Fa qu’lá  tout saute dans la machine, on crie, on beugle, on assassine.
Les seuls qui veulent rien savoir ce sont les pauvres p’tits moutons noirs
Plume Latraverse, Mouton noir


Bonjour, les Nigra Safo, mouton noir en espéranto. Pourquoi ce choix de l’espéranto ?

Pierre (qui répond à l’interview) : Bonjour le Monde Libertaire, notre répertoire se compose de chansons provenant de divers pays, aux langues multiples, évoquant plusieurs époques de l’histoire. A travers sa dimension universelle, l’usage de l’espéranto prenait son sens dans le choix du nom du groupe. Quand je chante en italien, en français ou en catalan, le public comprend que ces chansons sont animées par le même souffle, même si elles évoquent des combats ou des émotions dont les contextes historiques et géographiques n’ont rien en commun.

Le groupe : y a qui ? Comment s’est-il formé ? Quand ? Et surtout pourquoi ?
Nous sommes cinq, de Saint-Malo, en Bretagne : je chante, Hervé Berlan joue de l’accordéon, Vanou Du Tertre joue du violon, Jak Gicquel, guitare et mandoline, Gilles Rivière de la contrebasse. Les origines ? il y a une dizaine d’années, j’ai fait la rencontre d’Acacio Andrade et de sa guitare : sont alors nés une amitié et un projet musical, « Les moutons noirs » : une évidence dans le climat nauséabond des années Sarkozy où chaque jour on s’éloignait un peu plus de l’humanisme. Le gouvernement actuel me laisse penser que ça n’est pas demain matin que l’on va remiser nos clous. Remontons un peu le temps : j’ai croisé Vanou il y a presque vingt ans quand je faisais la manche dans les rues de Saint-Malo mais c’est plus tard que l’on est devenus véritablement amis, à l’occasion d’un concert au profit des restos du cœur sur lequel j’étais technicien, j’y ai aussi rencontré le magnifique Hervé Berlan : aussi drôle que talentueux. L’arrivée de Jak dans la formation a apporté un véritable souffle d’énergie et aussi une rigueur. Avec sa contrebasse, Gilles ne devait nous accompagner que sur une date pour remplacer Hervé… avec son jeu et son cœur immense, il s’est révélé indispensable.

Parlez-moi un peu de vos chemins politiques, syndicaux, amicaux, associatifs…

Vanou, au violon, est la seule représentante féminine du groupe (et c’est pas facile…). Je tiens, par déférence, à m’arrêter sur son investissement au sein de la section française de l’Observatoire international des prisons, association qui agit pour le respect des Droits de l’homme en milieu carcéral et pour un moindre recours à l’emprisonnement. Son engagement est né d’une réflexion au sujet d’un système répressif dont le milieu carcéral est un symbole qui viserait à écarter toute « déviance », tout risque potentiel et de fait, souvent les populations fragilisées, défavorisées, que le citoyen conditionné peut associer à la notion de danger. La reproduction sociale, la difficulté de réinsertion, les conditions inhumaines de détention, la question de la récidive, les conséquences parfois désastreuses sur la vie des familles de détenus, sont autant de phénomènes qui lui ont permis de comprendre que les questions implicites posées par la prison était cruciales, qu’elles devaient être comprises, posées sur la place publique, connues et combattues. Vanou est très impliquée en tant que militante bénévole. Elle est également membre du Conseil d’administration.

Comment et par qui se fait le choix des reprises ?

Dans le groupe, je suis l’escroc. Je chante des textes que je n’ai pas écrits, volés allègrement au répertoire mondial… De plus, j’impose mes choix à mes quatre amis qui – contrairement à moi – connaissent la musique et se démènent pour trouver des arrangements. J’en profite donc pour remercier la poésie de se laisser ainsi kidnapper et mes amis, d’être aussi talentueux et gentils avec moi.

Des projets ?
Nous œuvrons actuellement à l’enregistrement d’un album, en attendant sa sortie, appelez-nous pour que l’on vienne jouer chez vous !

(fin de l’interview)

Pourquoi cette interview dans ce journal ?

Réactions en chaîne : un, on me parle d’un superbe documentaire On l’appelait Roda  consacré à Étienne Roda-Gil. Deux, je pense plus que brièvement à Joe le taxi . Trois, je chasse cette pensée clandestine. Quatre, je me vois en manif. Cinq, je chante à tue-tête La Makhnovtchina et on m’invite à me mettre au mime. Six, je fonce sur un site d’hébergement de vidéos créé par trois gus bossant précédemment chez Pay Pal et racheté (le site pas les gus, quoique…) par Google. Sept, je lance la recherche sur La Makhnovtchina. Huit, je tombe sur la vidéo superbe d’un groupe au nom énigmatique de Nigra Safo, et là…
Désolé pour les versions « doigts dans la prise » des Béruriers noirs ou des René Binamé ; désolé pour la version plus fidèle de Serge Utge-Royo ; mais l’interprétation des Nigra Safo est juste parfaite : un violon qui nous prend par l’émotion pour nous emmener du côté de Gouliaï Polié, une mandoline 12 cordes pour nous faire vivre les charges, un accordéon pour virevolter avec le violon et un chanteur pour nous restituer le texte. Restitution puissante, respectueuse et du texte et de l’histoire racontée. L’histoire est grave, la voix également. L’histoire est digne, la voix restitue cette dignité.

Après ce visionnage, juste l’envie d’en entendre plus.

On me propose une reprise de L’Estaca de Lluis Lliach. Cette chanson est un hymne à la résistance et à la solidarité. Je me souviens d’une soirée au Festival Chansons de paroles à Barjac dans le Gard. Soirée Utopie, rien que ça. Et cette chanson, L’Estaca, reprise par Serge Utgé-Royo en catalan, Marc Robine en français, Christiane Stefanski en wallon et Marek Mogilewicz en polonais. Moment précieux. Alors, pour la version des Nigra Safo ? Ici aussi le violon – accompagné par l’accordéon et la guitare – ouvre le livre lentement, la guitare accélère, impulse et invite le chanteur à faire preuve de détermination et de conviction pour nous inviter à tirer sur nos chaînes afin de faire tomber ce foutu pieu qui nous retient. Et le faire tomber.

Sur cette vidéo manque la contrebasse que l’on retrouve dans Mimi la Douce. Connaissiez-vous cette chanson de Pierre Perret ? De sa voix devenue tendre et pleine de regrets, le chanteur nous raconte une histoire toute simple, toute banale pour qui, lassé de manger de la vache enragée, décide de butiner chez les riches. Chanson qui n’est pas sans rappeler celui qui a mal tourné de Brassens.
La gamberge de Jean Yanne, chanson de nostalgie pour quelqu’un qui se retourne sur son passé et ses souhaits perdus en cours de temps. Là encore, le chanteur interprète semble parler de lui tant on le sent vibrer en harmonie avec cette nostalgie qui est bien toujours ce qu’elle était, n’en déplaise à Simone. Une fois encore, les Nigra Safo font mouche comme ils le font dans chacune de leurs reprises visibles sur ce fameux site d’hébergement. Chansons à chambouler le monde. Chansons libertaires aux accents d’Ukraine, de Catalogne, de France et de partout finalement.

Voilà comment, suite à une pensée clandestine sur un chauffeur de taxi de bien avant les Uber, je me suis retrouvé Nigrasafophile.

Ok, mais pourquoi cette interview dans le Monde libertaire ?

La réponse est en partie dans l’interview. Je reprends :
[… ] Moi : Parlez-moi un peu vos chemins politiques, syndicaux, amicaux, associatifs…
Pierre : Vanou, au violon, est la seule représentante féminine du groupe (et c’est pas facile…). Je tiens, par déférence, à m’arrêter sur son investissement au sein de la section française de l’Observatoire international des prisons, association qui agit pour le respect des Droits de l’homme en milieu carcéral et pour un moindre recours à l’emprisonnement.

Chapeau bas, Pierrot, pour cet effacement et pour cette mise en lumière de la militance de Vanou Du Tertre. Et n’y voyez pas la réponse de quelqu’un qui botte en touche… Pierre le chanteur – dans une interview accordée en 2017 à Zarma (digne descendant de Hara-kiri) – avait dû répondre à la question suivante : Toi qui es un chanteur révolté, un insoumis, un libertaire énervé, quels sont les sujets actuels de notre société qui pourraient t’inspirer des chansons ? « Des fois, quand je vais faire les courses chez Intermarché, je trouve qu’ils pourraient ouvrir plus de caisses, comme ça on attendrait moins longtemps. »

Plus sérieusement, c’est dans les colonnes du Monde libertaire – à l’époque feuille de chou hebdomadaire – que j’ai découvert Thiéfaine à ses débuts. A l’époque il n’y avait pas internet…
C’est en suivant, de loin, les galas de soutien au Monde libertaire que, militant provincial, j’ai découvert de nombreux chanteuses et chanteurs mal diffusé.es loin de Paris.
L’année dernière, c’est le chanteur italien Alessio Lega (qui reprend La petite kurde de Pierre Perret en italien) que les lectrices et lecteurs du Monde libertaire étaient invité.es à découvrir.
Bienvenue dans ces colonnes, les Nigra Safo !

Du côté de Saint-Malo ? Nigra safo sera le 15 juillet au Bac aux Sablons, le 22 juillet et 3 août à l’Ambraque, le 30 août au Porto Bello


Article publié le 09 Sep 2019 sur Monde-libertaire.fr