Mai 21, 2019
Par CQFD
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Par Clé {JPEG}

C’est posĂ© comme une Ă©vidence : ouais, le rap est une musique Ă  part. C’est comme ça. C’est violent. C’est provoc’. Donc c’est sexiste.

Par exemple, le 1er mars dernier Ă  Marseille, Ă  la Dar Lamifa (bar associatif), un groupe de rap local a Ă©tĂ© sorti de scĂšne aprĂšs avoir tenu des propos sexistes et homophobes. Et ça n’a pas manquĂ© : certain.es ont dĂ©fendu les rappeurs avec les sempiternels arguments – « Ok, c’est trash, donc macho, mais c’est du second degrééééé  Â» – expliquant qu’on n’aurait rien compris au dĂ©lire du rap. Les meufs de la Dar ont rĂ©pliquĂ© [1] : « Ă€ celles et ceux qui nous disent “Mais ouais mais c’est du rap, c’est pas pareil, culture du viol, homophobie, ça fait partie du rapgame !”, on rĂ©pond que ces modĂšles d’oppression sont systĂ©miques, et que le rap a bon dos. Â»

Le rap a bon dos

De longue date, le rap a Ă©tĂ© associĂ© Ă  une musique de banlieue et stigmatisĂ© pour cette raison. La chercheuse Marion Dalibert et ses Ă©lĂšves ont ainsi Ă©tudiĂ© 523 articles de LibĂ©ration, Le Monde et Le Figaro entre 2000 et 2015, concluant que les rappeurs Ă©taient souvent renvoyĂ©s Ă  leur race et leur origine sociale. Quand ils sont blancs, et/ou de classes sociales moyennes ou supĂ©rieures, les journalistes soulignent leur originalitĂ©, notamment parce qu’ils seraient plus respectueux des femmes. En face, on leur oppose les rappeurs racisĂ©s, souvent banlieusards, supposĂ©ment plus virilistes. Ceux qui sont racisĂ©s « mais Â» pas machos sont prĂ©sentĂ©s comme des exceptions qui confirment la rĂšgle. Tandis que les rappeurs blancs virilistes viennent forcĂ©ment de classes populaires


Pour parfait exemple, la dĂ©fense d’Orelsan par Natacha Polony, Ă  l’époque oĂč ce rappeur blanc se voyait reprocher le sexisme de ses chansons : « Il suffit d’allumer MTV pour voir des clips avec des filles en bikini qui se trimballent face Ă  des gros mecs du Bronx, c’est insupportable, alors que [la musique d’Orelsan] n’a rien Ă  voir. Â» Eh oui, les mecs du Bronx, de banlieue, de ghetto, sont forcĂ©ment plus machistes que le rappeur blanc de classe moyenne. Lors de la mĂȘme Ă©mission, Laurent Ruquier en rajoutait une couche : « On n’imagine pas qu’un rappeur qui dise “Suce ma bite pour la Saint-Valentin’’ soit fils de directeur d’école et de professeur des Ă©coles. Â»

Un discours de dominants, renvoyant le problĂšme aux seuls mecs racisĂ©s issus de classes populaire. Et faisant fi de cette Ă©vidence : le sexisme est prĂ©sent dans tous les genres musicaux. Dans la musique classique, 6 % des chef.fes d’orchestres au monde sont des femmes. En ce sens, ressasser le problĂšme du sexisme dans le rap plus qu’ailleurs, c’est rĂ©investir des clichĂ©s postcoloniaux et faire du mĂ©pris de classe. C’est aussi invisibiliser celles et ceux qui ont un discours diffĂ©rent dans le hip-hop.

Parce que les meufs ont toujours Ă©tĂ© dans le rap ! Djettes, programmatrices, rappeuses, backeuses [2]
 Si elles sont minoritaires, elles ont aussi (et surtout !) Ă©tĂ© Ă©loignĂ©es des projecteurs. Alors mĂȘme que des annĂ©es 1990 Ă  aujourd’hui, elles ont rĂ©gnĂ© Ă  diffĂ©rents niveaux, dans diffĂ©rents styles : les Ladies Night, Saliha, Princess AniĂšs, StĂ© Strausz, Roll K, Diam’s, Ryaam, Liza Monet, Sianna, Fanny Polly, K’s Khaldi ? LaMaDame, Holy G, Illustre, Waka, Leys, Tracy de SĂĄ, Suka, Z, Grace et VoluptĂ© Van Van, Moon’A et tant d’autres
 Oui, les meufs sont lĂ  ! Sans oublier toutes les zoulettes qui rappent dans leurs chambres, dans la rue, dans les open-mics, celles qui soutiennent, celles qui sont dans l’ombre


CatĂ©gorie « rap fĂ©minin Â»

Autre vecteur de domination : les rappeuses sont souvent cantonnĂ©es Ă  la catĂ©gorie « rap fĂ©minin Â». Une maniĂšre de dire qu’il y aurait en premier plan « le rap Â», neutre, donc forcĂ©ment masculin, et puis Ă  l’intĂ©rieur, une sous-catĂ©gorie, « la Â» femme dans le rap.

Comme si elles Ă©taient une exception. Passons sur le girl washing de certains concepts (albums ou soirĂ©es), souvent organisĂ©s et dirigĂ©s par des mecs, avec des pochettes et affiches en rose paillettes, bien girly. LĂ , la catĂ©gorie « rap fĂ©minin Â» est mobilisĂ©e pour son cĂŽtĂ© sexy, qui fait vendre.

Au final, cette tendance mobilise des clichĂ©s sur ce que devrait ĂȘtre une meuf qui fait du rap : une fille « bien Â», respectable, ni trop vulgaire ni trop garçon manquĂ©. De quoi imposer des images hĂ©tĂ©ronormĂ©es, excluant toutes les personnes trans, queer, qui ne rentrent pas dans la binaritĂ© des catĂ©gories « fĂ©minin Â» ou « masculin Â», ou qui n’ont pas envie de se dĂ©finir comme ça.

Être une meuf dans le rap, c’est aussi faire face Ă  l’injonction de devoir se dĂ©finir comme dĂ©nonciatrice de ce milieu supposĂ©ment ultra-machiste. Au nom de quoi ? Certaines veulent juste faire du rap sans ĂȘtre instrumentalisĂ©es. « Petite zoulette rĂȘvait d’ĂȘtre Ă©crivaine comme Zola Â», rappe Fanny Polly.

Heureusement, il y a mille et une façons de reprendre, reformuler, dĂ©jouer et rejouer ces assignations et ces Ă©tiquetages. C’est ce que fait par exemple le site Madame Rap, qui rĂ©pertorie un grand nombre de rappeuses. Ou bien l’émission de radio toulousaine « No girls in the cypher Â», sur Canal Sud. Des approches qui mettent en lumiĂšre la pluralitĂ© des dĂ©marches et nous rappellent, si on ne l’avait pas encore compris, que le rap n’est pas l’apanage d’hommes sexistes.

Une seule solution : l’auto-organisation

Si l’on est sommĂ©. es de se dĂ©finir de telle ou telle façon, c’est Ă  cause d’un contexte de dominations systĂ©miques de race, de classe et de genre, qui sĂ©vissent non seulement dans les industries musicales, mais aussi dans les milieux alternatifs. C’est aussi parce qu’on est souvent dĂ©pendant.es de ceux qui ont accĂšs aux lieux, ont un rĂ©seau, dirigent des labels ; et ce sont la plupart du temps des hommes. ObligĂ©.es de se faire valider par les mecs.

En rĂ©ponse, certain.e.s ont dĂ©cidĂ© qu’il Ă©tait nĂ©cessaire de s’auto-organiser, de prendre la place qu’on ne nous laisse pas. Depuis quelques annĂ©es, de nombreux projets et de nouvelles scĂšnes fleurissent, que la dĂ©marche soit fĂ©minine, fĂ©ministe ou queer : le festival FemceesFest Ă  Saint-Étienne, les festivals Umoja et Intersection Ă  Marseille, les soirĂ©es du collectif « Hip Hop fĂ©minin Â» Ă  Lyon ou celles de Support Your Local Girl Gang Ă  Montpellier.

Si les femmes ont toujours Ă©tĂ© prĂ©sentes dans le hip-hop, ces initiatives apportent un socle sur lequel s’appuyer pour lutter contre l’invisibilisation et sortir de cette dĂ©pendance Ă  des rĂ©seaux masculins. C’est le point de vue de K’s Khaldi ? La MaDaMe, rappeuse stĂ©phanoise qui a montĂ© Bruit2KaleKhulture, association visant Ă  mettre en lumiĂšre les femmes et les personnes racisĂ©.es sur les scĂšnes musicales. Selon elle, il faut « faire et dire les choses, pour qu’on puisse ne pas les dire Ă  notre place ! On est dans un monde patriarcal, mais [
] maintenant qu’est ce qu’il faut faire  ? Ben faire les choses soi-mĂȘme  ! Â»

MĂȘme vision concernant Intersection, qui a eu lieu Ă  Marseille le week-end du 26 avril. OrganisĂ© par BahamArts, le festival a pour « projet de visibiliser les personnes minorisĂ©es sur les scĂšnes musicales : femmes, personnes trans, queers, lesbiennes, prĂ©caires, racisĂ©. es, afro-descendantes et afro-caribĂ©ennes Â». De quoi donner des possibilitĂ©s d’expression plus larges pour celles et ceux qui n’ont pas accĂšs aux scĂšnes d’habitude.

Dans le cas d’Intersection, les modes d’expression foisonnent : concerts, ateliers, projections, dĂ©bats autour de la place des femmes et personnes transgenres racisĂ©.es sur les scĂšnes culturelles, atelier danse thĂ©rapie pour les personnes racisĂ©.es, stand-up, performances
 Quant Ă  la programmation, elle n’est pas cantonnĂ©e au seul hip-hop Ă  l’ancienne, laissant la place Ă  des approches variĂ©es. De quoi rappeler que les catĂ©gorisations, qu’elles soient musicales ou genrĂ©es, sont construites tout autant qu’elles sont destructibles. De quoi rappeler aussi que le hip-hop « vener Â» et trash, c’est pas toujours du hip-hop sexiste. Un constat bien rĂ©sumĂ© par Grace et VoluptĂ© Van Van : « You’d better run, ‘cause I’ve got my pussy gang [3] Â».


La Une du n°176 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

Ce texte est issu du dossier « rap Â» du n°176 de CQFD, en kiosque jusqu’au 6 juin 2019. Voir le sommaire dĂ©taillĂ© du numĂ©ro complet.




Source: Cqfd-journal.org