DĂ©cembre 12, 2020
Par ZEKA
278 visites


Les critiques d’Alyson Escalante  quant Ă  la dĂ©pendance de la communautĂ© trans Ă  l’essentialisme de genre, suivies d’une proposition de nĂ©gation radicale comme solution Ă  l’aliĂ©nation et aux oppressions sexistes.

Nous sommes dans une impasse

Les politiques actuelles de translibĂ©ration ont adhĂ©rĂ© Ă  une notion d’identitĂ© rĂ©demptrice. Que ce soit Ă  travers un diagnostic par un mĂ©decin et un psychologue ou par une affirmation personnelle sous la forme d’une dĂ©claration sociale, nous avons commencĂ© Ă  croire qu’il y a une vĂ©ritĂ© intĂ©rieure sur le genre que nous devons dĂ©couvrir.

Une gamme infinie de projets politiques existants a tracĂ© le chemin que nous empruntons actuellement ; un nombre infini de pronoms, Ă©tiquettes et drapeaux lors de la Pride Parade. Le mouvement trans actuel cherche Ă  Ă©largir les catĂ©gories de genre dans l’espoir d’attĂ©nuer les dommages que ses politiques crĂ©ent. Cette position est naĂŻve.

Judith Butler  se rĂ©fĂšre au genre comme Ă©tant « l’appareil par lequel sont produits et normalisĂ©s les ensembles masculin et fĂ©minin, avec les formes interpolĂ©es des formes hormonales, chromosomiques, psychiques et performatives. »  Si les politiques libĂ©rales actuelles de nos camarades, frĂšres et sƓurs trans sont enracinĂ©es dans des tentatives d’élargissement de la dimension sociale que crĂ©e cet appareil, notre travail exige que cela soit ramenĂ© Ă  ses fondations.

Nous sommes des radicales et des radicaux fatigué·es d’essayer de sauver nos idĂ©es. Nous ne pensons pas que cela nous aidera. Nous voyons la transmisogynie  Ă  laquelle nous sommes confrontĂ©s au quotidien, nous voyons la violence sexiste Ă  laquelle sont confrontĂ©s nos camarades – Ă  la fois trans et cis – et nous nous rendons compte que le systĂšme lui-mĂȘme rend cette violence inĂ©vitable. Nous en avons assez.

Nous ne cherchons pas Ă  crĂ©er un meilleur systĂšme, car nous ne sommes pas du tout intĂ©ressĂ©s par les politiques existantes. Nous ne demandons plus qu’une attaque implacable contre le genre et les modes de production sociale du sens et de l’intelligibilitĂ© qu’il crĂ©e.

Au cƓur du nihilisme de genre se trouvent plusieurs principes que nous explorerons en dĂ©tail ici : l’antihumanisme comme fondement et base, l’abolition du genre comme exigence et la nĂ©gativitĂ© radicale comme mĂ©thode.

Antihumanisme

L’antihumanisme est la pierre angulaire sur laquelle repose l’analyse du nihilisme de genre. Il est le point clĂ© Ă  partir duquel nous commençons Ă  comprendre notre situation actuelle. Quand nous disons antihumaniste, nous entendons le rejet de l’essentialisme. Il n’y a pas d’humanitĂ© essentielle. Il n’y a pas de nature humaine. Il n’y a pas de moi transgenre. Être sujet ne signifie pas partager un Ă©tat mĂ©taphysique de l’ĂȘtre (ontologique) avec d’autres sujets.

Le moi (le sujet) est le produit du pouvoir. « Je » dans « je suis un homme » et « je suis une femme » ne sont pas un « je » qui va au-delĂ  de ces dĂ©clarations. Ces dĂ©clarations ne rĂ©vĂšlent pas la vĂ©ritĂ© sur le « je », mais le constituent. L’homme et la femme n’existent pas comme Ă©tiquettes pour certaines catĂ©gories d’ĂȘtre mĂ©taphysiques ou essentialistes ; ce sont des symboles plutĂŽt discursifs, sociaux et linguistiques qui sont historiquement conditionnĂ©s. Ils Ă©voluent et changent avec le temps ; leurs implications ont toujours Ă©tĂ© dĂ©terminĂ©es par les pouvoirs politiques.

Ce que nous sommes, le noyau mĂȘme de notre ĂȘtre, peut ne pas se trouver du tout dans le domaine catĂ©gorique de l’ĂȘtre. Le « moi Â» est la convergence du pouvoir et du discours. Chaque mot que vous utilisez pour vous dĂ©finir, chaque catĂ©gorie d’identitĂ© dans laquelle vous vous trouvez, est le rĂ©sultat d’un dĂ©veloppement historique du pouvoir. Le sexe, la race, la sexualitĂ© et toute autre catĂ©gorie normative ne suggĂšrent pas la vĂ©ritĂ© sur le corps ou l’ñme du sujet. Ces catĂ©gories construisent le sujet et le moi. Il n’y a pas de moi statique, pas de « je » cohĂ©rent, pas d’histoire du sujet transcendant. Nous ne pouvons nous rĂ©fĂ©rer Ă  soi que dans la langue qui nous est donnĂ©e, une langue qui a radicalement changĂ© Ă  travers l’histoire et qui continue de changer dans notre vie quotidienne.

Nous ne sommes rien d’autre que la convergence d’un grand nombre de discours et de langages diffĂ©rents qui sont complĂštement hors de notre contrĂŽle, mais encore une fois, nous ressentons leurs effets. Nous naviguons dans ces discours, parfois nous les subvertissons, nous survivons toujours. La capacitĂ© de naviguer n’indique pas un moi mĂ©taphysique qui opĂšre Ă  partir d’un sentiment de besoin d’agir, mais indique seulement qu’il existe un relĂąchement symbolique et discursif qui entoure notre structure.

Par consĂ©quent, nous comprenons le genre Ă  travers certains termes. Nous le voyons comme un ensemble spĂ©cifique de discours incarnĂ©s dans la mĂ©decine, la psychiatrie, les sciences sociales, la religion et nos interactions quotidiennes avec les autres. Nous ne comprenons pas le genre comme une caractĂ©ristique de « ce que nous sommes vraiment », mais comme tout l’ordre de sens et d’intelligibilitĂ© dans lequel nous fonctionnons. Nous ne le voyons pas comme quelque chose qu’un soi stable possĂ©derait. Au contraire, nous soutenons que le genre est la chose finie Ă  laquelle le moi a participĂ©, qu’il s’agit d’un acte crĂ©ateur par lequel le moi est construit et par lequel il a reçu une signification et une importance sociales.

Notre radicalisme ne peut s’arrĂȘter lĂ . Nous soutenons en outre que des preuves historiques peuvent ĂȘtre fournies pour montrer que le genre fonctionne de cette maniĂšre. Le travail d’un grand nombre de fĂ©ministes dĂ©coloniales a montrĂ© la maniĂšre dont les catĂ©gories occidentales de genre ont Ă©tĂ© imposĂ©es de force aux sociĂ©tĂ©s autochtones, ce qui a nĂ©cessitĂ© un changement linguistique et discursif complet. Le colonialisme a produit de nouvelles catĂ©gories de genre et avec elles de nouvelles maniĂšres violentes d’imposer une sĂ©rie de normes de genre. Les aspects visuels et culturels de la masculinitĂ© et de la fĂ©minitĂ© ont changĂ© au fil des siĂšcles. Le sexe n’est pas statique.

Tout cela a une composante pratique. La question de l’humanisme contre l’anti-humanisme est la question sur laquelle se fondera le dĂ©bat entre le fĂ©minisme libĂ©ral et l’abolition nihiliste du genre.

Les fĂ©ministes libĂ©rales disent « Je suis une femme » et cela signifie qu’elles sont spirituellement, ontologiquement, mĂ©taphysiquement, gĂ©nĂ©tiquement et de toute autre maniĂšre « essentiellement » des femmes.

Le nihiliste natif dit « je suis une femme Â» et signifie qu’il est dans une certaine position dans la matrice et c’est le pouvoir qui le rend ainsi.

Les fĂ©ministes libĂ©rales ne sont pas conscientes de la maniĂšre dont le pouvoir forme le genre et s’y accrochent donc comme un moyen de se lĂ©gitimer aux yeux du pouvoir. Elles s’appuient sur l’utilisation de divers systĂšmes de connaissances (gĂ©nĂ©tique, thĂšses mĂ©taphysiques sur l’ñme, ontologies de Kant) pour pouvoir prouver qu’elles peuvent opĂ©rer en son sein.

Un·e nihiliste de genre, un·e abolitionniste de genre voient la violence au cƓur mĂȘme du systĂšme de genre. Nous disons « non Â» Ă  l’acceptation du genre. Nous voulons qu’il disparaisse. Nous savons qu’accepter des catĂ©gories formulĂ©es Ă  partir d’une position de pouvoir est un piĂšge libĂ©ral. Nous refusons de nous lĂ©gitimer.

Il est extrĂȘmement important que cela soit compris. L’antihumanisme ne nie pas l’expĂ©rience vĂ©cue par un grand nombre de nos frĂšres et sƓurs trans qui ont fait l’expĂ©rience du genre depuis leur plus jeune Ăąge. Nous prĂ©fĂ©rons reconnaĂźtre qu’une telle expĂ©rience est prĂ©dĂ©terminĂ©e Ă  travers des cadres de pouvoir. Nous nous souvenons des expĂ©riences de notre propre enfance. Nous voyons que mĂȘme dans notre dĂ©claration transgressive « Nous sommes des femmes », dans laquelle nous nions la catĂ©gorie que le pouvoir a imposĂ©e Ă  nos corps, nous utilisons un langage de genre. Nous nous rĂ©fĂ©rons Ă  l’idĂ©e de la « femme » qui n’existe pas en nous comme une vĂ©ritĂ© stable, mais renvoie aux discours qui nous constituent.

Nous soutenons donc qu’il n’y a pas de vrai « soi Â» qui puisse exister avant le discours, avant de rencontrer les autres, avant de mĂ©diatiser la symbolique. Nous sommes des produits de puissance. Alors que faisons-nous ? Terminons nos recherches sur l’antihumanisme en renvoyant les paroles de Judith Butler :

« Mes actions ne consistent pas Ă  nier les conditions de ma condition. Si j’ai la capacitĂ© d’agir, cela vient du fait que je suis construit par un monde social que je n’ai jamais choisi. Le fait que mes actions soient fragmentĂ©es par des paradoxes ne signifie pas que c’est impossible. Cela signifie simplement que le paradoxe est une condition de sa capacitĂ©. » 

Une exigence vitale : l’Abolition du genre

Pourquoi, alors, devrions-nous nous efforcer de croire que le genre est une vĂ©ritĂ© transcendantale puisque nous acceptons que le genre ne soit pas en nous-mĂȘmes, mais qu’il n’existe, en dehors de nous, que dans le domaine du discours ? Quand nous disons que le genre est discursif, nous disons qu’il n’apparaĂźt pas comme une vĂ©ritĂ© mĂ©taphysique hors du sujet, mais comme un moyen de mĂ©diation de nos interactions sociales. Le genre est un cadre, un sous-ensemble de langages et une sĂ©rie de symboles et de signes par lesquels nous communiquons, qui nous construisent et que nous construisons constamment.

Le systĂšme de genre fonctionne donc de maniĂšre cyclique ; nous nous constituons Ă  travers lui, et nos actions quotidiennes, rituels, normes et performances le constituent Ă©galement. C’est prĂ©cisĂ©ment cette prise de conscience qui permet la rĂ©bellion contre ce cycle. Une telle rĂ©bellion devrait commencer par la comprĂ©hension du systĂšme comme profondĂ©ment pĂ©nĂ©trant et omniprĂ©sent. La normalisation a insidieusement naturalisĂ©, acceptĂ© et absorbĂ© toute rĂ©sistance.

À ce stade, il devient tentant d’adopter certaines politiques libĂ©rales. D’innombrables thĂ©oriciens et militants affirment que notre expĂ©rience de l’incarnation transgenre pourrait constituer une menace pour le processus de normalisation du genre. On a suggĂ©rĂ© que l’identitĂ© de genre non binaire, les identitĂ©s trans et queer pourraient constituer une subversion de genre. C’est impossible.

MĂȘme qualifiĂ©es de personnes non genrĂ©es, nous sommes toujours pris·es dans le cadre du genre. Prendre l’identitĂ© par le rejet de la binaritĂ© du genre signifie toujours accepter cette binaritĂ© comme point de rĂ©fĂ©rence. La rĂ©sistance ne reconstruit que le statut normatif de la division binaire. La rĂ©sistance est dĂ©jĂ  normalisĂ©e ; un cadre et un langage sont Ă©tablis Ă  travers lequel la rĂ©sistance peut s’articuler. Il ne s’agit pas seulement de notre rĂ©sistance verbale dans le langage du genre, mais aussi du fait que l’affaiblissement du genre que nous faisons en nous habillant et en agissant est en fait subversif uniquement quand il se rĂ©fĂšre Ă  des normes.

Si les politiques d’identitĂ© des personnes non binaires ne peuvent pas nous libĂ©rer, alors il est Ă©galement vrai que les politiques d’identitĂ© trans ou queer ne nous donnent aucun espoir. En dĂ©pit d’essayer de « dĂ©river » le genre diffĂ©remment, les deux identitĂ©s tombent dans le piĂšge de toujours se rĂ©fĂ©rer Ă  la norme. La base de ces politiques rĂ©side dans la logique de l’identitĂ©, qui est elle-mĂȘme un produit du discours moderne et contemporain du pouvoir. Comme nous l’avons dĂ©jĂ  expliquĂ© en dĂ©tail, il n’y a pas d’identitĂ© stable sur laquelle nous pouvons compter. Par consĂ©quent, tout appel Ă  une identitĂ© rĂ©volutionnaire ou Ă©mancipatrice n’est qu’une adhĂ©sion Ă  certains discours. Dans le cas prĂ©sent, c’est le discours de genre.

Mais cela ne signifie pas que les personnes qui s’identifient comme trans, queer ou de genre non binaire sont responsables de ce discours du genre. C’est une erreur de l’approche fĂ©ministe radicale traditionnelle. Nous rejetons ces affirmations, car elles reprĂ©sentent une attaque contre les personnes les plus touchĂ©es par le sexe. MĂȘme si l’écart par rapport Ă  la norme est acceptĂ© et neutralisĂ©, il reste puni. Le corps non binaire queer, trans et transgenre est toujours le thĂ©Ăątre d’énormes violences. Nos frĂšres et sƓurs, nos camarades, sont toujours tué·es, ils vivent encore dans la pauvretĂ©, dans l’ombre. Nous ne les nions pas, car cela reviendrait Ă  nier ce que nous sommes nous-mĂȘmes. Nous cherchons plutĂŽt Ă  engager un dĂ©bat honnĂȘte sur la portĂ©e de nos politiques et Ă  trouver une nouvelle façon d’aller de l’avant.

En mettant l’accent sur ce point de vue, nous ne voulons pas traiter uniquement de certaines formulations de politiques d’identitĂ©, mais aussi du besoin global d’identitĂ©. Nous soutenons que la liste des pronoms personnels utilisĂ©s par les gen·te·s — qui s’élargit indĂ©finiment, augmente avec les nuances croissantes des Ă©tiquettes des diverses expressions sexuelles et de genre —, ainsi que les tentatives de crĂ©er de nouvelles catĂ©gories d’identitĂ© ne mĂ©rite simplement pas tous ces efforts.

En montrant que l’identitĂ© n’est pas un fait, mais une construction sociale et discursive, nous comprenons que la crĂ©ation de nouvelles identitĂ©s n’est pas une dĂ©couverte soudaine d’expĂ©riences jusqu’ici inconnues, mais la crĂ©ation de nouvelles conditions sur la base desquelles nous pouvons nous former. Lorsque nous Ă©largissons les catĂ©gories de genre, nous crĂ©ons de nouveaux canaux plus subtils par lesquels le pouvoir peut agir. Nous ne nous libĂ©rons pas, mais tombons dans le piĂšge des normes innombrables, nuancĂ©es et plus puissantes. Chaque catĂ©gorie n’est qu’un nouveau maillon de la chaĂźne qui nous enferme.

L’utilisation de cette terminologie n’est pas hyperbolique ; nous ne saurions trop insister sur l’importance de la violence sexiste. Chaque femme trans qui est tuĂ©e, chaque nouveau-nĂ© intersexuĂ© opĂ©rĂ© de force, chaque enfant queer qui est jetĂ© Ă  la rue sont des victimes du sexe. Tout Ă©cart par rapport Ă  la norme est punissable. MĂȘme si le genre a acceptĂ© cette dĂ©viation, il la punit toujours. L’extension de la norme reprĂ©sente aussi l’extension de la dĂ©viation, c’est-Ă -dire l’extension de la maniĂšre dont nous pouvons ĂȘtre en dehors de l’idĂ©al discursif. Les identitĂ©s de genre infinies crĂ©ent une sĂ©rie infinie de nouveaux espaces de dĂ©viation qui seront violemment punis. Le genre punit la dĂ©viation, donc le genre doit disparaĂźtre.

Et nous arrivons donc Ă  la nĂ©cessitĂ© d’abolir le genre. Si toutes nos tentatives d’élargissement ont Ă©chouĂ© et si elles viennent de poser de nouveaux piĂšges dans lesquels nous pouvons tomber, alors il doit y avoir une nouvelle approche possible. Le fait qu’une tentative d’élargissement de la notion de genre ait Ă©chouĂ© n’implique pas que restreindre la notion puisse servir un objectif. Cette impulsion est terriblement rĂ©actionnaire et doit disparaĂźtre.

Le fĂ©minisme radical rĂ©actionnaire voit l’abolition du genre comme un rĂ©el rĂ©trĂ©cissement. Selon elles, il faut abolir le genre pour que le genre (caractĂ©ristiques physiques du corps) puisse ĂȘtre une base matĂ©rielle stable sur laquelle se grouper. Nous rejetons cela de toutes nos Ăąmes et de tous nos cƓurs ! Le genre lui-mĂȘme est ancrĂ© dans le discours, soutenu par l’autoritĂ© de la mĂ©decine, imposĂ©e de force au corps des individus intersexuĂ©s. Non, un retour Ă  une comprĂ©hension plus simple et plus Ă©troite du genre (mĂȘme s’il est compris matĂ©riellement) ne peut pas ĂȘtre une solution. Nous devons rĂ©sister Ă  la catĂ©gorisation trĂšs normative des corps. Ni rĂ©duire ni Ă©largir le terme ne nous sauvera. Le seul moyen est celui de sa destruction.

La négativité radicale comme méthode

La nĂ©gation est au cƓur de l’abolition du genre. Nous ne nous efforçons pas de l’abolir pour pouvoir revenir au vrai moi. Car nous savons que l’abolition du genre ne nous permettra pas d’exister en tant que versions vraies ou vraies de nous-mĂȘmes, libres de certaines normes. Une telle conclusion contredirait l’ensemble de nos affirmations antihumanistes. Nous devons donc plonger dans l’abĂźme.

Un moment de luciditĂ© et de clartĂ© s’impose ici. Lorsque, en tant que produits du discours du pouvoir, nous aspirons Ă  son abolition et Ă  sa destruction, nous reprĂ©sentons le plus grand risque imaginable. Nous plongeons dans l’inconnu. Tous les termes, symboles, idĂ©es et rĂ©alitĂ©s qui nous façonnent vont s’épuiser et nous ne pouvons pas savoir ou prĂ©dire ce qui se passera lorsque nous sortirons de l’autre cĂŽtĂ©.

C’est pourquoi nous devons accepter l’attitude de la nĂ©gativitĂ© radicale. Toutes les tentatives prĂ©cĂ©dentes de politiques de genre affirmatives ou expansionnistes nous ont laissĂ© tomber. Nous devons cesser de faire des suppositions sur ce Ă  quoi pourrait ressembler la libĂ©ration ou l’émancipation, puisqu’elles sont elles-mĂȘmes fondĂ©es sur l’idĂ©e d’un moi qui ne rĂ©siste pas Ă  la remise en question ; c’est une idĂ©e qui a longtemps Ă©tĂ© utilisĂ©e pour limiter nos horizons. Seuls un rejet complet, un dĂ©part de tout futur connu ou comprĂ©hensible peuvent nous offrir la possibilitĂ© d’un futur vraiment diffĂ©rent.

Bien que le risque soit grand, il est nĂ©cessaire. Mais encore une fois, nous entrons dans des eaux inconnues. Et ici se cache le danger ; il existe une possibilitĂ© rĂ©elle de perte radicale de soi. Les termes mĂȘmes par lesquels nous nous reconnaissons pourraient ĂȘtre dĂ©truits. Mais il n’y a pas d’autre moyen de sortir de ce dilemme. Chaque jour, nous sommes attaquĂ©s par un processus de normalisation qui nous codifie comme dĂ©viant·e. Si nous ne nous perdons pas au moment de la nĂ©gativitĂ©, le statu quo nous dĂ©truira. Nous n’avons qu’un seul choix, celui de tout risquer !

Cela montre clairement les problĂšmes dans lesquels nous nous trouvons. Bien que le risque d’accepter la nĂ©gativitĂ© soit grand, nous sommes conscients que l’alternative nous dĂ©truirait Ă©galement. Si nous nous perdons dans le processus, nous risquons simplement de subir le mĂȘme sort que celui qui nous serait arrivĂ© de toute façon. Par consĂ©quent, avec ce rejet catĂ©gorique, nous rejetons Ă©galement les hypothĂšses sur ce que l’avenir nous rĂ©serve ainsi que sur ce que nous pourrions ĂȘtre dans cet avenir. Rejet du sens, rejet des possibilitĂ©s connues, rejet de l’ĂȘtre lui-mĂȘme. Nihilisme. Telle est notre attitude et notre mĂ©thode.

La critique inlassable des politiques de genre existantes est donc un point de dĂ©part, mais elle doit ĂȘtre abordĂ©e avec prudence. Car si nous ne critiquons que leurs fondements normatifs, nous retomberons dans le piĂšge du pouvoir neutralisant de la normalisation. Par consĂ©quent, nous disons un « non » catĂ©gorique Ă  la recherche de nouvelles alternatives et programmes d’action. Fini le temps des manifestes et des plateformes. La nĂ©gation de toutes choses, y compris nous, est la seule façon pour obtenir quoi que ce soit.

— Alyson Escalante .

Sources & références


  1. Alyson Escalante, Department of Philosophy, University of Oregon. []
  2. Judith Butler, DĂ©faire le genre. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maxime Cervulle. Paris, Amsterdam, 2006, 311 p., bibl., index. https://doi.org/10.4000/lhomme.20562 []
  3. Judith Butler, DĂ©faire le genre, Routledge, 2004, p. 42. []
  4. Voir à ce sujet Les GuérillÚres, Lexique féministe matérialiste ou La Réalité de la transmysoginie []
  5. Judith Butler, Undoing Gender, Routledge, 2004, p. 3. []
  6. Texte trouvĂ© sur Klub Mama (Zagreb, Croatie) et traduit par Zeka. Également publiĂ© dans le manuel IrrĂ©conciliable : Queer radical contre le genre, l’État et le capital, 2016. []



Source: Zeka.noblogs.org