Juillet 29, 2022
Par CQFD
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Yzé Voluptée est travailleuse du sexe. Elle est à la fois escort, camgirl, réalisatrice et performeuse porno-féministe. Elle chronique dans ces colonnes son quotidien, ses réflexions et ses coups de gueule. La réalité d’Yzé n’est pas celle des personnes exploitées par les réseaux de traite ou contraintes par d’autres à se prostituer. Son activité est pour elle autant un moyen de subsistance qu’un choix politique.


Illustration de Nijelle Botainne

Quand j’ai débuté dans le métier, je refusais tout ce qui avait plus de 55 ans. Beaucoup de mes collègues avaient pourtant l’air de trouver ça rassurant : les vieux, ça fait moins peur. On peut les imaginer frêles, lents, cardiaques et impuissants.

Moi, je me souviendrai toute ma vie de ma première tentative d’escorting, dans un bar à hôtesses, du haut de mes 18 piges. Je revois encore ce type dans le miroir, sa main sur ma cuisse, me murmurer à l’oreille : « Hum… Tu pourrais être ma fille. » J’ai prétexté un besoin pressant, je suis allée vomir dans les toilettes, et suis partie sans même demander ma misérable paie de la soirée. Exit le travail du sexe (TDS) pendant dix ans.

Quand j’ai remis le pied à l’étrier, j’avais une décennie de féminisme vénère derrière moi : je me sentais solide, déterminé·e1, et prêt·e à affronter la masculinité2 sous toutes ses formes. Avec la pratique, j’ai constaté que peu m’importait l’esthétique, ou presque. Mais les tempes grisonnantes de certains clients me donnaient toujours la nausée, quand ça ne me mettait tout simplement pas dans une colère noire qu’il m’aura fallu du temps à décortiquer.

Certes, la vieillesse des corps me terrifie. Moi qui jouis du privilège de jouer dans la catégorie des « beaux », je savoure pour quelques années encore celui de faire partie des jeunes. Mais la quarantaine approche. Un jour pas si lointain, je connaîtrai à mon tour le rejet, le dégoût, la solitude et la misère sexuelle qui sont le lot d’une grande partie des femmes dans notre société tétanisée par la mort.

Et justement, ça, aux hommes, je ne le leur pardonne pas. Les vieilles putes, ils n’en veulent pas. Le patriarche veut se vautrer dans nos chairs fraîches jusqu’à sa dernière goutte de sperme. Même grabataire, il continue de régner sur le monde en distribuant les bons points.

Les vieux prolos suscitent au moins chez moi une certaine solidarité de classe qui transcende ma misandrie, avec leurs poumons fatigués et leurs pieds diabétiques. Les riches retraités débordants d’entrain et de vitalité me font grincer des dents. À ceux-là, je ne donne que le strict minimum, et je ne leur fais pas l’honneur d’être de mes habitués.

Mais elle a bon dos, la guerre des classes. Mon féminisme matérialiste n’explique pas tout. Il y a derrière ma colère viscérale un malaise bien plus profond. Client ou pas, l’œil concupiscent d’un « homme mûr » sur mon entrejambe me ramène à la violence brute du tabou ultime. On dit qu’un môme sur cinq – une fille sur cinq, plus précisément, et un garçon sur treize –, subit des violences sexuelles durant l’enfance3. Je n’ai plus 12 ans mais je me souviens de tous ces mecs qui se laissaient faussement berner par mon franc-parler et mes seins lourds d’ado complexée. À certains j’ai donné de bon cœur, là où d’autres se sont servis sans mesurer ce qu’ils m’ont pris. Il a fallu qu’un jour l’un d’entre eux me dise : « Non, je ne peux pas coucher avec toi, tu as l’âge d’être ma petite sœur », pour que je réalise que quelque chose ne tournait pas rond. Fallait-il être aveugle pour me croire quand j’annonçais 17 ans ? Fallait-il vouloir me baiser à tout prix pour se laisser convaincre par mon petit numéro de séduction ? J’ai vite compris que le seul jeu qu’on me laisserait jouer, c’était celui de la bonne meuf.

Aucun n’était fou. Aucun ne m’a mis un flingue contre la tempe. Chacun a pris ce qui lui revenait de droit sans se poser de questions. Peut-on vraiment parler de consentement, quand on ne mesure ni l’inégalité des rapports de pouvoir, ni la possibilité de dire non, ni les conséquences à long terme ? Je ne me suis jamais débattue. Je suis même allée les chercher, plus d’une fois. Ça marchait. Ça me donnait une place. Je me sentais exister. Et ainsi, être désirée est devenu une des colonnes vertébrales de mes schémas affectifs.

C’est étrange, parce qu’aucun de ces hommes-là n’était vieux. Ils avaient tout au plus la trentaine. Mais dans ma tête d’enfant, des liens terribles se sont tissés. J’ai fini par intégrer que tous les hommes, quel que soit leur âge, pouvaient me sexualiser. Que je n’étais à l’abri nulle part, pas même dans les bras de mon père, ou de mon grand-père. Aucun d’eux n’a jamais eu le moindre geste sexualisé envers moi. Mais ils étaient des hommes.

Yzé Voluptée

Précédentes “Putain de chroniques” :
#1 : « Je ne suis pas la pute que vous croyez »
#2 : « Sale pute ! »
#3 : « Hommage à nos clandestinités »
#4 : Thérapute
#5 : Pornoscopie
#6 : Si même les féministes
#7 : Aimer une putain


1 NDLR : Yzé Voluptée ne se considère pas comme une femme cisgenre. Il / elle se genre tantôt au féminin, tantôt au masculin.

2 Je parle ici de la masculinité cisgenre et hétérosexuelle, à savoir celle des hommes qui se reconnaissent dans le genre qu’on leur a attribué à la naissance.

3 Lire à ce sujet le « Rapport de situation 2014 sur la prévention de la violence dans le monde » de l’Organisation mondiale de la santé.




Source: Cqfd-journal.org