Mars 29, 2018
Par Paris Luttes
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Le mouvement en cours gagnerait à se souvenir de 2006 pour se lancer dans une tâche urgente : mobiliser les lycées de banlieue. Nul besoin de leur faire prendre conscience des injustices qu’ils subissent, mais il y a urgence à leur faire découvrir les joies et la puissance de l’action collective !

Si on appelle victorieux un mouvement social qui parvient à faire reculer un gouvernement, force est de reconnaître que cela fait quelques années que nous n’avons pas connu beaucoup de victoires. Or la perspective de la victoire est certainement ce qui peut pousser tous ceux qui, résignés ou passifs, encaissent les unes après les autres les réformes qui depuis le tournant des années 1980 donnent naissance à un nouvel ordre social, en ressentant avec force l’injustice mais sans trouver l’énergie de la combattre.

Même s’il y a d’autres dimensions victorieuses dans le dernier cycle de luttes, et qu’on ne peut pas tout réduire à ce qu’on arrive à arracher aux gouvernants, les grandes reculades gouvernementales se comptent sur les doigts d’une main depuis une quinzaine d’années : le CPE en 2006, Notre-Dame-Des-Landes en 2017… Il est alors intéressant de revenir sur ces victoires, et pas seulement sur les échecs, les défaites et les déroutes, pour mesurer ce qui nous donne de la puissance, et parvenir à intensifier le rapport de force.

Revenons alors sur ce qui fut, quoiqu’on pense des limites de ce mouvement, une belle victoire : en 2006, le mouvement contre le CPE a réussi à faire reculer une droite pourtant conquérante et déjà décomplexée. Pour cela il a fallu que se rejoignent dans la rue, en plus des étudiants, travailleurs, chômeurs, les lycéens de Paris et les lycéens des banlieues. On voyait les RERs déverser des hordes bien nouvelles au milieu de la capitale. La peur gouvernementale d’une reprise des émeutes de 2005 et d’une jonction réelle entre le mouvement parisien et les émeutiers s’est exprimée à l’époque dans un travail médiatique permanent : il fallait raconter que les jeunes des quartiers descendaient à Paris pour détrousser les manifestants, et il fallait séparer le bon grain de l’ivraie à coups de matraques. Il serait bien naïf de faire le récit d’une rencontre aisée entre ceux qui découvraient pour la première fois les joies de la manif’ en sortant de leurs lycées parisiens et ceux qui déjà formés par l’automne chaud de 2005, couraient pour échapper aux flics et casser des vitrines. Souvent, des deux côtés, la peur, le mépris ou tout simplement une haine de classe qui serait légitime si elle savait identifier l’ennemi ont empêché la rencontre d’avoir lieu. Mais pris dans les mêmes nasses, pleurant dans la fumée des mêmes lacrymos, banlieusards et parisiens ont fini parfois par lutter ensemble.

Comment retrouver la puissance du nombre et de la multiplicité, comment retrouver cette force qui a fait si peur à ceux qui nous gouvernent ? Comment reproduire, a minima, cette juxtaposition, ou, a maxima cette jonction ?

C’est, parmi d’autres, une question essentielle pour le mouvement en cours.

Et le chantier est à peine entamé. La grande différence avec 2006 à cet égard saute aux yeux du voyageur des trains de banlieue : les lycéens de la grande couronne ne sont pas mobilisés, ceux de la petite couronne très peu. Le 11H Nation des lycéens du 22/03 était presque exclusivement parisien et la liste des lycées bloqués demeure parisienne. Certes les lycéens parisiens mobilisés sont très variés, et les lycéens-futurs-dirigeants-de-syndicats-étudiants-puis-futurs-adjoints-au-maire sont ultra-minoritaires… Mais la banlieue n’est pas là : rien de comparable à l’automne 2005 n’aura contribué à rallumer le feu. Il y a donc une tâche à accomplir, bien différente de 2006, où le mouvement des banlieues s’était constitué de façon assez spontanée.

Il faut alors comprendre les raisons qui expliquent l’atonie actuelle des lycéens de banlieue :

  • la première pourrait être la réussite de la communication macronienne. Les réformes du bac, du lycée, Parcoursup, loi ORE, la réforme à venir de la voie professionnelle, leur sont présentées comme des outils pour résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Ils s’emmerdent au lycée ? Grâce à la réforme du lycée, les nouveaux lycéens pourront personnaliser leur parcours. Ils ont peur d’échouer au bac ? Avec la réforme du bac, tous leurs talents seront exploités pour leur réussite. Les lycéens de la voie professionnelle ne trouvent pas de boulot ? Donner aux Chambres de Commerce et d’Industrie (le patronat) la main sur la direction de l’enseignement pro et il y a aura enfin adéquation entre formation et marché de l’emploi. Ils n’ont pas de place dans le Supérieur ? Parcoursup saura les affecter et ils auront tout ce qu’ils voudront (la com’ a tellement bien marché qu’il semblerait que les élèves de Terminale ont fait beaucoup moins de vœux, et des vœux plus difficiles à satisfaire, et les recteurs flippent à l’idée de ce qui les attend au moment des affectations). Mais, aussi subtile que soit la com’ macronienne je ne crois pas que l’ignorance des réformes soit la principale raison qui freine la mobilisation. Les lycéens de banlieue savent bien que la ségrégation sociale et territoriale est une réalité, ils se la bouffent en pleine figure chaque jour. N’allons pas croire qu’il y aurait à leur apporter une bonne parole qui leur révélerait la réalité d’une violence qu’ils subissent. Mais peut-être serait-il quand même utile de leur montrer que les réformes de Macron et Blanquer visent à accentuer encore plus cette violence.
  • la deuxième raison est donc tout simplement le sentiment d’impuissance qui pétrifie tous ceux qui subissent une violence continue, depuis celle de la hiérarchisation scolaire jusqu’à la prison en passant par les contrôles d’identité quotidiens, et qui n’ont jamais connu la joie que donne l’expérience d’une mise en acte de leur force commune.

Il y a donc à faire un travail de mobilisation des lycéens là où ils ne sont pas mobilisés. C’est peut-être moins excitant que d’autres actions, mais ce n’est que par ce biais que nous développerons notre force. Et cela promet de belles actions si le travail est accompli ! Car ce qu’il y a à faire, c’est de faire découvrir à ceux qui ne la connaissent pas la joie de l’action. Pas besoin de leur apporter une conscience qu’ils n’auraient pas : apportons-leur des techniques de lutte, des actes à prolonger !

Comment faire alors ? Et qui peut être entendu de ces lycéens ?

  • des profs tractent devant les lycées, ou expliquent dans leurs classes pourquoi ils refusent de pratiquer la sélection Parcoursoup qu’on leur demande de mettre en œuvre. Mais peuvent-ils être entendus ? Est-ce que celui dont la mission institutionnelle est d’évaluer, de hiérarchiser, est audible lorsqu’il remet en cause le tri social ? Il peut le devenir s’il articule sa critique des réformes à une remise en cause de ses pratiques d’enseignant, du rôle qu’il accorde à l’évaluation, lorsqu’il critique la logique de la sélection dans tous ses actes d’enseignant, ce qui n’a rien d’évident.
  • les étudiants mobilisés appellent en AG les lycéens à les rejoindre, et font parfois la tournée des lycées parisiens pour débaucher. C’est bien : mais n’oublions pas les lycées de banlieue ! Nombreux sont les étudiants qui vivent chez leurs parents (combien de chambres du CROUS en Île-de-France ?), et passent tous les matins et tous les soirs devant leur ancien lycée. Pourquoi ne pas s’arrêter, pour tracter et discuter ? C’est bien beau d’avoir sur paris-luttes.info un mode d’emploi du blocus des lycées, mais il serait peut-être urgent d’en tirer un A4 recto-verso à imprimer et d’aller le distribuer aux lycéens ! Pourquoi ne pas lancer les prochaines actions dans un lycée du fin-fond de la banlieue plutôt que d’aller encore une fois tenter d’occuper la Sorbonne ou d’empêcher un ministre de faire sa tournée de com’ ? Laissons les ministres à leurs affaires, nous avons mieux à faire à Clichy-Sous-Bois, à Sarcelles, à Mantes ou à Nanterre !

Si les retrouvailles peuvent conduire à la victoire et non à une commémoration ritualisée de nos joies et de nos déboires passés, voilà où il faudrait aussi aller.

Une bien belle tâche nous attend donc.




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