Un poème ou une déclaration, à lire et surtout à écouter.

Non maman, je ne vais pas réussir ma vie.

Je ne me suis pas battue au lycée pour passer au-dessus de la violence scolaire, des classes surchargées, de mon sentiment d’exclusion du monde. Je ne me suis pas plus battue pour être reconnue par mes pair.e.s à une valeur que je ne me connaissais pas. Je me suis laissée flottée, au gré des rencontres, des amitiés, de groupes affinitaires en groupe affinitaires, et j’ai appris avec eux. Sans surprise je n’ai pas eu mon bac. Je le savais bien avant le début des épreuves et ce n’est pas à moi-même que je mentais quand nous en parlions au téléphone, « pour me rassurer », car déjà à l’époque je ne concevais pas ma vie sous l’éclairage de la réussite, c’est à toi que je mentais, sciemment, pour te rassurer à propos de la vie que tu avais produit.

Non maman, je ne vais pas réussir ma vie.

Je ne me suis pas battue non plus au conservatoire pour dépasser l’angoisse qui me serrait chaque fois que je devais monter sur scène, chaque fois qu’on me disait que j’avais du POTENTIEL. Quel mot énorme, étouffant, hideux que ce mot, POTENTIEL. Je ne suis pas montée sur scène pendant mes deux premières années. Encore une fois j’ai été seule. Quand j’ai enfin pris confiance en mon travail, mon intérêt pour le théâtre, qui ne s’était pas érodé malgré mes absences répétées, la machine composée de têtes, de mains, de papiers à signer et de responsabilités à prendre, la machine à réussir sa vie, m’a montré la sortie. Trop tard, il fallait y penser avant d’avoir peur, avant de se sentir trop petite pour le monde, il fallait se battre, battre les autres mais surtout et avant tout, se battre soi-même à l’aide d’un bâton ou d’une carotte, peu importe tant que l’on avance. Mais je suis partie si souvent à la rencontre des autres et de moi-même, loin du bruit assourdissant de la machine à réussir, j’ai eu tant de bonheur à l’ombre d’un arbre qui devait être remplacé par un aéroport que j’ai commencé à penser que ces bruits lointains ne me concernaient pas, ne devraient concerner personne.

Non maman, je ne vais pas réussir ma vie.

Je ne me bats toujours pas aujourd’hui, à l’heure de la start-up nation. Je n’ai pas envie de réussir, ni de gagner ma vie. Ma vie, je veux la perdre, la gaspiller, la brûler, je veux la disséminer partout où on l’accueille. Je veux vivre, je ne veux pas réussir.

Par vivre, maman, j’entends aussi lutter. Et c’est pour toi aussi que je voudrais lutter.

Pour toi, qui n’a jamais supporté tes patrons mais qui a supporté la misère. Pour toi qui a enduré plus que je n’ai jamais eu a accepté. Pour toi, que la violence du système étatique accule et accuse de ses propres maux. Pour toi enfin, dont la mère et le père, les nombreux frères et sœurs, ont blâmé de n’avoir pas réussi sa vie.


Article publié le 18 Nov 2019 sur Lundi.am