Novembre 1, 2021
Par Lundi matin
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Conformément à la poussive magie de la promesse macronienne, cette formule voulait imposer l’idée d’une voie à suivre, une route inévitable et nécessaire sur laquelle, toutes les bonnes volontés s’alliant et les principaux intéressés faisant preuve d’efforts et de courage, on aboutirait là où l’Economie et la vie seraient enfin réconciliées, et c’en serait fini de l’angoisse majeure de notre temps, cet artefact qui n’a pourtant rien à voir avec la vraie vie : la perte de l’emploi.

La réalité est toute autre, on le sait : des repreneurs successifs ont pris l’oseille de l’Etat, certains se sont abstenus de payer l’Urssaf, d’autres ont imaginé de se louer à eux-mêmes leurs propres locaux en séparant leurs sociétés en deux entités pour mieux ponctionner les actifs de l’entreprise, tous ont présenté les diminutions des effectifs comme un préalable nécessaire à la relance d’investissements qui ne sont jamais venus, l’Etat ne leur a jamais demandé le moindre compte sur l’usage des sommes énormes qu’il leur a versées, et au final tous se sont gavés, aux dépens de salariés baladés d’un plan de sauvegarde à l’autre.

En quinze ans, ceux que l’auteur appelle les « ex-GM&S » ont connu bien des noms et des sigles puisqu’avant ces deux lettres séparées d’une troisième par une esperluette, leur site a changé dix fois de nom : d’un propriétaire à l’autre, l’entreprise s’est appelée successivement Socomec, Sepesa, Euramec, SER, Aries, puis avec l’arrivée des fonds de pension, Wagon Automotive, puis Sonas, Haldberg, Altia, Transatlantic Industries… après, il y eut donc GM&S, et puis GMD et maintenant l’usine s’appelle LSI. Déjà largement amaigris, les effectifs passent en 2009 de 360 à 314 salariés, à 274 en 2014, à 120 en 2017…, les « ex » ont multiplié grèves, manifs, menaces de faire sauter l’usine, blocage d’établissements donneurs d’ordre, occupation de la place de l’Etoile, négociation dans les ministères, batailles devant les tribunaux et les prudhommes, mais à la fin de l’épopée, on pourrait faire le jeu de mot que Bertina évoque à propos de la Souterraine, pays de résineux : « ça sent le sapin ». Tandis que dans l’usine on travaille au ralenti en attendant que le vieillissement des effectifs restant fasse son œuvre, la combattivité s’est repliée sur la lutte pour le maintien de la « cellule de survie » qui s’occupe du reclassement des licenciés les plus fragilisés.

La force du texte de Bertina est de transformer cette histoire qui pourrait être seulement déprimante en ode à la noblesse du combat collectif et des caractères qui s’y sont trempés. En contraste avec les trafics minables du repreneur du jour, uniquement préoccupé de s’en mettre un maximum « in my pocket », une magnifique galerie de portraits nous présente des gens qu’habite l’imaginaire de la Résistance mais qui relaient des posts anti-chasse, qui prônent la Révolution mais en lui donnant la figure d’un projet de loi visant à responsabiliser les grands groupes industriels qui ont recours à la sous-traitance, des gens qui défendent la voie du vote mais comprennent à présent qu’on y renonce, qui refusent de détester les ouvriers de Sept-Fons au-devant desquels ils sont allés pour réclamer leur solidarité et que la FO locale a dressés contre eux. « Celui qui gagne 10 000 euros explique à celui qui en gagne 2000 que son ennemi est celui qui en gagne 800 » : ils ont appris à connaître cette mauvaise blague, ils ont été confrontés à la classe dirigeante dans toute sa méprisable suffisance, depuis cette scène hallucinante où, tandis qu’on attendait un ministricule dont la bitte deviendrait plus tard célèbre sur Internet, les conseillers et les sous-secrétaires, sans s’intéresser aux ouvriers de l’autre côté de la table, causaient entre eux de leurs CV respectifs, jusqu’à ce moment où l’Intelligence Artificielle à la tête de l’Etat prétendit leur donner des leçons de mobilité. Ayant tout subi de leurs lubies (comme ce jour où un patron leur demanda d’arborer un badge : « tous communiquants »), ils ont appris à les mépriser. Car « le combat social est une université populaire » : d’autres, en gilets jaunes, l’ont aussi vérifié par la suite.

Sans manichéisme mais avec un clair parti-pris, avec une attention fine aux nuances dans le discours de ses interlocuteurs et aux contradictions dans leurs vie, Bertina nous les montre en train de répondre dans la pratique à la question qui résonne en nous tous : « Comment passe-t-on d’une intelligence à l’œuvre (au travail, sur les machines utilisées, ou les équipes à manager) à une intelligence tactique, englobant des enjeux économiques et politiques français, européens et mondiaux ? » La réponse, ils la trouvent en se battant : « Quand nous partions pour quelques jours, tous ensemble. Devant Flins, devant Poissy, au Mans… On construisait un petit campement, avec nos tentes, un feu… On a pu avoir très froid, la nuit, malgré nos duvets, mais quelque chose circulait entre nous, qui n’a pas de prix. »

Ce serait le moment, pour l’auteur de cet article, de retrouver ce passage de Marx selon lequel, quand des ouvriers se réunissent et échangent sur leur condition et le moyen de la dépasser, il se passe quelque chose entre eux, une forme de socialité particulière, et « c’est cela, le communisme ». Mais on laissera aux lecteurs le plaisir de la retrouver, avant de la vérifier en lisant le bouquin de Bertina.

S.Q.


Bonnes feuilles

Bluffer ?

mai 2017 – juillet 2017

Dans le monde immature de la compétition viriliste qui promeut le combat de tous contre tous, celui qui ne fait pas ce qu’il dit est une « tapette ».

Par deux fois les GM&S n’ont pas mis leur menace à exécution.

Je voudrais expliquer ça. Ils savaient qu’ils se contenteraient de faire semblant. Ils n’ont pas manqué de courage pourtant, à aucun moment. Alors quoi ?

Le 11 mai 2017, les salariés votent l’occupation de leur usine en continu, et ils commencent à détruire du matériel – en fait une vieille presse hors d’usage. L’auraient-ils détruite si ça n’avait pas été le cas ? Le luddisme est-il une option ? Un début de réponse : quelques hommes pleurent [1]. Ils mettent le feu à quelques palettes, à d’énormes pneus et des armoires informatiques qui auraient dû être jetées depuis longtemps. Mais surtout ils « piègent » le site : des bouteilles de gaz sont installées partout, reliées entre elles et aux deux grands réservoirs contenant le gaz Argon qui est utilisé par les soudeurs. Les journalistes accourent – du nanan pour les infos ! Relayant la colère des GM&S, ils vont l’imposer comme un fait d’actualité concernant le pays et non plus seulement la Creuse. Les journalistes accourent et tombent dans le panneau ; après avoir envisagé sérieusement l’option dynamitage, les ouvriers y ont renoncé du fait de la présence, à moins de cent mètres, de trois pavillons dont les fenêtres auraient pu être soufflées. Blesser des gens qui ne sont pour rien dans leurs tourments ? Quoi que furieux, les GM&S sont responsables ; ils rassembleront des bonbonnes vides – ce qu’un seul observateur comprendra, en constatant que ces fournisseurs de gaz n’existent plus ; il le chuchotera à l’oreille d’un ouvrier qui lui rendra un clin d’œil, et il gardera pour lui l’observation.

Le fait qu’il s’agisse d’un simulacre change-t-il quelque chose à la qualité de la colère de ces femmes et de ces hommes ? Je ne crois pas. Ils sont déterminés mais ne feront pas n’importe quoi [2]. Leur boussole : rester justes, et honnêtes – qu’on ne puisse pas dire qu’ils ne valent pas mieux que ceux qui se moquent de les réduire à une misère sans solution.

La tension est telle que le nouveau ministre de l’économie (Bruno Le Maire) s’engage à déployer « tous les efforts nécessaires pour garantir l’accroissement des commandes » émises par les constructeurs automobiles. Et le tribunal de commerce de Poitiers prolonge jusqu’au 30 juin la période d’observation de l’entreprise, le temps d’examiner les offres de reprise. En conséquence les salariés annoncent le 24 mai qu’ils ont déminé le site.

Le 9 juin 2017 les GM&S vont au-devant d’Emmanuel Macron qui est en déplacement à Bellac, dans la Haute-Vienne. Le dialogue est musclé – les yeux dans les yeux, Patrice lui demandera notamment s’il laissera « mourir toute une région », s’il faut s’attendre à le découvrir aussi « pourri que les autres ». La réponse du Président tout juste élu : nous allons mettre en place une cellule de crise.

(J’ai perdu mon calme, en lisant les articles relatant l’altercation : — Monsieur le Président, le ciel est rouge, c’est irrespirable ; les fleuves sont à sec, on n’a plus rien pour les bébés, les animaux crèvent… — Par ma chandelle verte ! Je m’engage à mettre en place un numéro de la même couleur. Et mangez vos gosses ; vous ne les entendrez plus chouiner, et vous aurez le ventre plein.)

La date du 30 juin se rapproche, elle pourrait être fatidique à l’entreprise, alors les salariés relancent l’occupation de l’usine (le 14 juin) en menaçant d’y mettre le feu. Pour empêcher cela, Paris multiplie les appels et les messages, et le 27 juin Vincent Labrousse est à Bercy en compagnie de quatre collègues.

— Cette réunion, je m’en souviendrai toute ma vie. Benjamin Griveaux venait d’être nommé Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, c’était la première fois qu’on le rencontrait.

Un détail que me raconte Patrick Brun le 21 aout 2020 :

— Il devait encore manquer un ou deux conseillers, ou un greffier ou je ne sais quoi. Bref : on était presque tous là et la réunion ne commençait pas. Du coup ils se parlaient entre eux. Et ce qu’ils avaient à se dire m’a sidéré « – Et toi, c’est quoi ton parcours ? – Eh ben moi j’ai fait l’ENA, après Normale Sup. – Ah moi non, après Sciences Po et HEC je suis parti aux States. », etc. Ils déroulaient leur parcours, grandes écoles et stages en or. Je pourrais être plus direct mais je vais rester poli : ils faisaient connaissance. Mais ce bout de conversation, Griveaux y mettra un terme d’une façon qui signifiait « Ok, vous avez fait ça et ça, mais aujourd’hui le ministre c’est moi. » Il marquait son territoire, il mettait ses conseillers au pas. Puis Griveaux a commencé la réunion en nous disant « Je suis un spécialiste des plans sociaux ». Ça nous a coupé le sifflet : « – Ah bon ?! Vous en avez suivi combien ? – Aucun, il nous répond, mais j’ai étudié la question. – Ah mais nous c’est le troisième qu’on subit ! » on lui répond. Et au bout d’un quart d’heure à l’assommer de raisonnements et de preuves, Griveaux nous fait cet aveu énorme, consternant : « C’est formateur de vous écouter. »

Vincent :

— Ce que l’on s’était dit, sur l’autoroute : on ne bougera pas s’ils ne font pas de nouvelles propositions. Parallèlement, les collègues s’organisaient pour incendier l’usine au cas où on leur dirait que le ministre n’a rien de neuf à nous apprendre. On était cinq : P’tit Lu [Patrick Brun], Pascal Lavalette, René [Bastier], moi, FO qui était là aussi, et la secrétaire de l’Union départementale, et un représentant de la Fédération de la métallurgie. Il est 13h30. On décide d’aller plus vite que d’habitude, et on leur demande de suite ce qu’ils ont pour nous. Ils nous parlent de la reprise du site par GMD. Le nombre des salariés gardés n’a pas bougé – une centaine à ce moment-là – et pour les autres un « plan d’accompagnement », ce qui ne veut rien dire. Je me lève : « On n’a plus rien à se dire », je sors et appelle Yann au téléphone. « Il n’y a rien. » Au bout du fil Yann me répond « Alors on allume. »

L’usine brûle, c’est le message à faire passer. Vincent revient « à la table des négociations » et dans les cinq minutes qui suivent tous les portables des conseillers se mettent à vibrer, et celui du Secrétaire d’Etat.

— L’usine brûle ?!? demande Benjamin Griveaux.

— Pour l’instant il n’y a pas trop de dégâts, lui répond Vincent.

Au tour du ministre de suspendre la réunion :

— On revient vers vous.

Vincent Labrousse : « A 16h ils reviennent effectivement mais c’est le même topo : pas d’avancées, pas de concessions. Griveaux tente alors un “Messieurs, la réunion est terminée” mais je lui réponds qu’on ne part pas. “On va vous laisser le temps de réfléchir encore un peu.” C’est là que tu vois que Benjamin Griveaux est une bille. »

Je souris car nous avons cet échange, Vincent, Patrick et moi, trois ans après cette réunion, soit quelques semaines après le Griveaux Gate.

— Si, si : c’est une bille.

Je souris encore (la langue française est si riche qu’elle permet de relever le niveau de faits divers très consternants, de faire jouer la malice contre la vulgarité).

— Il nous dit « Eh ben ok. » et il s’en va, suivi par ses conseillers. Ils nous laissent dans la salle de réunion. On ne bouge pas, on essaie de prédire l’heure à laquelle ils reviendront. Je propose aux autres qu’on aille à la voiture car on avait prévu notre repas du soir, et des sacs de couchage au cas où on ne pourrait pas rentrer dans la nuit. On descend au parking, et là – Arno, vraiment, cette scène ! –, en remontant, dans un couloir, on s’est trouvés à passer devant les gardes Républicains… enfin non, dans ce ministère ce sont des douaniers… mais en grand uniforme… Ils nous regardent passer avec nos duvets, nos sacs de bouffe, nos blouses d’atelier… ils restent stoïques. Et on retrouve sans encombre la salle de réunion où on commence à casser la croute. Qu’est-ce qu’on a pu rire ! C’était énorme. J’ai dit à René « Celle-là, on la ref’ra plus jamais d’notre vie ! »

Pendant ce temps… Lech Kowalski est à La Souterraine et il filme une scène que l’on va retrouver dans son documentaire : en se rejoignant dans le ciel, les panaches de fumée font un gigantesque « champignon atomique » comme le dit Franck Cariat à l’un de ses proches, au téléphone, mais on voit aussi, bien vite, que l’usine ne brûle pas, en réalité. Lech filme Yann Augras en train de reprendre un journaliste photographiant des palettes et des pneus en train de brûler : « Si tu montres ça, tu fais tout foirer. Tu ranges ton bidule, tu filmes pas ! »

C’est donc la seconde fois que les GM&S tentent un coup de bluff. Est-ce à dire qu’elle est en toc, leur colère ? Leurs angoisses c’est du chiqué ? Je ne crois pas. Quand un huissier vient prendre ta maison, qu’est-ce que tu fais ? Tu t’enchaînes à ton portail, tu te barricades dans la cuisine, mais tu n’y mets pas le feu car l’espoir pèse longtemps plus lourd qu’une description objective de la situation, fût-elle désespérée ; tant que la maison n’est pas réduite en cendres, la récupérer reste possible [3]. On brûle des choses, on n’incendie pas l’espoir. Or souvent le travail et la maison se superposent, ça fait des nœuds. Quand tu as tellement participé à l’agrandissement du site… [4] Quand tu y as fait tous les travaux que tu n’as pas eu le temps de faire dans ton propre pavillon, dans ta ferme ou ton appartement… Quand tes enfants ont eu quinze ans – soit l’âge auquel on cherche un job pour l’été – tu t’es rendu compte qu’ils connaissaient déjà tout le monde, à l’usine, et que tous les collègues les connaissaient (quel hobby le mercredi, quel sport le samedi et quelle connerie impliquant aussi le fils du voisin). Alors quand on veut te vider de ce lieu qui se confond tellement avec ta vie, tu le pièges mais « pour de faux » ; tu disposes des bonbonnes de gaz un peu partout. Elles sont vides mais tu ne le fais pas sans trembler car c’est le signe de la plus grande violence, tournée vers tes collègues et toi. Tu devrais sourire comme à une entourloupe, un canular, mais cette fois non, pas de malice, aucun empowerment ; te retrouver coincé dans cette impasse est une vexation de plus ; les larmes défigurent. Mais cette laideur, à qui l’imputer ? À ceux qui n’ont pas entendu crier jusque-là ? « Effectivement nous ne sommes pas Whirlpool, dépendant d’un groupe américain sur lequel il sera plus facile de taper. Alors que sur les constructeurs dits français… » expliquait un communiqué de la CGT.

Certainement toxique pour les GM&S, le « champignon atomique » de fumée noire est donc inoffensif quant aux machines et aux bureaux. Le site restera intact ; Yann et les autres voient plus loin que leur colère : détruire l’usine reviendrait à scier la branche qui pourrait encore porter tous ces collègues qu’il faut sauver.

Un autre point : les ouvriers bluffent mais le gouvernement aussi, qui se défausse sur des constructeurs organisant secrètement la délocalisation de la production. Je ne peux applaudir les uns et condamner les autres ? Je crois que si, en examinant leurs raisons respectives : les premiers bluffent pour ne blesser personne, rester honnêtes et pouvoir se regarder dans un miroir, mais les autres ?

Revenons maintenant à cette réunion qui n’est pas terminée, que Vincent Labrousse me raconte en aout 2020, c’est-à-dire trois ans plus tard.

— A 19h on voit revenir Benjamin Griveaux et Aloïs Kirchner, qui était à ce moment-là son conseiller pour l’industrie. On obtient des trucs à la marge – ce n’est pas rien mais c’est bien moins significatif que l’indemnité supra-légale. Nous savons qu’il n’y a plus de travail dans le département, que ce sera très dur ; qu’il faut donc aider les camarades en rajoutant 10.000 euros à l’indemnité de licenciement, de façon à ce qu’ils puissent se payer une formation, ou solder peut-être l’emprunt de la maison.

— Griveaux parlait, je me suis mis à regarder en l’air. J’étais en face de lui pourtant, hein. Puis sur les côtés, puis j’ai reculé ma chaise pour regarder sous la table, et je me suis levé, j’ai été ouvrir les placards qui étaient dans son dos. Il a fini par me demander ce que je faisais. Je lui ai répondu que je cherchais Marcel Béliveau et sa caméra cachée. Parce qu’autrement ça ne me semblait pas possible, dans la réalité, qu’on puisse se foutre de nous comme ça. Il m’a dit « Je vois que vous avez de l’humour monsieur Labrousse. » Je lui ai répondu « Moi ça ne me fait pas rire. » Il ne l’a pas bien pris. [Rires.] Rien à foutre. Et ils sont partis.

— … vous laissant dans la salle ?

Patrick Brun : « Apprenant qu’on était en difficulté au ministère, Eric Coquerel, nous a rendu visite. Il a embrouillé les douaniers de l’accueil, qui l’ont laissé entrer – un député, tout de même… En réalité ce statut ne te permet pas d’entrer comme ça… Bref : c’était un geste : les élus ne nous laissaient pas seuls face à l’Etat. Il suffit parfois d’un seul…

Vincent Labrousse : « Vers 23h Benjamin Griveaux est revenu, avec deux ou trois conseillers. ’Monsieur Labrousse, Bruno Le Maire voudrait vous voir.’ Je me retourne vers les autres. Bruno Le Maire c’est un ministre. Nous, on a quand même une estime pour la République, ça représente quelque chose, alors qu’il ne veuille pas descendre jusqu’à nous, c’est-à-dire jusqu’à la salle des négociations, eh bien tant pis, on fera un pas dans sa direction, mais je refuse d’y aller seul et le leur dis. Ils finissent par accepter que P’tit Lu vienne avec moi. »

Quand bien même Vincent serait le seul à parler, Patrick doit pouvoir attester la façon qu’aura Vincent d’en rendre compte, ensuite, et ce que diront le ministre de l’Economie et son secrétaire d’Etat.

— On se retrouve à quatre dans le bureau qui est quelques étages plus haut : Griveaux, Le Maire, P’tit Lu et moi. Sans conseillers, sans personne d’autre. Ça a fusé un peu.

— C’est-à-dire ? C’est quoi les mots ?

— Les mots précisément, je ne me souviens pas bien, mais c’est tendu. Ils nous disent qu’ils ont déjà fait beaucoup pour faire avancer le dossier. On explique à nouveau. Bruno Le Maire nous dit qu’il doit partir le lendemain pour New York.

— Si ma mémoire est bonne c’est lors de ce voyage qu’il dira être Hermès, c’est-à-dire le messager de Jupiter [5]. La folie de ces hommes, quand même, c’est effarant… ! Je crois que c’est aussi à ce moment que, prenant le contrepied de Hollande, il dira que la finance n’est plus l’ennemi de la France.

— Leur folie, oui… Mais tu vois, Le Maire prend un petit avantage quand il dit qu’il s’engage à s’occuper de notre indemnité supra-légale avant de prendre l’avion pour New York : j’oublie de lui demander un engagement écrit – ce qui se fait à la fin de chaque négociation. Je ne suis pas impressionné, c’est autre chose ; c’est un ministre de la République qui vient de me dire ça, et je me répète : cela veut dire quelque chose pour nous. Il nous regarde dans les yeux et il nous dit ça. Comment lui demander un engagement écrit sans insulter la République ?

— Est-ce qu’il aurait accepté, de toute façon ?

— S’il avait refusé de le faire, cela signifiait qu’il n’était pas sincère dans son désir de s’en occuper. Partant de là, on aurait, nous, agi différemment. Bref : on revient dans la salle de réunion, on raconte aux autres. Jean-Marc est certain qu’ils nous mènent en bateau. On appelle La Souterraine pour discuter avec ceux qui sont encore dans l’usine, et collectivement nous décidons de sortir du ministère.

Un nouveau rendez-vous est prévu le lendemain matin. « On aurait dû répondre ’D’accord, mais vous nous trouvez un hôtel’. On n’a pas eu le réflexe. » Car les cinq hommes ne savent pas où dormir. Une seule piste : Vincent Labrousse a les clés du siège de la CGT, porte de Montreuil, ils vont donc dérouler leurs sacs de couchage dans un couloir, et le lendemain les permanents du syndicat découvriront cinq hommes à qui passer la clé des douches et un café [6]. Là, tandis qu’ils s’étirent – sans doute courbatus –, Vincent reçoit un texto de Bercy qui lui donne rendez-vous dans le lobby d’un hôtel Ibis, et non pas au ministère.

— Là on a compris qu’on avait été pris pour des cons. Et ça fait très mal.

Le visage de Vincent se ferme.

— T’as le sentiment d’avoir été trahi, et d’avoir été utilisé pour trahir tous les camarades restés en Creuse, ceux qui m’avaient fait confiance. Ça, trois ans après, je ne m’en remets pas. Je ne leur pardonnerai jamais. Ne pas nous donner rendez-vous au ministère, c’est complètement hallucinant. C’est avec ce genre de détails que tu mesures la puissance qu’on peut avoir : on est une délégation de sept personnes et ils ont peur de nous ! Oui la peur qu’ils ont du peuple, il faut en avoir conscience. Alors ok, il est au-dessus de l’Atlantique à l’heure où je reçois ce texto, pour un vol en classe affaires, mais c’est bien nous qui avons le pouvoir. C’est eux qui ont peur de nous. Refuser l’entrée du ministère à des citoyens, dans un lieu pourtant blindé de flics… Ils ont tellement peur qu’ils préfèrent privatiser l’Ibis plutôt que de prendre le risque de voir à nouveau des citoyens très ordinaires leur apprendre la vie – à l’endroit même où tout le monde tremble dès qu’ils toussent, normalement ; où ceux qui tremblent et obtempèrent ne doivent pas découvrir que le roi est nu.

Ils quittent le siège de la CGT et réalisent de suite qu’ils sont suivis par des policiers de la BAC. Ces cinq types qui ont dormi par terre sont donc dangereux. Ils entrent dans le métro : d’autres flics, en civil. Ils arrivent devant l’hôtel Ibis : encore d’autres flics. Vincent s’approche de l’un d’entre eux « Vous pouvez dire au ministre qu’on est bien arrivés, merci d’avoir assuré notre sécurité. »

— Il l’a mal pris.

Je m’esclaffe.

— Avec les autres on convoque une conférence de presse. Les journalistes arrivent, je commence à parler mais très vite un flic s’approche et me dit, méchant, qu’on doit se pousser d’une dizaine de mètres pour laisser les clients de l’hôtel entrer tranquillement. Je vois les journalistes commencer à se déplacer pensant que je vais lui obéir, et ça me fait réagir : « Je ne bougerai pas, le point-presse aura lieu ici ». Les flics sont à deux doigts de me déplacer manu militari mais les collègues ont perçu la tension, ils m’entourent et les flics renoncent.

Lorsque Vincent me raconte cette anecdote je me dis que je n’en ferai rien, peut-être. C’est en écoutant Patrick Brun me relater la même scène, cinq jours plus tard, que je vais comprendre un aspect de ce qui se jouait là en mode mineur – que peut-être ni Vincent ni les flics n’auront intellectualisé à ce moment-là : en donnant sa conférence de presse devant l’entrée de l’hôtel, sous l’enseigne Ibis, Vincent rendait publique la trouille des politiques. Le fait que la République se délocalisait, elle aussi, par peur de voir le peuple entrer à nouveau dans ses meubles, où il pourrait prendre ses aises, se croire chez lui, et qu’on ne puisse plus s’en défaire – on est si bien entre anciens de l’ENA ou de Sciences-Po, à se caresser la nouille.

Trois jours dans cette salle de réunion de l’hôtel Ibis, à négocier.

C’est donc là qu’ils apprendront, le 29 juin 2017, que le leader français de l’emboutissage (GMD) dépose enfin, officiellement, une offre de reprise partielle. Sur les 277 emplois, 120 seraient repris. Renault et PSA s’engagent à soutenir cette offre via des financements et des commandes supplémentaires. Le lendemain, le tribunal de commerce de Poitiers place GM&S en liquidation judiciaire avec prolongation de l’activité jusqu’au 21 juillet, pour laisser le temps à GMD d’améliorer son offre.




Source: Lundi.am