Janvier 18, 2021
Par Lundi matin
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Son travail photographique en faisait un artiste de haut niveau et dans sa librairie, la galerie d’art Ă  l’étage a accueilli de nombreuses et belles expositions. Homme aux mille talents qui s’était emparĂ© tout seul des savoir-faire de bien des corps de mĂ©tiers, dotĂ© d’un goĂ»t sĂ»r qui le tenait Ă  l’écart des escroqueries profitables de l’art contemporain, dĂ©finitivement rĂ©fractaire aux attraits d’Internet, Guy Ă©tait une de ces personnes efficaces, discrĂštes, incroyablement dĂ©terminĂ©es dans leur Ă©thique Ă  contre-courant de l’époque, et dont l’existence mĂȘme demeure comme la preuve ultime qu’un monde sans exploiteurs est possible. En hommage Ă  Guy, nous republions l’interview parue dans Article 11 n°15 et republiĂ© le 5 avril 2014 sur le site du journal, oĂč il raconte son expĂ©rience d’établi.


* * *

« Ă€ l’époque, je baignais dans un milieu artistique. Une espĂšce de cocon dans lequel je me sentais bien. AprĂšs une adolescence rock and roll, j’étais montĂ© Ă  Paris pour Ă©tudier aux Arts DĂ©cos et je vivais avec des amis. Comme je n’étais pas trĂšs portĂ© sur la politique, Mai-68 m’a pris par surprise. Je m’en rappelle trĂšs bien : il faisait beau, les fenĂȘtres Ă©taient ouvertes, et depuis l’appartement nous entendions les grenades lacrymos qui pĂ©taient boulevard Saint-Michel. On l’a d’abord pris Ă  la blague, sur le mode : ils font chier, ces Ă©tudiants
 Puis, on a dĂ©cidĂ© d’aller voir. Et on est restĂ© jusqu’au bout. Jusqu’à la dĂ©bĂącle finale. La dĂ©prime du grand retour Ă  l’ordre.

Peu de temps aprĂšs, un copain a ramenĂ© une publication maoĂŻste Ă  l’appartement. Et il nous a branchĂ©s sur la GP. Ça m’a parlĂ©. Pas le maoĂŻsme – ça, je m’en fichais, je n’ai jamais Ă©tĂ© pro-chinois. Non, ce qui m’a plu, c’est que ce groupe agissait rĂ©ellement sur le terrain et portait des pratiques radicales. Un temps, quand mĂȘme, j’ai hĂ©sitĂ©. Je n’ai pas pour habitude de faire les choses Ă  moitiĂ©, et il m’était trĂšs vite apparu que je devais choisir entre l’art et la politique. Dilemme. Ça faisait un an que je travaillais Ă  ’’ma grande Ɠuvre’’, un film d’animation dont j’avais rĂ©alisĂ© les quinze premiĂšres minutes. Que devais-je en faire ? Finalement, un soir, j’ai dĂ©posĂ© la bande dans une poubelle, en plein rue. La politique, donc. Je suis rentrĂ© Ă  la GP en 1969, Ă  22 ans ; j’en suis sorti en 1973, quand l’organisation a dĂ©cidĂ© sa dissolution.

Je m’étais mariĂ© en 1969, ma premiĂšre fille est nĂ©e un an plus tard. Mais ĂȘtre militant Ă  la GP, c’était du 24 heures sur 24 : il n’y avait guĂšre de place pour la famille. Je voyais donc trĂšs peu ma femme et ma fille. En 1970, je les ai d’autant moins vues que j’ai fait un mois et demi de prison. En Quartier de haute sĂ©curitĂ© (QHS). Je t’assure que quand tu dĂ©barques Ă  23 ans en QHS, le choc est rude. TrĂšs. Tu te retrouves sans rien. Je n’avais mĂȘme pas un stylo et un papier, pourtant indispensables pour cantiner. J’avais tellement envie de cigarettes que j’ai essayĂ© de fumer les brins de paille de ma paillasse


Pourquoi le QHS ? L’histoire n’a guĂšre d’intĂ©rĂȘt. Disons que j’ai Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© pour une action menĂ©e dans le cadre de de la campagne ’’L’étĂ© sera chaud’’, qui prenait pour cibles les yachts et les restaurants de luxe. Et que mon avocat a finalement dĂ©crochĂ© un non-lieu. De toute façon, je n’ai jamais Ă©tĂ© un homme violent ; Ă  l’époque, je me voyais plutĂŽt comme un humaniste. Mon militantisme consistait surtout Ă  passer mon temps dans les banlieues, les usines, les foyers d’immigrĂ©s. La thĂ©orie, je m’en foutais. Je ne lisais pas les textes, mĂȘme pas Mao. J’ai bien participĂ© Ă  quelques rĂ©unions avec Benny LĂ©vy [1], mais ça m’a profondĂ©ment emmerdĂ©. Je faisais partie de la base, celle qui s’escrimait sur le terrain et rĂ©agissait aux Ă©vĂ©nements. S’il y avait une descente de flics dans un foyer africain, par exemple, on passait la nuit Ă  rĂ©diger et imprimer une affiche qu’on allait coller un peu partout au petit matin.

Quand les instances du mouvement ont dĂ©cidĂ© qu’il fallait que quelqu’un s’implante dans une grosse boĂźte de la banlieue Nord pour y faire de l’agit-prop [2], je me suis portĂ© volontaire. Il s’agissait de Babcock, une usine de La Courneuve qui fabriquait des chaudiĂšres industrielles. J’ai postulĂ© comme ouvrier spĂ©cialisĂ© (OS). On m’a demandĂ© si j’avais un CAP, j’ai menti et rĂ©pondu ’’oui’’. Le lendemain, je commençais comme oxycoupeur [3]. Sauf que je n’y connaissais rien
 Je ne savais mĂȘme pas comment allumer le chalumeau ! Sans mon voisin, un AlgĂ©rien, je ne m’en serais jamais tirĂ©. Pendant quinze jours, il m’a appris les bases du boulot. C’est-Ă -dire qu’il faisait double labeur, le sien et le mien. Jusqu’à ce que je sois capable de me dĂ©brouiller.

J’ai passĂ© trois ans dans cette usine, alors bastion de la CGT. J’étais le seul militant maoĂŻste, autant dire que ça n’a pas Ă©tĂ© facile. À chaque rĂ©union, il y avait cinq-six gros bras de la CGT qui m’entouraient, pour m’empĂȘcher de parler. J’étais trĂšs seul : en trois ans, je n’ai rĂ©ussi Ă  me faire qu’un seul bon pote. Tous les autres me voyaient venir avec mĂ©fiance. Cela explique sans doute que, politiquement, je ne sois pas arrivĂ© Ă  grand-chose.

J’ai par contre beaucoup bu. Dans l’usine, tout le monde buvait. Les mecs dĂ©barquaient carrĂ©ment le matin avec des cabas remplis de bouteilles ! Ça nous faisait des journĂ©es de travail trĂšs arrosĂ©es. Aux aurores, on descendait deux-trois cafĂ©s-calvas dans un bistrot voisin avant d’embaucher. Puis on tournait au blanc sur la chaĂźne, jusqu’au dĂ©jeuner. À midi, pastis puis rouge pour accompagner le repas, et digestif au bistrot. L’aprĂšs-midi, on continuait au rouge, et on finissait dans un cafĂ© Ă  la fin de la journĂ©e. Bien sĂ»r, c’était beaucoup trop. Mais j’étais heureux dans les bistrots, Ă  discuter avec les prolos et les immigrĂ©s. J’y ai passĂ© un temps fou, j’adorais ça. Alors qu’aujourd’hui je m’y ennuie
.

Le cĂŽtĂ© agit-prop ? Pour ĂȘtre honnĂȘte, il s’agissait surtout de discuter avec les ouvriers. De tout. Du boulot, des chefs, du jardin, des filles. On parlait des accidents du travail, aussi – il y en avait plein, Ă  l’époque. Et on causait un peu de politique. De temps en temps, je rĂ©digeais un tract et je profitais de la pause de midi pour en balancer les reproductions sur les Ă©tablis. Il fallait rester discret : si l’encadrement me surprenait en pleine action, j’étais virĂ©. Mais je n’ai jamais Ă©tĂ© pris sur le fait. Et puis, j’étais bon dans mon boulot, ça m’a aidĂ© Ă  passer Ă  travers les gouttes. Ça n’a pas toujours Ă©tĂ© facile. À un moment, la direction de l’usine a essayĂ© de me contraindre au dĂ©part en me refilant les boulots les plus dĂ©gueulasses. Sauf que j’ai tenu bon. Je suis un homme tenace.

Bien sĂ»r, les flics m’ont embarquĂ© un paquet de fois. Et j’ai aussi eu droit Ă  quelques sessions de prĂ©paration Ă  la lutte clandestine avec la GP. On se retrouvait dans la forĂȘt de Fontainebleau, pour s’entraĂźner au tir de cocktail Molotov. Comme je n’étais pas mauvais Ă  l’entraĂźnement, il avait Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© que je ferais partie des premiĂšres lignes dans les manifs. Mais je n’avais aucune envie d’ĂȘtre devant, moi… Je n’étais pas un guerrier, ni un combattant. J’appartenais certes Ă  un groupe qui prĂŽnait la violence, mais personnellement je m’en passais volontiers.

Je ne sais pas si je croyais que ça pourrait dĂ©boucher sur la rĂ©volution. Je ne me posais pas vraiment la question, je vivais simplement au jour le jour. Nous Ă©tions une dizaine de militants Ă  travailler en banlieue Nord, tous amis et trĂšs souvent fourrĂ©s ensemble. On avait mĂȘme une base arriĂšre Ă  la fac de Saint-Denis, qui nous prĂȘtait une salle.

L’étĂ©, on partait ’’en vacances’’ avec la GP : on allait aider des paysans en Bretagne. À l’époque, on a passĂ© tous nos mois d’aoĂ»t comme ça, ma femme et moi. Il s’agissait de filer un coup de main, de monter des murs de parpaing, etc
Ça nous faisait un bol d’air, on profitait de la campagne. On avait l’impression de dĂ©couvrir un monde, d’y appartenir un peu.

En 1973, la GP a dĂ©cidĂ© sa dissolution. Ça a Ă©tĂ© une excellente dĂ©cision. Selon moi, ce choix intelligent a Ă©vitĂ© un Ă©ventuel basculement dans une lutte armĂ©e stĂ©rile, sans appui de la population, sur le mode allemand ou italien. Mais la dĂ©cision n’a pas Ă©tĂ© facile Ă  accepter pour les militants les plus investis : certains ont eu le sentiment de se retrouver orphelins. Ce n’était pas mon cas – j’avais une femme, une fille, un projet, des attaches dans le monde paysan. J’ai donc dĂ©crochĂ©. Et je suis passĂ© assez facilement de cette vie Ă  la suivante. La dissolution a peut-ĂȘtre mĂȘme Ă©tĂ© un soulagement. Parce que c’est difficile de savoir jusqu’oĂč tu pourrais Ă©ventuellement aller quand tu es vraiment inscrit dans un mouvement. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si la GP avait continuĂ©. LĂ , c’était rĂ©glĂ©.

Dans ce parcours, il y a Ă©videmment des choses que je regrette. Dont une que je ne pourrai jamais oublier, j’en Ă©prouve encore de la honte aujourd’hui. Alors que j’étais ouvrier chez Babcock, la CGT avait lancĂ© une grande journĂ©e de mobilisation. Bien. Sauf qu’il y avait un problĂšme : les instances de la GP avaient dĂ©cidĂ© que ses militants n’y participeraient pas. Je me rappellerai toujours de cette journĂ©e : j’arrive Ă  l’usine, je passe devant mes collĂšgues tenant le piquet de grĂšve Ă  l’entrĂ©e, je rentre et je prends mon poste sur la ligne. J’ai travaillĂ© alors que l’immense majoritĂ© de l’usine faisait grĂšve ! Alors que je bassinais les ouvriers avec la rĂ©volution depuis trois ans ! Pour eux, ça n’avait pas de sens, c’était complĂštement idiot. Et ils avaient raison. MĂȘme mon chef a Ă©tĂ© choquĂ©. Il est venu me voir pendant que je travaillais en compagnie des cinq autres ouvriers qui ne faisaient pas grĂšve. Il m’a regardĂ© et il m’a dit : ’’LĂ , je ne te comprends vraiment pas
’’

Il y a lĂ  quelque chose que je voudrais Ă©claircir, quarante ans plus tard. J’aimerais comprendre comment je me suis retrouvĂ© Ă  suivre bĂȘtement un mot d’ordre aussi Ă©videmment idiot. Cela ne vaut pas seulement pour cette histoire de grĂšve. On rejoint une organisation, on s’y investit et on perd finalement, sans mĂȘme s’en rendre compte, un peu de son intĂ©gritĂ©. Â»





Source: Lundi.am