Août 15, 2022
Par Le Numéro Zéro
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La salle est bondĂ©e, le congrĂšs complet. Des chaises et petites estrades pour le public font face Ă  une scĂšne accueillant les intervenant.es. On nous distribue des casques audio pour une traduction simultanĂ©e en français, espagnol ou anglais. De nombreuses prises de paroles se font en visio. Deux Ă©crans de chaque cĂŽtĂ© de la scĂšne et un systĂšme son permettent leur retransmission en direct. Un impressionnant dispositif informatique est gĂ©rĂ© par une dizaine de personnes. Les prises de parole sont riches et nombreuses, nous n’en reprendrons ici qu’une petite partie.

FondĂ©e en France en 1948 et observatrice oïŹƒcielle des Nations Unies depuis 1999, l’UICN est une organisation internationale active sur les questions environnementales. À ce titre, c’est elle qui a conceptualisĂ© et popularisĂ© les notions de « dĂ©veloppement durable Â» et de « capitalisme vert Â». Le principe de conservation qui leur est associĂ© est en questionnement ici. La conservation de la nature consiste Ă  prĂ©server des espaces riches en biodiversitĂ©.

Le parc le plus ancien, celui de Yellowstone aux USA, est un exemple parfait pour rĂ©sumer l’application de la conservation telle qu’elle est pensĂ©e par l’UICN et qui demeure toujours actuelle. Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en 1978, Yellowstone devient patrimoine en pĂ©ril en 1995. En eïŹ€et, au nom d’un certain idĂ©al environnemental, ont Ă©tĂ© construites une gare et des infrastructures afin de dĂ©velopper le tourisme. ParallĂšlement a Ă©tĂ© mise en place une activitĂ© miniĂšre pourrissant la qualitĂ© de l’eau et des sols. Dernier effet, et pas des moindres, 400 Tudikas, une communautĂ© amĂ©rindienne, ont Ă©tĂ© expulsĂ©.es.

Le contre-sommet, par les tĂ©moignages des populations de ces aires qui ne sont sinon jamais consultĂ©es, a mis en lumiĂšre les rouages du processus Ă  l’Ɠuvre : une dĂ©marcation du territoire, une exploitation des ressources naturelles et des dĂ©placements forcĂ©s des populations. S’ajoutent les tĂ©moignages sur l’usage de la violence et d’un arsenal d’armes pour rĂ©aliser cela. Mais aussi une manipulation mĂ©diatique et sĂ©mantique, puisque les touristes doivent venir Ă©prouver la « vie sauvage Â», sans culpabiliser. Les Ă©co-gardes sont un bon exemple. Ces derniers sont avant tout une milice armĂ©e qui traque les populations dĂ©placĂ©es. Ces habitant.es de toujours, souvent dĂ©pendant.es de leurs terres pour se nourrir, sont condamnĂ©.es et bien souvent puni.es pour braconnage par ces nouveau.elles arrivant.es !

Pranab Doley [4] tĂ©moigne de cette situation en Inde. En 2010, le gouvernement a changĂ© le code pĂ©nal afin de permettre l’utilisation d’armes par ces Ă©co-gardes, sans risque de poursuite judiciaire. Jusqu’en 2016 [5], la mise en Ɠuvre de cette loi a laissĂ© sans suite plusieurs assassinats. Il est important de prĂ©ciser que tout ce dispositif fonctionne grĂące Ă  des financements internationaux.

Le tĂ©moignage de Yator Kiptum David [6] en est une terrible dĂ©monstration. Sa communautĂ©, les Swengers au Kenya est une population semi-nomade. Ielles alternent leur lieu de vie entre plaines et forĂȘts. DĂšs l’époque coloniale, ielles perdent les plaines et se rĂ©fugient dans la forĂȘt. En 1964, elle devient un parc national et, pour sa « prĂ©servation Â», les expulsions forcĂ©es des Swengers commencent. Pourtant, cette communautĂ© est tĂ©moin de l’exploitation et du pillage de la forĂȘt, par le gouvernement mais aussi par les communautĂ©s voisines. En 2009, des fonds de conservation de la Banque mondiale sont versĂ©s : plus de 3000 foyers sont dĂ©truits et prĂšs de 4500 personnes expulsĂ©es. Aucune autre option n’étant proposĂ©e, les Swengers retournent systĂ©matiquement dans leur forĂȘt. En 2017, c’est au tour de l’Union europĂ©enne de verser 3 millions d’euro. L’histoire peut recommencer : achat de nouveaux vĂ©hicules, d’armes et embauche de plus de vigiles, pour mettre en place de nouvelles expulsions. En janvier 2018, un homme est tuĂ© et un autre blessĂ© gravement. L’Union europĂ©enne se rĂ©veille et finit par enfin suspendre son financement, dans l’attente d’une nĂ©gociation entre le gouvernement kenyan et les communautĂ©s locales.

Ces dĂ©placements de populations, en plus de dĂ©truire des foyers, dĂ©scolarisent les enfants, crĂ©ent des situations de famines, exposent au froid et provoquent donc des dĂ©cĂšs prĂ©maturĂ©s. Yator Kiptum David dĂ©plore Ă©galement le risque de la perte de leur dialecte. En eïŹ€et, cette situation amĂšne une cohabitation forcĂ©e avec des communautĂ©s plus grandes, qui pourrait les submerger. Si les grandes organisations internationales ont Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement citĂ©es au cours de la journĂ©e, une ONG a Ă©galement Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement pointĂ©e du doigt : WWF participe pleinement Ă  cette Ă©cologie opprimante. Elle a, par exemple, gĂ©rĂ© la logistique de l’expulsion de 80 000 MassaĂŻs au sud-ouest du Kenya.

Si ces tĂ©moignages dĂ©sespĂšrent par leur violence et par leur vĂ©cu de l’absurde et d’une hypocrisie gigantesque, il est tout de mĂȘme possible de se raccrocher Ă  un constat. Toutes ces histoires dĂ©coulent d’un seul et mĂȘme mĂ©canisme, la logique coloniale vieille du 19e siĂšcle. Alors que pouvons-nous faire ? Ce contre-sommet a Ă©tĂ© une tribune particuliĂšrement prĂ©cieuse pour Ă©couter ce que les populations concernĂ©.es ont Ă  en dire.

Plusieurs intervenant.es, tel.les que Achana Soreng [7] ou Yator Kiptum David citĂ© prĂ©cĂ©demment revendiquent, dans un premier temps, une conservation participative de la nature, quand l’UICN commence juste Ă  penser une conservation consultative. En eïŹ€et, ielles sont les premier.es intĂ©ressĂ©.es pour une conservation de leur terre. Puisque toutes les populations locales constatent un appauvrissement de leur territoire aprĂšs leur expulsion, il devient incontournable de penser la conservation selon leur propre prisme.

Blaise Mudodosi [8] Ă©voque quant Ă  lui la conservation communautaire qui est prĂ©vue par la lĂ©gislation de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo mais dont les mesures d’application se font attendre : « consultation prĂ©alable avant tout projet de crĂ©ation d’aires protĂ©gĂ©es, partage des avantages dĂ©coulant de l’utilisation des ressources biologiques, gĂ©nĂ©tiques et de savoirs traditionnels associĂ©s Â» [9] et des « concessions Ă  perpĂ©tuitĂ© pour les communautĂ©s locales Â» [10].

Si l’approche bioculturelle [11] semble enfin prise en compte sur le papier, dans les faits tout est mis en Ɠuvre pour que cela ne soit pas appliquĂ©.

Aussi, pour Mordecai Ogada [12], il est nĂ©cessaire d’identifier les agences privĂ©es en charge de la gestion des parcs, qui sont dans un rapport d’investissement financier : « Ă€ quel retour de bĂąton peut-on s’attendre ? Â». L’important pour cet intervenant est la prĂ©servation des espĂšces, des systĂšmes et des moyens de subsistances et non pas le tourisme, qui doit ĂȘtre rayĂ© du principe de conservation. De ce point de vue, il pose une deuxiĂšme question : « De qui souhaitons-nous protĂ©ger la nature ? Â».

Enfin, il propose une rĂ©flexion sĂ©mantique de ce terme de conservation qui en Europe est synonyme de vert, de pure, de luxuriance, de beautĂ©, d’écologie
 quant en Afrique il Ă©voque de l’injustice, des expulsions et du racisme. Ce racisme peut, par exemple, se lire dans la catĂ©gorisation qu’il provoque : les touristes sont des chasseur.euses ou font des safaris quand les locaux sont des braconnier.es, les noir.es sont des nomades et les blanc.hes des voyageurs
 Mordecai Ogada appelle Ă  la crĂ©ation de dĂ©finitions propres aux populations locales par elleux-mĂȘmes.

Poursuivant cette pensĂ©e, Juan Pablo GutiĂ©rrez [13] amĂšne une rĂ©flexion Ă©pistĂ©mologique [14] du sud [15]. « Cette organisation du monde qui s’est toujours prĂ©sentĂ©e [
] comme normale ou banale, en fait, mĂ©rite que l’on fasse des analyses beaucoup plus profondes de dĂ©colonisation et de reformulation des notions Â».

Il pointe ainsi la notion de « peuple indigĂšne ou autochtone Â» comme intrinsĂšquement liĂ©e au processus de colonisation : « Ă‡a veut dire que tout ce qu’on connaĂźt aujourd’hui, en rapport Ă  la notion d’indigĂšne est en rĂ©alitĂ© faite depuis la subjectivitĂ© des non-indigĂšnes [
] [constituant] un produit de la colonisation Ă©pistĂ©mique, c’est-Ă -dire la colonisation de la pensĂ©e Â». Comme les catĂ©gories de « barbares Â», « sauvages Â» ou « arriĂ©rĂ©.es Â» qui ont permis aux blanc.hes de « se diïŹ€Ă©rencier et s’aïŹƒrmer comme modĂšle, dans cette organisation du monde. Il est important de rappeler que ces soi-disant “sauvages” dĂ©tiennent 80% de la biodiversitĂ© qui reste dans la planĂšte Ă  l’heure actuelle. [
] Avec ce virage Ă©pistĂ©mique, il serait alors possible de redĂ©finir le barbare, le sauvage dans l’histoire de l’humanitĂ© Â».

La notion de nature a Ă©tĂ© « crĂ©Ă©e par le pĂšre de la philosophie moderne, RenĂ© Descartes. Il a Ă©loignĂ© totalement l’essence de l’Homme de la nature. Il l’a rendu, par ces concepts, maĂźtre et possesseur de la nature pour la premiĂšre fois dans l’histoire. Cette maniĂšre de voir le monde est celle qui rĂšgne encore aujourd’hui, [
] qui fait que nous sommes actuellement en train de vivre le pire moment de l’histoire de l’humanitĂ©, Ă  savoir le rĂ©chauïŹ€ement climatique, la crise climatique et la trĂšs probable extinction de l’espĂšce humaine, Ă  cause de ce progrĂšs moderne. [
] Pour les peuples indigĂšnes [la nature] constitue un univers fondamental qu’il faut soigner, qu’il fait aimer puisque l’on dĂ©pend totalement de lui pour survire Â» et non pas une ressource Ă  exploiter. Il devient indispensable de « dĂ©coloniser ce que l’on pense de la nature et la maniĂšre dont elle a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e depuis les logiques modernes, pour ensuite envisager une vĂ©ritable dĂ©colonisation de la protection de la nature Â». L’objectif Ă©tant une prĂ©servation de la nature au quotidien et non pas uniquement dans les zones protĂ©gĂ©es comme l’impose l’UICN.

Juan Pablo GutiĂ©rrez met toutefois en garde contre la vision romantique plus rĂ©cente : « dans la rĂ©alitĂ© du quotidien des peuples indigĂšnes, on ne se considĂšre pas comme les protecteurs de la nature, je ne dis pas “je suis le protecteur de la nature” ! C’est une nouvelle catĂ©gorisation de la colonisation de la pensĂ©e qui est devenue courante. C’est depuis le regard des sociĂ©tĂ©s qui ont dĂ©truit la nature que les peuples indigĂšnes sont devenus les protecteurs de la nature, un regard extĂ©rieur Â».

En rĂ©alitĂ© ces territoires sont dĂ©jĂ  protĂ©gĂ©s par des peuples autochtones qui vivent lĂ  et qui ont permis Ă  ces territoires d’ĂȘtre ce qu’ils sont Ă  l’heure actuelle

Sa conclusion pose un constat clair : « la protection de la nature est une notion qui a Ă©tĂ© imposĂ©e par les destructeurs de la nature. Les droits humains ont Ă©tĂ© inventĂ©s par les pays qui ne cessent de soumettre les autres peuples. L’état-nation, la dĂ©mocratie sont des inventions imposĂ©es par le peu de sociĂ©tĂ©s qui ont vĂ©cu dans des monarchies fĂ©odales. Et la mesure des gouvernements qui vise Ă  protĂ©ger les 30% de la planĂšte pour lutter contre le rĂ©chauïŹ€ement climatique , c’est la plus grosse parodie de l’histoire ! C’est un moyen de distraction de l’opinion publique parce qu’en rĂ©alitĂ© ces territoires sont dĂ©jĂ  protĂ©gĂ©s par des peuples autochtones qui vivent lĂ  depuis des lustres et qui, de par leurs moyens de vivre, ont permis Ă  ces territoires d’ĂȘtre ce qu’ils sont Ă  l’heure actuelle. Ces 30% sont un moyen qui permet de ne pas s’attaquer aux vĂ©ritables causes de la crise climatique qui est le modĂšle de sociĂ©tĂ© basĂ© sur un systĂšme capitaliste et nĂ©olibĂ©ral qui dĂ©truit la nature pour pouvoir fonctionner Â».

Contre cette soumission de pouvoir, de territoire mais aussi de culture, nous finirons cet article avec l’auteur Ailton Krenak plusieurs fois citĂ© au cours du contre-sommet : « â€œressource naturelle” pour qui ? “dĂ©veloppement durable” pour faire quoi ? Et que s’agit-il de faire durer ? [
] Alors, qu’il ne leur reste comme moyen de nous faire abandonner nos propres rĂȘves, qu’à prĂȘcher la fin du monde. Ma provocation concernant la fin du monde suggĂšre exactement ceci : dĂ©veloppons nos forces, Ă  pouvoir toujours raconter une histoire de plus, un autre rĂ©cit. Si nous y parvenons, alors nous retarderons la fin du monde. [
] Nous avons rĂ©sistĂ© en Ă©largissant le champ de notre subjectivitĂ©, et en refusant cette idĂ©e selon laquelle nous sommes tous pareils [16]. Â»

À nos rĂ©cits – À nos diïŹ€Ă©rences

P.-S.

[1ONG de défense des populations autochtones fondée en 1969. Afin de garantir son indépendance, elle refuse tout financement public.

[2Qui se tenait lui du 3 au 11 septembre 2021.

[3Dont une minorité de blanc.hes, universitaires, de pays dominants.

[4Militant, conseiller et membre fondateur et de JKSS, parc Kaziranga en Inde.

[5En 2015 un enfant de 6 ans est tuĂ© par un garde forestier du parc de Kaziranga. Survival international et la BBC s’y intĂ©ressent et mĂ©diatisent l’affaire. Les opposant.es indien.nes, se prononçant trop sur la question, seront arrĂȘtĂ©.es et emprisonnĂ©.es.

[6Directeur du programme pour le peuple autochtone Swenger au Kenya.

[7Activiste Khadia et membre du Groupe consultatif de la jeunesse sur les changements climatiques en Inde.

[8Avocat et juriste environnemental, République démocratique du Congo.

[9Loi 14.003 du 11 fĂ©vrier 2014.

[10Loi n°11/2002 du 29 aoĂ»t 2002.

[11Selon laquelle la diversité culturelle est en partie déterminée par la biodiversité, et cette biodiversité est en partie un produit des pratiques culturelles humaines.

[12Militant, écologue et chercheur, spécialiste des espÚces carnivores et de la conservation, Kenya.

[13DĂ©fenseur des droits humains, activiste, photographe et dĂ©lĂ©guĂ© international de l’Organisation nationale autochtone de Colombie (ONIC) et du peuple autochtone Yukpa.

[14Étude des connaissances scientifiques.

[15Issue d’intellectualitĂ©s des peuples indigĂšnes, afro-descendant.es et caribĂ©en.nes.

[16Ailton Krenal, IdĂ©es pour retarder la ïŹn du monde, Éditions Dehors, 2020.




Source: Lenumerozero.info