Je n’avais jamais lu Michel Houellebecq. J’avais toujours d’autres lectures prioritaires à celle d’un auteur qui me semblait –après tout ce que j’entendais- fouiller dans le merdier de notre temps peut-être avec une certaine exactitude mais, malgré tout, non sans une complaisance cynique qui faisait la délectation d’un assez grand public. L’anti-utopie d’une arrivée au pouvoir islamiste en France dans son avant-dernier livre Soumission, accueilli avec enthousiasme par la droite et l’ultra-droite, de Zemmour à Marine Le Pen, ne m’a pas attiré non plus. Mais maintenant c’est autre chose. Sérotonine est présenté par ses promoteurs comme le roman prémonitoire de l’éruption des Gilets Jaunes. Il est encensé par les commentateurs centre-gauches bienpensants, de Télérama à Libé, de Labro à Beigbeder, comme un œuvre majeur. En tant que tel il occupe depuis sa parution début janvier, loin du peloton des autres bestsellers, la première place des ventes en librairie.

Considérant que le front esthétique constitue un front décisif dans la lutte révolutionnaire –voire mon échange récent avec Jacques Wajnsztejn sur « la révolution à titre humain » http://blog.tempscritiques.net/archives/2357 – il fallait donc voir de quoi il s’agissait avec ce texte.

Les premiers chapitres n’ont fait que confirmer mes pressentiments à propos de l’auteur et son œuvre. Il s’agit effectivement des autoréflexions –écrites à la première personne- d’un homme, s’appelant Claude-Florent, dans le mid life crisis sur sa vie dispersée entre femmes et activités professionnelles décevantes comme expert agronome, bien rémunérées mais sans impact sur une réalité façonné par les Monsanto et Co. (Houellebecq sait de quoi il parle, il a fait un diplôme comme ingénieur agronome.) Alors c’est la déprime. Certes, la rétrospective d’une telle vie vise assez juste la détérioration des relations humaines dans l’engrenage économico-politique maléfique et amuse car façonnée avec plein d’humour auto-dérisoire : un bloom se moque de sa vie et de celle des autres. Mais le niveau humoristique n’excède pas outre mesure celui d’un bon one man show littéraire. Je commençai déjà à me poser la question –pas si facile me semble t-il- où finit une lucidité réaliste et commence un cynisme aveugle par rapport à l’irruption des possibles latents, quand après un déchaînement misanthrope et misogyne agrémenté des phantasmes porno carrément dégueulasse –que l’auteur appelle les « aventures canines » de sa dernière compagne- soudainement apparaît une ode à l’amour tout à fait surprenante sous forme de récits des amours ratés à crever le cœur. Et c’est un peu plus loin –bon, il faut avoir la patience de lire à peu près trois quart du bouquin- que se trouve une scène, vraiment forte, d’une confrontation armée entre agriculteurs désespérés bloquant la route et « forces de l’ordre » qui se termine en massacre. Mais si on veut bien accepter que l’auteur donne une idée assez claire de l’ « ordre » défendu par les flics –à l’occurrence l’asphyxie de ce que reste d’un monde rural- la révolte des hommes contre leur mise à mort lente qu’il donne à voir se situe plutôt avant l’arrivée des Gilets Jaunes. Cette action collective héroïque isolée à dimension suicidaire se situe dans l’état dépressif qui régnait avant, caractérisé par le suicide quasi-quotidien de paysans anonymes. L’irruption des Gilets Jaunes par est la rupture d’avec cet état d’esprit. Un esprit de révolte saisit des hommes et des femmes dans le pays entier. Sans armes, leurs formes d’action font tenir de blocages dans la durée et mettent en évidence les capacités limitées des forces d’Etat mobilisés à faire régner l’ordre contesté. La solitude dépressive à laquelle étaient renvoyés les individus cède la place à une nouvelle forme de collectivité joyeuse.

Le livre de Houellebecq par contre, finit avec le suicide minutieusement préparé de l’alter-ego de l’auteur, Claude-Florent. Jusqu’à la fin celui-ci est convaincu qu’il n-y a pas d’alternative à l’ordre établi. La « formule creuse » de Marx : « A chacun selon ses besoin » aurait pu seulement conduire « si par malheur on avait tenté de la mettre en pratique » à de « chicaneries et d’ergotages sans fin »… « l’argent allait à l’argent et accompagnait le pouvoir, tel était le dernier mot de l’organisation sociale. » (p.135) Seulement l’idée de l’amour se sauve, certes d’une façon très confuse. Après avoir exalté l’amour physique comme une dimension essentielle dans ses récits de grands amours, Claude-Florent/Houellebecq prend d’une façon tout à fait surprenante ses distances à cela qu’il appelle « la victoire finale de l’attraction animale, la fin de toute civilisation, de toute culture », qu’il croit devoir constater chez Thomas Mann et Marcel Proust déjà. Le premier –dans La Montagne magique et dans Mort en Venise- « avait été incapable d’échapper à la fascination de la jeunesse et de la beauté, qu’il avait finalement placées au-dessus de tout, au-dessus de toutes les qualités intellectuelles et morales, et devant lesquelles il s’était au bout du compte lui aussi, sans la moindre retenue, abjectement vautré. » Le deuxième, à la même époque, concluait à la fin du Temps retrouvé qu’il n’avait besoin « que de légères amours avec des jeunes filles en fleurs ». (p.333s.) Claude-Florent /Houellebecq oppose à l’attitude de ces hommes, considérés comme les sommets de la civilisation occidentale, mais tout à fait minables dans ses yeux, un hommage à l’amour au-delà de « notre nature biologique » dont Dieu nous donne de signes. Il comprend le sacrifice du Christ comme un acte contre « l’endurcissement des cœurs » qui ne se rendent pas compte de ces signes. Le livre finit, à la stupéfaction du lecteur, dans un délire christique. On a l’impression que le suicide du narrateur prend la dimension de la fin d’un chemin de croix. (p.347) Le suicide d’Aymeric devant le barrage des agriculteurs face aux flics apparaît, à la lumière de cette dernière volte de l’auteur, aussi comme un sacrifice à l’image de celui du Christ.

Mais abandons maintenant le sinistre univers de l’auteur avec ses suicides individuels et collectifs et ses délires sacrificiels et demandons nous : pourquoi le livre a un tel succès ? Bien sûr, il s’agit d’un auteur de renom considérable. La notoriété de l’auteur est en soi déjà une garantie de ventes record. Mais est-ce qu’on est pas obligé, spécialement dans le cas de ce dernier livre d’Houellebecq, de chercher aussi dans une certaine affinité entre l’univers de pensées de l’auteur et l’état d’esprit de son public une explication pour un tel succès ? Supposant que cette fois-ci le profil de lecteur du livre n’est pas forcement celui d’un réac islamophobe on peut émettre l’hypothèse qu’il y a, au moins en partie, cette fois-ci un autre public qui s’y retrouve. Pour le dire toute de suite, je ne pense pas aux Gilets Jaunes et leur soutiens, mais plutôt à ceux qui face aux Gilets Jaunes expriment une certaine réticence voire un clair refus. Le livre peut contribuer à comprendre l’attitude des catégories sociales normalement mobilisées pour de telles causes, de divers gauches et bobos politisés, dans les grandes métropoles mais aussi « en province », dont on a dit qu’ils étaient effrayés par l’ « impureté » du mouvement. On a parlé aussi d’une arrogance et d’un certain mépris face à une population considérée moins instruite politiquement. Mais il faut encore approfondir un peu plus cette piste pour voir plus clair. Il s’agit en effet de milieux structurés par des appartenances politiques et un certain « capital culturel », des « gens qui lisent ». Ceux qui sont entrés en action et qui portent le mouvement jusqu’à maintenant sont par contre ceux qui lisent moins, disons ce ne sont pas de lecteurs d’Houellebecq. Or, ceux qui lisent sont aussi ceux qui suivent régulièrement l’information et les débats dans les médias. De cette manière, un certain capital culturel conduit forcement à une plus grande exposition à l’impact de l’industrie culturelle sous toutes ses formes, des médias en première ligne, mais aussi sous forme d’une certaine littérature, qu’on pourrait nommer, l’exemple concernant, des « romans de gare » pour voyageurs TGV. Les urbains de la capitale et de province se reconnaissent dans le personnage mis en scène par Houellebecq. Ils connaissent plus ou moins l’état de désenchantement voire de dépression qui constitue la base de son livre. La démoralisation par les frustrations professionnelles, politiques et personnelles subies trouve dans ce livre une mise en forme plus ou moins amusante et agréable à lire. C’est de cela qu’il faut se rendre compte : le mécanisme de la désensibilisation général à travers l’industrie culturelle anesthésiante est dans nos sociétés complété par la production d’un état de dépression douce. Tous ceux qui sont encore capable de ressentir de l’horreur et d’écœurement face à la barbarie quotidienne sont conduits vers la résignation et l’impuissance. Les dernières fibres d’un sentiment de révolte sont neutralisées. Le roman Sérotonine peut donc être considéré, non comme une prémonition du mouvement Gilet Jaunes, mais comme la mise en scène d’un état d’esprit qui s’avère comme un élément d’explication de l’attitude distanciée par rapport à cette insurrection inattendue, une attitude caractéristique pour de gens vaguement critiques face à un monde à la dérive, conscients des désastres écologiques, psychologiques et sociales provoqués par les convulsions d’un capitalisme déchainé, à l’exemple de Claude-Florent qui lit, écoute de vieux vinyles, mange et boit bien et qui sait qu’est-ce que pourrait être l’amour –au moins pendant qu’il était encore dans un état relativement équilibré- mais qui est incapable de nouer de relations salvatrices dans l’action, « des liens qui libèrent ».

Le milieu où est né le mouvement de Gilets Jaunes échappe à ce conditionnement idéologique. « La périphérie » est atteinte d’une façon spécialement grave par les ravages de l’adaptation du pays aux exigences de la nouvelle donne au niveau international. La détérioration des structures industrielles et infrastructures publiques est ici plus que dans les métropoles source de souffrances et de privations multiples. Mais cet état de déconnexion relative des centres de production, distribution et communication constitue en même temps un avantage pour l’émergence d’une mobilisation contre les méfaits du « progrès » et de la « modernisation ». Le manque des cadres d’institutions économiques, politiques et culturelles urbaines donne une certaine possibilité de se soustraire au conditionnement des mentalités et comportements interrelationnels les accompagnants. Les règles du « démocratiquement correcte » d’une pseudo-démocratie autoritaire, avec ses filtres d’élections, partis, syndicats et manifestations déclarées, sont transgressées plus facilement. S’ajoute à cela le fait que dans le monde rural, malgré toutes les destructions des espaces conviviaux, la possibilité de relations spontanées directes est plus grande. Il est plus facile de se rencontrer, découvrir ce qu’on a en commun entre voisins, au rond-point que dans l’anonymat des rassemblements en grande ville. Il n’est pas étonnant que Houellebecq fasse chercher son protagoniste la solitude à Paris et pas à la campagne. Sur la base de la persistance des ressources naturelles et sociales encore plus intactes peut émerger une dynamique vers un refus total de l’ordre existant. Cela s’était produit déjà au Larzac et dans les différentes ZAD, mais jusqu’à maintenant toujours avec le concours des déserteurs de grandes villes. Actuellement c’est la ruralité en tant que tel qui constitue -loin d’être condamnée à reproduire le repli genre Chasse Pêche Nature et Traditions– le tremplin pour un grand saut en avant, dans l’inconnu d’un monde nouveau, au-delà de ses structures mortifères actuelles. Un monde où le beau occupera une nouvelle place, évoquée par cette image à forte charge allégorique : un piano devenu un instrument de révolte (publiée par Lundi matin le 7-12-2018)

28-2-2019

Dietrich Hoss