Mai 24, 2022
Par Paris Luttes
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Crise du Capital

Par définition, si l’on abolit la division internationale du travail qui implique cet esclavage (le capitalisme global), il n’y aura plus d’industrie au sens strict, et on ne pourra donc plus se « réapproprier » ces forces productives. […] L’abolition de la division internationale du travail, néocoloniale, signifie que la relation existant entre l’extraction des matières premières et leur transformation industrielle ne peut plus être maintenue, ce qui affecte le mode de production industriel en son essence (il ne peut plus exister comme tel). »

(Benoît Bohy-Bunel, La forme-sujet occidentale-raciste, 2019)

Cette crise de la démocratie découle directement de la crise généralisée du capitalisme. L’expression « crise du capitalisme » a un sens précis : elle désigne la crise du capitalisme à son stade actuel de développement, l’impérialisme. L’impérialisme se caractérise par la domination du capital financier et des monopoles, par la primauté de l’exportation des capitaux, et par une logique de partage du monde entre les pays « avancés » et les trusts internationaux. Cette logique voit des régions et des pays entiers réduits au rôle de producteurs d’un type de ressource (céréales, minerais rares, hydrocarbures, etc.), d’autres au rôle d’usine mondiale de certains types de biens manufacturés, et les moins chanceux au rôle de poubelle du monde. Les États qui subsistent sont placés sous tutelle économique occidentale par le biais de dettes coloniales et de programmes d’ajustement structurel ordonnés par les instances financières internationales (FMI, Banque mondiale). Les entrepreneurs occidentaux y ont pignon sur rue, y surexploitent les sols et les corps et y organisent la corruption, toujours avec le soutien des État coloniaux dont ils représentent le « fleuron ». Et le complexe militaro-industriel n’en finit pas de se développer, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières nationales.

Quand cela est nécessaire ou opportun, les puissances impérialistes plongent des États entiers dans le chaos, balkanisent des régions, suppriment des formes institutionnelles et interviennent directement pour empêcher la construction de nouvelles : des pays se trouvent ainsi en proie à l’exploitation sauvage sur fond de guerre civile interminable. Cette balkanisation par la guerre, souvent préventive et toujours liée à la présence de ressources stratégiques (ressources primaires, mais aussi emplacements stratégiques sur les routes commerciales), a pu être observée en Afghanistan, en Somalie, en Irak, au Soudan, en Libye. La situation en Syrie et au Yémen gagnerait également à être étudiée sous cet angle. Le règne et la concurrence des puissances impérialistes s’accompagne toujours d’une recrudescence des formes de travail forcé, c’est-à-dire d’esclavage des adultes et des enfants : dans les raffineries artisanales de pétrole en Syrie, dans les mines artisanales de cobalt et de coltan en République Démocratique du Congo (près d’un quart de la production dans le premier pays producteur mondial), dans les mines d’or du Ghana, du Mali, du Burkina Faso (l’Afrique de l’Ouest est la troisième zone la plus riche en terrains aurifères dans le monde), dans les champs de coton au Pakistan, au Brésil, en Ouzbékistan (respectivement 4e, 5e et 8e pays producteurs de coton en 2019), etc. En Libye, les migrant·es enfermé·es dans les centres de rétention administrative sont embauchés de force par des patrons locaux et vendu·es comme esclaves sexuel·les, avec la complicité des autorités.

Face à la guerre et à l’esclavage, les gens essaient de sauver leur peau. Celles et ceux qui ne peuvent pas entreprendre le voyage jusqu’en Europe émigrent dans les pays voisins. Les travailleuses et les travailleurs itinérants représentaient au moins 169 millions de personnes en 2017, soit près de 5% de la force de travail mondiale. Le phénomène ne s’est pas résorbé avec la multiplication des guerres civiles et impérialistes, la répression des derniers mouvements contestataires par les régimes néocoloniaux, les crises économiques et les nouveaux programmes d’ajustement structurel, l’épuisement des ressources et la destruction des écosystèmes. Et nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que la modernisation des moyens de production participe également à rendre des franges toujours plus importantes de la population obsolètes du point de vue de la division internationale du travail et de l’accumulation du capital. Les récents événements au Kazakhstan ont mis en lumière la capacité bien réelle des États et de leurs capitalistes à en prendre acte, avec un cynisme glaçant : l’accumulation et l’approfondissement de la misère, qui a poussé le peuple à l’insurrection à l’aube de 2022, résulte directement du modèle capitaliste kazakh construit sur l’exploitation et l’exportation de pétrole (55% des ressources nationales), qui ne requiert « que » 5 millions d’âme pour fonctionner, rendant le bien-être des 13 millions restantes relativement superflu. Sans doute faisons-nous face ici au principal défi posé par le capitalisme à son stade impérialiste : la surtension de la division internationale du travail, caractérisée par « un chômage de masse global et un sous-emploi croissant de cycle en cycle ». (Robert Kurz, Vies et mort du capitalisme. Chroniques de la crise, 2011, p.95)

Capitale de la crise

Les classes dominantes se servent aujourd’hui de l’espace comme d’un instrument. Instrument à plusieurs fins : disperser la classe ouvrière, la répartir dans des lieux assignés, organiser les flux divers en les subordonnant à des règles institutionnelles – subordonner donc l’espace au pouvoir – contrôler l’espace et régir technocratiquement la société entière, en conservant les rapports de production capitalistes. »

(Lefebvre, Espace et politique, 1972)

Si nous vivons une crise généralisée du capitalisme impérialiste, la première observation qui s’impose est celle de notre place dans cette crise. Nous vivons, travaillons et militons au cœur de la bête, dans une métropole impérialiste. Le capitalisme et son État nous maintiennent dans un environnement que l’on pourrait qualifier d’usine totale, dans le sens où la segmentation de l’espace obéit entièrement à une logique de maximisation des profits et de séparation des différents types activités. Avant de savoir quelle peut être notre action, il importe d’en saisir le cadre imposé. Construction des premières voies ferrées, développement des villes industrielles, grands travaux et relégation des masses ouvrières aux périphéries des villes, embourgeoisement des centres, extension des réseaux de transports en commun et du temps de trajet de millions de personnes entre leur lieu d’habitation et leur lieu de travail : la fabrique de la ville et l’atomisation de l’espace est une constante du développement capitaliste. Avec le taylorisme et le fordisme, les standards et les modes de production ont changé, et l’espace a évolué : face à la confusion des villes, qui s’étalent pour constituer de l’urbain aux limites floues, la réorganisation s’est articulée autour de fonctions précises : habiter, travailler, se divertir et circuler. Cette réorganisation fonctionnelle de la ville manifeste la « faculté du capitalisme de comprimer la lutte des classes par le biais d’une division géographique visant sa domination ». (David Harvey, Géographie et capital, 2010, p.245) Les profits de chaque zone-fonction sont optimisés, et la fonction de circulation tient un rôle indispensable de chaîne de montage en assurant la transition entre les trois autres fonctions (habiter, travailler et se divertir). On observe aussi une délocalisation massive d’activités hors des villes, à commencer par celles industrielles, qui participe à l’atomisation ouvrière dans l’espace. Ce phénomène est accéléré par une triple restructuration de la ville : gentrification du centre, relégation des classes populaires dans les grands ensembles, départ des classes moyennes en grande périphérie.

Il n’existe aujourd’hui qu’un péril au monde, du point de vue de la défense de notre société, et c’est que les travailleurs parviennent à se parler de leur condition et de leurs aspirations sans intermédiaires ; tous les autres périls sont annexes, ou bien procèdent directement de la situation précaire dans laquelle nous place, à de multiples égards, ce premier problème, tu et inavoué. »

(Censor, Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie, p.11-12, 1976)

La vie du citadin est entièrement structurée et encadrée par un ensemble de forces qu’il convient de désigner pour ce qu’elles sont : des moyens de domination. Sociologues, architectes, urbanistes, designers et philosophes peuvent noircir des milliers de pages sur le sujet en contournant ce fait fondamental, mais ne parviendront jamais à l’effacer : tout ce qui détermine les moyens mis en œuvre par l’État dans la construction et la gestion des villes est lié à une question de pouvoir. Ce qui ressort de l’agencement des rues, des transports, de l’infrastructure économique et commerciale, des grilles dans les jardins, des cours d’immeuble, du mobilier urbain anti-SDF, des noms de voiries jusqu’à l’éclairage publique et les espaces d’affichage (publicitaire ou non), c’est que rien de ce qui nous entoure n’est anodin ; que notre vie quotidienne se déroule dans le cadre et les cadences d’un environnement entièrement produit, construit et choisi suivant des impératifs de gestion des masses. L’organisation des villes n’est jamais autre chose que celle de flux économiques, de masses qui circulent sans se parler ou se croiser, qui n’interagissent avec leur environnement que par le travail ou la consommation. La taille de la chaussée, la quantité de commerces, la dimension des places, le prix des transports : tout cela n’a rien de naturel ou de spontané, mais est entièrement déterminé par les impératifs de l’économie et de la police. La différence fondamentale entre la ville moderne et ses formes antiques, c’est la disparition des espaces de sociabilité où les diverses couches composites de la cité peuvent se rencontrer. Les voitures et les loisirs payants ont remplacé l’Agora, le Forum, la Foire, le Temple, etc. Une démarche politique consciencieuse dans l’espace urbain doit avoir pour objectif de dévoiler par l’exemple et la discussion toutes les formes de domination qui, bien qu’elles nous paraissant familières, forment un environnement tout sauf naturel, qu’il sera nécessaire d’interroger et de transformer.

Les formes intuitives les plus exemplaires du mouvement ouvrier et de ses variantes contemporaines ou archaïques ont toujours exprimé et expérimenté ce besoin de se réapproprier un espace que l’on n’aurait jamais songé à investir auparavant. Les conseils ouvriers, les banquets de la Commune comme les assemblées des ronds-points sont des moments hauts de la lutte entre l’État et la société : des individus salariés, atomisés et qu’on pensait incapables de diriger eux-mêmes leur vie, entrevoient la possibilité de discuter ensemble de leur condition, sans intermédiaire, d’une manière qu’aucun intellectuel n’avait anticipé jusque-là, et sans qu’aucun professionnel de la politique n’en décide à leur place. C’est dans ces espaces, par ces pratiques collectives de l’espace urbain, que s’est jouée la véritable menace pour l’État : le moment où l’environnement familier se transforme en lieu de lutte, en dehors de tout principe choisi par un expert ou un gouvernant, et sans l’intermédiaire des militants et de leur formatage des luttes. Il faut encourager le développement de ces espaces sans les diriger, y reconnaître le potentiel révolutionnaire de la société, mais ne jamais en ériger les formes en principes absolus, les laisser évoluer, changer, se remplacer ou se transformer à leur propre rythme.

À suivre




Source: Paris-luttes.info