Juin 7, 2021
Par Lundi matin
133 visites


J’arrive sur la Place MassĂ©na vers 10:30 du matin. Le soleil tape et il fait chaud. Je repĂšre rapidement plusieurs femmes, elles sont habillĂ©es en violet. Elles portent des casquettes blanches parfois, parfois des drapeaux enroulĂ©s. Certains violets sont plutĂŽt clairs, certains violets sont trĂšs trĂšs vifs, quasiment bleus et trĂšs profonds, presqu’agressifs. Le rassemblement est Ă  11h, il est sensĂ© y avoir des chants. J’ai envie de les voir de loin, toutes ces nanas qui se rassemblent, sans rĂ©ellement se ressembler. Je suis rentrĂ©e dans un Monop’ afin d’acheter une bouteille d’eau et quelqu’alimentaire denrĂ©e, je prends un pain au chocolat sans doute dĂ©congelĂ© sur place et trois pĂȘches blanches venues d’Espagne. Consommatrice incohĂ©rente et nulle Ă  chier, mais dans un monde incohĂ©rent, voire fou Ă  lier, l’incohĂ©rence est cohĂ©rence 
 Ah non LeĂŻla certainement pas, ne commence pas. Non c’est vrai que je ne devrais pas, je ne devrais pas venir ici, filer 6 balles Ă  ces connards. Sauf qu’aller en terrasse non plus, ça me disait pas, or j’avais soif, j’avais la gerbe, j’avais besoin de boire de l’eau, et j’avais oubliĂ© ma gourde. Jusque lĂ  rien d’intĂ©ressant, et vous verrez, ça ne s’arrange pas. J’avais aussi besoin d’une prise, pour recharger mon tĂ©lĂ©phone conçu en terre de Silicon Valley, l’outil via lequel je m’auto-exploite. Je le plug et je le recharge. Ma dĂ©gaine de blanche innocente me permet de ne pas respecter les quelques rĂšgles sanitaires qui m’interdisent de zoner lĂ , dans la zone dite de recharge. J’observe dehors, depuis dedans ; et depuis mon spot lĂšche-vitrine il me semble qu’elles chantent dĂ©jĂ , les Dames aux couleurs d’iris bleues, sur la terrasse. J’suis habillĂ©e comme une bouffonne, une bouffonne sophistiquĂ©e. J’ai une longue robe Ă  fleurs d’étĂ©, rĂ©cupĂ©rĂ©e dans un appart, celui de la grand-mĂšre d’Alex, dĂ©portĂ©e dans l’Ehpad du coin. Par dessus ma longue robe tombe un drĂŽle de gilet synthĂ©tique, achetĂ© au marchĂ© Ă  Paris, il est rose clair, avec des motifs en forme d’yeux. MĂȘme camaĂŻeu : noir et violet.

J’observe passer quelques pensĂ©es dedans ma tĂȘte, certaines sont racistes, misogynes, prĂ©somptueuses et je ne peux pas les rĂ©primer, je les observe sans les noter, parce que ça n’est pas de la pensĂ©e, c’est du rĂ©flexe, de la mousse mentale. Je m’insulte un peu en silence, j’me fĂ©licite, et puis je dĂ©cide de dĂ©brancher ce qui m’sert d’appareil photo.

Je ne vois pas les visages des gens. Je vois des corps. Je vois des cheveux longs et sombres, d’autres tressĂ©s qui montent en l’air, d’autres qui tombent. Moi aussi j’attends le top-dĂ©part, le dĂ©but du rassemblement. Elles sont toutes belles, parce qu’ensemble. Elles forment une forĂȘt, une matiĂšre. Chaque corps honore celui des autres. Y’a des poussettes et des selfies. Ces femmes semblent fortes et heureuses, elles ont l’air d’avoir eu une vie. Je les vois qui chantent et qui s’esclaffent, je les vois qui se lĂšvent et qui s’exclament : elles s’enthousiasment. Il y a peu d’adolescentes.

De jeunes soldat.e.s passent devant moi, sillonnent la Place MassĂ©na, dans leurs vieux vĂȘtements militaires qui ne camouflent rien du tout, dans cet environnement gris-rouge, et pas kaki. Je suis sortie, me suis assise sur une des chaises du Monoprix, derriĂšre une table en mĂ©tal rouge, rĂ©servĂ©e Ă  la clientĂšle, dont j’ai la chance de faire partie.

Monsieur le vigile vient me demander de mettre mon masque, je dis « dĂ©solĂ©e Â». En vĂ©ritĂ© mes privilĂšges me donnent souvent l’impression de pouvoir me mettre au-dessus des lois, et de modifier les rĂšgles du jeu. Je fais jamais ce qu’on me demande, jusqu’à c’qu’on vienne me l’demander. Parce que je sais qu’on me le demandera, et gentiment.

Ça commence Ă  bien s’agiter. Des corps se lĂšvent, des T-shirts passent de mains en mains. Je les rejoins, en restant loin, je suis le mouvement en diffĂ©rĂ©. Une rangĂ©e de flics Ă  moto s’alignent en rang de l’autre cĂŽtĂ©. D’autres voitures et fourgonnettes estampillĂ©es Police-Nation, viennent se poster. Les forces de l’ordre sont bien rangĂ©es.

J’vois arriver des libertaires, qui sentent la clope rien qu’à regarder, ils portent des casquettes militaires, et des T-shirt tous dĂ©lavĂ©s. Ces ramoneurs se rasent mal, mais savent ruser, ils sont maigres et ont l’air sympa. J’vois des franges courtes, de trĂšs grands corps, quelques jeunes filles, des personnes trans et non binaires, mais lĂ  dessus j’hĂ©site un peu. J’aperçois d’loin un grand drapeau noir et violet, celui de l’Anarcho-fĂ©minisme. Je le reconnais, immĂ©diat, je l’avais vu sur WikipĂ©dia.

Y’a des femmes belles, une me plaĂźt particuliĂšrement, elle ressemble Ă  une chef apache, reine inuit. Ouais par contre fais gaffe LeĂŻla, tu t’mets Ă  faire du Damasio, tu mates les go, tout ça tout ça, ça ne va pas. J’rigole un peu Ă  l’intĂ©rieur, j’laisse faire mon coeur pendant deux secondes, et je la regarde : ses cheveux sont des nuances de gris. Je retiens vite-fait cette formule, Ă©tant donnĂ© qu’elle est pĂ©tĂ©e mais poĂ©tique, et qu’elle rappelle un roman d’merde, incontournable, un produit qui a bien marchĂ©, et j’laisse cette fille lĂ  oĂč elle est. Je pars flairer l’ambiance ailleurs. Il commence Ă  y avoir du monde.

J’aperçois de loin des thĂ©Ăątreuses, qu’ont des dĂ©gaines vraiment marrantes et singuliĂšres. C’est la troisiĂšme marche de ma vie je dĂ©couvre tout, ça m’dĂ©capsule. Y’a des femmes qui portent le T-shirt de la marche des Sans-Papiers, celle qui a eu lieu Ă  Paris, en Mars dernier. Ça y’est ça commence Ă  chanter. PremiĂšre chanson : les sans-papiĂšres. J’reconnais pas, car je connais pas. J’ai cru que ça disait sans-frontiĂšres. Les voix rĂ©sonnent et vibrent ensemble, des voix de femmes, mais pas aigĂŒes : « La peur de l’autre est rĂ©volue Â», « accueillez-tous les sans-papiĂšres â€Š sororisons, rĂ©agissons Â» Je sens le pouvoir monter en moi. Et j’ose le dire pour deux raisons : parce que je l’ai lu dans Starhawk, et parce que, surtout, c’est vrai.

Oui j’ose le dire parce que c’est vrai : j’entends chanter et je frissonne. C’est vrai qu’c’est pas dans la lecture qu’on ressent ça, pas tellement, c’est quand on fait/vit quelque chose avec son corps qu’on peut vivre ça, il faut le vivre, croyez-moi : quelque chose monte, quelque chose grimpe, revient Ă  soi. J’suis peut-ĂȘtre la seule Ă  le dĂ©couvrir mais je m’en fou je l’dis quand mĂȘme c’est comme un petit prĂ©cipitĂ©, Ă  l’intĂ©rieur, comme en chimie, sauf que l’éprouvette bah c’est toi. Bref en un mot, pour revenir Ă  notre histoire : je suis Ă©mue. Je comprends rien, mais je suis Ă©mue. Ça bouge en moi. Y’a des costumes des dĂ©gaines folles et je me demande ce que j’foutais toutes ces annĂ©es, quand je me dĂ©guisais toute seule, alors que des tas et des tas de gens se dĂ©guisaient collectivement.

Tous ces sarouals, toutes ces sandales, ça me mets en joie. Et ces coupes de cheveux impossibles, et ces regards inenvisageables 
 toutes ces voix, toutes ces peaux, ces vieilles, ces jeunes, ces militantes antifascistes surmaquillĂ©es, et toutes ces paroles imprimĂ©es 
 Je me rappelle avoir lu la veille, dans « RĂȘver l’Obscur Â» de Starhawk, que les hommes en veulent Ă  leurs mĂšres, et que sans doute les filles aussi 
 c’est vrai, j’dois l’dire : moi aussi j’en veux Ă  ma mĂšre, mĂȘme si elle est super sympa, y’a pleins d’trucs que j’accepte pas, et ça doit ĂȘtre liĂ© au fait qu’elle m’ait (peut-ĂȘtre) donnĂ© la vie, cette chose que j’aime, mais qu’aprĂšs tout, je n’ai pas demandĂ©e, ou bien non ça doit ĂȘtre chose, quoi qu’il en soit, j’en Ă©tais lĂ  de mes pensĂ©es quand sur mon petit ticket de caisse, je notais ces bizar-conneries, et Ă  ce moment, au lieu d’écrire « en vouloir Ă  nos mĂšres Â», j’écris « ce vouloir en nous-mĂȘmes Â» et ça sonne mieux, enfin quelque chose d’intĂ©ressant. Et voilĂ  que de jĂ©rĂ©miades en jĂ©rĂ©miades, je me met Ă  voir cette force en nous. Et je me surviens (encore mieux) de ces quatre mots : FAIRE MONTER LE POUVOIR. J’ai senti dans ma chair Ă  moi c’que ça veut dire. Ça chante trĂšs fort autour de moi, et enfin je peux dire : je comprends. Je comprends dans le sens d’incorporer. Oui j’incorpore.

Trois chants plus tard, malheureusement, je me souviens de qui je suis, et de c’que j’prĂ©tends savoir faire. Enfin LeĂŻla tu es venue, non pas pour vaincre mais pour Ă©crire, tu viens pour poĂšte-journaler, c’est du journalisme poĂ©tique ce que tu fais, allez-allez. Alors OK oui donc j’attrape quelques infos, quelques images, quelques photos. J’entends parler d’histoires d’emrouilles car les rĂ©pĂ©t’ Ă©taient non-mixtes, alors « les mecs se sont vexĂ©s. Et rĂ©sultat ils sont pas venus. Ils auraient quand mĂȘme pu chanter
 c’est bien dommage Â». L’air semble dire tant pis pour eux, nous on est lĂ . Et moi j’suis toujours transpercĂ©e, et de plus en plus, Ă  vrai dire, par la beautĂ© de CHAQUE corps, de CHAQUE visage, de CHAQUE personne. Je baigne dans l’esprit d’immanence, j’ai la certitude pleine et tendre que chaque vie possĂšde sa grĂące, et j’apprĂ©cie tout ce que je vois, chaque corps est lĂ , il est parfait, tel qu’il est, parce qu’il n’est pas seul dans son coin, parce qu’ils sont lĂ , et qu’ils s’agrĂšgent. Tout fait partie d’une harmonie, composite, collective, matiĂšre. Il y a aussi la CGT. Les Sans-Papiers. Des anarchistes sans drapeau, le NPA, l’Union Communiste Libertaire, et des paroles en espagnol qui me font vibrer. Ça sent la peau et la transpi, et moi j’dois aller voir Mamie, qui dans son Ehpad des collines, fait pas encore pipi au lit. De toute façon, toute Ă©moustillĂ©e que je suis, je suis un peu las. Le soleil tape et m’étourdie, je n’ai pas de mĂ©lanine dans la peau, je grille vite, je croise le regard d’un garçon, sa pupille n’a rien Ă  me dire, et moi je frotte avec ma savate, par accident, la petite croĂ»te d’un petit bobo sur ma cheville, j’la dĂ©verrouille la croĂ»te s’en va et y’a du pu, je vois du sang, il y a donc du pu et du sang, ils coulent de moi mais bizarrement, je ne m’en sens pas propriĂ©taire. Ça y’est j’m’en vais. Et tandis que j’m’en vais, je passe devant la pauvre table Ă  laquelle je m’étais assise le matin mĂȘme, afin de gribouiller les notes qui me permettraient de taper ce texte, je vois cette de table en mĂ©tal rouge devant le Monop’, et sur la feuille plastifiĂ©e salement scotchĂ©e sur la table, et sur laquelle on pouvait lire une vague consigne sanitaro-sĂ©curitaire, je vois Ă©crit, mais Ă  l’envers, le mot : monop’. Et tout bas dans ma petite tĂȘte, je lis « douow Â». J’me dis OK, je suis choquĂ©e, et je m’éloigne. J’ai la vision d’une sociĂ©tĂ©, qui serait plutĂŽt une sorciĂštĂ© ou juste une sauce, une bonne sauce grĂące douce et acide, une grosse sauce post-capitaliste, oĂč tous les noms seraient renversĂ©s, oĂč les enseignes deviennent jardin et les gens cessent d’enseigner, mais fabriquent plutĂŽt des costumes bariolĂ©s, pour faire des spectacles aux enfants. J’ris tendrement. Un ahuri me rentre dedans. Je reviens Ă  moi. Je suis toujours en train de partir. Et tandis que je quitte l’ülot d’humour d’amour et d’harmonie que forme cette foule, j’aperçois des aisselles qui perlent, et des odeurs de fĂ©es fĂ©tides, fĂ©lines fĂ©roces, et pendant que j’marche dans une merde, et que mes p’tites savates s’égarent, flippent et virevoltent, les paroles d’une chanson remontent, dans mon coeur et dans mes oreilles : + je m’éloigne + je l’entend, et mĂȘme les flics ferment leurs gueules, j’entends la chorale qui reprend :

Je suis fille de berbĂšre, qui garde vos enfants

Fille de Chibani, peintre en bĂątiment

P’tite fille de Polonais, mineur prùs de Noyelles

Fille de Sénégalaise qui brique vos hÎtels

*** lalalala ***

Ouvriùre tunisienne, qu’exploitent des français

Paysanne bolivienne, qu’on a expropriĂ©e

Ils colonisent nos terres, comme ils ont pris nos corps

On ne se laisse pas faire, on les mettra dehors

*** lalalala ***

Je fille d’un homme qui a tuĂ© ma mĂšre

Enfant de tous ceux qui coupĂšrent dans ma chair.

Je suis une putain qui traverse les frontiĂšres

Enfant palestinienne qui vous jette des pierres

*** lalalala ***

Je suis fille de sorciĂšre que l’on n’a pas brĂ»lĂ©e

J’accompagne les naissances et j’aide à avorter


Je soigne aussi nos morts pour qu’on reste vivants

Je n’ai pas de pays, je suis fille du vent.

*** lalalala ***

Je suis lesbienne noire, mĂšre et aventuriĂšre

Je suis trans polonais qui brille dans la lumiĂšre

Sans Ă©tat non binaire, handi queer et sans Ăąge

Je revendiquerai les chemins de bocage

*** lalalala ***

Je suis filles des mers, on ne m’a pas noyĂ©e

Cessez de m’exploiter, cessez d’avoir pitiĂ©

Migrante combattante, pour me réinventer

C’était sujet de honte, j’en ferai ma fiertĂ©

*** lalalala ***

Je panse mes blessures au milieu des forĂȘts

Entourées de mes soeurs, des animaux, des fées

J’habiterai la trouble jusque dans les citĂ©s

OĂč nous aurons tissĂ© des liens d’adelphitĂ©

Des larmes coulent doucement sur mes joues et j’vois qu’je sĂšme un peu de merde partout oĂč j’vais. Un mec derriĂšre moi demande Ă  « Ă§a veut dire quoi adelphitĂ© ? Â», et moi tandis que j’essayais de me redonner une contenance, je me dis que prĂ©cisĂ©ment, je n’en n’ai pas la moindre idĂ©e.

Sur le papier qu’on m’a donnĂ©, il est Ă©crit que les paroles de cette chanson sont de Charlotte BienaimĂ©. Donc Ă  Charlotte, Ă  ma maman et sa voiture, Ă  tous les gosses et aux migrantes, Ă  toutes les personnes qui pensent qu’on peut lutter contre l’inceste, le viol, le silence, le mensonge, et toutes nos pathologies, aux sans papiers, aux sans papiĂšres, Ă  toutes les chelous du monde, Ă  tous les monstres du monde entier, aux cendriĂšres, aux cendriers, Ă  tous les gens qui sont bizarres et sur le dos de qui poussent des fleurs, Ă  toutes ces folles qui aiment le flou, Ă  toutes les flemmes et toutes les flammes, Ă  tous les poĂštes Ă  problĂšmes, Ă  toutes les poĂštes sans vertĂšbres qui ne connaissent pas leur propre adresse, aux bohĂ©miens aux bohĂ©miennes, aux p’tits bĂ©bĂ©s et aux vieilles biques, Ă  toutes les personnes non binaires et aux fĂ©ministes Ă  vĂ©lo, Ă  toutes les plages et aux mendiantes, aux dĂ©guisĂ©es de la manif’, et Ă  toutes celles qui, comme moi, depuis des annĂ©es, attendaient :

je dis « douow Â»

LĂ©ĂŻla Chaix




Source: Lundi.am