Juillet 18, 2022
Par Paris Luttes
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« Dans la domination rĂ©elle totale, il n’y a plus aucun endroit oĂč l’ouvrier puisse entamer sa propre vie, parce que ce qu’il y a partout, c’est la vie du capital. Â»

Renato Curcio & Alberto Franceschini, Gouttes de soleil dans la cité des spectres, 1983

I. ReconnaĂźtre nos lacunes

Le texte qui suit ne cherche pas nĂ©cessairement Ă  produire une dĂ©finition thĂ©orique de l’antifascisme rĂ©volutionnaire. À ce sujet, nous nous contenterons de dire que la lutte antifasciste, au mĂȘme titre que les autres, n’a rien de rĂ©volutionnaire si elle se contente de rester sectorielle : un antifascisme rĂ©volutionnaire doit embrasser la totalitĂ© de la vie, c’est-Ă -dire combattre partout et en tout temps la barbarisation des rapports humains dans l’économie capitaliste. Les personnes visĂ©es par nos critiques se reconnaĂźtront et seront reconnues.

Un antifascisme rĂ©volutionnaire reconnaĂźt dans l’État la matĂ©rialisation politique du pouvoir Ă©conomique, l’institutionnalisation de sa logique d’exploitation et d’accumulation du capital. L’État, quelle que soit sa forme, est le garant collectif de la sociĂ©tĂ© de classe. Le fascisme n’est jamais autre chose que le prolongement de la forme politique du capital par d’autres moyens en temps de crise. La crise est un moment de dĂ©clin de l’hĂ©gĂ©monie de la bourgeoisie et de son appareil d’État, qui voit les catĂ©gories de base de la sociĂ©tĂ© capitaliste se radicaliser. L’extrĂȘme-droitisation du champ mĂ©diatique traduit cette radicalisation, qui se prĂ©sente Ă  nous dans les dĂ©lires sur l’immigration et les frontiĂšres, le « laxisme Â» de la justice et la « dĂ©linquance Â», le « communautarisme Â» et l’islam, la souffrance des policiers et la prĂ©somption d’innocence des dominants, l’émancipation par le travail et la fainĂ©antise des chĂŽmeurs, etc. Cette radicalisation accompagne le durcissement de l’exploitation, du tri aux frontiĂšres, de la rĂ©pression policiĂšre quotidienne, etc.

Tous ces phĂ©nomĂšnes pointent le caractĂšre lacunaire de l’antifascisme cantonnĂ© Ă  la lutte contre l’expression des groupes fascistes : la lutte antifasciste n’est vĂ©ritablement fĂ©conde que dans le prolongement de la critique de l’économie politique. C’est lĂ  qu’elle permet d’anticiper la menace, de la confronter sur le terrain sur lequel elle s’avance, de dĂ©construire les mensonges sur lesquels elle s’appuie et d’identifier le fascisme tel qu’il est : le « visage dĂ©voilĂ© Â» d’un systĂšme nĂ©cessitant dĂ©jĂ  d’importantes doses de massacres et d’injustices, fonctionnant bien avant la volontĂ© subjective de nuire et de dominer de quelques autocrates ou gĂ©nĂ©raux ; bien avant que les logiques Ă©conomiques mutilantes ne deviennent incontrĂŽlables et obligent Ă  recourir aux forces d’exception du systĂšme pour garantir sa sauvegarde.

Évidemment, le travail d’information sur les groupes fascistes, de harcĂšlement sur leurs militants et d’autodĂ©fense face Ă  leurs violences, est lĂ©gitime et indispensable. Mais ce travail ne doit pas nous dĂ©douaner du reste. L’agitation culturelle, l’intervention dans les luttes sociales et la participation aux initiatives d’auto-organisation sur nos lieux de vie et de travail, font partie intĂ©grante du combat antifasciste. Les dĂ©laisser au profit unique de la violence de rue, c’est ouvrir la porte aux comportements claniques et aux logiques de bandes armĂ©es ; c’est neutraliser les perspectives du mouvement antifasciste en l’enfermant dans un combat d’arriĂšre-garde et dans des logiques Ă  la limite du fĂ©odal ; c’est, enfin, saper notre capacitĂ© collective Ă  identifier concrĂštement les catĂ©gories de base de l’État-nation moderne structurantes, et avec elle notre capacitĂ© de rĂ©action face Ă  leur radicalisation.

Ces travers nous enferment dans des protestations domestiquĂ©es et sans lendemain, auprĂšs d’acteurs politiques choisis par l’État et son dialogue social. Notre positionnement vis-Ă -vis de ces acteurs politiques est sans doute le dernier marqueur significatif permettant d’évaluer, en surface du moins, le degrĂ© de radicalitĂ© – ou a contrario de bĂȘtise politique – des militantes et des militants se revendiquant de l’antifascisme. Mais la radicalitĂ©, c’est-Ă -dire la volontĂ© de prendre le mal Ă  la racine et de fonder sa pratique sur une critique totalisante de l’état actuel des choses, n’est pas toujours sincĂšre. Elle ne peut pas non plus se mesurer Ă  la radicalitĂ© de la violence assumĂ©e dans la rue face aux fascistes. Du reste, on trouve toujours des groupes antifascistes pour « tenir la rue Â» d’une main et interpeller la PrĂ©fecture de l’autre. Notre premiĂšre tĂąche devrait ĂȘtre de rompre avec cette conception de l’antifascisme – et donc avec les groupes qui s’en rĂ©clament.

Seulement, les groupes autour desquels le mouvement antifasciste se polarise depuis plusieurs annĂ©es ont eu tendance Ă  cacher la merde sous le tapis et Ă  instaurer un statu quo nocif aux dynamiques qui leur Ă©chappaient. Le problĂšme de la reprĂ©sentation et de la spĂ©cialisation, tel qu’il est posĂ© aujourd’hui dans le mouvement antifasciste, doit ĂȘtre rĂ©solu. La lutte hĂ©gĂ©monique que se livrent les tenants de l’antifascisme dit « autonome Â» et de l’antifascisme que nous dirons « para-syndical Â» ne mĂšnera Ă  rien sinon Ă  la multiplication des tensions, des accrochages et des rĂšglements de comptes. La rupture doit ĂȘtre politique avant d’ĂȘtre « militaire Â», et doit permettre de rendre leur voix Ă  toutes les forces antifascistes dĂ©possĂ©dĂ©es de leur capacitĂ© d’expression par le statu quo qui mine le mouvement. Alors nous pourrons choisir notre camp ; un camp qui ne soit pas celui d’un supĂ©rieur hiĂ©rarchique en compĂ©tition avec son voisin, mais bien le camp de toutes celles et ceux qui le composent.




Source: Paris-luttes.info