Février 24, 2021
Par CQFD
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Photographie de Narimane Baba Aïssa et Lucas Roxo

« C’est de la vengeance gratuite : comme les anciens propriétaires ne peuvent plus occuper ces terres, ils font en sorte que nous ne puissions pas y vivre en paix », déplore Alexandre Pankararu Santos, cinéaste et responsable de la communication pour la communauté, en évoquant les récentes intimidations auxquelles son peuple a été confronté. À l’été 2020, les Pankararu ont en effet vu se multiplier les messages hostiles : arbres sacrés déterrés, barrières détruites et affiches menaçant de mort leurs leaders. Des pressions qui faisaient suite à de nombreux incendies ou saccages advenus depuis qu’ils ont récupéré leurs terres.

Les territoires ancestraux de la communauté pankararu se situent sur les rives du fleuve São Francisco, en plein cœur du sertão, zone semi-aride du Nordeste brésilien. Après l’arrivée des colons portugais, les Pankararu se sont retrouvés pour la plupart exterminés. Quant aux survivants, ils ont été dépossédés de leurs terres, éparpillés à travers le Brésil ou réduits en esclavage. Même après l’indépendance du Brésil, ils ont dû attendre 1940 pour être finalement reconnus comme communauté autochtone par l’État. C’est seulement à la fin de la dictature militaire (1964-1985) et suite à la promulgation d’une nouvelle Constitution garantissant des droits aux autochtones que la démarcation, quoiqu’incomplète de leur territoire ancestral, a été homologuée.

Une longue lutte

Après avoir saisi la justice à de nombreuses reprises, sans succès, les Pankararu ont finalement obtenu l’usufruit d’une parcelle de 142,94 km2. Mais en dépit de cette reconnaissance foncière, et d’une compensation versée aux anciens occupants des lieux, ces derniers ont refusé de s’en aller. S’en est suivie une multitude de conflits, jusqu’à ce qu’en 2018, la police militaire finisse par expulser les récalcitrants. En partant, ces anciens propriétaires terriens ont détruit maisons, écoles, postes de santé… Leur ultime méfait ? Loin de là : deux ans plus tard, ils continuent leur entreprise de sabotage en mettant régulièrement le feu à certaines infrastructures.

« Notre terre a été la propriété d’autres personnes pendant plusieurs années », insiste Eliza Urbano Ramos Pankararu. Professeure et anthropologue, celle qui vit dans une maison au centre d’un village restauré tient à préciser les fondamentaux de la lutte de son peuple : « Notre résistance est avant tout spirituelle. Cette terre est au centre de nos relations avec nos divinités. ? Une résistance de longue haleine qui a permis de souder la communauté à ses rituels ancestraux, que la colonisation a pourtant tenté d’effacer. « La colonisation a d’abord eu pour effet de déconstruire cette relation sacrée à la terre en lui imposant une relation de propriété », explique Eliza, qui voit une filiation directe entre les anciens colons portugais, l’État brésilien actuel et les « squatteurs » qui exercent une prédation sur ces territoires.

« Nous avons été parqués »

Autre spoliation, une partie du territoire ancestral des Pankararu n’a pas été incluse dans les 142,94 km2 récupérés : celle qui permet un accès au fleuve, particulièrement stratégique dans cette région sujette aux sécheresses. « L’homologation du territoire pankararu nous a relégués à une dizaine de kilomètres de la rivière. Or, la terre de nos ancêtres était sans barbelés, sans délimitation : ils fréquentaient les eaux du fleuve et y réalisaient leurs rituels. Mais la démarcation de 1940 nous en a exclus. Et nous ne pouvons plus y retourner depuis la construction du barrage hydroélectrique. Nous avons donc été éloignés, puis parqués dans ce carré de 14 294 hectares », précise Eliza.

Suite à une infructueuse tentative de négociation avec la compagnie locale d’électricité (Chesf), les Pankararu sont passés à l’action, comme l’explique Washington Tenório Silva, représentant spirituel de la communauté : « Comme nous savions jusqu’où va réellement notre territoire, nous avons décidé de l’occuper. » Depuis quatre ans, quelques familles pankararu occupent une partie de ces terres dans l’espoir d’une future homologation. Mais les membres de la communauté ne sont pas optimistes : « Nous espérions que la Funai viendrait nous aider, mais jusqu’à présent, rien », déplore Washington. La Funai ? La « Fondation nationale de l’Indien ». Au Brésil, c’est l’organisme censé protéger les terres des peuples autochtones. Un rôle qu’elle remplit plus ou moins bien en fonction des gouvernements. Or, une des premières mesures de Jair Bolsonaro a été de lourdement réduire son budget et ses pouvoirs.

« Dans d’autres communautés, ils se font carrément expulser »

Pour Sarapó Pankararu, vice-cacique, représentant politique de la communauté pankararu, l’arrivée de Bolsonaro a marqué un tournant : « Dès son élection, il a enlevé la Funai du ministère de la Justice pour la placer sous le giron du ministère de l’Agriculture, qui est traditionnellement occupé par les “ruralistas”, des ennemis des peuples autochtones. » Représentants des lobbies de l’agrobusiness, les ruralistas forment l’un des groupes les plus puissants et organisés du Parlement brésilien.

Selon Washington, la donne est claire : « Bolsonaro passe au-dessus des droits des peuples autochtones. Notre droit à la terre, nous l’avons gagné, il est inscrit dans la Constitution, mais en arrivant au pouvoir, il a clairement dit qu’il ne donnerait pas un centimètre de terre aux autochtones. Et encore, dans d’autres communautés, ils se font carrément expulser. » Le 22 janvier dernier, le célèbre cacique kayapo Raoni a d’ailleurs déposé plainte contre le président brésilien devant la Cour pénale internationale, suite aux meurtres et expulsions subis par les peuples autochtones.

Un mépris des droits de ces populations qui s’est particulièrement ressenti pendant la crise sanitaire, lors de laquelle Bolsonaro a brillé par son incompétence. Alors que le Sesai (Secrétariat spécial de la santé indigène) a promis l’accès au vaccin aux membres des communautés autochtones vivant sur un territoire homologué, il n’a rien garanti pour ceux vivant toujours exclus de leurs terres. Et question décompte des morts liés au Covid-19, le nombre de décès au sein des populations autochtones est largement sous-estimé.

Médias et réseaux sociaux : les nouveaux alliés

Une injustice qu’Alexandre a dénoncée sur les réseaux sociaux, ce qui lui a valu une menace de procès de la part du Sesai. Mais cela n’a pas été plus loin, grâce à une forte mobilisation médiatique : « Ces dernières années, notre manière de communiquer a évolué. Avant, nos médias étaient plutôt dirigés vers les Blancs puisque l’accès était difficile dans nos communautés. Maintenant que nous avons accès à Internet, notre public s’est agrandi et il est essentiellement autochtone. »

À partir de 2004, Alexandre a participé au lancement de certains des premiers médias communautaires autochtones. L’objectif était de démentir les fausses informations relayées à leur égard, mais aussi de démystifier l’image véhiculée, parfois très exotisante. « Aujourd’hui, chaque communauté a son propre réseau de communication », se félicite-t-il. Des plateformes qui permettent aux Pankararu de dénoncer les menaces des propriétaires terriens et de recevoir un écho médiatique favorable de la part de médias mainstream. Si la conjoncture politique est plus menaçante que jamais, les Pankararu ont désormais des leviers pour imposer leur propre récit, comme le souligne Eliza : « Ce sont toujours les vainqueurs qui racontent les histoires. Jamais les vaincus. Notre mission, notre résistance, c’est de raconter cette histoire du point de vue des vaincus. »

Texte & photo : Narimane Baba Aïssa & Lucas Roxo

Légende de la photographie en tête d’article : Washington est le “pajé” de la communauté, soit l’un des leaders spirituels. Depuis cinq ans, il occupe ces terres pour que l’État brésilien reconnaisse enfin la présence Pankararu sur les lieux.




Source: Cqfd-journal.org