour le deviner, à présent que les sensibilités sont quadrillées par la psychologie des magazines, le moralisme militant et la pornographie. Une chose est sûre, en tout cas : l’idée de se marier ne pouvait susciter que le rire et la dérision.

C’est ce qui me poussait à insister sur ce sujet, deux mois après le braquage d’Orgon, au comptoir du Ravaillac, bistrot polonais situé rue du Roi de Sicile, dans le quartier parisien du Marais. Il était 18h30 environ, nous venions de boire notre cinquième Zubrowka, mes sentiments et mes pensées étaient tous concentrés autour des iris noirs de Philippine tandis que je lui répétais pour la troisième fois que je n’arrivais pas à comprendre ce que ça pouvait bien signifier cette réponse qu’elle m’avait faite en entrant dans le bar où trônait un portrait de Lech Walesa : « c’est pour jouer avec le signifiant mariage ». Les pupilles de mon amie avaient cette particularité bouleversante, qui les mettaient sans doute en syntonie avec la trajectoire énigmatique des corps célestes, qu’elles partaient dans des directions différentes tout en visant le même point. Bref, c’était une louchonne.

—  Tu veux te marier pour jouer avec le signifiant mariage ? Alors, moi, je pourrais nous balancer aux flics pour jouer avec le signifiant balance ? Tu sais que c’est mon signe du zodiaque ?

Philippine était très sensible aux questions de signe et de signifiant, car elle était lacanienne et poussait son lacanisme au point de juger chargé de significations profondes le fait d’avoir un jour croisé Lacan dans un ascenseur et qu’il ne lui ait rien dit.

—  Parle moins fort, dit-elle.

J’avais découvert depuis peu l’existence des trous noirs de l’espace et j’y songeai en me laissant happer par ses pupilles.

—  Parle plus clair, lui chuchotai-je.

Nous avions prévenu Serge Quadruppani : « les polars, on y connaît rien ». On n’en a même jamais lu, à part peut-être un Arsène Lupin au collège mais nous n’en sommes même plus tout à fait sûrs.

Une fiction avec des policiers, des bandits et des coucheries, qu’aurions-nous à en dire et à en écrire, nous du point de vue de lundimatin ? Passé tout se chichi, on a ouvert Maldonnes et on a plongé dedans.

La plus grande partie du mur du fond était occupée par un miroir immense dans un cadre doré à pompeux décor de fleurs, nœuds et rubans. Toute la salle s’y reflétait. Dans la vive lumière que déversait du plafond un amas compliqué de verroteries pendouillantes, je voyais, reflétés dans la glace avec une netteté à peine interrompue parfois par les défauts du tain, les nuques et les faces des présents répartis autour de trois tables, cartes en main. Il y avait là une douzaine de personnes, parmi lesquelles deux femmes dont je me souviens seulement qu’elles étaient très maquillées. La physionomie des hommes se répartissait en deux types : des paysans rougeauds encravatés et trois individus nettement plus élégants, dont l’un nous tournait le dos.

De ce dernier, le miroir nous renvoyait un regard gris qui nous détaillait.

Les photos publiées sur la Marseillaise et La Provence avaient beau être floues et prises dans des moments où il marchait très vite encadré de flics, je l’avais reconnu instantanément. Ange Luciani, dit Ange le bastiais, présumé chef d’un gang corse de Marseille. Une semaine plus tôt, au terme d’un procès émaillé de nombreux incidents, il avait été déclaré innocent du meurtre de deux rivaux par la Cour d’Assises d’Aix en Provence. Fait exceptionnel, le président du tribunal, au moment de rendre le jugement, avait tenu à exprimer son malaise devant la rétractation de deux témoins-clés et la disparition du troisième. Mais à cette époque, il n’y avait pas d’appel possible contre les décisions d’une cour d’assises et Ange était sorti sous les acclamations de ses fans, qui étaient nombreux, en particulier dans certains clubs de supporters.

Au-delà du regard gris, au-delà du barrage de l’assistance assise et de son double reflété, je voyais aussi, dans le miroir, tout au fond, trois cagoulés en jean et t-shirt, le grand maigre qui venait d’annoncer qu’il ne fallait pas bouger et gardait le canon de son arme levé vers le plafond pour éviter qu’on devine le pistolet d’alarme trafiqué, une fille mince qui pointait sur la salle son fusil de chasse à canon scié et dont les mouvements saccadés trahissaient une tension extrême. Plus un petit râblé qui braquait son fusil calibre 12 à pompe vers sa propre silhouette dans le miroir : moi.

—  Qu’est-ce que c’est que ces zozos ? a demandé Ange à la cantonade.

J’ai perçu un mouvement sur ma gauche, j’ai vu bouger le fusil de chasse, je l’ai vu viser le truand et j’ai senti que Philippine allait tirer. La frousse qui me poignait le ventre se dilate, le vide me happe comme quand on s’endort et qu’on rêve qu’on tombe, les doigts de mes deux mains griffent pour empêcher la chute.

La détonation emplit la pièce, effaçant toute autre sensation, aussitôt suivie du bruit de verre cassé du miroir immense qui s’émiette. Il y a des cris, vite étouffés. Silence.

Le livre ouvert, on ne l’a plus lâché. Les personnages, l’intrigue, l’action, les descriptions culinaires tout est savoureux et haletant. Des faux papiers, des braquages ratés des braquages réussis, un butin, des coucheries et des histoires d’amour, ce serait donc ça un excellent polar. A cette nuance près que les vies qui s’y croisent et les aventures qui s’y trament ont quelque chose d’autobiographique.

Quelques jours après ce dernier épisode, je rencontrai Dominique Salvatore sur le boulevard Arago. Ancien des réseaux de soutien au FLN et des guérillas sud-américaines, souvent absent de France, fin lettré, expert en vins, en armes et en faux papiers, disposant de ressources financières inconnues mais solides, c’était un bon compagnon, généreux avec les amis et les bonnes causes. Il écouta sans mot dire le résumé de nos mésaventures. Puis il alluma un cigare cubain ramené par ses soins, tira une bouffée et me posant une main sur l’épaule, me dit :

—  Garçon, quand on prend un calibre, c’est qu’on est prêt à tuer ou être tué. Sinon, il vaut mieux laisser tomber.

J’avais donc suivi son conseil et, renonçant aux armes, accepté de participer à une vaste opération d’escroquerie à travers l’Europe. Il s’agissait de retirer de l’argent le même jour dans cinq ou six pays différents en utilisant des traveller’s checks American Express qui se trouvaient dans des sacs dérobés lors de l’attaque d’un train postal en Irlande, opération menée à bien par une équipe d’une dissidence gauchiste de l’IRA. Au moment d’abandonner les camionnettes utilisées pour le coup, le commando avait placé à côté d’elles les sacs ayant contenu les traveller’s chèques en les bourrant de papier journal et les avaient brûlés. Pour parfaire la mise en scène, ils avaient pris soin de laisser traîner à peu de distance quelques travellers à demi-consumés. Nous étions d’autant plus convaincus que, grâce à ce subterfuge, ces chèques de voyage n’étaient pas signalés aux banques, que nous avions vérifié leur absence sur les listes dont disposaient deux ou trois agences où travaillaient des camarades. Notre imagination pourtant capable de tracer les contours de la société après le grand soir n’allait pas jusqu’à concevoir que les numéros des chèques disparus dans l’attaque fussent tout de même consignés quelque part, par exemple aux sièges nationaux de la compagnie émettrice, et ces limites de notre imaginaire me valurent de connaître pour la première fois de ma vie la sensation des menottes se refermant sur les poignets.

Ça se passait à Amsterdam et l’établissement du centre ville où je séjournai ensuite était promis à la démolition à la fin de l’année suivante. On était en décembre et tous mes efforts et ceux de mes camarades (j’étais le seul à m’être fait prendre !) visèrent à m’en faire sortir avant qu’on me transfère dans un autre plus moderne d’où je ne pourrais pas apercevoir, comme dans celui-ci, depuis une minuscule cour de promenade, les reflets colorés du Paradiso sur les eaux d’un canal. L’ancienne église devenue temple d’une culture underground parrainée par l’Etat et d’où nous parvenaient des échos de concert ne m’était d’ailleurs pas inconnue : quelques années plus tôt j’y avais vendu des gélules d’antibiotique à des touristes en les faisant passer pour des amphètes. De son côté, après sa fermeture, la prison elle-même a été le cadre de mémorables fêtes gay virant à l’orgie et je n’imagine que trop les scènes choquantes dont la cellule que j’ai occupée six mois a dû être le décor.

Les quinze premiers jours furent durs car je croyais que nous avions été balancés et que tous mes complices avaient été arrêtés en même temps que moi. Je fis une grève de la faim jusqu’à l’arrivée d’un avocat de confiance et par lui, je sus pourquoi j’avais été interpellé : sur une maldonne.

Contrairement à certains libertaires qui laissaient à quelques-uns de leurs spécialistes le soin de fabriquer des faux papiers pour tous (de sorte que quelques décennies plus tard, ils se disputèrent par bouquins interposés pour savoir qui avait été le « Grand Faussaire du Milieu Libertaire »), nous faisions en sorte que les compétences circulent entre nous. Je savais, comme tous mes camarades, utiliser de la pâte dentaire pour imiter les tampons secs de papiers à l’époque si aisément falsifiables. En apposant ma photo sur une des cartes d’identité fabriquées en série dans une imprimerie amie, je n’avais pas pris garde que les compagnons imprimeurs, en manque d’inspiration, m’avaient donné un nom qui ressemblait à un prénom. J’étais censé m’appeler Bernard Bertrand. C’était cette carte que j’avais présentée à l’hôtel amstellodamois où j’étais descendu mais le réceptionniste avait mis mon faux nom dans la case des vrais prénoms et vice-versa. Lors d’un échange dans une des banques d’Amsterdam où j’avais opéré, la caissière s’était aperçue après mon départ qu’elle s’était trompée à mes dépens et son honnêteté parpaillote l’avait poussée à appeler l’hôtel dont j’avais donné l’adresse. Ne trouvant pas mon nom dans la colonne où il aurait dû figurer, le réceptionniste avait répondu que je n’étais pas descendu dans son établissement. Mise en alerte, l’intègre employée avait appelé le siège d’American express et voilà comment le fils d’une garde barrière provençale se retrouva quelques temps plus tard en train de planter une fourchette dans la cuisse d’un maquereau surinamais.

Désiré Venetiaan, trentenaire natif de Paramaribo, possédait une masse musculaire triple de la mienne ainsi que des catégories d’entendement assez simples : par exemple, chez les femmes, il ne distinguait que deux classes : les putes, qu’il pouvait baiser et exploiter, et les autres, qui ne l’intéressaient pas, sauf s’il pressentait la possibilité d’un changement de classification. Bien sûr, sa mère et ses sœurs étaient hors classe et le seul fait d’évoquer leur existence vous valait un regard qui donnait envie de changer de sujet. Avec moi, il se montra tout de suite amical et généreux. A la suite d’un long séjour obligé en Guyane française, il avait appris la langue officielle de cette contrée et il tirait une certaine vanité à la pratiquer. Hélas, les seuls autres francophones disponibles étaient des petits dealers marocains qui nous fournissaient un excellent shit, mais dont les récits de combines minables étaient vite lassants, même à ses oreilles.

Une des particularités de l’établissement était que nous disposions chacun d’une cellule individuelle et certains, qui se trouvaient là depuis un moment s’étaient aménagé des nids douillets avec moquette et fleurs artificielles. Une autre était le régime très libéral de détention : entre 9h et 17 h, à l’exception des punis, nous étions libres de circuler sur les coursives et de nous rendre visite. Je profitais peu de cette possibilité, passant mon temps à lire les quelques ouvrages en français et les nombreux en anglais que je dénichais dans la bibliothèque, ainsi que Le Monde et Libération auquel mon avocat m’avait abonné, et tout ce que mes amis me faisaient parvenir en fait de périodiques et de livres. Un jour, Désiré Venetiaan frappa à la lourde porte entrouverte, je m’assis au bord de la couchette et l’invitai à prendre place sur l’unique chaise. Le colosse me demanda ce que je lisais, c’était L’Education sentimentale dans quoi je m’étais replongé pour la deuxième fois (il y en aurait d’autres, à peu près une fois par décennie) et sur sa demande, je lui racontai l’intrigue.

Il parut vivement intéressé par l’épisode où Frédéric Moreau se promène à Fontainebleau avec sa maîtresse pendant qu’on fusille les insurgés de 1848. J’espérai brièvement avoir affaire à un de ces voyous politisés chez qui mes camarades et moi comptions bien trouver un renfort solide quand l’heure de l’insurrection aurait sonné. Puis je m’aperçus qu’en fait, il avait pensé que Frédéric deviendrait le proxénète de Rosette, ou qu’au moins, il saurait tirer un maximum de profit de son mariage avec Madame Dambreuse et quand je lui contai la mèche de cheveux blancs de Mme Arnoux, symbole de l’amour romantique à jamais inassouvi, Désiré conclut : « Quel con ! ». Mais il me dit qu’il aimait beaucoup que je lui raconte des livres et m’invita à venir le faire régulièrement dans sa cellule, où me dit-il en posant son énorme patte sur mon épaule, « on fumait du bon afghan ».

Pendant dix jours, je passai tous les après-midi deux heures avec lui. Son hachich était en effet excellent et combattait heureusement l’odeur repoussante qui émanait de lui, mélange de corps mal lavé et de contrefaçons de parfums. On bavardait quelques instants de l’actualité, ou plutôt de ce qu’il avait réussi à déchiffrer laborieusement dans le Algemeen Dagblad du jour, puis je racontais un roman. En fait, je m’étais aperçu que cet admirateur proclamé de Victor Hugo, Saint Exupéry et Hervé Bazin, auteurs découverts, m’assurait-il, dans la prison de Cayenne, n’avait dû les approcher que par un détenu dans mon genre, car il lisait très difficilement. Je pris du plaisir à lui raconter chaque jour un roman différent. Voyage au bout de la Nuit, Nada, L’Ile au Trésor, Le Trésor de la Sierra Madre, Rhum… tout lui plut mais il fut particulièrement enthousiasmé par Lolita et à la fin de nos deux heures rituelles, il me salua en m’annonçant qu’il allait se branler en imaginant tout ce que Humbert Humbert aurait dû faire, selon lui, à cette petite salope pour lui apprendre la vie.

Puis, le dixième jour, il m’accueillit le visage sombre et m’intima de m’asseoir sur un ton qu’il n’avait jusque-là jamais employé avec moi. Mais aux heures de promenade je l’avais entendu parler à certains de ses compatriotes et ses éclats de voix soudains avaient l’air de les terrifier. Sous son regard noir et fixe, face à sa masse énorme posée au bord du lit et comme prête à bondir, je n’en menais pas large. Il me dit qu’il avait appris que j’avais de l’argent et que j’en avais donné. En fait, trois jours plus tôt, au parloir, mon avocat, qui était un type vraiment bien et donc n’hésitait pas à enfreindre la loi, m’avait, sans que je le lui ai demandé, glissé quelques billets en m’assurant que ça pouvait être utile en taule. Or, la possession d’argent liquide y était strictement interdite et ça me foutait la trouille de me trimballer avec ça en poche, d’autant qu’il y avait souvent des fouilles inopinées, à corps et dans les cellules. J’avais acheté un peu de hasch (dont la présence était plus tolérée par l’administration que celle de la monnaie) mais il me restait je ne sais plus combien de billets dont je ne savais quoi faire. Pendant trois jours, j’avais pétoché. J’envisageais de jeter le fric dans les chiottes quand Méziane, un Marocain de Barbès qui avait accumulé des dettes à Amsterdam et qui y était désormais tricard, m’avoua qu’il n’avait pas un sou au moment de son arrestation et qu’à sa sortie, dans deux jours, il lui faudrait regagner en hâte la France mais qu’il ne savait pas comment il s’en sortirait sans un sou en poche. Je m’empressai de lui refiler ce que j’avais sur moi en lui faisant promettre, pour la forme, de me le rembourser. « Tu passes au tabac de Château Rouge, mon frère, tu demandes Méziane, et dans la journée je te rends ta thune, promis-juré », m’avait-il assuré la main sur le cœur avant de filer raconter à toute la taule que j’avais du cash.

—  Je te fais fumer gratis depuis dix jours… articula Désiré sans cesser de me fixer d’un air extrêmement mauvais.

Puis il marqua une pause.

J’avais beau connaître par cœur cette musique-là, pour l’avoir entendue souvent dans les cours, de la maternelle à la zonzon, j’avais beau ressentir une lassitude teintée d’ironie devant les simagrées macho des loubards que mes croyances politiques m’avaient poussé à fréquenter, j’avais beau avoir une bonne distance intellectuelle face à la comédie du pouvoir et de l’intimidation si répandue chez les irréguliers, qu’ils fussent ou non politisés, là, dans ces 9 mètres carrés de cellule où le corps compact de Désiré occupait, me semblait-il, tout l’espace, j’avais peur.

—  Je te fais fumer gratis depuis dix jours, répéta-t-il, parce que je crois que t’as pas de fric. Mais toi tu en as, du fric. Tu as beaucoup de fric, insista-t-il en tapotant de la main gauche le bord de son lit. C’est pas bien, ça de me l’avoir caché… Pourquoi tu me caches ? Tu te méfies de moi ?

Son regard fouilla mon visage comme s’il cherchait, quelque part entre mon nez, ma joue, ma tempe, une réponse à sa question. Ou alors un point où faire percuter le poing droit qu’il venait de refermer en le posant sur sa cuisse de bœuf. J’ouvris la bouche sans savoir ce qu’elle allait bien pouvoir émettre comme son. Mais il me coupa.

—  Tu n’es pas un ami si tu me fais pas profiter, opina-t-il en hochant la tête. Pas un ami. Tu es mon ami, non ?

Ça me rappela un épisode de ma première année d’école primaire. Après une séance de touche-pipi mutuelle avec un élève du cours moyen (l’épisode m’a si bien marqué que je me rappelle son nom, mais je ne le livrerai pas, on ne sait jamais, par les temps qui courent, peut-être risquerait-il, 60 ans après les faits, que sais-je, de finir sur tweeter, de subir l’opprobre de ses voisins et d’être chassé de son appartement), j’avais été pris d’un remord tardif et lui avais déclaré qu’il n’était plus mon ami. Sur quoi, il m’avait coincé dans un coin de la cour de récré et avait commencé à me cogner la tête contre le mur jusqu’à ce que j’accepte à nouveau de partager son amitié.

—  Tu es mon ami, non ? insista Désiré.

—  Oui, dis-je.

—  Alors, tu me dois 200 florins, d’accord ? C’est le prix pour tout ce que tu as fumé.

Comme je restais silencieux, il posa sa main sur mon épaule.

—  D’accord ? répéta-t-il.

—  D’accord, dis-je.

Puis je me levai et me dirigeai vers la sortie. Avec une rapidité surprenante, il se glissa entre la porte et moi.

—  Tu me racontes pas un livre ?

Je n’ai plus aucun souvenir de ce que je lui ai raconté, ni même si le bouquin dont je lui fis le récit existait vraiment, il est très possible que j’aie inventé n’importe quoi, occupé que j’étais par ailleurs à chercher comment m’en sortir. Je savais que même si j’arrivais à me faire remettre rapidement de l’argent par l’avocat et à faire patienter Désiré jusque-là, il ne s’en tiendrait pas là, et m’en redemanderait, ce serait sans fin. J’avais devant les yeux le nez pissant le sang d’un type qui avait croisé son chemin sur la coursive deux jours plus tôt, et les regards craintifs de tous ses compatriotes quand il s’adressait à eux. Ce n’était pas une question de fric. Ma peur était grande, mais tout aussi grande était ma répugnance à me soumettre. Nous convînmes que je lui remettrais l’argent le lendemain, pendant la séance de cinéma hebdomadaire.

Sadisme conscient ou pas, le film que le club cinéma animé par des travailleurs sociaux projeta à une centaine de couillons saisis au collet par la Loi était rien moins que The Getaway (étrangement traduit par Guet Apens dans la version française), excellent thriller de Peckinpah où le braqueur, Steve McQueen et sa compagne, Ali MacGraw, échappent à leurs poursuivants, flics et truands, et gardent l’argent. Quand la lumière se ralluma, alors que toute l’assistance était encore dans l’état d’euphorie provoqué par cette immorale happy end, et avant que chacun ne s’aperçoive que sa propre vie ne ressemblait pas à ça, je plantai dans la cuisse de Désiré assis à côté de moi une fourchette achetée contre promesse d’un mandat à un rocker anglais marchand d’héroïne, qui assumait la charge de pousser le chariot des repas et de ramasser les couverts après usage. La cuisse du Surinamais était aussi dure qu’elle en avait l’air. Quand j’enfonçai l’ustensile, mon poignet encaissa une telle secousse que j’eus mal pendant quinze jours. Pendant une seconde, ce fut comme s’il ne s’était rien passé puis le sang se répandit sur son pantalon de gym, Désiré me sauta à la gorge et le temps qu’il fallut aux matons pour nous séparer me parut bien long. J’étais à moitié évanoui quand on me ramena dans ma cellule et qu’on claqua la porte.

Habitué des récits de vie dans les prisons française, je m’étais attendu à me retrouver nu au mitard après tabassage par les gardiens et, au fur et à mesure que je reprenais mes esprits en me massant le cou, l’apparente mansuétude de leur réaction m’inquiéta beaucoup. Les matons étaient-ils stipendiés par la mafia surinamaise et la porte allait-elle s’ouvrir sur un commando tropical qui me ferait goûter quelques-unes de ses spécialités ? Cette hypothèse me parut la plus vraisemblable et je songeai vaguement à me barricader, à me préparer à me défendre mais les moyens à ma disposition étaient réduits. Je ne me sentais pas de desceller le lit et ces histoires de brosses à dent transformées en poignard meurtrier me laissaient dubitatif. Surtout, une grande lassitude s’était abattue sur moi. J’avais fait ce que j’avais pu mais le pire était encore à venir, c’était comme ça.

Antonin Gandolfo, principal protagoniste de l’histoire, n’est néanmoins pas tout à fait Serge Quadruppani. Certes, celles et ceux qui connaissent le bonhomme ou font partie de ses 5000 « amis » de facebook ne manqueront pas de reconnaître la fameuse chatte Ronronnette derrière la description féline de Rétive qui ouvre le livre. Celles et ceux qui connaissent un peu l’histoire de l’ultragauche de ces années-là se souviennent du célèbre braqueur Roger Knobelspiess dont toute la gauche défendit l’innocence et que l’on retrouve ici sous les traits de George Nicotra. Quadruppani fut l’une des forces vives de sa défense publique, il rédigea un livre de soutien et alla jusqu’à témoigner devant la cour d’assise pour le sauver d’une condamnation certaine.

Protocole standardisé prétendant établir une vérité objective sur la personnalité des accusés et la réalité de leurs actes, le procès judiciaire s’ouvre néanmoins sur un rituel qui tient davantage d’une pratique magique : la prestation de serment. Les magistrats, qui le sont devenus en prêtant serment, font prêter serment à de simples citoyens qui deviennent jurés en jurant de juger sans haine et sans crainte. Et in fine, tout en se voulant exemplaire de rationalité, dépassionnée, la justice ne fait reposer sa décision ultime, le verdict, que sur l’« intime conviction ». Les constructions de l’accusation et celles de la défense, les versions contradictoires d’une même histoire, les rapports innombrables et les reconstitutions minutieuses, tout cela recule au profit d’une impression générale. Censée s’être déployée tout au long des investigations d’abord et des audiences ensuite, la Raison s’efface au profit d’une vérité subjective qui n’a de compte à rendre qu’à elle-même. Rien de tel qu’un procès pour vous convaincre que la vérité est une opinion.

Dans les enceintes où s’énonce la vérité judiciaire, tout le monde feint de discuter comme si accusés et accusateurs étaient à armes égales. Accepté par toutes les parties, ce jeu n’est possible qu’en refoulant du débat la présence lourde et menaçante des forces de l’ordre dans et hors des murs, en refoulant aussi la présence de ces murs mêmes dans lesquels les accusés sont contraints de se trouver. Et moi, comme tout le monde dans cette enceinte, j’allais participer à ça. Et comme tous les témoins, pour pouvoir en être un, j’allais jurer de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité.

Autour du box où étaient assis Georges Nicotra et Lucien Barnum, d’athlétiques gendarmes du GIGN croisaient les bras, signalant que les accusés avaient déjà fait l’objet d’un pré-jugement : ils étaient dangereux. Sur la table des pièces à conviction, des armes étaient accumulées, dont la plupart des jurés avaient du mal à détacher le regard. Et tout le monde parlait comme si la force brute n’était pas là, comme si l’incarcération n’entamait en rien la capacité des accusés à se défendre, comme si les menottes qu’on leur ôtait à leur entrée dans la salle cessaient réellement de leur serrer les poignets.

Le tirage au sort des jurés donna lieu à son lot de récusations, Maître Fournier n’intervenant qu’une fois pour refuser une pimpante quadragénaire, les deux autres de la défense en rejetant trois. Isabelle m’expliquerait plus tard que la dame récusée, une employée de banque, n’avait cessé de fixer les deux accusés et qu’en conséquence, me dit l’avocate, « elle ne la sentait pas ». Elle ignorait sur quel critère les deux autres avaient été refusés par ses confrères, peut-être seulement pour montrer à leurs clients et aux médias qu’ils ne négligeaient aucun détail. Quant à l’avocat général, il s’abstint de toute récusation, manifestant ostensiblement par là sa confiance dans la justice populaire. C’est sur ce genre de hasardeuses manœuvres que repose aussi le règne de la Justice.

Frédéric Stehr, président de la Cour d’Assises, petit homme gris à la voix monocorde procéda à l’interrogatoire d’identité. Il s’abstint de tout commentaire quand, à la question : « profession », Georges répondit : « mon métier, c’est de vivre ». Comme beaucoup d’autodidactes, Georges avait, parmi ses nombreux défauts, celui d’exhiber les bouts de culture récemment acquis et je lui avais fait lire Pavese. Après la déposition des enquêteurs de personnalité ânonnant des renseignements déjà présents dans le dossier et des appréciations fondées sur des témoignages de voisins, Stehr annonça qu’on écouterait les témoins de moralité en fin de procès. Matué tonitrua pour la forme, mais le président dont le sourire laissait supposer qu’il n’était pas mécontent de ce mauvais tour joué aux vedettes médiatiques qui avaient capté les caméras, eut beau jeu de rappeler qu’il était maître d’organiser l’audience comme il l’entendait. La plupart des V.I.P. s’en allèrent.

 On entra dans le vif du sujet : la reconnaissance des accusés par des témoins qui se trouvaient en divers points d’un quartier pavillonnaire, à proximité de la voiture-relai dans laquelle les braqueurs étaient montés après avoir retiré leurs cagoules. Tous les témoins qui avaient « reconnu » Georges sur photo avaient auparavant donné une description du porteur d’une arme longue auquel ils l’identifiaient. Chacune de ces descriptions différait des autres, et aucune ne correspondaient à son physique : certains parlaient d’un « gros », ce qu’il n’était pas, d’autre d’une très haute taille, qu’il n’avait pas, etc. Durant l’interrogatoire de la défense, Me Nathan démonta ces incohérences et il finit sur un coup d’éclat digne d’un feuilleton américain.

Au dernier témoin, celui qui paraissait le plus solide, il présenta l’agrandissement d’un cliché :

—  Vous reconnaissez cet homme ?

—  Oui, bien sûr.

—  Prenez le temps de le regarder.

Le témoin prit la photo entre ses mains, la considéra un instant et trancha :

—  C’est Georges Nicotra.

—  Eh bien non, c’est une photo de jeunesse de Laurent Fabius.

Rires sur tous les bancs.

Maldonnes n’est cependant pas une autobiographie. Dedans, il y a bien des « bouts » de Serge Quadruppani, plein même, mais ils se mêlent à d’autres histoires et anecdotes de l’époque et sont même parfois exagérés pour servir l’intrigue. Après son acquittement pour braquage, Georges Nicotra traine Antonin Gandolfo au fin fond de la Normandie pour y déterrer son butin. Dans des bocaux, les liasses de billets enterrées se désagrègent, pourries. Il reste néanmoins de l’or et c’est à partir de là que le récit se noue.

Nous sommes arrivés dans une clairière, il a regardé à droite, à gauche, a fait quelques pas, s’est arrêté. Quelques pas encore, et il a dit :

—  C’est là.

Je l’ai regardé piocher quelques minutes puis, comme il faisait froid, j’ai eu envie de bouger et je m’y suis mis aussi. A un moment, du métal a heurté du métal, on a pelleté et, au prix d’une bonne suée, on a fini par sortir une cantine verte qu’on a hissée pour la poser dans l’herbe. Elle était fermée par un cadenas à combinaison. Il l’a ouvert, a soulevé le couvercle. A l’intérieur étaient alignés des choses dont je mis un moment à comprendre qu’il s’agissait de gros bocaux entièrement recouverts de plusieurs couches d’épais ruban adhésif marron. Georges a sorti de sa poche un couteau à cran d’arrêt et a commencé à découper le plastique. Il lui a fallu quelques minutes pour ouvrir un premier bocal et en sortir un paquet enveloppé de cellophane puis une fois celui-ci arraché, apparut un rouleau grisâtre.

—  Merde, ils sont pourris ! s’est écrié Georges.

C’était des Pascal, des billets de 500 francs rongés par l’humidité, qui s’effritaient sous les doigts. Dans cette seule liasse, il y en avait – il y en avait eu, plutôt, pour plusieurs dizaines de milliers de francs. Georges a ouvert un autre bocal, puis un autre et a fini par trouver des billets intacts.

Il ne disait plus rien et travaillait sans me regarder. J’arpentais la clairière en me demandant quand tout ça allait finir.

J’avais juste envie de m’allonger quelque part.

A un moment, il a tiré de la cantine un sac allongé, a ouvert une fermeture à glissière et a sorti une sorte de fusil. Il m’a fait signe d’approcher. En caressant l’arme, qui me parut énorme, il souriait de nouveau.

—  Il a bien tenu le coup, c’est du rustique, le Barret M.79, ça balance du calibre .50. Tu arrêtes un fourgon blindé avec ça. Et si tu tires sur quelqu’un, poursuivit-il en adoptant un ton docte, l’avantage, c’est l’effet de choc : le mec ciblé est instantanément paralysé, il peut pas répliquer par pur réflexe comme ce serait le cas avec un calibre inférieur.

—  Ah, fis-je, ah oui, c’est bien.

Il a levé les yeux sur moi, m’a souri.

—  Allez, on va tout remballer. On va aller se mettre au sec avec la cantine, et on va évaluer les dégâts.

On ?

Dans la réalité, il n’y aurait eu que des billets moisis. C’est en tous cas l’histoire que nous avions entendue avant de la lire. L’écart entre fiction et récit de vie est donc ténu mais c’est au lecteur qu’il revient de le deviner. Si Antonin Gandolfo renonce à sa carrière de bandit en dépouillant un club de jeux, nous avions toujours entendu dire que Serge Quadruppani avait décidé de devenir « homme de Lettres » à la suite du braquage raté d’un hôpital psychiatrique. Le caissier refusant d’ouvrir le coffre malgré les calibres pointés, les patients se seraient mis à poursuivre les deux assaillants qui durent prendre leurs pieds et leurs flingues à leur cou. Mais il s’agit certainement d’une autre histoire.

Précisons que si Maldonnes s’articule autour du personnage de Gandolfo, plusieurs voix s’y entremêlent et donc plusieurs expériences du monde et de l’aventure. On pense notamment à la boxeuse féministe :

Je suis rentrée à Marseille début juillet et j’en suis repartie le 18, pour Gênes. Des appels avaient été lancés à travers le monde pour rallier ce beau port où devait se tenir une assemblée des puissants de ce monde. Ce devait être l’apogée de ces contre-sommets où les « multitudes en marche » allaient affronter « l’Empire ». Sur la somme que Karl m’avait donnée pour vivre à Salina, j’avais économisé assez pour investir dans une nouvelle technologie, la photo numérique. Munie de mon Nikon D1, je suis partie faire un reportage pour Y, la revue créée par un groupe d’amis marseillais.

Le 19, à un moment de la manifestation dite des immigrés (où l’immense majorité des manifestants n’en étaient pas), les dizaines de milliers de personnes qui défilaient dans une rue descendant d’un coin de la vieille ville vers le front de mer se sont mises à taper contre un de ces murs de containers dressés par les autorités en divers points stratégiques. A cet endroit, la muraille métallique nous séparait des installations de la Foire où logeait l’armée policière. Les coups en rythme de milliers de mains résonnaient loin au-dessus de la rade. C’était joyeux et triste à la fois. Joyeux parce que tout le monde, punks à crinières et profs à lunettes, vieux représentants de la culture ouvriériste et jeunes ultrapiercés, porteurs de banderoles et individus sans appartenance revendiquée, tout ce monde qui parlait tant de langues d’Europe et d’ailleurs, en avait trouvé une commune : frapper en chœur ce symbole de la paranoïa des puissants. Tous ensemble, on cognait, et il n’y avait pas encore eu la mort place Alimonda ni de sang sur les murs à la l’école Diaz ni de tortures à la caserne Bolzanetto, pas une seule lacrymo tirée et les premières appréhensions, la peur que pas assez de monde n’arrive, l’annonce de trains annulés et de bateaux grecs refoulés, tout cela s’était dissipé, il n’y avait que des chants et des drapeaux, et le plaisir d’être si nombreux. C’était triste parce que nos poings cognaient du fer, du fer inébranlable. Trois jours plus tard, quand j’ai retrouvé à Lyon Antonin parti en pleine nuit par crainte d’une de ces perquisitions search and destroy qui ont animé sa dernière nuit génoise, quand nous nous sommes retrouvés à une terrasse de café où des gens sirotaient, détendus, devant une place ensoleillée grouillante de promeneurs, on avait l’impression de débarquer de la lune.

Pour bien comprendre ce qui s’est passé à Gênes en ces jours de colère, il faut essayer de se représenter une ville aux avenues immenses et vides, avec une population réduite à quelques individus apparaissant fugitivement aux balcons ou, plus rarement, au coin des rues, avec tous les commerces fermés, pas un bistrot, pas une alimentation, très peu de voitures : un après-midi du quinze août imposé pendant quatre jours par l’arrivée des chefs du monde. Avec le défilé incessant des véhicules de police de tout type, blindés compris. Avec les grilles de type New Jersey (en italien dans le texte) et les robocops barrant les rues de la zone rouge. Avec, obsédant, nuit et jour, le bruit des hélicos au-dessus de nos têtes. C’est sur ce grand théâtre vidé par le battage sécuritaire et médiatique, dans ce loft paranoïde aux dimensions d’une ville, dans ce haut lieu d’expérimentation des techniques de surveillance et de répression, que se sont déroulées les scènes retransmises par les écrans planétaires. Partout, le regard rencontrait des caméras, des appareils-photos et des micros : ceux des médias mondiaux, ceux des flics, ceux des manifestants s’entre-filmant et s’entre-photographiant. C’était la première fois que je voyais ce phénomène d’auto-voyeurisme manifestant, auquel la technologie du téléphone donnerait bientôt un si prodigieux développement.

Je retrouvai par hasard Antonin le vendredi 20 vers midi. C’était au stade Carlini, que la municipalité avait prêté aux tute bianche, une branche du gauchisme italien qui, dans les années suivantes tenterait sans succès une reconversion électorale mais qui pour l’heure préparait « l’assaut à la zone rouge », le quartier interdit où se tenait le sommet. Avec beaucoup de sérieux ces jeunes gens semblaient vouloir se déguiser en Superman, en Bibendum ou en joueur de football américain avec des rembourrages en tapis de sol, mousse, bouteille de plastique. Beaucoup étaient munis de casques et de masques à gaz, certains maniaient de grands boucliers et d’autres manœuvraient en groupe des parois roulantes et transparentes. On se livrait à des répétitions qui n’étaient pas sans évoquer certaines émissions de jeux télévisés.

Antonin se trouvait avec deux des Wu Ming, un collectif d’auteurs bolognais dont il avait traduit quelques livres et qui étaient en train de s’équiper en plaisantant sur la suite. J’ai fait la bise à Antonin et je lui ai présenté Damien. L’ébéniste avait pris place lui aussi dans le car des marseillais avec lesquels j’étais venue. Nous avions bavardé pendant le trajet et je m’étais aperçue, à mon grand étonnement, que rien ne se passait ni dans mes tripes ni dans mon cœur ni dans aucune autre partie de moi tandis que j’observais les mouvements de ces lèvres qui, quelques mois plus tôt, m’avaient tant émue. Mais ce n’était pas le moment de communiquer ce genre d’information à Antonin, qui sourit à Damien, qui le lui rendit et les deux mains qui m’avaient le plus récemment touché le cul se serrèrent.

Quand le moment du départ arriva, le mégaphone répétait qu’on ne sortirait pas si quelqu’un avait une arme défensive, il s’agissait seulement d’« utiliser son corps » et de le « protéger des coups ». Le cortège regroupait dix à quinze mille personnes, avec plusieurs milliers en tenue protégée et quelques centaines dans la formation en tortue des légions romaines. Des têtes de cochon en plastique mou et des boucliers peinturlurés marchaient devant. Il y avait des équipes-extincteurs pour les lacrymos, beaucoup de gens munis de gants pour les renvoyer. Et un long camion plateau pour une sono surpuissante dans laquelle la passionaria des autonomes de Padoue hurlait sans arrêt « nous allons défoncer la ligne rouge, nous entrerons dans la zone rouge ».

Nous ne sommes entrés nulle part, juste en contact avec les flics un peu avant la gare de Brignole. Les corps ont bel et bien été « utilisés », mais par la police, comme tapis de sol, et rien ne les a « protégés des coups ». Les premiers rangs ayant été abondamment tabassés et gazés, des incontrôlés sont heureusement intervenus pour résister autrement qu’en prenant des raclées, le feu et la fumée ont commencé à s’élever. La via Tolemaide sur laquelle nous nous trouvions s’est révélée une gigantesque nasse, barrée qu’elle était sur le côté droit par la falaise du viaduc des voies ferrées, tandis que des pelotons de robocops surgissaient côté gauche des rues perpendiculaires. Il m’est venu l’image de la camera della morte, cette enceinte de filets vers laquelle on rabattait les thons en méditerranée avant de les massacrer au harpon.

Canons à eau et pluie serrée de grenades. Coups de matraque, coups de godillots, piétinement des poitrines et des ventres et des bas-ventres, acharnement contre les blessés dans un grand respect de l’égalité des sexes et des âges. Etouffement de masse, crachats, vomissements, évanouissements, retraite précipitée. Tout le bric-à-brac de boucliers, de rembourrages, de casques et de masques s’est éparpillé au sol, parmi les flaques d’eau, les taches de sang, les vêtements déchirés. Suivant une technique meurtrière remontant aux années 60, des fourgons de carabiniers ont commencé à foncer à toute vitesse dans la foule, à trois de front.

Place Alimonda, un coup de feu est parti d’une jeep, et Carlo Giuliani, jeune génois qui le matin même hésitait encore entre la plage et la manif, a été tué. Comme le montrent plusieurs photos, dont l’une est de moi, d’autres policiers ont visé la foule, et peut-être tiré aussi, mais sans toucher personne. Un pistolet au moins a été perdu, un Beretta 92FS, l’arme en dotation des carabiniers. Il est actuellement rangé dans un tiroir de mon bureau, à Ayguière.

Damien, Antonin et moi, nous nous trouvions rue d’Odessa. Je faisais des photos, essayant de cadrer les mouvements des corps sans saisir de trop près les visages. Nous ne le savions pas mais à quelques mètres de là, Carlo gisait au sol depuis de longues minutes. Les secours tardaient, et, devant les caméras des journalistes, un manifestant invectivait les policiers qui se taisaient, immobiles. Puis l’un des flics a semblé se réveiller et a crié au protestataire : « c’est toi qui l’as tué, je t’ai vu ». Il s’est lancé vers lui, matraque levée et le manifestant s’est enfui. J’ai reconstitué la scène par la suite, en la voyant filmée sous divers angles mais sur le moment, nous avons juste perçu le mouvement d’une foule qui refluait vers nous, des flics ont couru sur le trottoir d’en face. J’ai couru à mon tour, flanquée de mes deux ex. Damien a trébuché sur un bouclier en feu, il est tombé, un flic s’est précipité sur lui, je me suis précipitée sur le flic. Pas de fioritures techniques : je lui ai fait une très classique balayette.

Le flic, qui était déséquilibré vers la droite dans le geste d’asséner un grand coup de matraque, est tombé en arrière, son casque a résonné sur le pavé. Il s’est redressé à moitié sur une fesse, sa visière était relevée, sa pommette saignait et j’ai vu à la fois la haine dans ses yeux et sa main qui tâtait la hanche pour dégainer, mais l’étui était vide. Aussitôt après son regard et le mien se sont posés ensemble sur le Beretta qui avait glissé dans le caniveau. Toujours sur son séant, il a tendu le bras pour récupérer l’arme et là, je ne l’ai pas raté. Mon pied l’a cueilli sous le menton. J’ai ramassé le pistolet et j’ai recommencé à courir.

J’ai senti une main dans la mienne. C’était celle d’Antonin. Damien avait disparu dans la fumée. Mais nous l’avons retrouvé une heure plus tard, au stade Carlini. Des Napolitains de Sud Ribella et des tute bianche de Venise s’engueulaient violemment, se bousculaient, se crachaient dessus. On échangeait des « testa da brombi ! » et des « cucuzziello ! ». Des bruits couraient. La police allait venir évacuer le stade et pas en douceur. On racontait des perquisitions ultraviolentes dans les squatts où logeaient des camarades, on annonçait la mort d’un jeune homme place Alimonda, et il se disait que d’autres tués avaient été signalés, que la frontière avec la France était fermée.

Damien tentait vainement de joindre Marie, son amoureuse venue de Paris pour le retrouver, mais les téléphones ne passaient pas. Il nous annonça qu’il allait à leur point de rendez-vous pour ce genre de situation, le Genoa Social Forum, espèce de fête de l’Humanité en plus triste, installée en front de mer, juste à côté des bâtiments de la Foire où résidait la police, et où avaient lieu les débats et les rencontres des ONG protestataires. Antonin proposa qu’on l’accompagne, on aurait peut-être là-bas des informations plus précises sur la situation. Apparemment, notre bizarre trio avait du mal à se défaire.

Nous nous perdîmes et nous errâmes.

A un moment, nous nous trouvions dans un quartier totalement vide, et puis une rumeur est montée au bout d’une avenue. Au loin, un groupe de manifestants vêtus de noir venait dans notre direction. Dans notre dos, des sirènes ont hurlé et une colonne de fourgons de carabinier nous a dépassés, roulant vers eux. Les manifestants ont disparu dans une rue adjacente. Le silence est retombé sur l’avenue aux fenêtres closes. Au bout d’une centaine de mètres, nous avons croisé un vieux génois qui nous a renseignés sur le chemin vers la mer puis, montrant la colonne carabinière qui repassait, il a ajouté qu’à cause de ceux-là, pas des manifestants, il avait plus peur que pendant la guerre. Parce que là, a-t-il précisé, il n’avait pas d’arme.

Nous avons recommencé à marcher, il faisait très chaud. Ma bouteille d’eau circulait entre nous. A un carrefour, une douzaine de jeunes francophones masqués s’affairaient dans une station-service, trois d’entre eux tapant à coups de bâton sur les écrans de pompes à essence qui résistaient vaillamment, tandis que les autres sortaient de la supérette attenante dont ils avaient forcé la porte, des pots de yaourt et des paquets de biscuit plein les bras. Dans un geste qui se voulait manifestement festif, l’un d’eux répandit au sol des céréales de petit déjeuner. Parmi les pillards, l’une d’elle m’interpella, c’était une copine de Paris qui me proposa un yaourt aromatisé à la mûre. Je lui dis que je n’aimais pas la mûre. Aux fenêtres, des génois contemplaient la scène en silence, l’air atterré.

Un kilomètre plus loin, dans une autre rue déserte, un incontrôlé isolé, visage dissimulé par un foulard écarlate, torse nu mais drapeau rouge à l’effigie du Che lui enveloppant les épaules, s’acharnait sur le rideau de fer d’un tabac. A quelques mètres de lui, un prolo moustachu en marcel le regardait faire, bras croisés. Comme nous passions à leur hauteur, le second lança au premier, avec un inimitable accent génois : « Mais qu’est-ce que tu fous ? Tu démolis le tabac de mon quartier ? Tu veux des cigarettes ? Je t’en donne, moi ». Nous avons laissé derrière nous le représentant de l’ancien prolétariat tendre un paquet de Marlboro à un représentant du nouveau. Plus loin, sur la via Torino, j’ai beaucoup photographié le Pink Block en action : des centaines d’êtres emplumés, vêtus de rose, avançaient sur un air de samba en brandissant d’immenses cœurs pelucheux et des panneaux : « God Save The Queer », « If I Can’t Dance, It’s Not My Revolution » « Je Suis Lesbienne et Je M’en bats les Couilles » « Puttane in Lotta/ I Sbirri Non Sono I Nostri Figli ». Sous leur poussée, un fort contingent policier reculait.

A l’angle de la Via Torino et du front de mer, devant une carcasse de fourgon de carabiniers brûlée, Damien et moi avons pris la pose pour mon appareil, que tenait Antonin. Juste avant le déclic, je me suis retournée vers mon bel ébéniste et j’ai déposé un baiser sur ses lèvres, histoire de compliquer un peu la suite avec sa chérie (il venait de me confier qu’ils avaient un projet d’enfant). Ça n’a pas eu l’air de le tracasser beaucoup mais peut-être ignorait-il que cette photo se retrouverait en illustration de nombreux articles sur le G8 de Gênes.

Comme nous approchions de la scène du Genoa Social Center, où se succédaient les prises de parole, les téléphones se sont remis à fonctionner et des copains m’ont appelé, me confirmant la mort de Carlo. J’ai voulu monter sur la scène pour communiquer la nouvelle. Puis j’ai entendu ce que disait l’orateur du moment. Très exalté, il renvoyait dos à dos les flics et les casseurs, tout ça c’était de la politique, il ne fallait plus faire de la politique, il fallait refuser la violence et commencer par se réformer soi-même. J’ai vu que, dans l’audience, beaucoup de gens hochaient la tête en signe d’approbation et je suis redescendue. Je n’avais rien à faire là.

Pendant que Damien embrassait avec transports sa jolie amoureuse, Antonin m’a annoncé qu’il avait rendez-vous avec une attachée culturelle, elle conduisait une voiture à plaque diplomatique et partait pour Lyon cette nuit, avec son copain italien. On était sûrs de pouvoir passer la frontière sans encombre. Il y avait encore une place dans la voiture, est-ce que je voulais en profiter ? Son regard de chien bastonné me fit hésiter entre l’attendrissement et la colère. Il voulait profiter de la situation pour me remettre la main dessus. A manipulateur, manipulatrice et demie. J’ai opté pour une expression neutre et lui ai tendu la sacoche où je rangeais mes rouleaux de film.

—  Je veux voir la suite. Je vais rester jusqu’à demain soir. Mais toi, tu pourrais emporter les photos que j’ai déjà prises, on ne sait pas comment ça va tourner, ici.

—  D’accord, a-t-il répondu.

Ses mains se sont refermées sur la bride du sac et j’ai vu dans son demi-sourire qu’il savait qu’avec les films je lui confiais le Beretta.

— Si tu veux, a-t-il proposé, on peut se retrouver à Lyon, demain ou après-demain. Je te donne mon numéro de portable… oui, j’en ai un, maintenant.

Je lui ai donné le mien. Nous étions de nouveau connectés.

Le surlendemain, au petit matin, dans la voiture d’amis lyonnais, tandis que nous montions la route en lacets menant à la frontière, tandis que, slalomant entre les blindés de carabiniers, nous réussissions à passer les divers barrages sans êtres fouillés, j’ai relu la proclamation qui m’avait convaincue de venir à Gênes. Je n’ai appris que bien plus tard qu’elle avait été rédigée par ces Wu Ming à peine entr’aperçus au stade Carlini.

« Nous sommes nouveaux, mais nous sommes de toujours. Nous sommes anciens pour le futur, armée de la désobéissance dont les histoires sont des armes, en marche depuis des siècles sur ce continent. Sur nos étendards est écrit « dignité ». En son nom, nous combattons quiconque se veut maître des personnes, des champs, des bois et des cours d’eau, gouverne par l’arbitraire, impose l’ordre de l’Empire, réduit les communautés à la misère.
Nous sommes les paysans de la Jacquerie. Les mercenaires de la Guerre de Cent ans razziaient nos villages, les nobles de France nous affamaient. En l’an du Seigneur 1358, nous nous soulevâmes, nous démolîmes les châteaux, nous reprîmes ce qui nous appartenait. Certains d’entre nous furent capturés et décapités. Nous avons senti le sang remonter dans nos narines, mais nous étions en marche désormais, et nous ne nous sommes plus arrêtés.
Nous sommes les ciompi de Florence, petit peuple des fabriques et des arts mineurs. En l’an du Seigneur 1378, un cardeur nous conduisit à la révolte. Nous prîmes l’hôtel de ville, nous réformâmes les arts et les métiers. Les maîtres s’enfuirent à la campagne et de là, ils mirent le siège à la ville. Au bout d’années d’effort, nous ayant vaincu, ils restaurèrent l’oligarchie, mais la lente contagion de l’exemple, ils ne purent l’arrêter…

Nous sommes les tisserands de Silésie qui se rebellèrent en l’an 1844 … les prolétaires insurgés de l’an de grâce 1848 … Nous avons traversé le siècle de la folie et des vengeances, et nous poursuivons notre marche.

Eux, ils se disent nouveaux, ils se baptisent de sigles ésotériques : G8, FMI, WB, OMC, NAFTA, FTAA… Mais ils ne nous trompent pas, ce sont ceux de toujours : les écorcheurs qui razzièrent nos villages, les oligarques qui reprirent Florence …le gouvernement contre qui tonna Byron, le vieux monde qui rendit vains nos assauts et défit chaque marche vers le ciel.
Aujourd’hui, ils ont un nouvel empire, sur toute sa surface ils imposent une nouvelle servitude de la glèbe, ils se prétendent patrons de la Terre et de la Mer.

Contre eux, encore une fois, nous, multitudes, nous nous soulevons.

Gênes, Péninsule italique, 19, 20 et 21 juillet d’une année qui n’est plus d’aucun Seigneur.

Même après ce que nous avions vécu, ce texte était, à la relecture, toujours aussi beau. Le déchaînement de violence policière n’avait fait que me conforter dans la conviction que c’était une belle histoire que nous devions continuer à nous raconter.

Mais comme toutes les belles histoires, elle méritait qu’on l’enrichisse sans cesse de complexité. Dont celle-ci : j’avais la sensation d’avoir participé à une représentation théâtrale ratée.

Nuit du 4 août, prise du Palais d’Hiver, barricades de 68 : j’avais assez étudié l’histoire pour me convaincre que tous les moments historiques ont une part de théâtralité. Les tute bianche avaient eu le mérite de vouloir utiliser cette théâtralité comme une arme. Les gens du Black Bloc avaient eu le tort de croire un peu trop à leur propre théâtre (certains n’allèrent-ils pas jusqu’à prétendre que leur séance de bris de vitrine, certes de grande ampleur, était une « émeute populaire ? »). Mais les tute (du moins leurs chefs) s’adonnaient un peu trop à des mises en scène, dont je ne découvris l’ampleur que plus tard, en lisant un article d’un député vert qui avait participé aux négociations précédant une manifestation.

« Il y a un an et demi, », racontait-il, « au cours d’une réunion à la préfecture d’une ville du Nord, les responsables de l’ordre public et les leaders du mouvement discutèrent dans les moindres détails et, à la fin, se mirent minutieusement d’accord sur le fait qu’il y avait un point, signalé par un numéro de rue, qu’on pouvait atteindre avec l’accord des forces de l’ordre et un autre point, signalé par un numéro successif, non pas « autorisé » mais toléré. L’espace entre les deux limites successives – une centaine de mètres – fut, ensuite, le « champs de bataille » d’un affrontement sans aucune effusion de sang et à peu près entièrement simulé (mais n’apparaissant pas comme tel sur les images télévisées) entre police et manifestant. » A Gênes, les chefs des tute bianche avaient été intoxiqués par leurs propres manipulations au point d’oublier qu’ils n’étaient que des assistants des metteurs en scène  : ils prévoyaient de « défoncer la ligne rouge » sur quelques mètres pour ensuite proclamer la victoire, mais les chefs de la police et leur ministre en décidèrent autrement.

Et les seuls, finalement, qui n’ont pas fait du tout de théâtre, ce sont ceux qui ont frappé, torturé et tué. Tabasser jusqu’au coma, dénuder et humilier des femmes, arracher des piercings et obliger des gamins terrorisés à chanter des chants fascistes ne visait pas à « frapper des symboles » ou à « fabriquer de nouveaux mythes » : il s’agissait juste de jouir. Même si ensuite, ils ont proféré de gros mensonges pour se couvrir et si la justice les en a pratiquement absous, les flics ont été les seuls dont les actes disaient leur vérité nue.

Je n’allais pas donner raison à l’imbécile sur la scène du Genoa Social Forum, je ne dirais pas que je ne voulais plus faire de politique, mais il fallait chercher une politique qui ne soit pas du semblant. Une politique qui dévoile ses acteurs dans leur vérité nue.

J’ai fait part de ces réflexions à Antonin dans le TGV Lyon-Paris et il les a utilisées dans un article qu’il publia peu après mais je ne m’en offusquai pas. J’avais l’habitude que les idées circulent entre nous, c’était un des aspects qui me plaisait dans nos relations. Ce n’est sans doute pas le seul puisqu’avant la fin du voyage, il m’avait demandé en mariage, et j’ai dit oui.

Maldonnes s’achève au début des années 2000. En 2001 plus précisément et au milieu des émeutes de Gênes qui marquèrent en Europe, le retour d’une certaine conflictualité politique de masse. Là encore, ce n’est certainement pas un hasard et l’on perçoit nettement dans les aventures de Gandolfo le regard affûté et lucide de l’ami SQ.

Comme il s’agit du premier polar que nous lisons, c’est aussi la première recension dont nous avons eu la charge. N’ayant aucune expérience en la matière, nous avons choisi de ne rien révéler de l’intrigue et nous sommes contentés de planter le décor.

Nos lecteurs auront donc été avertis, notre lecture de Maldonnes est parfaitement corrompue par l’amitié qui nous lie à M. Quadruppani et par les services éditoriaux qu’il nous rend bénévolement chaque semaine. S’il n’en avait pas été l’auteur, nous ne l’aurions certainement jamais lu. Nous serions alors passés à côté d’un livre excellent qui nous permet de saisir une époque et des menées révolutionnaires dont nous sommes les héritiers immédiats.

[Pour aller plus loin, nous vous conseillons cette interview le l’auteur sur Radio Vassivières : http://radiovassiviere.com/2021/05/serge-quadruppani/]




Source: Lundi.am