En raison du ralentissement de la production et de la chute des émissions des gaz à effets de serre, de nombreux médias ont souligné les bénéfices de l’épidémie pour la planète. La situation n’a pourtant rien de réjouissant d’un point de vue écologiste.

Le SRAS, Zika, Ebola, Covid-19 : ces dernières années, les épidémies causées par des virus se sont multipliées. Les analyses politiques s’arrêtent souvent là, jugeant que l’émergence de nouveaux pathogènes est parfaitement « naturelle ». Les épidémies seraient inéluctables, simple résultat d’un processus perpétuel de contamination des humain·es par de nouveaux agents infectieux. En réalité, les épidémies ne sont pas complètement « naturelles », tant l’émergence de nouveaux virus que la diffusion de la maladie qu’ils provoquent relèvent de profondes dynamiques politiques.

Le phénomène est désormais bien connu : la destruction des habitats naturels (la déforestation notamment) accélère l’émergence de nouveaux virus, augmentant le nombre d’épidémies potentielles. Deux processus biogéographiques qui peuvent sembler contradictoires ont lieu simultanément. D’une part, les espèces sauvages dont les milieux disparaissent sont repoussées vers de nouveaux espaces au sein desquels elles ne vivent habituellement pas. Ces nouveaux environnements peuvent être le réservoir d’agents infectieux jusque-là inconnus, dont l’infection n’est généralement pas dangereuse pour les animaux mais peut l’être pour les êtres humains – c’est justement le cas du nouveau coronavirus.

Comparaison de la concentration du dioxyde d’azote en Chine, entre le 1er janvier et le 25 février 2020.
cc ESA/NASA.

Risques directs de contamination

D’autre part, les interactions entre animaux et humain·es sont accrues par la destruction des habitats : les espèces sauvages nouvellement infectées sont davantage en contact avec les espèces animales domestiquées et leurs maîtres, augmentant de fait les risques directs et indirects de contamination. Il serait audacieux d’affirmer que la propagation actuelle du coronavirus est avant tout le résultat de tels processus écologiques, mais ceux-ci contribuent bel et bien à la multiplication récente des épidémies.

Toutefois, le coronavirus ne peut être simplement compris comme une « vengeance de la nature » face aux attaques de l’humanité. Les interactions
entre humain·es et non-humain·es étant permanentes, l’artificialisation des sols qui entraîne la destruction des habitats accélère le processus plus qu’elle ne le fait apparaître. Cette accélération n’est pas le fait d’une « humanité » uniforme, au sein de laquelle chaque individu porte la même responsabilité. Elle est avant tout le résultat de politiques écologiquement dévastatrices, qui se rapportent à une manière spécifique d’habiter la Terre, héritée de la domination coloniale.

Cet « habiter » se fonde essentiellement sur l’exploitation des sols et des vivants, humains ou non humains, qui s’y trouvent. C’est sur cette base que s’est constitué le capitalisme moderne, reproduisant ce schéma colonial de subordination des êtres humains et des terres par les capitalistes pour alimenter la production et garantir leurs profits. En bref, évoquer des « bénéfices écologiques » de l’épidémie est complètement antinomique, puisque cela occulte qu’elle est le résultat du modèle de société dont nous voulons sortir.

Des centaines de millions d’animaux parqués pour l’élevage intensif dans des fermes géantes, comme en Chine ou aux États-Unis, c’est un milieu particulièrement favorable au développement d’épizooties, qui peuvent se transmettre à l’être humain.
cc Eveline Chao

Au-delà de l’absurdité de les nommer ainsi, il est important de revenir sur les fameux « bénéfices écologiques » sur lesquels certain·es ont insisté. Ceux-ci concernent essentiellement la réduction des émissions de CO2 – elles ont baissé d’un quart en Chine durant la période de confinement. Ses effets sont sanitaires – la pollution atmosphérique diminue – et climatiques – moins de gaz contribuant à l’effet de serre sont émis. Difficile toutefois de se réjouir de cette baisse
temporaire, pour au moins deux raisons.

D’abord, si l’on suit l’exemple de la réduction des émissions lors de la crise de 2008, cette dernière sera rapidement compensée par la relance de l’activité sitôt l’épidémie endiguée. Surtout, des millions de salarié·es sont forcé·es d’aller travailler malgré l’épidémie, s’exposant à une contamination sur le lieu de travail, alors que leurs activités ne sont pas essentielles en temps de pandémie.

Sur le plan écologique, la réduction des émissions de gaz à effet de serre pourrait donc être bien plus importante si les capitalistes ne cherchaient pas à garantir leurs marges. La théorie du coronavirus comme vengeance de la nature et/ou comme porteur d’opportunités écologiques se heurte à la reproduction sans limites du capital.

Construire une société écologique

Seule une importante décroissance énergétique, donc de la production matérielle, permettra de corriger la trajectoire écologiquement désastreuse imposée par les capitalistes. Pour eux, la possibilité de faire des profits aura toujours la priorité – obliger des travailleuses et des travailleurs à rejoindre leur poste durant la pandémie l’illustre on ne peut mieux. En définitive, seule une transformation démocratique radicale permettrait ce changement de trajectoire. Mais la dissociation entre les « bénéfices écologiques » de l’épidémie et ses origines, elles aussi écologiques, empêche un tel traitement politique. Pour limiter la possibilité de nouvelles épidémies mais aussi en réponse aux multiples bouleversements environnementaux en cours, la construction d’une société écologique est une véritable urgence.

Suivant ses origines libertaires, l’écologie politique offre en ce sens des pistes intéressantes, qui se distinguent des propositions environnementalistes classiques. Sortir du capitalisme, bien qu’insuffisant pour construire une société écologique, est une condition absolument nécessaire. «  L’habiter colonial  » de la terre pourrait alors plus facilement être renversé, laissant libres un grand nombre d’espaces sauvages sans avoir besoin de les sanctuariser – car cette méthode promue par les environnementalistes est elle aussi coloniale [1].

L’écologie politique apporte également une réflexion sur le travail, adossée à des propositions antiproductivistes de redéfinition démocratique des «  besoins   » et d’autogestion de la production. Enfin, sera rendu possible le développement d’un système de santé libéré des pressions financières qui lui sont infligées depuis de trop nombreuses années, et dont toutes et tous pourraient indistinctement bénéficier, même en période d’épidémie comme celle que nous traversons.

Toinou

  • Toinou est auteur sur le blog Perspectives printanières. Cet article est adapté de son texte « L’épidemie n’a pas de vertus ».

Article publié le 04 Avr 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org