Septembre 27, 2021
Par Contretemps
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On rappelle souvent l’engagement de Nina Simone dans le mouvement des droits civiques mais on oublie généralement qu’elle était également impliquée dans les courants politiques radicaux de son temps, dont le socialisme. 

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« Nous ne parlions jamais d’hommes ou de vêtements. C’était toujours Marx, Lénine, et la révolution – des vraies discussions de filles » (Nina Simone).

Lorsque Nina Simone fait remarquer que ses conversations ne portaient pas sur la mode mais sur « Marx, Lénine, et la révolution », elle offre un aperçu de son quotidien politique, loin des histoires plus connues de sa vie de musicienne et de militante pour les droits civiques. Ces « discussions de fille » avaient lieu avec son amie dramaturge, Lorraine Hansberry – un dialogue entre deux femmes noires qui, pour reprendre les mots de Simone, ne portait pas sur les hommes ou les vêtements, mais sur leur travail créatif et la manière dont elles envisageaient sa fonction émancipatrice pour de leur communauté.

En faisant référence à la pièce autobiographique de Hansbserry, To Be Young, Gifted, and Black, Simone a plus tard écrit une chanson portant ce même titre pour rendre hommage à son amie et camarade, morte tragiquement jeune des suites d’un cancer du pancréas, à l’âge de 34 ans. Cette amitié et cette camaraderie montrent la force d’inspiration que peuvent produire les conversations dans l’intimité entre femmes noires politisées. Ces conversations ont lieu à l’abri du regard des hommes, et loin des personnes blanches ; elles peuvent être des lieux de répit où chacune peut se ressourcer pour ensuite retrouver le mouvement plus global qui, souvent, marginalise et occulte les idées politiques portées par les femmes noires.

Dire que Nina Simone a été occultée serait absurde. Elle figure parmi les musicien·nes les plus célébré·es du 20e siècle. Nul besoin d’écrire un autre article, une autre biographie ou une autre analyse de ses chansons engagées. Cependant, à l’occasion de l’anniversaire de son décès, on peut s’intéresser à la manière dont est racontée la vie politique de Simone, et à celles et ceux qui la racontent – à ce qu’iels choisissent d’inclure et ce que, effectivement, iels occultent.

Nina Simone est souvent présentée comme une militante des droits civiques, et c’était effectivement le cas. Mais le mouvement des droits civiques comprenait de nombreuses visions politiques divergentes sur ce que devait être la libération. Certains, comme la NAACP[1], souhaitaient des réformes libérales qui étaient critiquées parce qu’elles ciblaient d’abord la classe moyenne noire. Les nationalistes noirs, eux, voulaient l’indépendance économique et un nouvel État noir, séparé de l’Amérique blanche raciste, bien que la forme que prendrait ce nouvel État était confuse, voire constituait parfois une version noire du capitalisme. Et, dans les faits, tout·es les militant.es des droits civiques n’évoquaient pas Karl Marx ou Vladimir Lénine comme exemples de sujets de conversations qu’iels avaient avec leurs ami·es.

Venant d’une femme d’une intelligence, d’un talent et d’une virtuosité redoutables, qui savait exactement comment elle voulait être perçue à travers sa musique et ses performances, cette affirmation peut être entendue comme une déclaration d’intentions plutôt que comme un commentaire fait au détour d’une phrase. Nina Simone nous faisait savoir qu’elle était une communiste, une camarade, une révolutionnaire.

Parfois, on atténue le profil des femmes artistes noires, et particulièrement les musiciennes, dont les idées politiques sont marquées à gauche, pour modérer leur radicalisme et les rendre plus consensuelles. Il s’agit ainsi de mettre davantage à l’aise les auditoires blancs, comme le rappelait avec humour le musicien folk Phil Ochs, lui-même socialiste, dans son hymne « Love Me, I’m a Liberal » (« Aimez-moi, je suis un libéral »). Les libéraux blancs peuvent certes se joindre à un rassemblement en faveur des droits civiques, « Mais ne parlez pas de révolution / Car c’est aller un peu trop loin » (« But don’t talk about revolution / That’s going a little bit too far »).

Simone, elle, voulait aller plus loin. En réponse à l’attentat à la bombe de l’église baptiste de la 16e rue en septembre 1963 – une attaque terroriste menée par des suprémacistes blancs qui tua quatre jeunes filles noires de 11 à 14 ans – Simone chante, dans « Mississipi Goddam » :

« Ils essayent de dire que c’est un complot communiste

Tout ce que je veux c’est l’égalité

Pour ma sœur, mon frère, mon peuple et moi. »[2]

Ces paroles peuvent être comprises comme une réponse à la Peur rouge maccarthyste qui associait toute revendication égalitaire au communisme et à des sentiments « anti-étasuniens ». Mais lues à la lumière de ces « discussions de filles » qu’elle partageait avec Hansberry, et des opinions politiques partagées au sein de ses cercles sociaux, dans lesquels on trouve James Baldwin, Stokely Carmichael et Langston Hughes – tous des militants impliqués dans le socialisme – ces paroles sont une déclaration politique. Simone est socialiste car c’est pour elle la seule voie vers une véritable égalité. Des réformes timorées qui ne font qu’apaiser un État raciste ne sont pas la solution.

Dans « Backlash Blues » s’entendent également les échos d’une politique internationaliste, dont les paroles sont tirées d’un poème écrit pour Simone par Hughes :

« Mais le monde est grand

Grand et lumineux et rond

Et tout plein de gens comme moi

Qui sont noirs, jaunes, beiges et bruns. »[3]

Parmi les derniers textes écrits par Hughes, le poème est une méditation sur le Vietnam et les Noirs américains qui y sont envoyés pour y mener une guerre impérialiste, alors même qu’ils sont traités comme des citoyens de seconde zone aux Etats-Unis. Simone dit à son auditoire que, en réalité, ce sont elle et les autres groupes racisés qui souffrent des nombreuses incarnations de « Mr Backlash » qui constituent la majorité dans le monde – une déclaration qui fait écho à une conjoncture politique dans laquelle des organisations telles que le Black Panther Party cherchaient à bâtir des coalitions internationales avec d’autres peuples du monde qui subissaient les effets de l’impérialisme étasunien.

L’histoire politique de la gauche noire étatsunienne est importante pour remettre en contexte et comprendre l’œuvre de Simone, mais je veux revenir à ces « discussions de filles » abordées par Simone et Hansberry. Pour mes oreilles de femme noire, socialiste, féministe et musicienne, les enjeux politiques de ces conversations privées et intimes entre femmes noires radicales se font entendre dans la musique de Simone. Prenez par exemple le morceau « Four Women » : souvent qualifié d’hymne féministe, la chanson décrit les rôles de genre, les normes de classe ainsi que les stéréotypes dans lesquelles les femmes noires ont été emprisonnées : la « mammy », la « mulâtresse tragique », la travailleuse du sexe, la femme noire en colère.

Pour moi, la chanson ne peut se résumer à une analyse simpliste de l’esclavage et des effets de son héritage sur les femmes noires aujourd’hui. J’imagine plutôt Hansberry et Simone parler de leurs propres vies, et des vies d’autres femmes noires, en ayant recours à une analyse marxiste qui inclut la race, le genre et la classe. Elles parleraient de la manière dont le racisme et le capitalisme ont formé la vie des femmes dans la chanson – Aunt Sarah, Saffonia, Sweet Thing et Peaches –, de la vie de femmes noires qui se trouvent toujours confrontées à la nécessité de lutter, survivre et résister en permanence.

Un court article ne peut rendre justice à la vie politique de Nina Simone. Elle était un tour de force qui apportait un message de liberté, d’égalité, de justice et d’émancipation à toute personne qui avait le plaisir d’écouter sa musique. Mais il est important de ne pas la catégoriser simplement comme une militante des droits civiques : c’était une révolutionnaire – une femme qui discutait des travaux de Marx et Lénine, et qui a imprégné sa musique de cette pratique révolutionnaire d’une manière qui a encore tout son sens pour nous aujourd’hui.

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Chardine Taylor-Stone est productrice culturelle, lauréate de nombreux prix. Militante féministe noire et écrivaine, elle travaille actuellement sur son premier livre, Sold Out : How Black Feminism Lost its Soul.

Paru d’abord sur Jacobin, cet article a été traduit de l’anglais par Trung Nguyên-Quang pour Contretemps.

Illustration : Wikimedia commons. 

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Notes :

[1] Sigle de National Association for the Advancement of Colored People, fondée en 1909 à partir du Niagara Movement, qui avait été créé en 1905 par W.E.B Du Bois.

[2] « They try to say it’s a communist plot

All I want is equality

For my sister my brother my people and me. »

[3] « But the world is big

Big and bright and round

And it’s full of other folks like me »

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Source: Contretemps.eu